LETTRE CLXXXIII
De Hittin à Safet. — Le quartier turc. — Le quartier juif. — État présent des juifs en Galilée. — Industrie des Turcs et des juifs. — Le bazar. — La forteresse. — Le champ desr martyrs.
Safet, le 14 juin 1831.
Depuis que nous avons quitté Constantinople, mon ami, nous ne pouvons nous rencontrer. Je n’ai pu retrouver que vos traces à Jérusalem ; je n’ose guère espérer de vous atteindre à Damas, et des montagnes de la Haute-Galilée je vous adresse la suite de mon itinéraire.
Partis le 9 juin du champ de bataille de Tibériade, nous fîmes halte auprès de la fontaine de Hittin. C’était l’heure où les jeunes filles du village venaient en foule puiser de l’eau à cette source qui abreuva Guy de Lusignan sous la tente de Saladin. Après nous être désaltérés aux urnes qu’on nous présentait, nous descendîmes lentement au fond de la vallée. Ayant laissé derrière nous les délicieux jardins qui forment le territoire de Hittin, nous passâmes le paisible ruisseau qui coule entre deux rives fleuries. Un peu plus loin, au pied des hauteurs qui conduisent à la position deNephtali, un second ruisseau assez abondant porte le nom de Nahr-el-Limoun, ou ruisseau des Limons; il serpente au milieu d’un bosquet de lauriers roses, puis , avant de se perdre dans le lac, au-dessous des restes de Bethsaïde, il forme une petite île verdoyante ; nous passâmes à gué les deux bras de ce ruisseau qui descend en murmurant des montagnes de Tyr, au-delà de Safet. Ce site délicieux fut, dit-on, habité par Locman, ce sage pasteur, qu’on confond avec Ésope, et le sou-*
venir de ce mystérieux personnage me fut rappelé par la vue d’un berger qui descendait avec son troupeau des hauteurs de Dothaïm, où fut vendu Joseph. Au-delà du ruisseau des Limons, nous nous séparâmes pour quelques heures. M. A. E. alla, avec un guide, explorer les bords du lac de Tibériade, et la petite caravane, continuant sa marche, commença à gravir les montagnes rocailleuses, qui, comme autant de gradins, s’élèvent vers le ciel, et qui couronnent la ville de Safet. A mi-chemin on laisse à gauche le petit fort de Chenir, et on domine à droite le village de Robati. Des plantations d’oliviers embellissent la route, et des rochers de mille formes diverses étonnent le regard. M. A. E., que l’ardeur de la botanique entraînait toujours loin des routes marchandes, n’avait pas, com.me cela m’était arrivé vingt m.ois auparavant, habité les bords fleuris du lac, et il s’était montré d’autant plus curieux de les explorer, que je les lui avais décrits magnifiquement. Après avoir herborisé au pied des ruines de Magalon, aujourd’hui El-Magdel, où la Madeleine habitait une villa délicieuse ; après avoir dépouillé de fleurs sauvages les débris de Bethsaïde, patrie de saint Pierre, il nous rejoignit avec nue belle collection de plantes auprès des rochers où s’élevait Nephtali ; grâce à ce retard, j’avais eu tout le temps d’en examiner l’emplacement balayé par les orages du lac. Etiam periére ruinœ. Toutefois, plein des souvenirs bibliques, je me rappelais avec charme cette naïve histoire d’un jeune voyageur guidé par un ange, à travers un pays étranger. La vieille mère du jeune Tobie me faisait rêver tristement à la France... Ma mère aussi attendait mon retour, et voulait me bénir encore avant de mourir.
Après avoir escaladé en haletant les derniers rochers qui nous dérobaient la vue de la forteresse, nous arrivâmes enfin sur les trois lieores aux portes de la cité. On ne compte que six lieues depuis lîiitin, mais l’ascension est si pénible qu’il faut plus de sept heures pour atteindre Safet. La route passe entre la forteresse à gauche et un vieil édifice dégradé, qui forme sur la droite une enceinte carrée. Cette ruine, sans forme bien distincte, a dû être un second château ou plutôt un khan établi pour les caravanes, Safet n’ayant plus comme Kaplouse et Nazareth de khan public, depuis que les caravanes s’arrêtent, à deux heures de la ville, au khan de la citerne de Joseph.
On est surpris que cet édifice, plus moderne que la forteresse, soit en débris, tandis qu’elle-même élève fièrement ses créneaux
d’orient.
intacts. Pour pénétrer dans la ville, il faut longer les fossés dont la culture a pris possession. Après avoir admiré cette citadelle assise sur le roc, nous descendîmes par la route des caravanes, traversant du midi au nord la vallée qui forme le centre de la ville actuelle. On nous donna d’abord l’hospitalité sur la gauche de la vallée , au-dessous du quartier juif, mais comme nous ne pouvions être seuls dans l’unique chambre dont l’hôte pût disposer, comme on nous assura meme que nous n’y serions point en sûreté, et qu’il était plus prudent d’habiter le quartier turc que de rester dans une chambre mal fermée, nous délogeâmes avant la nuit, et on nous établit en face de la route, de l’autre côté, au milieu du grand village musulman qui s’élève en amphithéâtre dans toute la longueur de la vallée. Là nous occupâmes, près de la demeure de nos mukres, la maison d’un vieux janissaire, qui nous fut abandonnée tout entière. Elle se composait d’une petite cour d’entrée et d’une grande chambre voûtée qui n’avait de jour que par la porte ; les fenêtres sont un luxe inconnu dans le quartier turc. Quoiqu’on eût stipulé que nous serions seuls dans ce cube de pierre qui n’avait que les quatre murs blanchis, et pas même une natte sur le pavé, il fut impossible d’empêcher le fier osmanlis de venir, du matin au soir, s’établir à nos côtés, muet et immobile comme un automate. Il ne se retirait qu’à îa nuit, après avoir épié toute la journée si nous ne souillions, par quelque maléfice, la demeure dun vrai croyant; tant on pousse loin dans cette région la défiance à l’égard des Francs ! On ne nous avait admis dans le quartier turc que par un privilège inoui.
A peine y étions-nous établis, qu’une femme turque vint nous prier de guérir son enfant qui avait la fièvre. L’amour maternel ayant vaincu les préjugés religieux, elle nous témoignait un respect superstitieux, en nous donnant le nom de hakim, qu’elle répétait en posant la main sur le cœur. Nous lui remîmes une dose de quinine^ en lui faisant bien expliquer par notre interprète quel en était l’emploi, et elle se retira tout heureuse d’avoir en main un remède franc. Nous nous attendions d’après cela que toutes les femmes de la ville allaient venir épuiser notre pharmacie de campagne, mais il ne s’en présenta que fort peu, et encore ce fut pour des consultations ridicules ou absurdes. Ainsi une femme turque d’un âge mûr vint chercher un remède pour se guérir de la stérilité ; comme Hachel, elle se désolait de n’être pas mère ; en vain, nous disait-elle, un der-
viche lui avait donné des amulettes, elle n’espérait que dans les hakims francs. Pour nous en débarrasser, sans compromettre la science d’Avicenne, nous imitâmes les habiles docteurs qui, las de tourmenter leurs malades, les envoient aux eaux ; nous lui prescrivîmes les bains de Tibériade qui ont la réputation de guérir tous les maux , et elle fut consolée. Dès le matin nous avions reçu la visite un peu intéressée des deux femmes de notre mukre Abdallah, habitant de Safet. Elles venaient sous prétexte de nous faire voir leurs enfans qu’elles avaient parés d’une couronne de piastres, selon l’usage du pays. Elles restaient debout devant nous , sans aucun voile, et ne semblaient pas trop intimidées. Nous donnâmes aux enfans des bagatelles d’Europe, et il fallut faire aux mères le même présent. Elles ne se retirèrent qu’après une longue séance, quand elles eurent tout à leur aise satisfait leur curiosité féminine. Au reste, notre divan ne désemplissait pas des oisifs du quartier, qui se succédaient pour nous examiner comme on va voir à Paris les Osages. Faisions-nous des courses dans la journée, on épiait l’heure du retour, et cette importunité n’avait point de borne. Le kiatib du mutselin suivit la foule, il vint et s’étonna de notre manière d’écrire, et particulièrement de nos plumes. Mais c’était surtout notre manière de prendre les repas qui faisait l’objet des causeries musulmanes. On ouvrait de grands yeux en nous voyant faire usage de la fourchette et du couteau. Ces visites sans répit étaient d’autant plus gênantes, que les enfans turcs nous volaient adroitement tout ce qui leur tombait sous la main ; on n’eût pas mieux fait à Sparte ; d’ailleurs nous n’avions pas même la liberté de rester tête nue, ce qui est à leurs yeux un signe de folie ; il nous fallait comme eux garder un énorme turban.
Nous étions excédés de cette vie de sauvage, et si le départ n’eût été si proche, malgré notre désir de continuer de vivre en bonne intelligence avec les Turcs, nous eussions été forcés de leur interdire notre demeure. Ajoutez à cela qu’on nous interrogeait sans cesse, et qu’il fallait mesurer toutes nos paroles. Une fois, à une de ces veillées où les Turcs venaient nous entourer et se plaisaient à nous interroger sur Stamboul, M. A. E. s’étant permis de dire que le sultan entrait en bottes dans les mosquées, et que nous l’avions vu entrer ainsi dans la mosquée du sultan Achmet, il n’y eut contre nous dans l’assemblée qu’un cri de fureur ; on nous traita de calomniateurs, et je vis l’instant
d’orient.
où tous les kangiars se levaient sur nos tètes. Mais, sur un signe que je Os à notre interprète Joseph, il les apaisa en disant que le Frangi ne savait pas bien Tarabe, et qu’ils avaient mal entendu. Quand on eut arrangé l’anecdote d’une manière plus satisfaisante pour leur fanatisme, ils se calmèrent, mais, depuis ce soir-là, plusieurs nous gardèrent rancune. Au reste, si les Turcs de Safet sont orgueilleux et intolérans, ils doivent cette persistance dans d’aveugles préjugés à leur communication avec Damas, et à l’absence de relatioirs avec les Européens, lis étaient Gers de la prise de Sanour, dont nous avions vu les ruines en traversant la Samarie, et, quand ils me vantaient le triomphe d’Abdallah, si j’ajoutais que le succès était dû aux maronites, ils se taisaient en se regardant entre eux. Afln de mater leur sotte arrogance, nous leur annoncions l’arrivée prochaine des Égyptiens, mais ils n’y voulaient point croire, quoiqu’on sût dans les échelles que déjà la flotte et l’armée d’Ibraliim étaient prêtes pour l’invasion.
Ne pouvant tirer aucun parti des Turcs, nous nous mîmes en relation avec les juifs. Le quartier israélite occupe le revers occidental de la montagne qui porte la forteresse. Il est bâti en amphithéâtre, mais un tiers se compose de ruines et de masures. Nous visitâmes les deux synagogues, pareilles à celles de Tibériade ; l’une est le lieu d’assemblée des juifs qui ont quitté l’Europe pour revoir le pays de leurs aïeux, l’autre n’est fréquentée que par les indigènes. Nous les vîmes à la On du jour ; elles étaient désertes ; des sièges de bois, une natte égyptienne, deux misérables lampes où l’on fait brûler de l’huile verte qu’on n’a pas soin de purifler, l’armoire mystérieuse où se dépose la Bible, voilà tout le mobilier. Les murs sont nus, et il n’y a point de galeries pour les femmes, pas même de tribunes ; et cependant les synagogues de Safet ont une haute renommée. Avant la destruction de la ville, causée par le tremblement de terre de 1759, on y voyait une académie aussi célèbre que le fut celle de Tibériade sous les empereurs grecs. C’était une école normale où l’on formait des rabbins pour les diverses synagogues de la Syrie. On y a même imprimé le rituel que Moïse Galand, chef de l’académie, y composa en 1750. L’imprimerie juive de Safet n’a pu avoir la longue durée de l’imprimerie maronite du Liban, cependant c’est un fait curieux que cette importation des arts d’Europe dans le pays à qui nous devons récriture. La Haute-Galilée imprimait des livres avant qu’on eût
songé à les introduire à Constantinople ou au Caire, et je crois boo de consigner ici cette singularité.
Les juifs ont Safet en vénération, parce qu'ils croient que le Messie y régnera quarante ans, avant d’établir à Jérusalem le siège de sa puissance. En attendant que le Messie les délivre, ils se résignent à la plus cruelle oppression. Ils sont comme prisonniers dans leur quartier, et ne peuvent approcher des maisons turques sans être assaillis n coups de pierres. Les femmes mêmes , si respectées en Orient, sont exposées aux mêmes insultes, et plusieurs fois, soit auprès des fontaines, soit dans la vallée qui sépare les deux quartiers, j’ai eu occasion de protéger les pauvres juives que les enfans turcs prenaient pour but dans de cruels jeux ; ces tristes victimes me remerciaient avec tant de reconnaissance que j’en étais ému de pitié.
Après la retraite des Français en 1799, le quartier juif fut saccagé par les Turcs, et depuis lors on les vexait à tout propos, sous mille prétextes ; mais leur sort s’est un peu amélioré depuis quelque temps. Il y a deux ans que les Turcs pillèrent la maison et dépouiHèrent les enfans d’un riche marchand juif qui venait de mourir ; pour prévenir de telles spoliations, le consul anglais de Beyrouth prit dès lors les juifs sous sa protection ; il entretient à Safet un agent européen dont la présence contient un peu les Turcs. Toutefois, en proie aux vexations du mutselin, les juifs ne pourraient subsister sans le commerce avec la cote et avec Damas où ils sont puissans. Le caratch ou impôt personnel qu’ils acquittent dès l’âge de seize ans n’est pa& excessif, mais il est imposé arbitrairement. Souvent il faut payer deux fois pour échapper à la bastonnade. Pour les aider dans leur misère il leur vient des aumônes d’Europe, et les deniers se partagent entre Jérusalem, Tibériade et Safet, les trois séjours qu’affectionnent aujourd’hui les enfans d’Israël. C’est à Safet qu’habite le grand rabbin des juifs; supérieur au rabbin de Tibériade qui préside aussi deux synagogues, il décide en dernier ressort tous les points de culte ou de loi qui sont contestés. Au commencement du quatrième siècle, les juifs avaient des établissemens dans quatre villes de Galilée, Séphorie, Nazareth, Tibériade et Capharnaüm. Ils s’étaient peu à peu tellement approprié ces villes, qu’ils n’y voulaient souffrir aucun étranger. Leur révolte sous Constance amena la ruine de Séphorie, et celle de Capharnaüm qui ne s’est plus relevée. Ils sont exclus de Nazareth, et il ne leur reste à cette heure que Tibériade et Safet.
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Après avoir vu les pauvres demeures des juifs indigènes, nous parcourûmes le village des juifs occidentaux; tout était morne et solitaire; nous ne vîmes point d’enfans jouant dans la rue, ni de mère assise sur le seuil; cependant nous rencontrâmes quelques femmes qui allaient comme à la dérobée d’une maison à l’autre. Leur ayant fait une question en arabe, nous nous aperçûmes qu’elles n’entendaient
que l’allemand, leur langue maternelle. Etaient-elles Prussiennes ou Autrichiennes, je ne sais; leur costume était celui des femmes du peuple au moyen âge, et on reste étonné de rencontrer ainsi en Asie une colonie européenne qui a gardé ses mœurs et ses vêtemens de rOccident. Un béguin leur couvrait la tête et ne laissait voir que peu de cheveux blonds; une longue robe de couleur brune qui montait jusqu’au menton, dessinait leurs formes; point d’art, aucun orne-»^ ment ne relevait cette naïve simplicité. Les juives allemandes ont un air doux et modeste et semblent plutôt des nonnes que des bourgeoises; rien d’oriental ne se montrait dans leur ajustement; elles n’avaient fait aucun sacrifice aux usages du pays, qui se rapprochent de ceux de la Perse dans le costume des femmes. Une timidité enfantine, un air délicat, de beaux yeux où se lit l’habitude de la résignation, voilà ce qui les caractérise. Elles ont toutes la taille un peu courbée et la démarche lente ; à les voir, on sent qu’elles sont douées d’une grande patience à force d’avoir appris à soulfrir L
Tel est l’état des juifs aujourd’hui, et j’ai insisté sur ce sujet afin qu’on puisse juger de leur triste avilissement dans ce pays de prodiges qu’ils ont illustré pendant deux mille ans.
Safet n’a ni murs ni enceinte déterminée, ni centre ni unité. Protée à mille formes, avec chaque siècle elle prend une nouvelle face; s’étendant, se resserrant, montant, descendant sans fin; telle qu’une île à laquelle l’alluvion ôte d’un côté et ajoute de l’autre, elle étonne par ce disloquement de parties, n’ayant rien de ce qui constitue une ville. Il semble que les juifs et les Turcs aient voulu tout à la fois habiter la même ville et se séquestrer mutuellement; la vallée est entre eux une espèce de place neutre laissée à dessein d’empêcher tout contact immédiat. Safet ressemble donc à une ville dont on aurait tracé le plan , mais dont on n’aurait bâti que les faubourgs. C’est
’ A l’époque des derniers troubles de la Syrie, en 1834, les juifs ont éproin o une nouvelle persécution.
moins une cité que la réunion de cinq villages placés avec des intervalles à l’ombre de la même forteresse ; isolée sur des hauteurs où l’on n’arrive que par une sorte d’escalier naturel , n’ayant pas des abords plus faciles que Jérusalem à cause des défilés qu’il faut franchir, elle offre une physionomie originale, et qui plaît par la nouveauté. Ses communications continuelles avec l’Occident au moyen des juifs, avec Damas au moyen des caravanes , lui donnent tout à la fois quelque chose d’européen sans lui ôter son caractère asiatique , et quelque chose de musulman où l’on sent qu’a pénétré à demi la civilisation occidentale. Notre admission dans le quartier turc en est la preuve. Safet est une sorte d’étape franque placée en avant au milieu des Turcs de la Syrie.
Safet est la ville la plus élevée de la Syrie. La montagne deBéthulie, que couronne le quartier juif, est aussi haute que leThabor, c’est-àdire a cinq cents toises d’élévation au-dessus de la mer. En suivant la route de Jérusalem à Damas , dès le grand champ d’Esdrelon , du côté oriental, on voit Safet s’élever dans les deux avec ses deux châteaux semblables à deux ailes 'brillantes ; on croit l’atteindre en quelques heures, mais on se trompe facilement sur les distances dans un pays de montagnes. Pour y arriver, il faut marcher une journée entière , sans presque cesser de l’apercevoir. Safet se trouve à égale distance de la forteresse de Baudouin près du pont des Filles de Jacob et des ruines de Jotapata, sur la route d’Acre ; la ville est bâtie sur trois montagnes, et les cinq villages agglomérés dont elle se compose renferment neuf mille habitans. Elle est propre et posée d’une manière pittoresque. La verdure des oliviers et l’azur foncé du ciel font ressortir l’effet varié de mille terrasses toutes blanches et disposées avec symétrie. Du temps des croisades la montagne de Béthulie était entourée de murs , mais la ville occupait comme aujourd’hui trois montagnes au moyen de vastes faubourgs, l’enceinte murée ne suffisant pas à la population. Depuis le tremblement de terre qui n’avait laissé debout que la forteresse, les juifs et les Turcs se sont refait deux quartiers séparés en rebâtissant des maisons sur les ruines ; rien ne les empêchait d’obéir en cette occasion à leur antipathie mutuelle. Quant aux chrétiens du pays, établis entre les juifs et les Turcs, ils habitent le village intermédiaire placé sur la route même, mais ils y sont comme inaperçus , n’ayant point d’église. Il paraît même que depuis la chute de l’empire latin, le christianisme n’a jamais pu reprendre racine à Safet.
d’orient.
De la vallée intermédiaire qui s’ouvre au nord et sépare les deux: quartiers, on jouit, à travers le ravin qui mène au lac au sud-est, du point de vue le plus magnifique. Le lac tout entier, pris dans sa longueur, forme la plus sublime perspective. Le bassin bleuâtre semble, par un effet d’optique , s’encadrer dans une bordure de rochers lumineux, et si on se place à l’entrée du ravin où est la fontaine do Judith, on croit toucher le lac avec la main ; comment se persuader qu’il y ait trois lieues de distance? Ce ravin devient plus bas une vallée qui s’ouvre sur une plaine fertile s’étendant jusqu’aux bords du lac.
Au dix-huitième siècle, sous le cheik Daher, Safet était la capitale de la Galilée, comme elle l’avait été du temps de l’émir Lakreddin. C’est l’époque la plus brillante de cette ville. Acre n’était alors qu’un village ouvert, où commandait un aga. Mais quand Daher s’en fut emparé et en eut fait une ville forte , Safet commença à déchoir, parce que le commerce de la Galilée se déplaçant comme le cheik, se porta à Acre, devenu l’entrepôt des négocians européens. Renversée par un de ces tremblemens de terre si communs en Syrie , Safet est sortie de ses ruines et me semble aussi florissante que le comporte la situation toujours incertaine du pays. L’art de bâtir n’a point éprouvé de révolution depuis plusieurs mille ans. On songe à la solidité plutôt qu’à la commodité et à l’agrément. Toutes les maisons isolées les unes des autres sont en terrasses comme à Acre. Comme elles n’ont point d’âtre, il faut faire la cuisine dans la petite cour qui précède chaque demeure. La ville n’a pas un monument remarquable; les bains publics y sont grossiers et les mosquées petites, communes, et même sans minaret. Safet obéit à un mutselin qui dépend immédiatement du pacha d’Acre, mais elle n’est pas, comme Nazareth, la ville d’affection d’Abdallah. Aujourd’hui la Galilée , partagée entre les deux mutselins de Safet et de Nazareth d’une part, et de l’autre entre les deux agas de Genin et de Tibériade, n’a plus de ville principale; toutefois, la plus importante par son commerce et sa forteresse , Safet mériterait bien dès à présent le titre de capitale.
Le croiriez-vous ? dans une ville peuplée et commerçante on no trouve rien à acheter, excepte le jour du grand bazar, pas même du pain. Pour renouveler nos provisions de route il nous fallut recourir aux juifs indigènes; seuls ils font du pain comme en Europe. Les
Turcs et le mutselin lui-même se contentent de la galette à demi
cuite des Arabes, ou font provision de biscuit de Damas. Les juifs font aussi de l’eau-de^vie assez médiocre et du vin aussi bon que le vin d’or du Liban ; mais comme ils mettent de la térébenthine dans les jarres de terre où ils le conservent, ce vin contracte un goût résineux auquel on a de la peine à s’habituer.
Dansun siècle où les intérêts matériels l’emportent sur les sublimer besoins de l’intelligence, il faut bien se résigner à vous dire un mot de l’industrie obscure de Safet. Les hommes positifs veulent qu’un voyageur, fut-il poète , leur parle d’autre chose que de sites et de ruines. La poésie n’est pour eux que de brillantes bulles de savon soufflées innocemment vers le ciel.
Toute l’industrie de Safet consiste en teintureries d’indigo , dont l’art est héréditaire dans certaines familles Israélites , en filatures de coton et en fabriques de belles toiles , aussi blanches que les lis. Les Damasquins et surtout les druses de l’Antiliban font de ces toiles de Coton, des usses et des ceintures. Sans doute que ces tissus d’un éclat éblouissant sont le bysse oriental célèbre dans l’antiquité, et dont les lévites se paraient dans les solennités. Les tisserands turcs de Safet sont en réputation dans toute la Syrie. Mais les métiers sont peu actifs, car presque tout le coton s’exporte brut en Europe par la voie d’Acre, où le pacha s’en est réservé le monopole. Jadis Safet fabriquait aussi des étoffes de soie ; les métiers sont tombés peu à peu au milieu des révolutions politiques, et le Liban seul plus abrité, a conservé la fabrique des soieries et des tissus mêlés.
Il s.e tient tous les vendredis à Safet un grand bazar , semblable à celui qui a lieu tous les lundis au pied du mont Thabor. C’est un bizarre pêle-mêle des costumes les plus divers dont la vue est tout-à-fait curieuse pour un Européen ; des motualis des confins de Sour, les bédouins du Ghor , et même les druses de l’Antiliban , y viennent en foule. Là un juif est à coté d’un cavalier arabe, un Turc brillant heurte un sauvage motuali , un mukre nazaréen fume le chibouc à côté d’un okal druse, et un riche marchand d’Acre près d’un fellah du Djo! an. Les étoffes, les comestibles, les tentes, les cafés, les chevaux^ les lances, les vendeurs, les acheteurs, les cris divers, la confusion des races, les nuages de poussière, l’effet du soleil sur cette foule en mouvement , tout cela forme un ensemble étrange, spectacle aussi neuf que surprenant. Le champ de la foire est le penchant occidental de l’antique montagne de Béthulie , que couvre du même côté , maia
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vers le sommet, le quartier juif. Le bazar s’étend au-dessous du bois d’oliviers jusqu’aux fossés de la forteresse, dans une étendue d’un demimille. Je ne puis omettre ici ces oliviers, plantés régulièrement sur une esplanade qui rappelle les promenades en terrasses qu’on voit dans les villes d’Europe. Excepté les oliviers de Getsémani , je n’ai rencontré nulle part en Orient d’aussi beaux arbres. Ces oliviers dont la circonférence égale celle des vieux chênes , ont vu sans doute l’époque des croisades. Ce sont les nobles témoins du passé, et j’airne à me rafraîchir le cœur sous (œtte ombre mystérieuse qui abritâtes templiers et les preux pèlerins du douzième siècle.
Quel spectacle offre à l’observateur une ville turque où deux races ennemies vivent ensemble en se maudissant! Ici la race tartare opprime à son aise la race d’Israël. Le vainqueur et le vaincu sont à chaque pas en présence , et si le vêtement était le même, il suffirait pour les reconnaître de voir l’un lever le front, l’autre courber la tête. Le juif n’a qu’un méchant tarbousch entouré d’un sale mouchoirbrun, le Turc étale aux yeux un énorme turban dont Tusse d’une éclatante blancheur se roule en vastes contours.
Après deux jours de halte , nous voulions nous mettre en route malgré les appréhensions des mukres. Ne pouvant les y contraindre, nous nous sommes adressés à l’agent des juifs. Pour se faire valoir il a d’abord jeté feu et flamme, et nous a proposé fort sérieusement de faire donner la bastonnade à nos mukres qui n’exécutaient pas les conventions stipulées. Je suis très-bien, a-t-il ajouté, avec le mutselin, et n’ai qu’un mot à dire pour vous faire rendre justice. Je crois qu’il se vantait un peu, et que son crédit n’allait pas jusqu’à faire mettre sous le bâton de vrais croyans qui n’avaient d’autre tort que de manquer de parole à des infidèles. Quoi qu’il en soit, comme nous ne voulions pas en venir ainsi aux extrémités, surtout à l’égard d’Abdallah qui était plus bête que méchant et aussi poltron qu’opiniâtre, nous déclarâmes que nous préférions des moyens moins barbares ; il approuva notre modération, et après avoir pris le chapeau orné de la cocarde britannique, il vint interroger nos mukres turcs. La caravane qui se rassemble n’est pas encore assez nombreuse , ont-ils répondu ; il serait téméraire de traverser TAntiliban avec si peu de monde , quand les bédouins amassés, embusqués sur les routes, à une journée de Damas, arrêtent toutes les caravanes. Ces raisonsétaient spécieuses ; mais ils étaient chez eux, et quoiqu’ils se gardassent bien de le dire,
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nous devinions que c’était là la cause réelle du retard. Après les avoir entendus, l’agent approuva cette prudence qui nous semblait excessive et nous engagea à ne partir qu’avec la caravane. Nous nous résignâmes à rester une journée encore.
Pour le moment jene chercherai point éprouver que Safet est Béthulie , quoique la tache soit d’autant plus facile que j’ai retrouvé la fontaine de Judith dans le ravin qui touche Safet au midi. Je ne veux que vous dire quelques mots de la forteresse, et passant de l’antiquité au moyen âge , vous ramener à nos iliades d’outre mer. La forteresse sarrasine me semble un des plus curieux ouvrages de l’Orient. Des murailles épaisses construites en belles pierres de taille, et ayant plus de cent pied d’élévation ; un fossé large et profond creusé dans le roc vif ; la beauté des créneaux qui dominent toute la contrée , la porte qui forme une ogive élégante, le pont étroit qui traverse le fossé et donne ainsi dans la place du côté du midi, et tout cela d’une conservation rare, d’un fini d’exécution admirable, voilà la forteresse de Safet. Elle a la forme ovale et semble une immense tour comme celle de Galata. Le style en est moresque, et elle me parait être l’ouvrage des califes de Damas ; je serais assez porté à croire que la forteresse a été réparée par l’émir Fakreddin , qui avait amené d’Italie d’habiles ouvriers. Il est facile de voir que la difficulté de transporter jusque là des machines de guerre, rendait du temps des croisades cette place imprenable. Baudouin lîl s’y réfugia après la déroute de son armée près du pont des Filles de Jacob , et le comte de Tripoli , après le désastre de Tibériade, 'y trouva un asile. Mais le fait le plus intéressant dont l’histoire des croisades ait gardé le souvenir , est le martyre delà garnison chrétienne. Voici en abrégé ce que rapporte Sanuti. Bibars ayant soumis par capitulation la forteresse de Safet en 1266 , immola la garnison contre la foi jurée , car il avait promis de la faire conduire saine et sauve à Ptolémaïs. L’apostasie ou la mort , telle fut l’alternative à laquelle il réduisit les chrétiens. La nuit qui précéda l’exécution, le prieur des templiers et deux frères mineurs exhortèrent les soldats au martyre ; le sultan les fit d’abord écorcher vifs, puis décapiter. Six cents chrétiens tombèrent ensuite sous le glaive, et leur sang, dit la chronique, coulait comme un ruisseau sur le penchant de la montagne. Le féroce vainqueur n’épargna que le châtelain. Ce penchant de la montagne arrosé du sang des martyrs est aujourd’hui le champ de foire de Safet. J’aimais à venir rever
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seul sur ce sol sacré où les cadavres laissés sans sépulture jetaient des clartés miraculeuses. J’ai recueilli là un peu de cette terre sacrée, et si j’avais la facilité de me charger de reliques , je voudrais l’emporter en Occident.
La même année, Hugues de Lusignan ayant fait à la tète de trois garnisons chrétiennes une excursion versTibériade, la garnison turque deSafet lui dressa une embuscade. Gomme il revenait sansprécaution à travers la Galilée, son avant-garde ayant devancé de trois lieues le gros de l’armée, il fut surpris dans un défilé du pays de Safet et mis en déroute. Les montagnes qui entourent la forteresse sont si favorables à un coup de main, que les croisés doivent en avoir été souvent victimes, d’autant mieux que cette manière d’attaquer l’ennemi à l’improviste esttout-à-faitdans le génie turc. Pendant le siège d’Acre, Murat vint s’emparer de la forteresse de Safet; il a suffi de treize cavaliers français, me disaient hier les juifs indigènes, pour épouvanter et faire fuir la garnison de Djezzar et tous les Turcs de la ville. Aujourd’hui la forteresse sert de sérail aux mutselins ; les cavaliers qu’il entretient y logent aussi et forment la garnison. Mais il est temps d’interrompre ces lignes, mon ami, l’heure du départ avait été fixée hier à trois heures; grâce à l’intervention de l’agent des juifs, on ne nous manque point de parole, on amène les chevaux, et nous allons partir pour Damas.
Gillot de Kerhardéne.