‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 37 sur 64 · LETTRE CLXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXIX

Description des principales localités du Liban. — Jugement sur le voyage de

Yolney. — Suite des localités du Liban.

Du village de Hadet (Liban), juillet 1831.

La peste est toujours h Beyrouth ; les Francs restent enfermés dans leurs demeures; le mouvement commercial de la ville est presque interrompu; la cité de Beyrouth, dont la physionomie est fort peu riante dans tous les temps, a pris en ce moment je ne sais quel morne caractère qui accable. Gomme il me reste encore beaucoup de choses à vous dire et aussi beaucoup de choses à apprendre sur le Liban, je me suis retiré dans un village au penchant des montagnes, à deux: heures de Beyrouth ; la pureté de l’air que je respire, les magnifiques spectacles que la nature déploie de tous côtés autour de moi , me font du bien à l’esprit et relèvent mes forces.

J’ai trouvé au village de Hadet M. Créus, jeune Espagnol, fils du consul d’Espagne à Alexandrie; destiné à servir son gouvernement dans la carrière diplomatique, il est venu ici pour étudier la langue arabe, et déjà cette langue lui est familière. M. Créus possède un noble cœur et un esprit élevé ; il parle très-bien le français, et peu de jours ont suffi pour que le jeune Espagnol et moi nous soyons devenus deux tendres amis ; dans les régions éloignées, pour peu que deux jeunes hommes trouvent dans leur ame ou leur caractère un côté sympathique , il n’est guère possible qu’il ne se forme pas soudainement entre eux des liens d’amitié. Une même maison nous sert de demeure; nous prenons ensemble nos repas consistant ordinairement en pilau, lait, poules, olives. Ma liaison avec M. Créus me dispense d’avoir un

interprète, et je me suis séparé de Louis Béraut ; je Fai laissé à Beyrouth avec sa famille. Avant moi , le jeune Béraut n’avait jamais quitté son pays ; désormais il aura ses voyages à raconter ; il pourra , dans les loisirs de la vie arabe, parler de ses courses à travers le monde, des fleuves, des montagnes, des villes, des nations qu’il aura visités. Louis Béraut a fait avec moi son apprentissage de drogman , et les voyageurs à venir qui se l’attacheront, n’auront point à subir les petits ennuis de l’inexpérience. Mon jeune interprète aux pays de Damas, de Tripoli et d’Antioche, est intelligent, fidèle, dévoué; je l’ai beaucoup recommandé à notre consul M. Henri Guys.

Après avoir achevé mes voyages en Syrie, j’ai voulu m’arrêter dans ces montagnes que j’ai traversées en plusieurs sens, et qu’il est si intéressant d’étudier ; ce que je vous ai dit du Liban dans mes précédentes lettres , a pu déjà vous en donner une idée générale ; aujourd’hui je chercherai à vous faire connaître plus particulièrement et avec plus de précision le Liban avec ses neiges, ses torrens, ses bois, ses vallons, ses abymes, avec ses villages et ses monastères répandus sur les flancs des monts ou assis sur les hauts sommets; je vous dirai ensuite les différentes peuplades qui habitent le Liban, leurs mœurs, leur caractère, leurs croyances ; j’interrogerai les annales de la montagne , je vous parlerai de son gouvernement et des révolutions qui l’ont troublée pendant ces quarante dernières années.

Les montagnes du Liban s’étendent du midi au septentrion, depuis Tyr jusqu’à Tripoli, sur un espace de quarante lieues; deux rivières leur servent de limites , au sud le Nahr-Kasmieh qui veut dire en arabe séparation, au nord le Nahr-el-Baarid, la rivière froide. De l’ouest à l’est, depuis la mer jusqu’au pays de Damas, ces montagnes ont trente lieues d’étendue. Le Liban et l’Antiliban, séparés l’un de l’autre par la grande vallée de Bequâ, forment l’un la partie occidentale, l’autre la partie orientale de ces monts. L’origine du mot Liban vient du mot lehan qui signifie lait en arabe et en hébreu ; ces montagnes furent ainsi nommées parce que les plus hautes cimes sont toujours couvertes d’une neige blanche comme le lait. Les trois sommets toujours couronnés de neige sont le Sanin ou Sanir, la hauteur qui domine les vieux cèdres, et le sommet de l’Antiliban, nommé Djebei-el-Chaïk; ce dernier sommet est le plus élevé des trois ; c’est celui qui le premier se colore des rayons du soleil levant. Voilà les trois monts qui gardent dans tous les temps leur blanche couronne de frimas; les saisons qui

d’orient.

SC renouvellent, le soleil, les vents, les orages passent en vain sur leurs tètes neigeuses; l’herbe de la montagne, les fleurs, les feuilles et les arbres se flétrissent et tombent; les enfans du Liban meurent à leur tour comme Therbe, les fleurs, les feuilles et les arbres, et la neige demeure éternellement sur ces sommets voisins des cieux. Homère appelle l’Ida 7nontagne abondante en sources et mère des eaux; ces expressions conviendraient parfaitement au Liban, car de ses flancs ou de ses pieds s’échappent un grand nombre de rivières; l’Oronte, le Jourdain, le fleuve Adonis, aujourd’hui Nalir-lbrahim, à deux heures au sud de Byblos, l’Èleuthère, le Lycus, beaucoup d’autres rivières que nous avons déjà nommées sur le chemin de Beyrouth à Latakié, sortent du Liban; le Nahr-el-Kadicha (le fleuve saint) qui prend sa source au pied des vieux cèdres , pourrait bien être ce puits d’eaux vives dont parle Salomon , ces eaux qui descendent avec impétuosité du Liban.

Le nombre des habitans du Liban peut être évalué à 345 ou 350,000; l’Antiliban renferme une population de 50 ou 55 ,000 âmes. Je ne veux ni ne puis faire ici la topographie détaillée de ces montagnes; je ne m’arrêterai qu’aux principales divisions du pays et aux choses les moins connues. Le Liban est divisé en districts et en cantons; il n’est point de lieu assigné spécialement à telle ou telle population ; les différentes nations du Liban sont assez mêlées ensemble; il se trouve cependant des endroits où telle peuplade nombreuse n’a reçu autour d’elle que les hommes de sa croyance. Ainsi le Kesraouan ou Castravan est habité exclusivement par les maronites ou les grecs et les arméniens catholiques. Le Kesraouan, borné à l’orient par Baalbeck, à l’occident par la mer, au nord par Djebaïl, est la plus riche et la plus admirable région du Liban ; remarquez que cette région n’a pas plus de douze lieues de long sur autant de large, et qu’elle nourrit plus de cent mille hahitans. Le meilleur vin du Liban, celui à qui sa qualité supérieure a valu le surnom de vin d'or, provient des coteaux du Kesraouan . Forêts, pâturages, prairies, mûriers, oliviers, arbres fruitiers, orangers, cannes à sucre, eaux abondantes, tous les dons de la nature, tous les bienfaits de Dieu se trouvent là, revêtus d’un caractère particulier de magnificence; ce coin de terre est cultivé avec une ardeur, avec un amour qui ressemble à de la religion.

Du reste répétons ici ce que nous avons déjà dit ailleurs, c’est qu’en nulle autre contrée asiatique, on ne trouve autant de culture qu’au

Liban ; les roches elles-mêmes sont devenues fécondes ; la main des maronites y a élevé des terrasses semblables à de larges gradins d’amphithéâtre, et ces terrasses sont recouvertes de terres où croissent les mûriers et les moissons ; je crois que dans les beaux jours d’Israël les montagnes rocheuses de la Judée étaient ainsi couvertes de terres apportées; les longs étages qui sillonnent maintenant encore les flancs de plusieurs collines de Juda, ne sont que les vestiges de cette ancienne culture.

Le Kesraouan se divise en Kesraouan-Gazir, en Kesraouan-Bekfaja ; la première division est au nord, la seconde au sud ; Gazir est le cheflieu de cette première division comme Bekfaja est le chef-lieu de la seconde. Vous avez lu dans le Voyage de Voîney, l’histoire de la fameuse Indié, cette religieuse m.aronite qui se donnait pour sainte et pour inspirée , et qu’à la fin on accusa de crimes épouvantables ; le couvent d’Indié existe encore ; on le voit à Békerké dans la partie septentrionale du Kesraouan ; j’ai ouï dire qu’on avait voulu le démolir comme l’odieux théâtre où s’étaient accomplies de noires infamies; mais le monastère a tenu bon, et le patriarche maronite a coutume d’y passer l’hiver depuis 1827. La célèbre Indié est morte en 1802 au couvent de Sed-el-Hakié ; elle avait soixante-dix ans. Citons dans la partie septentrionale du Kesraouan le lieu appelé Aïn-Varaca ; on trouve là un des principaux collèges maronites; on y enseigne l’arabe, le turc, le syriaque, le latin et l’italien. C’est du collège de Aïn-Varaca que sont sortis les premiers drogmans des ambassades et des consulats européens en Orient. Dans le pays de Bekfaja qui forme la partie méridionale du Kesraouan, l’endroit nommé se distingue par

des forêts de pins et de genièvres, par de beaux vignobles ; les riches du Kesraouan ont coutume d’y passer les mois les plus chauds de l’année. Dans la même région, les voyageurs antiquaires trouveront à Faqra, au pied du Sannin, de curieuses ruines qui ne furent jamais décrites ; ce sont des chambres sépulcrales, des pyramides entourées d’anciens débris, et à un quart d’heure au sud de Faqra, un temple remarquable nommé el-Gasser par les gens du pays. Le Nahr-el-Leben (rivière du lait) arrose le territoire de Faqra ; les montagnards de ce canton prétendent que leurs brebis ne peuvent avoir de lait qu’en s’abreuvant au Kahr-el-Leben ; sitôt que la rivière est à sec, disent-ils, le lait manque à nos brebis; il leur revient à mesure que l’eau revient à la rivière.

La région appelée el-Chouf est l’ancienne région des druses , mais

d’orient. 95

cela n’ernpêche pas que des milliers de maronites n’y soient répandus ; c’est là que vous trouverez, 5 six heures de Beyrouth, Deir-el-Gamar, capitale du Liban; Deir-el-Camar veut dire couvent de la lune; la cité fut ainsi nommée d’un monastère consacré à la Vierge ; la lune, employée en Orient pour désigner tout ce qu’il y a de plus pur et de plus beau, est devenue pour les chrétiens arabes un des noms de la Vierge, mère de Jésus; remarquons aussi que les chrétiens de Syrie ont coutume de représenter la Vierge avec la lune à ses pieds. La ville de Deir-el-Camar, bâtie au penchant d’un mont, renferme dix à douze mille habitans, dont les deux tiers sont maronites et le reste druse; la ville a quelques édifices considérables, appartenant à de petits émirs ou à des cheiks. La peste est en ce moment à Deir-el- Camar. Btédin , situé à une demi-heure de là , pourra bien nuire à Deir-el-Camar, car Btédin est devenu le lieu de résidence de l’émir Béchir ; il s’y est fait construire un palais , le plus beau de la Syrie , avec des colonnes , des lambris éclatans , des jets d’eau et des bassins de marbre , avec des bains et des divans , et tout le luxe merveilleux des anciens palais asiatiques. Btédin est la corruption des mots arabes Beid-el-din, qui signifient maison de la religion,

A quelques heures de Deir-el-Camar, à peu de distance de Batroun , il est un monastère sur lequel j’arrêterai vos souvenirs ; c’est Mar-Hanna , situé près du village de Chouer , appartenant aux grecs catholiques , Mar-Hanna célèbre par sa bibliothèque et son imprimerie , la première qu’on ait vue en Syrie ; Volney a donné dans sa relation le catalogue des livres imprimés à Mar-Hanna ; il a fait aussi l’histoire de l’établissement de cette imprimerie. Aucun voyageur, mieux que Volney, ne pouvait parler du monastère de Mar-Hanna ; pendant huit mois, il l’habita pour apprendre la langue arabe, et c’est ici le cas de remplir une promesse que je vous ai faite, celle d’examiner en quelques mots le Voyage de Volney, d’après la connaissance que j’ai du pays et les idées que je rapporte de toutes mes études en Palestine et en Syrie.

Je ne connais pas , pour des livres de voyages , de plus sérieuses épreuves que leur lecture dans les lieux mêmes dont ils ont parlé ; l’œuvre grandit ou perd de sa valeur en face des localités ; son bon ou son mauvais coté ressort d’une manière complète et soudaine : c’est exactement comme un portrait dont vous auriez à juger en présence de l’original. Le Voyage de Volney ne m’a point quitté depuis que je

parcours les régions syriennes; je l’ai ouvert à chaque pays que je visitais, et je ne puis vous cacher que le célèbre voyageur ne m’a pas toujours satisfait. Je comprends à merveille l’immense succès qu’obtint en Europe l’ouvrage de Yolney, à l’époque de sa publication : 1° Avant lui, dans les temps modernes, aucun voyageur bon écrivain et de haute portée n’avait parlé de la Syrie; il n’existait que de pieuses relations fort incomplètes ou des travaux purement scientifiques tels que ceux de Maundrell et de Pocoke; 2° Yolney représentait parfaitement le dix-huitième siècle voyageant dans l’ancien pays du roi Hiram et de Salomon , des prophètes et du Christ, et le récit du voyage, le livre, fut fait à l’image du siècle. On y trouva des notions sur le gouvernement, de nombreux détails sur l’administration d’un pays peu connu jusque-là ; on y trouva surtout, et ce ne fut pas là une moindre cause de succès , l’ironie d’une raison dédaigneuse , d’une philosophie sceptique qui se mêlait à toutes les questions de culte et de croyance. On ne contestera jamais à Yolney le talent d’écrire , ni même un remarquable talent d’observation , mais il me paraît difficile de ne pas convenir que son Yoyage est bien froid et bien sec, que les mœurs réelles et les couleurs du pays ne sont pas là, que son livre nous représente quelque chose d’un peu plus semblable à la charpente de la Syrie qu’à la vie même du pays. « J’ai pensé, disait Yolney dans sa préface, que le genre des voyages appartenait à riiistoire, et non aux romans. » Oui sans doute , et qui ne le pense pas? Faut-il pour cela s’abstenir d’étudier et de peindre ce qui constitue le principal caractère d’une contrée ou d’une nation?

Le voyage de Yolney restera dans notre littérature comme une élégante statistique de la Syrie ; mais l’homme qui cherche l’ame et les pensées, s’il veut voyager dans ces régions, n’aimera point à choisir Yolney pour guide. Les parties les plus intéressantes de l’ouvrage de Yolney sont relatives aux contrées du Liban; entre nous, je ne suis pas très-éloigné de croire que le célèbre voyageur n’a pas vu par luimême beaucoup d’autres contrées de la Syrie ; après avoir lu ce qu’il dit d’Antioche, de Jérusalem , de Bethléem, des bords du Jourdain et de Jéricho, d’Hébron, d’Ascalon et de Gaza, je me laisse aller quelquefois jusqu’à penser qu’il n’a parlé de ces différens points, que d’après des rapports, car évidemment les impressions locales, les détails qui révèlent la physionomie des lieux, manquent à cette partie de son livre; comme, sur ces différens points, Yolney n’a dit que des

d’ortent.

clioses très-générales, il n’est pas facile de le surprendre inexact; mais quand on est , comme moi , tout fatigué encore d’excursions complètes dans ces pays, on ne peut guère s’empêcher d’exiger un peu plus.

J’espère que mon jugement sur Volney, daté du Liban , ne vous paraîtra pas trop sévère, et que vous ne m’accuserez point d’avoir oublié cette douce et louable fraternité qui lie les voyageurs. La science des voyages, comme la science de l’histoire, comme toutes les sciences humaines, est essentiellement progressive; chaque génération a ses goûts, ses penchans, ses besoins, même ses exigences qui lui sont propres; il m’a semblé que la génération présente ne pouvait pas regarder Volney comme un guide parfait en Palestine et en Svrie.

Kf

Je reviens aux localités. Je vous ai parlé du Nabr-Ibrabim, le fleuve Adonis des anciens : les bords du Nahr-Ibrahim, couverts d’arbres, présentent une suite de charmantes scènes. Cette rivière prend sa source à six ou sept heures au-dessus de Byblos, près d’un gros village nommé Aphéca ; elle sort des flancs d’une montagne au sommet de laquelle est un lac, véritable merveille du Liban. Le lac, appelé Liamoni, s’étend sur ce haut plateau dans une circonférence d’une lieue environ : il est le produit de la fonte des neiges et d’une foule de ruisseaux et de sources qui viennent s’y perdre ; ce lac est poissonneux. En hiver, ses flots sont glacés. On présume que le fleuve Adonis n’est qu’un écoulement du lac Liamoni à travers la montagne.

Le patriarche des maronites demeure à Kanobin, à six heures à l’est-sud-est de Tripoli. L’église de Kanobin, taillée dans le roc, est une des antiquités du Liban ; elle est placée sous l’invocation de la mère de Jésus-Christ. Plusieurs tableaux, envoyés de Rome, décorent ce sanctuaire ; quelques-uns de ces tableaux révèlent assez l’inspiration italienne, et rappellent qu’ils sont nés dans le pays de Raphaël. . Un tombeau s’élève dans l’église de Kanobin, c’est celui du patriarche Hamma-el-Relloub, prédécesseur du patriarche actuel ; on montre à l’entrée de la grotte ou chapelle de Sainte-Marine un caveau sépulcral renfermant les dépouilles des anciens patriarches maronites. Le monastère de Kanobin est un des plus vastes de la montagne. Mais ce qui est curieux, pittoresque, varié, frais, charmant, ce qui ne ressemble à rien dans le monde, et ce que la plume est impuissante à

décrire, c’est le vallon de Kanobin : une forêt couvre le coté septentrional du vallon ; des vignobles et des arbres fruitiers s’étendent en bois verdoyans sur le côté méridional ; au fond du vallon coule le Nahr-el-Kadicha, dont la bordure éternellement printanière forme un long jardin. Le vallon est percé de grottes sans nombre, dont quelques-unes étonnent par leur profondeur; jamais la prière n’avait si bien choisi sa demeure : au milieu des merveilles du vallon de Kanobin, que pouvait faire une ame, si ce n’est d’aimer et de bénir Dieu !

Aujourd’hui ce ne sont plus des anachorètes qui peuplent le vallon de Kanobin, c’est une population maronite qui vit heureuse des bienfaits de la nature et des dons du patriarche. Ce pontife maronite, jeune encore , se nomme lousef-Hobeisci ; il appartient à une des premières familles du Liban. J’ai beaucoup entendu parler de ses vertus, de ses lumières, de sa générosité, de ses mœurs hospitalières ; tout étranger qui passe est le bien-venu dans son palais : l’Anglais seul reçoit un froid accueil, car le patriarche catholique ne peut pas dire de lui : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur î Le voyageur anglais ne doit s’en prendre qu’aux missionnaires biblistes. Le patriarche change trois fois par an de résidence ; il passe le printemps et l’été à Kanobin, l’automne à Brisset, situé au penchant d’un mont en face de Kanobin, l’hiver au couvent de Békerké, l’ancien couvent d’Indié, comme il a été dit ailleurs. Quelques villages appartiennent au patriarche en tout ou en partie ; entre autres Gérai, qui fournit des herbes, des légumes et des fruits à tous les villages voisins de Tripoli. Gérai a des montagnes couvertes de beaux sapins.

Plus de deux cents monastères sont répandus dans le Liban ; la plupart des monastères sont bâtis dans des lieux d’un aspect sévère ; on aperçoit les uns suspendus au bord d’un abyme, ou placés sur des sommets qui paraissent à peine accessibles aux renards et aux chamois; les autres au milieu d’affreux rochers à côté d’un torrent ou d’une cascade mugissante ; quelquefois aussi les couvens maronites ou grecs catholiques occupent des sites choisis où la nature étale ses plus pompeuses séductions.

Rien ne manque au Liban pour devenir la plus riche et la plus belle des régions orientales ; la montagne fournit des bois de construction et de chauffage ; je vous ai parlé des cèdres ; je pourrais Yous citer beaucoup d’endroits où le sapin, le chêne, l’orme, le pla-

d’otite>’t.

tane, le saule et le genièvre forment des ceintures sur les monts ou des rideaux verdoyansau bord des eaux. L’oranger, le citronnier, le cédras, la canne à sucre, toutes sortes d’arbres fruitiers croissent sur la côte. La culture du mûrier blanc suffirait seule pour nourrir les populations de la montagne ; la soie du Liban , appelée en Europe soie harulhiney est estimée dans le commerce. Les vins de la montagne sont généralement bons; le vin d’or dont j’ai eu déjà occasion de vous parler, surpasse tous les vins de Palestine et de Syrie. On y sème le blé, l’orge, le blé de Barbarie et le coton. Le Liban a des mines de charbon qu’on exploite ; on y trouve des mines de fer; on y trouverait aussi des mines d’or et d’argent, mais les habitans se gardent bien de les exploiter pour ne pas éveiller la cupidité des Turcs. Le Liban a des fabriques de toiles de lin et de coton, des tanneries, des teintures, des manufactures pour les feutres et les vêtemens des montagnards. On voit trois imprimeries d’où il ne sort pas grand’cbose ; elles manquent d’ouvriers et d’une pensée qui veuille sérieusement mettre à profit ces instrumens de civilisation.

Le gibier y abonde ; j’ai vu des perdrix rouges grosses comme des poules. En aucun pays du monde, on ne trouverait des boucs aussi beaux que ceux des montagnes libaniques. La chèvre aux dents dorées, aux oreilles pendantes, au poil fauve et touffu, prêterait aux peintures poétiques , si jamais quelque poète faisait les géorgiques du Liban. L’aigle, cet hôte primitif du Liban, s’y rencontre peu aujourd’hui : il devient rare comme le cèdre, cet autre antique ornement de la montagne. Le Liban a des demeures pour les tigres, les ours, les loups et les hiènes ; les chacals et les renards sont nombreux ; il n’y a pas long-temps qu’un tigre a été tué dans les montagnes de Latakié ; après sa mort, on entendit, pendant plusieurs jours, la tigresse, sa compagne, gémir et hurler de douleur à travers les monts et les vallées. Ces jours derniers, un jeune négociant français de Beyrouth, nommé M. Human, a tué à la chasse unehiène. J’ai ouï dire que les hiènes du Liban n’ont point la férocité des hiènes du nouveau monde.

Une chose que je dois noter, et qui est un trait caractéristique de la montagne, c’est que les villages du Liban sont bâtis à des distances rapprochées et de telle façon qu’on peut d’un lieu à un autre entendre les cris de guerre ou d’alarme; les nouvelles importantes peuvent ainsi voler de village en village avec la rapidité du télégraphe. Une

chose est à remarquer aussi pour connaître la physionomie guerrière du Liban ; chaque montagnard est tenu d’avoir un fusil, des balles et de la poudre. La nature même du Liban; les formes du terrain, rudes et quelquefois infranchissables, de vastes rochers élevés à pic, le manque absolu de chemins forment autant de défenses pour la population ; il n’est pas difficile de couper les seuls sentiers qui existent dans la montagne, et l’ennemi ne peut plus faire un pas.

Dans mes premiers jours de voyage à travers le Liban, obligé de passer sur des rocs à pente rapide, au milieu de perpétuels escarpemens dont on croirait ne pouvoir jamais sortir, je tremblais sur mon cheval ou mon mulet ; à chaque pas de ma monture, je me préparais à une chute ; j’ai appris, depuis , qu’il fallait tout simplement lâcher îa bride à son cheval ou à son mulet, pour éviter toute espèce de péril . 1! est curieux de voir un maronite ou un druse s’en aller à pied dans le Liban; armé de son bâton, le montagnard gravit sans peine les plus hauts sommets, les lieux les plus inaccessibles; le chacal ou le chamois ne cheminent pas mieux que lui sur les flancs des monts, sur les roches élevées.

Dans ma prochaine lettre, je vous parlerai en détail des différentes peuplades qui habitent le Liban.

d’orient.

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