LETTRE CLXXX
Les maronites.
Hadet (Liban), juillet 1831.
Les savans ont beaucoup disserté sur l’origine des maronites; je me souviens d’avoir lu dans les Mémoires qui font suite aux Lettres édifiantes un discours du P. Ingoult sur les wœwrs et la religion des maronites ; il existe une dissertation de Naironi sur V origine, le nom et la religion des maronites (dissertatio de origine, nomine et reiigione maronitarum) ; je pourrais vous citer beaucoup d’autres érudits et orientalistes qui ont étudié le berceau et les premiers temps de la nation maronite ; tous sont convenus de faire dériver le nom de maronite d’un solitaire appelé Maron ; or il y a eu deux solitaires de ce nom, l’un qui vécut dans les déserts de la Syrie à la fin du quatrième siècle et au commencement du cinquième, et qui mourut en 433 ; celui-ci était catholique ; l’autre, entaché de nestorianisme et d’eutychianisme, vivait au septième siècle dans le pays de Hamah, l’ancienne Épiphanie. Les maronites éclairés prétendent que leur nation a été toujours fidèle à l’église romaine , et ne reconnaissent pour père et pour fondateur que le pieux Maron, mort en 433; les savans d’Europe donnent aux maronites une origine hérétique, et leur assignent pour père le solitaire de Hamah ; ils ajoutent que les maronites sont revenus à la communion latine sous le pape Grégoire XIII dans le seizième siècle; quelques-uns disent sous le pape Calixte III dans le quinzième siècle. Mes propres recherches m’ont amené à reconnaître que les maronites éclairés ni les savans d’Europe n’ont pas trouvé toute la vérité.
Il paraîtrait, d’après nos chroniques, que les maronites appartenaient à la foi latine dès l’époque de la première croisade, c’est-à-dire à la fin du onzième siècle. On pourrait reconnaître les maronites dans fidèles du Liban, dont parle Guillaume de Tyr, qui descendirent de leurs montagnes pour venir témoigner à l’armée chrétienne de tendres sentimens de fraternité; les croisés se trouvaient alors dans le territoire de Tripoli; ils s’adressèrent aux fidèles du Liban comme à des hommes sages f dit Guillaume de Tyr, et qui, de plus, avaient une connaissance exacte des localités, pour savoir quelle serait la route qui les conduirait à Jérusalem le plus sûrement et le plus commodément. Mais ces preuves-là sont vagues et ne suffiraient point pour établir mon opinion d’une manière absolue.
Jacques de Vitry, qui fut évêque de Saint-Jean d’Acre, et qui vivait dans la première moitié du treizième siècle, était à même plus que les autres chroniqueurs francs de connaître les maronites; aussi en parle-t-il avec plus de détail et de précision que tous les autres chroniqueurs. « Des hommes, armés d’arcs et de flèches, et habiles dans » les combats, dit Jacques de Yitry, habitent en assez grand nombre » près de la chaîne du Liban, dans la province de Phénicie et non » loin de la ville de Byblos; ils sont appelés maronites, du nom d’un » certain homme, leur maître, Maron, hérétique, qui affirmait qu’il n’y a en Jésus-Christ qu’une seule volonté et une seule opération. » Un certain évêque d’Antioche , nommé Macaire, fut le premier inventeur de cette erreur. Il fut, ainsi que ses complices, condamné » dans le sixième concile de Constantinople, auquel assistèrent cent » cinquante pères, et, en qualité d’hérésiarque, il fut enchaîné des » liens de l’anathème et repoussé de l’Église des fidèles. » Jacques de Yitry s’arrête pour discuter et combattre cette hérésie ; il dit ensuite que les chrétiens du Liban, dupes de l’erreur diabolique de Maron, restèrent séparés de l’église romaine pendant près de cinq cents ans. « Alors cependant, rentrant dans leur cœur, ajoute le vieil » historien, ils firent profession de la foi catholique, en présence du » vénérable père Amaury, patriarche d’Antioche , abjurèrent leur ^ erreur et adoptèrent les traditions de la sainte église romaine. Les ?) prélats de l’Orient, excepté ceux qui sont latins , ne portent point » l’anneau et la mitre ni le bâton pastoral ; au lieu d’employer les n cloches pour appeler le peuple dans les églises, ils frappent sur des ^ tables avec un bâton et un marteau ; mais les maronites, en témoU
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» gnage d’obéissance, suivent les coutumes et les rites des latins. » Aussi leur patriarche a-t-il assisté au concile général de Latran, » tenu solennellement dans la ville de Rome, sous le pontiGcat du » vénérable Innocent III. »
Ce passage de Jacques de Yitry est concluant et devait trouver une grande place dans cette lettre. Il en résulte : V que les maronites se trompent quand ils disent qu’ils ont toujours appartenu à la foi romaine ; 2° que les savans se sont trompés en plaçant dans le quinzième ou le seizième siècle, la réunion des maronites à l’église latine. Jacques de Vitry ne donne point la date précise de l’abjuration des maronites en présence d’Amaury, patriarche latin d’Antioche ; mais nous trouvons cette date dans V Histoire ecclésiastique de Nicéphore ; l’abjuration eut lieu dans l’année 1167. Cette petite découverte est un des fruits les plus précieux de nos recherches.
Les maronites ont un patriarche, des évêques, de simples prêtres, des religieux. Le patriarche maronite prend le titre de patriarche d’Antioche ; il est élu par les prélats et les religieux du Liban, et son élection est soumise à l’approbation du pape. Les revenus du patriarche actuel dont je vous ai parlé, s’élèvent à près de cinq cent mille piastres; indépendamment de ce qu’il retire de ses propres domaines, il reçoit un sixième des revenus de tous les évêques. On compte douze évêques maronites ; on ne les oblige pas à la résidence dans le pays dont ils sont les pasteurs titrés ; il en est qui sont en même temps évêque de plusieurs endroits différons ; c’est ainsi que î’évêque de Segorta, dont je vous ai parlé ailleurs, est en même temps évêque d’Arcas. Chaque prélat perçoit une dîme sur les produits de son diocèse; en outre, il a un casuel assez considérable et des présens. Le simple prêtre n’a qu’un petit casuel et quelques présens de ses paroissiens. Il n’est point de couvent maronite qui ne possède des terres ; les religieux les cultivent eux-mêmes et vivent du travail de leurs mains. Combien de fois j’ai rencontré de ces humbles religieux occupés, les uns à élever des murs dans les champs, les autres à labourer la terre, à moissonner l’orge et le blé, à cueillir les feuilles des arbres à soie! les mêmes mains qui, la veille, avaient porté le calice ou l’encensoir, maniaient la truelle, la faucille ou la charrue; je n’ai jamais vu sans une sympathique émotion ces pauvres pères de la montagne, ainsi livrés à un pénible labeur, se contentant d’une nourriture grossière et de l’eau du torrent.
Le clergé maronite porte un costume à peu près uniforme ; seulement les religieux n’ont ni caleçon ni chemise. Un fichu noir roulé autour d’un bonnet en manière de turban , distingue le patriarche et les évêques; le reste du clergé porte un capuchon. Le patriarche, les évêques et les religieux suivent la loi du célibat ; les simples prêtres séculiers peuvent vivre dans le mariage; toutefois dans cette classe d’ecclésiastiques le mariage n’est permis qu’avant le sacerdoce. Un homme marié deux fois ne pourrait point être fait prêtre ni diacre. Les souverains pontifes tolèrent le mariage des prêtres séculiers dans le Liban.
Le clergé maronite possédait autrefois à Rome des domaines, dont les revenus étaient affectés à l’entretien d’un séminaire composé de jeunes élèves du Liban ; quand les ecclésiastiques maronites avaient achevé leur éducation sacrée , ils revenaient dans leur montagne enseigner à leurs frères ce qu’ils avaient appris; des sujets fort distingués étaient sortis de la propagande. A leur passage à Rome, les Français, au mépris de l’antique protection que notre nation accorde aux maronites, osèrent vendre les domaines destinés a payer l’éducation des lévites montagnards. Le Liban ainsi dépossédé cessa d’entretenir des enfans à Rome. Plusieurs années se sont écoulées, et les maronites, par de louables sacrifices, sont parvenus à acquérir de nouveau un peu de bien dans la ville de saint Pierre ; le revenu de ce peu de bien est consacré à l’entretien de quatre jeunes gens. Depuis la confiscation de Bonaparte, trois écoles pour enseigner la langue italienne, un peu de logique et de théologie, ont été établies dans le Liban ; la première école se trouve à Aïn-Ouarca, la seconde à Erouni, la troisième à Mar-Chalita, De plus, chaque monastère a son école ouverte à toute la jeunesse catholique ; le dogme et la morale y sont enseignés; mais, faute de bons maîtres, toutes cés écoles ne fournissent que de très-médiocres sujets, et je puis dire en général que le clergé maronite actuel ne pousse guère la science au-delà des premières notions chrétiennes.
La population maronite peut être évaluée aujourd’hui à deux cent cinquante mille habitans; deux cent quarante mille dans le Liban, dix mille dans l’Antiliban ; le grand émir, gouverneur du Liban, mettrait au besoin quarante ou cinquante mille maronites sous lesarmes. Les maronites sont d’un beau sang, robustes, courageux, actifs, presque tous bons, honnêtes et d’une rare franchise. Ils entourent
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leurs prêtres d’une vénération profonde ; uniquement attachés aux croyances catholiques, ils s’en tiennent à ce que disent leurs pasteurs, se souciant peu d’approfondir leur religion ni même de motiver leur foi ; ils sont catholiques par tradition, par habitude, par instinct national. D’énormes impôts pèsent sur la population ; l’émir Béchir n’accorde à personne le droit d'être riche ; la misère n’ôte point aux maronites leur gaieté, leur amour pour la danse et le plaisir; ils passent des soirées à chanter les refrains de la montagne, et l’eau-de-vie et le vin coulent dansl’intervalle de chaque chanson. On trouve quelques familles maronites avec des noms européens; ce qui pourrait donner à penser que des Francs du temps des croisades se sont mêlés à la peuplade catholique du Liban. Le costume montagnard est distingué du costume arabe ordinaire par une large casaque de couleur mélangée, avec les manches courtes, et descendant jusqu’à mi-jambes; la coiffure distinctive des maronites est un gros bonnet rouge retombant sur l’épaule, entouré d’un fichu. Ceux qui jouissent de quelque aisance ou qui occupent des emplois, portent le turban.
Les femmes maronites se font remarquer par leur beauté ; l’air pur du Liban leur donne une fraîcheur que le temps altère à peine ; elles ont en général delà taille, de la noblesse dans la démarche et le maintien. La femme maronite est laborieuse ; en été, elle aide à faire la moisson, à séparer le grain de la paille; en automne, elle cueille les fruits , et durant sept à huit mois de l’année , elle travaille aux champs; en hiver, elle file le coton elle lin, et se tisse pour elle-même des voiles et des ceintures. La coiffure des femmes maronites est une ancienne coiffure asiatique ; une corne en argent, en fer ou en bois est attachée sur le haut du front à l’aide de cordons liés derrière la tête ; un long voile blanc l’enveloppe ; l’ensemble de cette coiffure se nomme tantour. Sur leurs épaules, descendent de longues tresses de soie noire au bout desquelles pendent des glands avec des chaînons en argent ou en fer, entremêlés de sequins et de toutes sortes de petites pièces de monnaie; cette dernière parure s’appelle akous; je l’ai trouvée partout en Syrie; mais je n’ai vu le tantour que dans le Liban et principalement dans le voisinage de Beyrouth. Presque toutes les femmes portent un pantalon blanc semblable au pantalon des femmes grecques; beaucoup d’entre elles, lorsqu’elles se livrent aux occupations agricoles, mettent leur chemise par-dessus le pantalon blanc.
En vous parlant du clergé maronite , je vous disais combien peu
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!i était avancé dans le chemin de la science ; naturellement, les ténèbres de l’ignorance doivent s’étendre plus épaisses sur le reste de la population. Yous trouveriez certains cantons retirés où le manque total de connaissances prend un étrange caractère ; on m’a cité des traits qui révèlent une grossièreté d’intelligence à peine croyable ; un maronite demandait à un Français s’il y avait une lune en France; une femme européenne était allée dans un village du Liban à la suite d’autres Européens ; quelques femmes maronites , dans un accès d’ignorante curiosité, se saisirent de l’Européenne pourvoir de leurs propres yeux si les femmes de nos pays et les femmes du Liban appartenaient à la même espèce. Le manque de lumières chez les maronites n’amène ni abrutissement, ni corruption , ni barbarie comme chez d’autres populations asiatiques; le catholicisme a fait leur éducation morale; nourris de croyances essentiellement civilisatrices, les maronites se sont trouvés doux, faciles, généreux, capables de dévouement et de sentimens élevés. La nation maronite est une puissance en Orient ; elle est vivace et pleine d’avenir ; mieux que toutes les nations asiatiques, elle se façonnerait à l’esprit, aux habitudes et aux mœurs de l’Europe. La nation maronite me semble appelée à jouer un rôle dans les futurs destinées de l’empire turc ; au Liban est réservé peut-être encore un peu de gloire.
J’ai eu occasion de vous parler de l’amour des maronites pour la France; la vieille monarchie de saint Louis les a protégés pendant bien long-temps. Deux lettres monumentales, l’une de Louis XÏV, l’autre de Louis XY, font foi de cette protection glorieuse, et les maronites n’en parlent qu’avec orgueil; j’ai pris copie de ces deux pièces et je vous les donne ici parce que je ne pense pas qu’elles aient été jamais publiées :