‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 36 sur 64 · LETTRE CLXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXVII

Les trois âges d’Alexandrie.

Alexandrie, 1831.

Au mois de juillet dernier, en parcourant la Troade, nous avons pu voir la place d’une cité qu’ Alexandre avait fait bâtir en mémoire d’Ilion ; maintenant nous voilà sur les ruines d’une autre ville qui fut aussi l’ouvrage du héros macédonien, qui garda long-temps son tombeau et qui conserve encore son nom,

Alexandrie est la seule ville d’Egypte dont nous puissions suivre riiistoire ; nous connaissons son origine , ses jours de splendeur sous les Grecs et les Romains, sa décadence sous les Arabes , et le dernier degré de son abaissement sous les Turcs. Elle s’éleva au signal de la victoire , de la victoire qui a détruit plus de cités qu’elle n’en bâtit ; Alexandre , après avoir dressé un plan et donné ses ordres , partit pour la Haute-Égypte où il resta quelques mois, et lorsqu’il revint, il trouva une grande cité bâtie par l’architecte Dinocrate; c’était bien là d’autres prodiges que celui d’Amphion.

La cité nouvelle monta au plus haut degré de prospérité sous la domination grecque, et, plus tard, sous la domination romaine; Alexandrie était devenue le refuge de tout ce qui restait de l’Égypte des Pharaons ; elle s’agrandissait de tout ce qui tombait en Orient ; sa gloire se composait des débris de toutes les vieilles gloires asiatiques. Une époque arriva où toute la civilisation de l’ancien monde se trouvait réunie dans la ville d’Alexandrie, ce fut dans les derniers temps de la Grèce et de Rome ; quand ces deux puissances , long-temps souveraines de l’univers, allaient s’effacer, leurs lois, leurs mœurs, leurs croyances cherchèrent un asile dans la capitale égyptienne. On vit alors en présence les uns des autres, dans la ville d’Alexandre, les dieux des bords du Nil, ceux des bords du Tibre et de l’Alphée, et le dieu du

d’orient.

€rolgotha qui devait les détrôner tous. Lorsque les barbares et les ténèbres envahissaient le monde , Alexandrie apparaissait comme le «eul point lumineux au milieu d’une immense nuit; la métropole d’Egypte avait alors des philosophes, des écoles et des bibliothèques. En ce temps-là aussi, Alexandrie, devenue comme le champ de bataille des opinions religieuses, offrit un spectacle qui ne s’était point encore vu ; on en vint aux mains, on se déchira, non plus pour se disputer la puissance, pour changer des formes de gouvernement, mais pour soutenir des croyances, des idées purement spéculatives, des intérêts purement spirituels. Je ne m’arrêterai point à ces longues divisions si souvent racontées; c’est à peine si j’ai le temps ici de prononcer les noms révérés d’Athanase et de Cyrille, d’indiquer les hérésies d’Arius et d’Eutichès.

L’histoire a parlé des maux qu’ Alexandrie chrétienne eut à souffrir sous Dioclétien et sous d’autres empereurs. Vous savez que dans le partage de l’empire romain , elle tomba au pouvoir des maîtres de l’Orient ; ceux-ci se contentèrent de lever des tributs pour remplir leurs trésors, et de faire venir du blé pour nourrir Byzance, sans jamais s’occuper de donner de sages lois aux peuples du Nil. A l’époque de l’apparition des conquérans arabes, l’Ègypte se trouvait sans défense, et la ville d’Alexandrie tomba sans être secourue. La cité desPtolémées était encore dans un état de prospérité qui étonna les barbares ; car Amrou écrivait au calife qu’il avait trouvé dans la cité conquise quatre mille bains, quatre mille palais, quatre cents théâtres, douze mille marchands de légumes, quarante mille juifs payant tribut. Omar et ses successeurs, tant que leur résidence fut à Médine et à Damas, protégèrent les monumens, les écoles et le commerce d’Alexandrie; mais quand les califes furent établis à Bagdad , l’Égypte devint la proie des gouverneurs qui cherchèrent à s’y établir comme souverains, et tous ceux qui voulurent y dominer par les armes; à cette époque , Fostatah était le siège du gouvernement; Alexandrie , descendre au second rang des villes égyptiennes, est à peine nommée dans les annales de l’Orient , et tout ce que nous pouvons savoir, c’est qu’on réduisit alors son enceinte de moitié, et qu’on éleva les remparts et les tours qui subsistent encore aujourd’hui.

Au siècle des croisades, l’histoire d’Alexandrie se mêle quelquefois à celle de nos guerres saintes. Cette ville fut assiégée pendant trois mois par Amaury, roi de Jérusalem, et défendue par Saladin, dont k

Dom était encore inconnu, et qui plus tard devait régner glorieuse-

ment sur TEgypte, et sur la Syrie. Guillaume de Tyr, auteur contemporain, raconte avec quelques détails cette expédition des Francs, et nous dit que la ville d’Alexandrie était alors très-florissante; « On » y apporte (ce sont les paroles de l’historien), on y apporte de la » Haute-Egypte par le Nil une grande quantité de marchandises, et » toutes les choses nécessaires à la vie. Les productions étrangères à » l’Ègypte arrivent par mer à Alexandrie de toutes les contrées, et » y sont toujours en abondance; aussi dit-on qu’on y trouve toutes » sortes d’objets utiles plus qu’en tout autre port de mer ; les Indes,

)) le pays de Saba, l’Arabie, les deux Ethiopies, la Perse, et toutes

» les provinces environnantes, envoient dans la Haute-Egypte, par » la mer Rouge, jusqu’à la ville nommé Jedda, située sur le rivage » de cette mer, les aromates, les perles, les trésors de l’Orient, et » toutes les productions inconnues dans nos pays; arrivées en ce lieu,. » on les transporte sur le Nil, et elles descendent de là à Alexandrie; » aussi les peuples de l’Orient et ceux de l’Occident se rencontrent- » ils continuellement dans cette ville, qui est comme le grand marché » des deux mondes. » L’archevêque de Tyr ajoute qu’il y avait autour de la ville un grand nombre de jardins, qui présentaient l’aspect le plus agréable, et ressemblaient à de belles forêts ; quand la bannière d’Amaury eut été arborée sur la tour du Phare, et qu’on eut signé la capitulation (je cite toujours le récit de l’historien de la guerre sainte),, les chrétiens s’empressèrent d’entrer dans la ville ; ils se promenaieni de tous côtés, visitant les rues, les ports, les remparts, afin de pouvoir, de retour dans leurs foyers, faire de longs récits à leurs amis et à leurs familles; ce qui les étonnait surtout, c’était de voir un si grand nombre d’habitans armés pour la défense de la ville, et se rendant à discrétion ; l’armée d’Amaury ne se composait que de cinq cents chevaliers, et de quatre ou cinq mille fantassins, tandis que la cité avait plus 4e cinquante mille hommes en état de porter les armes. Cette expédition du roi Amaury est de l’année 1167 de l’ère chrétienne» Dans le douzième siècle, Alexandrie fut plusieurs fois menacée par les chrétiens; lorsque Damiette tomba au pouvoir de saint Louis et de ses compagnons, plusieurs chefs de la croisade proposèrent de marcher sur Alexandrie ; cet avis ne put prévaloir, et ce fut un grand malheur pour l’armée des croisés ; car ils périrent presque tous sur la route du Caire, et tout nous porte à croire qu’ Alexandrie leur eût

d’ouient. 81

ouvert ses portes ; il est probable que cette ville, si elle eût été conquise alors par les soldats de la croix, serait devenue une colonie chrétienne, comme Saint-Jean d’Acre, Tripoli et les autres villes maritimes de la Syrie. Un siècle plus tard, Pierre, roi de Chypre, qui avait parcouru plusieurs royaumes de l’Occident, pour y prêcher une croisade et lever une armée, vint attaquer Alexandrie et la prit d’assaut. Les chrétiens maîtres de la ville ne s’occupèrent pas de s’y établir. Ils la livrèrent au pillage pendant trois jours; le quatrième jour, ils remontèrent sur leurs vaisseaux après avoir mis le feu aux principaux édifices ; ce fut alors que disparut cette tour du Phare que l’antiquité avait célébrée , et qui a donné son nom dans les temps modernes à toutes les tours construites pour éclairer la marche des navigateurs.

Alexandrie eut des alternatives de tranquillité et de trouble , de misère et de prospérité sous les sultans mamelucks qui remplacèrent la dynastie de Saladin ; enfin arriva la domination ottomane , sous laquelle la décadence de son industrie et de son commerce devait faire de rapides progrès. L’invasion des Turcs ne fut pas alors la seule calamité qu’éprouva l’Égypte; à cette époque, les routes de l’Orient vinrent à changer ; on avait découvert le passage du cap de Bonne- Espérance, et cette révolution qui avait causé la ruine de plusieurs villes de l’Italie et de la Grèce, porta les derniers coups à la prospérité d’Alexandrie.

La ville perdit alors tout ce qui lui restait de son ancienne magnificence ; les palais et les grands édifices furent abandonnés , les rues les plus peuplées perdirent leurs habitans; la population qui restait, se réfugia au bord de la mer , autour des ports , sur l’isthme qui joignait l’île du Phare à la terre; la ville eut une nouvelle enceinte, qu’on peut appeler l’enceinte des Turcs et des mamelucks : dans cette enceinte étroite et irrégulière, on bâtit des maisons, des mosquées, des cabanes avec tout ce qu’on put retrouver des vieux monumens, des anciens temples , et des merveilles de l’architecture antique ; Alexandrie ne fut plus habitée que par un peuple grossier et sauvage, que le fanatisme rendait défiant et cruel envers les étrangers; de môme que toutes les sciences, tous les arts s’y étaient réunis au temps de sa splendeur, ainsi toutes les barbaries s’y étaient donné rendezvous, pour la détruire et la faire tomber dans l’état le plus misérable.

Alexandrie qui , au temps de Strabon et de Pline , avait quinze milles de circuit et renfermait trois cent mille esclaves, autant de

personnes libres, n’a pas maintenant l’étendue et la population d’une de nos villes du troisième ou quatrième ordre ; au temps du voyageur Savary, elle avait à peine six mille habitans ; au temps de l’expédition de Bonaparte , on en comptait huit mille ; dans mes premières lettres j’avais porté cette population à quinze mille ; elle doit s’accroître encore, à moins que la peste, le choléra, la guerre, ou, ce qu’il y a de pire encore, la mauvaise administration du pays ne vienne démentir les calculs et les espérances les plus probables.

On peut affirmer toutefois que la ville d’Alexandrie , quels que soient les évènemens qui peuvent arriver, ne cessera jamais, à cause de sa position géographique, d’être une ville industrieuse et commerçante ; elle est le seul abri pour les navigateurs sur plus de deux cents lieues de côte ; elle était autrefois la route la plus fréquentée des Indes orientales; elle peut maintenant retrouver en partie un si grand avantage ; on commence à reconnaître que la navigation à travers l’Océan a de grands inconvéniens, qu’elle a des lenteurs souvent préjudiciables , et qu’elle est d’ailleurs très-dispendieuse ; la découverte et l’usage des bateaux à vapeur, les routes qu’on se propose d’ouvrir, peuvent faire abandonner tout-à-fait les routes qu’on a suivies depuis trois siècles. Si de fâcheuses révolutions ne viennent pas interrompre la direction actuelle de l’industrie et du commerce, la Méditerranée qui civilisa le monde ancien, peut être encore la mère d’une civilisation nouvelle , et la mer Rouge peut redevenir le chemin de toutes les contrées que baignent le Gange et l’Indus; alors Alexandrie verra renaître les temps de sa prospérité et de sa splendeur.

d’orient.

LETTRE CLXXVIIL

Retour à Beyrouth en repassant par Latakié. — Byblos. — Batroun. — Couvent d’Antoura. — Les lazaristes. — Le délégué du saint-siège. — Sur les anciennes missions de Syrie et les biblistes anglais.

Juin 1831.

Un bateau arabe que j’ai pris à l’embouchure de l’Oronte, m’a porté h Latakié ; j’ai revu la bonne et intéressante famille Geoffroi qui m’avait accueilli avec tant d’amitié à mon premier passage. Un village unsarien, nommé Besnada^ a été affermé cette année par notre agent consulaire ; M. Geoffroi m’y a conduit, et j’y ai passé une journée; vous vous souvenez de ce que je vous ai écrit sur les ansariens dans une précédente lettre , et je m’abstiendrai de revenir là-dessus. Au village de Besnada est une fontaine bâtie en belles pierres de taille; é'tant allé boire à cette fontaine, j’y ai rencontré un ansarien qui m’a dit : a Cavaja franc, la fontaine de Besnada est bien moins abondante » aujourd’hui qu’autrefois; un sorcier, passant par ce village, voulut » chercher à tarir notre fontaine ; il prit un vase, le remplit de notre » eau et s’en alla loin d’ici; il répandit à terre l’eau de son vase, » prononça quelques paroles mystérieuses, et l’eau répandue fit jaillir » une source. Le sorcier ne put parvenir à dessécher notre fontaine, » mais, depuis ce temps, elle a beaucoup diminué. » Comme je demandais à l’ansarien quels étaient ces médians sorciers qui cherchaient <à nuire aux populations et aux campagnes , il me répondit que c’étaient des derviches et autres musulmans que Dieu maudisse l A une heure de Besnada, au bord delà mer, est un lieu entouré de jardins, appelé Ben-Hani; il y avait la d’anciennes ruines qui ont fourni des matériaux pour la construction de la mosquée du cheik maugrabin

dont je vous ai parlé ailleurs. En fouillant à Ben-Hani , les Turcs avaient mis au jour deux inscriptions grecques ensevelies depuis longtemps dans les entrailles de la terre ; mais les Turcs , comme vous savez, ne sont pas grands amateurs d’inscriptions grecques; les deux pierres écrites ont été mêlées à un amas d’autres pierres , et maintenant elles sont de nouveau retombées dans la nuit.

J’ai revu à Latakié FatallaSahier d’Alep, qui accompagna en qualité de drogman le voyageur Lascaris de Yintimille, Piémontais, envoyé en mission chez les bédouins du grand désert par l’empereur Bonaparte; Lascaris, après avoir voyagé depuis le mois de février 1810 jusqu’en 1815 au milieu des Arabes d’Alep, de Damas, de Bassora, du golfe Persique et des frontières de l’Inde, mourut au Caire de douleur en apprenant la chute de Napoléon ; le consul anglais confisqua les manuscrits de Lascaris au profit de la nation britannique, et tout ce curieux voyage est resté sans résultat pour nous. Fatalla Sahier, marchant à la suite du voyageur piémontais, écrivait de son côté ce qu’il voyait, ce qu’il entendait; il a donc ainsi tracé un journal particulier du voyage, et maintenant que Fatalla n’a plus jjour ressource qu’une petite place de drogman auprès de l’agent d’Autriche à Latakié, il voudrait bien tirer parti de ses notes manuscrites; il a prié M. Bélier, drogman chancelier de l’agent français, de me proposer l’acquisition de son journal ; lui-même est venu vers moi plusieurs fois , mais je n’ai pu faire ce qu’il désirait; seulement je lui ai sincèrement promis de ne point l’oublier auprès des voyageurs que je rencontrerai et de parler de son manuscrit à mon retour en France L

Quelques navires d’Europe étaient mouillés au port de Latakié, entre autres un navire de Marseille nommé Y Heureuse Mathilde; ce bâtiment marseillais devait se rendre à Tripoli , et de Tripoli à Beyrouth ; je me suis embarqué à son bord. En passant ainsi tout à coup des rivages arabes au milieu d’un équipage provençal , j’ai éprouvé une joie véritable; cette soudaine apparition des costumes, des physionomies et de la langue de mon pays , me rafraîchissait le cœur ; il me semblait sentir les brises de la terre natale.

A peine V Heureuse Mathilde a-t-elle eu jeté l’ancre dans la rade

* Pendant que ces lettres s’impriment, nous avons lu avec grand intérêt dans le quatrième volume du Voyage en Orient, de M. de Lamartine, la traduction complète du journal de Fatalla Sahier ; ce journal est une curieuse révélation des mœurs et de la vie des Arabes du grand désert, inconnues jusqu’à ce jour.

d’orient.

de Bcyroiitli, qu’un bateau du consulat est arrivé vers nous; M. Henri Guys, à qui j’avais annoncé de Tripoli mon prochain retour à bord du navire marseillais, m’envoyait un billet pour m’avertir que la peste régnait à Beyrouth; il s’était mis lui-même en quarantaine, et me prévenait qu’il fallait marcher avec précaution et sans toucher personne , en me rendant du port à la maison consulaire ; trois cavasis avaient ordre de m’attendre sur la rive et de m’accompagner dans le trajet. Vous parlerai-je du parfait accueil que j’ai de nouveau reçu de M. et de madame Guys? D’après tout ce que je vous ai dit de l’affectueuse bienveillance de mes hôtes de Beyrouth, vous pouvez imaginer les attentions et les soins que j’ai trouvés à mon retour; un ancien ami ne serait pas mieux traité. Enfermés dans la maison consulaire, les causeries sont nos seules distractions; nous parlons souvent de la France, souvent aussi des choses de Syrie. M. Guys, qui trouve dans les loisirs de son consulat le temps de satisfaire son goût pour les recherches géographiques et archéologiques , m’a communiqué une carte presque achevée de tous les pays du Liban et de l’Antiliban ; cette carte, qui est une œuvre toute nouvelle, fera le plus grand honneur à M. Guys. Le drogman chancelier, M. Jorelle , dont j’ai eu déjà occasion de vous parler, est aussi un homme fort instruit en matière orientale ; il m’a remis quelques bonnes notes sur les Ismaéliens ou assassins ^ dont j’ai déjà eu occasion de vous parler ; comme ces

^ On sait que le prince des assassins, appelé le Yieux de la Montagne, avait envoyé des dons à saint Louis : « Entre les autres joiaux qu’il envoya au roy, dit » Joinville, li envoi un oliphant de cristal moult bien fait et une beste que l’on » appelle orafle (sans doute une girafe) de cristal, aussi pommes de diverses )) manières de cristal et jeux de tables et de escbez; et toutes ces choses étoient ')) flcurelécs de ambre et étoit l’ambre lié sur le cristal à belles vignettes de bon }i or fin, etc. )> Le jeu de tables et de eschez dont il s’agit ici, charmant joyau qui semblait n’étre pas de nature à pouvoir traverser les siècles et leurs révolutions, s’est conservé jusqu’au temps présent; les amateurs curieux des reliques des vieux âges peuvent voir ce précieux échiquier dans le magnifique cabinet de M. du ■Sommerard, une des merveilles de Paris. Le jeu est en diverses manières de cristal, selon l’expression de Joinville; c’est un cristal enfumé et hyalin recouvrant l’ambre ; le damier paraît avoir été remonté dans le seizième siècle. Quant aux échecs, leur travail et leur monture en bon or fin remontent incontestablement au treizième siècle. Cette relique se trouvait dans le cabinet de Louis XVIII ; nous ne saurions dire d’une manière assez précise, comment elle a passé au nombre des riches curiosités de M. du Sommerard. Il est question de l’échiquier du Yieux de la Montagne dans l’intéressante Notice sur Vhôtel de Cluny, publiée par le possesseur de tant de rares trésors.

CORRESPOxNDANCE

notes n’ajouteraient rien à ce que vous savez déjà , je m’abstiendrai de les reproduire ici.

Dans mes lettres, vous avez pu suivre pas à pas et de la manière la plus complète, indépendamment des pays de l’intérieur, tout ce qu’il y a de remarquable à voir sur les côtes de Syrie, depuis Gaza jusqu’à Antioche ; mais dans la route de Tripoli à Beyrouth, il est trois points sur lesquels je ne me suis point encore arreté , Batroun , Byblos et Antoura. Batroun ou Batron, à quatre heures au sud de Tripoli, au bord de la mer, représente l’ancienne Botrys, Botrus ou Botrum; cette place se nommait Betiron au temps des croisades. Batroun n’est plus qu’un village entouré de ruines, habité par des maronites et des grecs; les maronites y ont récemment construit une assez belle église. A deux heures de là, au nord, s’élevait un château appelé Nephin par Jacques de Yitry ; le lieu nommé aujourd’hui Euphi me paraît désigner remplacement de ce château ; c’est là qu’était jadis la cité de Trieris mentionnée par Strabon. A deux heures au sud de Batroun, se trouve Djebaïl appelé dans les temps anciens Byblos, et au moyen âge Gibelet. Ézéchiel parle des vieillards et des habiles de Gibla ou Byblos qui réparaient les vaisseaux de Tyr ; nous lisons dans le troisième livre des Rois que leshabitans de cette ville taillèrent les bois et les pierres pour la construction du temple de Jérusalem. Au temps des guerres saintes, Byblos fut une des principales baronies de la côte. Djebaïl renferme environ mille habitans, maronites, grecs schismatiques et Turcs ; les maronites y sont les plus nombreux. Chacune des trois na« tions a son sanctuaire ; l’église des maronites est du moyen âge ; elle avait été bâtie à peu près sur le même plan que l’église de Tortose dont je vous ai parlé. Les murailles et le château sont encore debout, mais en très-mauvais état ; le gouverneur de Djebaïl et sa garde oc-» cupent le château ; on communique de la ville au château par le moyen d’un pont jeté sur un fossé. Djebaïl dépend de l’émir Beschir, gouverneur du Liban. Il y a quelques années que des pièces d’argent de nos latins furent trouvées par hasard au milieu des ruines de Byblos; M. Henri Guys s’empressa d’en faire l’acquisition, et ces pièces de monnaie ne sont pas la partie la moins précieuse de son médailler. Notre consul m’en a donné une ; il a senti tout le prix que devait mettre à ces reliques le voyageur venu en Syrie pour chercher les traces des croisés. Ces pièces de monnaie, larges à peu près comme nos pièces de vingt sous, portent d’un côté une croix avec ces mots;

d’orient. 87

B oœmundus cornes septimus (Bohémond septième comte) ; de l’autre cè>té cette inscription : Civitas Tripolis Suriœ [siWe de Tripoli de Syrie). Le Boiiémond dont il est ici question, dut être un des derniers comtes de Tripoli, et vivait probablement vers le milieu du treizième siècle.

Le village d’Antoura est à trois heures au sud de Djebaïl ; il est ainsi nommé d’une source qui sort d’un mont voisin ; de Aintoura (eau du rocher) on a fait Antoura. C’est une des plus ravissantes positions de la côte du Kesroan . Les missionnaires lazaristes ont remplacé les missionnaires jésuites à Antoura, comme en d’autres pays du Levant ; deux ou trois prêtres de l’ordre de Saint-Lazare, placés sous la protection delà France, continuent au pied du Liban l’œuvre des anciens prêtres de la compagnie de Jésus. On trouve à Antoura un couvent de religieuses catholiques de l’ordre delà Visitation. Un autre couvent de femmes maronites se voit à Mar-Elias-el-Ras. Antoura est ordinairement le lieu de résidence du délégué de Rome chargé de surveiller et de défendre l’église catholique du Liban ; le délégué est comme l’ambassadeur du souverain pontife auprès des maronites, des grecs et des arméniens de la foi romaine. Celui qui occupe aujourd’hui ce poste important s’appelle Jean-Pierre Losanna, Sarde de nation ; il a pris le titre d’évêque d’Abydos. Son prédécesseur, mort à Antoura en 1825, se nommait Gondolfi; c’était un homme d’une grande sagesse et d’une grande habileté ; sa mémoire est bénie dans le Liban et sur les côtes de Syrie. Losanna, son successeur, à peine âgé de trente ans, ne l’a point fait oublier ; j’en dirai un mot.

Jean-Pierre Losanna arriva àBeyrouth le 25 août 1828, à bord d’un vaisseau rasé sarde , escorté par une frégate et une corvette de la même nation. La Sardaigne qui depuis quelque temps déploie dans les parages de la Syrie autant de magnificence que les plus grandes nations d’Europe, voulut présenter avec éclat le nouveau délégué du saint-siège , pour annoncer que Losanna était l’homme de son gouvernement. La cour de Sardaigne avait proposé au choix du pape cet ecclésiastique comme appartenant à la compagnie des lazaristes et comme étant déjà versé dans la connaissance de la langue arabe; la France qui, dans les affaires de ce genre, doit être toujours consultée la première en sa qualité de protectrice souveraine des établissemens catholiques d’Orient, consentit à la nomination de Losanna ; elle le supposait lazariste et de plus instruit dans la langue arabe ; mais la France fut trompée. Losanna n’était point lazariste et ne parlait point

l’arabe. Les lazaristes de Syrie qui l’attendaieDt comme un de leurs frères, ne trouvèrent en iui qu’un inconnu.

Le nouveau délégué, peu jaloux de plaire au consul de France de qui seul relèvent pourtant les affaires catholiques du pays, sembla ne reconnaître que l’autorité du consul sarde, M. Bianco. Celui-ci qui déjà, par des raisons de préséance, nourrissait, dit-on, certaines rancunes contre M. Henri Guys, ne manqua pas de faire la leçon à Losanna, et dès lors le délégué n’entretint avec le consul français que d’assez froides relations; le clergé et les fidèles maronites n’éprouvèrent aucune sympathie pour lui ; le Liban qui ne connaît que le roi de France, ne vit point sans surprise un délégué qui ne parlait que du roi de Sardaigne. Si je vous répétais tout ce que j’entends dire contre monseigneur Losanna , mon récit ne ressemblerait pas mal à une satire; il paraîtrait que ce qui distingue le délégué, ce ne sont point des mœurs austères, un esprit conciliant, un attachement exclusif à ses devoirs; l’évêque d’Abydos passe pour avoir apporté dans le Liban le ton et les manières des abbés d’Italie ; on ajoute qu’il n’y a pas de bédouin au désert qui recherche plus que lui les beaux coursiers, et de tels goûts qui peuvent être jugés frivoles dans un ambassadeur du saint-siège , n’ont pas augmenté le nombre de ses partisans. Monseigneur Losanna est resté à Antoura jusqu’au mois de décembre 1830; depuis sept mois , il s’est retiré à Alep dans un ancien couvent des carmes. Enfin les plaintes contre lui se sont élevées si haut, qu’au mois d’avril dernier, le clergé catholique du Liban, maronite, grec, arménien et syrien, a pris le parti d’adresser au souverain pontife une pétition solennelle pour obtenir le rappel du délégué; cette pétition a été signée par les quatre patriarches du Liban et par vingtdeux évêques. Je doute que la supplique des catholiques du Liban obtienne l’effet qu’on espère; le gouvernement qui a fait nommer Jean-Pierre Losanna, saura bien le défendre à Rome. Si la Sardaigne, en plaçant dans le Liban un délégué de sa nation , a eu pour but, comme on peut le croire , de gagner de l’influence parmi les catholiques de Syrie , elle aura naturellement beaucoup à lutter d’abord contre les vieux souvenirs de la France ; mais elle sera puissamment aidée dans ses vues par l’indifférence de notre gouvernement actuel.

On ne peut guère parler d’Antoura et des missionnaires lazaristes, qui sont là sous la protection de la France, sans songer aux missionnaires jésuites des deux derniers siècles. Les missions de Notre-Dame

d’ORIExNT.

à Alep , de Saint-Paul à Damas , de Saint-Jean à Tripoli , de Notre- Dame à Seïde , de Saint-Joseph à Antoura, furent célèbres dans toute la chrétienté. Lisez, dans les tomes I et II des Lettres édifiantes (Mémoires du Levant) , les lettres du P. Antoine-Marie Nacchi , du P. Antoine Rousset, du P. Néret, du P. Chabert, du P. Gurynand, du P. Fromage, et vous verrez les travaux , les bonnes œuvres, les souffrances de ces nobles et pieux ouvriers de Jésus-Christ. Cheminer à pied dans les montagnes sous le soleil brûlant, souvent chargés des ornemens sacerdotaux et des vases pour le saint sacrifice, coucher sur la terre nue ou sur la natte du pauvre dans des cabanes, instruire les petits enfans, porter aux malades les secours de la médecine et les secours de la religion, exposer leurs jours pour entendre la confessiou des pestiférés, telle était leur vie habituelle, vie toute pleine de dévouement et de périls ; la protection de nos rois ne suffisait pas toujours pour défendre ces intrépides apôtres contre les avanies des Turcs, et les tristes caprices du fanatisme musulman ajoutaient quelquefois à leurs misères.

Cette vieille charité catholique a eu ses contrefacteurs dans l’église protestante ; depuis quelques années, des missionnaires anglais, sous la protection de leur consul de Beyrouth , travaillent à la conquête religieuse du Liban et de la Palestine ; la Bible et les livres de la religion réformée , traduits en langue arabe , sont répandus avec profusion de tous côtés ; on ne néglige point les séductions de l’argent et des belles promesses , et tous les moyens sont employés pour corrompre la foi catholique. Jusqu’à présent, peu de succès ont couronné l’ardeur des biblistes d’Angleterre ; la moisson n’a pas été abondante ; Tarbre de la religion nouvelle, au lieu d’un sol propice, n’a rencontré que le roc , et déjà ses branches languissent et tombent. Ces tentatives n’auront servi qu’à exciter la haine des maronites contre les Anglais ; ils confondent maintenant sous le nom de biblistes tous ceux qui appartiennent à la nation britannique, et les voyageurs anglais ne traversent point le Liban sans péril. Il n’y a pas long-temps qu’un voyageur anglais, redoutant ces préventions, pria M. Henri Guys de lui délivrer un passe-port de voyageur français , afin de parcourir le Liban avec plus de sécurité.

Un point délicat à traiter se présenterait ici. Il est certain que de graves inconvéniens résultent de toutes ces tentatives de conversion. Ne serait-il pas désirable que le gouvernement musulman fît défense

YIII. 6

aux missionnaires anglais de continuer l’œuvre de prosélytisme qu’ils ont commencée? Et comme il ne serait pas raisonnable de demander

à la loi musulmane des privilèges pour telle ou telle Eglise, les missionnaires de Saint“Lazare ne s’occuperaient plus de ramener au catholicisme les grecs, les arméniens ou les syriens schismatiques ; nos lazaristes borneraient leur ministère à entretenir la foi parmi les chrétiens de l’église latine, et cette mission serait encore bien sainte et bien glorieuse. Yers le milieu du dix-huitième siècle, un fîrman de la Porte défendit aux missionnaires jésuites de Syrie de travailler à la conversion des schismatiques du pays , et les missionnaires s’en plaignirent au roi de France comme d’un grand malheur ; si un ordre pareil arrivait aujourd’hui aux prêtres français d’Antoura et de Damas, il me semble qu’il pourrait ne pas donner lieu aux mêmes plaintes qu’autrefois, et cela par deux raisons : V parce que les missions des lazaristes en Syrie n’ont pas aujourd’hui la même importance ni la même étendue que jadis les missions des jésuites ; 2° parce que les amis du catholicisme trouveraient en cela un avantage qui doit leur être bien sacré, celui d’empêcher les biblistes anglais de souffler le protestantisme dans le Liban et la Palestine ; n’y aurait-il pas pour le lazariste autant de joie à empêcher qu’une ame catholique ne passât au protestantisme, qu’il y en aurait à gagner à la foi catholique l’ame d’un schismatique? J’indique, en passant, ces différentes questions dans un esprit de tolérance et d’amour; je ne voudrais pas que le christianisme, ce grand consolateur de l’humanité, fût jamais employé à troubler les familles, à désunir les frères.

d’orient.

Page 1