LETTRE CLXXXIV
La forteresse du pont de Jacob. — Le campement de la caravane à Méléa. — Le lac de Houlé. — Le ruisseau de Don. — La presqu’île nommée El-Nadi. — Le village de Banias et la source du Jourdain. — Le siège de Panias en 1138. — Le col de Soueiba. — Le pays de Hasbeya.
Damas, le 18 juin 1831.
Le 14 juin, après avoir, d’un dernier regard, salué le lac de Tibériade éblouissant de lumière, nous quittâmes Safet en nous dirigeant vers le nord. C’est l’usage, le jour du départ, de ne faire qu’une petite journée , aussi ne se met-on en route qu’à l’asr, c’est-à-dire à trois heures du soir, quand le muézin annonce du haut du minaret l’heure de la quatrième prière. Nous tournâmes bientôt à l’est, et nous descendîmes vers le Jourdain par une vallée escarpée dont le fond est en hiver le lit orageux d’un torrent. Sur la droite on voit, à une heure de la ville, le lieu où campa Murat. Toute cette partie au nord de l’antique plaine de Dothaïm est un désert , mais sur la gauche on compte six villages. Le lieu du rendez-vous de la caravane était Méléa, situé à trois heures de Safet, dans le Ghor ou pays bas. On n’y voit plus que quelques ruines et un moulin mu par un ruisseau qui va se jeter dans le Jourdain. Ce nom de Méléa ou Méhéla est vague; il s’étend à toute la rive du lac de Houlé au sud-ouest. La caravane était campée dès la matinée, formant un cercle sur le lieu marqué par la trace des feux où avait campé la caravane précédente. Turcs, maronites, grecs, arméniens, juifs, marchands ou voyageurs, chacun s’était choisi une place pour passer la nuit. Dans la crainte des bédouins el-Ghor (c’est le nom qu’on donne aux Arabes de la contrée), habitués à se glisser à plat ventre jusqu’au centre d’un campement
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afin d’y voler, chacun s’était fait un rempart avec les caisses et les ballots. On avait même préparé les armes en cas d’alerte. Les chameaux, les mulets, les chevaux et les ûnes, avaient été placés circulaîrement un peu en avant de chaque bivouac. Au reste, dès que nous parûmes au rendez-vous, la caravane, toute faible qu’elle était, se orut assez forte en se voyant accompagnée de trois Francs. Cette confiance s’accorde bien avec le dicton asiatique que les Syriens répètent aux voyageurs européens : Un Arabe contre trois Turcs, et un Franc contre dix Arabes. Cet adage , que nous avaient mérité les guerres des croisades, était un peu tom.bé en désuétude ; il a repris sa force depuis la campagne de Napoléon en Syrie et surtout depuis la conquête d’Alger.
En suivant le ruisseau de Méléa qui alimentait une foule de plantes dont mon compagnon de voyage enrichit sa belle collection destinée à l’académie des sciences de Pétersbourg, je descendis peu à peu jusqu’aux rives du Jourdain , qui occupe exactement le milieu de la vallée. C’est là, au-dessus du pont de Jacob, ou plutôt des Filles de Jacob, comme s’expriment les Arabes el-Ghor, que campait Baudouin IIÎ, quand il fut surpris par Noureddin , et obligé de se réfugier dans la forteresse de Safet. Les historiens arabes donnent à ce combat le nom de Méhéla. C’est là que Murat, maître du pont de Jacob, extermina les restes de l’armée turque, qui, fuyant en tumulte le champ de bataille du Thabor, vinrent se heurter contre les baïonnettes françaises, ou se précipiter dans le Jourdain.
Un cheik qui avait échappé au glaive de Murat, en traversant le Jourdain avec sa jument, racontait ainsi aux pères de la terre sainte sa fuite jusqu’à Damas : « Croyant toujours que l’armée française me poursuivait, je galopai sans m’arrêter un instant, sans oser une seule fois regarder en arrière. La frayeur m’avait troublé la tête, et je ne me crus point en sûreté au milieu du bazar ; j’aurais continué de fuir jusqu’au Nadjd , mais ma jument tomba de fatigue. Damas était aussi épouvantée que moi , et si Bonaparte eût paru , la ville sainte n’eût fait aucune résistance. »
Profitant de la dernière heure du jour, j’allai visiter la rive gauche du fleuve, jusqu’au khan où commence le pachalik de Damas. Le pont
a pris son nom de ce que Jacob y rencontra Esaü, à son retour de la Mésopotamie dans le pays de Chanaan. C’était alors un gué impra-^ ticable en hiver, et qui a gardé chez les Arabes le nom de digue, ou
CORilESFONDANCE
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gué (le Jacob tel qu’il est aujourd’hui. Ce pont révèle une œuvre sarrasine, et aucun ne mérite mieux par le style d’architecture l’épithète de gothique. Il est formé de trois belles arches en ogives , et il est bombé au milieu comme le pont de Nahr-Kasmié, au nord de Souiv suivant le mode de construction ordinaire en Syrie. Au pont est joint un corps de garde du pacha de Saint-Jean d’Acre. Plus loin, à quelque distance, à l’est, un poste de soldats du pacha de Damas occupe les ruines de la forteresse bâtie en 1178, par Baudouin IV. Elle formait un édifice carré, dont les murailles avaient neuf coudées d’épaisseur. Le roi craignant d’être inquiété par Saladin, pressa tellement l’ouvrage qu’il fut achevé en six mois. Bâtie sur un mamelon , et confiée aux templiers ainsi que la forteresse de Banias, celte place les rendait maîtres du cours du Jourdain et des deux routes de Damas. C’est après Banias le point militaire le plus important de la haute vallée ; aussi Saladin offrit-il à Baudouin cent mille écus d’or pour qu’elle fût rasée immédiatement après sa construction.
Ce lieu fut tour-à-tour entre les mains des chrétiens ou entre les mains des Sarrasins, selon les vicissitudes de la guerre. Voici en abrégé ce que raconte Guillaume de Tyr. «Pendant la construction <îe la forteresse, le roi , malgré l’hiver, resta avec toutes ses forces , campé sur les bords du Jourdain. Ayant achevé les ouvrages, il fit une expédition dans la forêt de Banias , où il se laissa surprendre. C’est de là que Homfroi, connétable du royaume latin, blessé en défendant îe roi, fut transporté dans la nouvelle place qui venait d’être remise aux templiers et y mourut aussitôt. A peine Baudouin avait-il repris !e chemin de Jérusalem , que Saladin vint assiéger la forteresse , au printemps de 1179. Elle fut sauvée par un singulier hasard. Un habile archer, nommé Regnier de Muron, ayant du haut des murs visé un des principaux émirs, le tua. Les Sarrasins, frappés d’une terreur superstitieuse, levèrent le siège pour venir camper au haut de la vallée. Saladin revint devant la place, à la fin de l’été, et les templiers se défendirent long-temps, dans l’espoir d’être secourus. Mais le roi de Jérusalem n’avait pas encore fait avancer ses forces rassemblées à Tibériade, que la place assiégée était prise d’assaut et rasée. » L’histoire de cette forteresse, qui ne subsista que six mois, et dont j’ai eu assez de peine à retrouver les restes , m’a paru digne de vous être rapportée. Après la chute du royaume latin, elle devint un khan pour les caravanes qui, de Jérusalem ou d’Acre, se rendaient à Damas. Le
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khan lui-méme est aujourd’hui une ruine, et le récit du chroniqueur syrien m’a servi à retrouver les traces de la forteresse. En faisant le tour de ce khan, occupé par les soldats damasquins, je reconnus tà des constructions massives, qu’il était bâti sur les vieux débris de la forteresse franque. Le site est magnifique; des plantations séculaires ombragent la rive gauche, et on y campait encore au commencement du siècle, au lieu de s’avancer jusqu’à la rive du lac de Houlé. Depuis la mort de Djezzar les Arabes sont devenus plus audacieux de jour en jour; il a fallu abandonner sans retour cette belle route, à cause des pillages sans cesse renouvelés des bédouins du Nadjd ou grand désert de l’Arabie. La nouvelle route plus sûre, mais plus difficile, est trèsfréquentée. Toutes les semaines, il part de Safet pour Damas une petite caravane. Le fisc n’a rien perdu à cette nouveauté; le gaffar qu’on exigeait au pont, est payé à la station de Méléa. Il parait que les deux postes turcs qui marquent les limites des pachaliks ne vivent guère en bonne intelligence , surtout depuis qu’Abdallah , par son crédit auprès de la Porte, a enlevé le pays de Naplouse et Jérusalem au pacha de Damas. Les soldats turcs partagent l’animosité des maîtres, et malheur au voyageur qui oserait prendre l’ancienne route ! avant d’être pillé par les bédouins , il lui faudrait subir un double gaffar, l’un pour sortir du territoire d’Acre, l’autre pour entrer dans le territoire de Damas. La route actuelle , en partant de la Galilée , traverse successivement le pays de Safet , le pays de Houlé et le pays de Hasbeya, avant de rejoindre au midi de Damas l’ancienne route des caravanes. Comme le soleil se couchait, je revins lentement sur mes pas , arrêtant mon regard sur les derniers rayons du jour qui éclairaient à gauche, au milieu de la plaine de Dothaïm, le petit dôme de la citerne de Joseph, semblable à un point blanc placé à l’horizon. Le lac de Tibériade était caché , mais quelques rayons brillaient encore au sud-ouest sur la rive où fut Capharnaiim, cette ville qu’adopta le Christ à la place de l’ingrate Nazareth. Je repassai le pont sans que les soldats d’Abdallah, occupés gravement à fumer lechibouc, m’eussent adressé une seule parole ; ils avaient sans doute compris que je faisais partie de la caravane campée à Méléa. M. A. E. était déjà revenu de ses courses scientifiques, et Joseph, notre interprète, avait allumé du feu pour la nuit.
A peine étions- nous établis sur un tapis de Smyrne qui nous
servait à la fois de siège et de lit, que le collecteur des droits, qui
avait fait sa ronde dans la caravane, vint nous prier poliment d’acquitter le gaffar. C’était un Syrien de moyen âge, au ton leste et dégagé, qui, tout en nous parlant , faisait résonner sur sa robe flottante un djérid qu’il tenait à la main. Il nous semblait le type jusqu’alors inconnu du dandy turc. Mais peu satisfaits de ses manières suffisantes, les Francs, répondîmes-nous, sont exempts de toute extorsion. Il ne se retira que pour revenir accompagné d’un marabout qui lui servait de gendarme. Je lui montrai le bouiourdi du pacha, dont il ne fit guère plus de cas que du firman du sultan, et il devint de plus en plus insolent. Nous répliquâmes que n’étant point des rayas, nous n’avions rien à démêler avec lui. D’autant plus furieux que cette scène amusait la caravane rassemblée autour de nous , il nous menaça de nous empêcher de partir le lendemain. Si vous ne cédez pas, nous disait-il, votre vie n’est point en sûreté ; d’ailleurs on ne sait ce que c’est qu’un Franc dans ce pays où on n’en voit jamais; vous êtes habillés à la turque, obéissez aux usages de la Turquie.
Pendant cette lutte, nous étions restés tranquillement assis; le collecteur gesticulait toujours avec le djérid , et le sale marabout , haut de six pieds, la barbe et les cheveux hérissés, les yeux farouches, l’écume à la bouche , se tenait à gauche, le corps penché en avant , les deux mains appuyées sur une massue, allongeant comme un chameau la tête et le cou par-dessus l’épaule du collecteur ; il n’avait pour se draper qu’une toile en lambeaux , et cette figure de démoniaque se dessinait dans l’ombre au pâle éclat de notre feu de bivouac. Las de cette obsession, nous déclarâmes enfin que nous n’accorderions pas même le bacchi d’usage, et le collecteur partit, la rage dans le cœur, en ajoutant qu’il reviendrait avec du renfort.
Une heure après cette scène, une ém.eute éclata dans la caravane, à cause d’un juif à qui nous sauvantes la vie; comme nous nous étions mêlés témérairement à la bagarre, par un élan d’humanité dont on n’est pas toujours maître, M. A. E. , pour éviter tout prétexte, céda à l’avis des mukres et fît donner sous main au collecteur le bacchi refusé d’abord. Ces Francs, dirent nos mukres, sont des démons qui ne cèdent jamais, et c’est nous qui vous payons en cachette le bacchi. Le collecteur fut satisfait , le marabout , héros de l’émeute , reçut sa part , et nous pûmes dormir sans craindre d’être assassinés.
Au lever de l’aurore, quand les flots de lumière , inondant l’Anti-
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liban tout entier , descendirent des montagnes ardentes sur les bleiiAtres vapeurs de la vallée, nous levâmes le camp à la hâte , et la caravane se mit en mouvement vers le nord, en tenant le milieu entre les hauteurs et le Jourdain. Le pays de Satet finit à Méléa; alors commence le pays de Houlé qui s’étend jusqu’à Banias. Nous laissâmes à gauche l’antique Cadès, placée comme un point de communication entre Safet et Banias. Cadès, ville de refuge, appartenait aux lévites, et c’est à ses pieds, au lieu même que nous foulons maintenant , que Jonathas, frère de Judas Machabée , après avoir été défait par surprise dans une première rencontre, tailla en pièces, avec une poignée de braves, l’immense armée de Démétrius Nicator. Les hauteurs sont couronnées de quatre villages qui se suivent, et un second ruisseau en descend vers le lac de Houlé. On voit de là , au-dessus du lac et sur la rive gauche du petit Jourdain, le village d’Açour qui marque la position de la ville d’Asor , capitale du petit État de Jabin, qui s’était ligué contre Josué avec quatre rois cananéens de la vallée et des montagnes. Açour est à une lieue et demie de Cadès, à l’orient, et les alentours sont bien cultivés. Le petit lac de Houlé ou de Hélou , d’une lieue de longueur en été , est bordé de joncs et de papyrus. Il a la forme d’un long trapèze, dont la base s’appuie sur le Jourdain. Après avoir longé le côté occidental du petit lac, on arrive au bord du petit Jourdain qui s’y perd à l’angle du nord-ouest, et l’on suit en montant toujours le cours de ce charmant ruisseau , qui est presque perpendiculaire. Pour atteindre la belle presqu’île que tracent le petit Jourdain , le lac de Houlé ou les eaux de Méron, et le ruisseau de Jor qui, s’étant grossi d’un petit ruisseau au-dessous de Banias, porte le nom de grand Jourdain, on traverse un beau pont de pierre nommé le pont El-Merdj. Cet ouvrage antique, composé d’une seule arche à plein ceintre, est construit avec un art ingénieux. H facilite le passage du cours d’eau que les commentateurs de la Bible ont nommé le ruisseau de Dan ou le petit Jourdain ; rapide comme un torrent des Alpes , encaissé entre deux rives verdoyantes, paré de lauriers roses dont les fleurs et les feuillages se reflètent dans le cristal limpide, il m’a rappelé les poétiques ruisseaux de la Grèce. La pente est si brusque que le courant, arrêté de distance en distance par des roches où des cailloux arrondis sous l’effet des eaux , forme de bruyantes cascades dont l’écume blanchit la surface de l’onde.
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COiUlESPONDANCE
A neuf heures nous avions passé le pont à la file, ce qui avait obligé la caravane à s’étendre ; jusqu’alors elle s’était tenue serrée à cause d’une nuée de bédouins qui épiaient tous ses mouvemens. Au-delà du petit Jourdain on se trouve, comme par enchantement, dans un site magnifique ; et pour la première fois, en Syrie, je retrouvais avec délice la riante verdure de la France. Il me semblait voir un frais paysage de la Bretagne, tant le gazon était émaillé de fleurs. Le doux chant des oiseaux cachés dans les feuillages qui bordent le ruisseau ^ ajoutait encore aux charmes d’un paysage varié. C’est dans cette presqu’île, au haut de la vallée, qu’Abraham surprit de nuit dans leur camp les quatre rois; c’est là auprès* du pont que campa, pendant l’été de 1113, l’armée persane de Monduc, Soudan de Mossoul. Baudouin d’Édesse, second roi de Jérusalem, ayant rassemblé ses troupeSj vint pour arrêter cette multitude, et se campa devant elle, de l’autre côté du ruisseau de Dan. Les chrétiens ayant attaqué et mis en fuite cinq cents cavaliers envoyés en avant pour les attirer dans une em» buscade, tombèrent dans le piège. Assailli de tous côtés , le roi n’échappa qu’en abandonnant l’enseigne qu’il tenait à la main. Le camp fut pillé , et peu s’en fallut que le patriarche Arnoul et les princes ne fussent faits prisonniers. Au bruit de cette surprise ^ Boger, prince d’Antioche, et le comte de Tripoli arrivèrent. On campa sur les hauteurs de Saîet , d’où on voyait les Persans ravager la vallée depuis Banias jusqu’à Tibériade.
Il arriva alors d’Occident un grand nombre de pèlerins, impatiens de combattre, et Monduc n’ayant plus l’espoir de désoler impunément le pays, se retira à Damas, où il fut assassiné. Plus tard, Saladin campé au même lieu , et menacé par Baudouin IV , qui , en passant par Safet et Thoron, était venu se placer au-dessus du camp sarrasin , sortit de ses tentes au lieu d’y attendre les chrétiens. Ceux-ci qui avaient eu d’abord l’avantage, plièrent, et le Soudan remporta une victoire complète. En racontant les campemens de Monduc et de Saladin, à soixante-six ans d’intervalle, les chroniqueurs ont confondu le pont d’El-Merdj avec le pont de Jacob. Toutefois l’archevêque de Tyr décrit avec exactitude le champ de bataille où luttèrent Baudouin IV et Saladin. Dans son récit il reste fidèle aux localités, et j’en ai retrouvé sur les lieux toutes les circonstances. Il nomme fort bien le lieu de la scène Mergium , c’est-à-dire El-Merdj , la prairie , nom qui, aujourd’hui comme alors, convient en tous points à la presqu’île.
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Cette victoire de Saladin en 1179 se place entre les deux sièges de la forteresse bâtie par Baudouin IV.
Quelques autres traits achèveront de mettre sous vos yeux cette nomenclature de faits héroïques. A main droite, au milieu de la forêt de Banias, au-delà du Jourdain , Gervais , prince de Tibériade, est fait prisonnier en combattant presque seul contre une armée ; conduit à Damas, il y souffre un long martyre. Un peu plus tard, Hugues de Tibériade, blessé au même lieu dans un combat , est rapporté par ses soldats dans la capitale de sa principauté où il expire en invoquant le Christ, J’aime à trouver ainsi à chaque pas les champs de bataille de la Bible et du moyen âge, et à les faire revivre devant vous. Sans parler des guerres entre les druses et les Turcs, entre les Arabes et les pachas, vous voyez que la vallée du Jourdain a été pendant quatre mille ans arrosée du sang humain. Dix champs de bataille s’y retrouvent dans un espace qu’on mesure en huit heures. J’aurais pu expliquer la topographie de tous ces lieux de gloire , avec autant de soin que j’ai expliqué la position des deux armées sur le terrain de Tibériade , mais les batailles livrées dans la haute vallée ont moins d’importance historique.
Plus on remonte vers la source du Jourdain et plus la vallée se resserre. Elle se prolonge à trois lieues de distance jusqu’aux flancs couverts de neige du Djebel-el-Ghaïk, et renferme, entre Banias et le point où elle commence , deux villages druses. A une demi-lieue du ruisseau de Dan , nous atteignîmes la belle forêt dont parlent les chroniqueurs des croisades; elle s’étend des deux côtés du Jourdain au midi de Banias, sur une longueur de quatre lieues, et se compose presque tout entière d’azédaracs et de chênes verts qui donnent la noix de galle. Sur la lisière de la forêt, entre les deux ruisseaux de Jor et de Dan, dont la réunion forme le Jourdain, un campement de bédouins occupait le sol où tant d’armées ont campé toiir-à-tour. De misérables cages de jonc, couvertes, du côté du soleil, d’une étoffe de camelot noir, formaient là une enceinte régulière, et les demeures nomades ressemblaient de loin à des ruches d’abeilles. Quelques enfans chétifs qui se jouaient sans bruit dans la poussière, de vieilles femmes flétries qui trayaient des chèvres, de gracieuses jeunes filles qui venaient sans voile puiser de l’eau au ruisseau de Dan, et laissaient voir leur front tatoué ; deux ou trois bédouins groupés sous un arbre près de leurs chevaux entravés , voilà ce qui remplaçait le
cliquetis des armes, le mouvement des coursiers et le tumulte confus des camps de Monduc et de Saladin.
Après avoir joui çà et là de l’ombre rare des bosquets , nous atteignîmes les rives du ruisseau de Jor ou le Jourdain proprement dit. Nous suivîmes le cours du fleuve qui coule à droite sous l’ombrage, et nous atteignîmes, en montant toujours au nord-est, le petit pont de Banias. Ce pont, placé au-dessous du village, est beaucoup plus grossier que le pont d’El-Merdj construit sur le ruisseau de Dan ; il est de même bâti de pierres noircies par le temps, et les deux ponts semblent avoir une origine commune avec les murailles et le château de Banias. Nous avions laissé sur la gauche , à une lieue de distance RU nord, les débris oubliés de Dan, le point le plus septentrional de la terre sainte. On aperçoit à une demi-lieue de Banias le village de Souciba ou Soubeïta, placé sur le sommet du mont Fanion. C’est la forteresse ou citadelle de Banias ; elle appartenait aux templiers, et Joinville la nomme Soubèbe dans ses mémoires. Cette forteresse ressemble , par sa belle position et ses ruines, à l’antique Sébaste qui domine le pays de Naplouse. Ayant passé le pont, placé à un demimille de la source visible du Jourdain , on fît halte un moment , et nous entrâmes en phalange dans l’antique Panias ou Panéade, que l’archevêque de Tyr nomme aussi Belinas. On compte depuis Méléa «ix heures de marche ; cent maisons à terrasse , bâties avec les restes des édifices antiques sur la pente occidentale de l’Antiliban ; des ruines informes, un tracé de murs d’enceinte , les tours et les fossés d’un château féodal, voilà tout ce qui reste de Panias ou Césarée de Philippe. La cité fut appelée Césarée de Philippe , parce que le tétrarque , ayant obtenu de Tibère la Trachonite, reconstruisit la ville en lui donnant son nom et celui de l’empereur à qui il la dédia. Stérile effort de la vanité! Césarée reprit bien vite son nom de Panias, dont les Arabes ont fait Banias. Peuplé à cette heure de Syriens mahométans et de Grecs séparés, le village n’a gardé du passé que ses eaux et ses ombrages. Il est placé au pied d’un contre-fort du Djebel-el-Chaïk, et le sol où passe la route indique la limite où commence au midi la chaîne de l’Antiliban.
La caravane, après avoir traversé le village dans sa longueur, vint s’établir sur l’esplanade, au-dessus des fossés à sec du château franc, ün bosquet de vieux oliviers y prêtait son ombre à la station du milieu du jour. Après avoir examiné les tours tronquées et l’enceinte
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des murs dépouillés de créneaux, nous avions rejoint le campement pour nous disposer à nous remettre en course , quand le cheik de Bardas vint nous y trouver ; bravant comme nous le soleil, il s’assit à nos cotés, et ne se fît pas prier pour partager notre modeste repas. iS'ous avions cru d’abord qu’il avait saisi l’occasion de faire une avanie à desgiaours; aussi quelle fut notre surprise de l’entendre nous offrir ses bons offices ! Ce cheik avait une de ces figures nobles qu’on rencontre parfois dans le pays des patriarches. Ses yeux pleins de flamme n’avaient rien de rude , son sourire n’était pas faux , et ses paroles polies ne sentaient nullement l’astuce arabe. Charmés de son obligeance , nous lui demandâmes un musulman du village pour nous guider dans nos recherches aux environs. Je vous offre mon fils, nous dit-il, mais d’abord veuillez me suivre, je vais vous conduire moi-même h la source du Nahr-Ardine. — C’est ainsi que les Arabes el-Ghor nomment le Jourdain au-dessus du lac de Tibériade; entre le lac et la mer Morte ils l’appellent El-Charria. Nous descendîmes dans les fossés du château, puis, sortant par une large brèche et longeant la rive gauche du Jourdain, nous atteignîmes en trois minutes la grotte mystérieuse d’où jaillit le fleuve sacré. Cette grotte naturelle, consacrée au dieu Pan sous la domination romaine, a donné son nom à la cité antique. La voûte régulière qui ouvre le bassin, ressemble à celles des cryptes phéniciennes creusées par le ciseau dans les hauteurs qui dominent Seïde, et destinées à servir de sépulcres aux familles sidoniennes. Cette grotte est haute de vingt-cinq pieds, et large de trente. En hiver, l’eau du bassin déborde et remplit l’espace rocailleux placé entre le village, la forteresse et le rocher perpendiculaire qui écrase sous sa hauteur le village humblement assis à ses pieds. Alors fonde souterraine , s’agitant à plein bord dans le bassin intérieur , sort en bouillonnant des profonds abymes du Fanion, et va former un cours limpide et écumeux qui se joue à la sortie au milieu des roches tombées de la montagne et des pierres du château éparses dans son lit impétueux. Le bloc calcaire du mont Fanion, taillé à pic et régulier comme le pourtour extérieur du Colisée, a cent pieds d’élévation verticale; à la base, il offre trois grottes naturelles, et au-dessus, des niches sculptées avec art et des inscriptions grecques à demi effacées. D’après ce que j’ai pu en déchiffrer, ces inscriptions seraient de f époque des empereurs romains.
Après avoir puisé à la source sacrée et bu cette eaù célèbre par tant
de miracles, nous revînmes sur nos pas en longeant le rocher, et le cheik nous fit entrer dans la grotte la plus éloignée de la source. C’est la plus petite des trois grottes , celle du milieu étant aussi vaste que la première où jaillit le Jourdain. Les Arabes la nomment la grotte de Cavadja-Ibrahim, et ce nom lui vient sans doute par tradi-» tion de ce que le patriarche Abraham s’y reposa au retour de l’expédition contre les quatre rois, après les avoir atteints à l’occident de Damas. Quelques plantes ornaient les parois de la grotte de Cavadja- Ibrahim, etM. A. E. en cueillit une fort curieuse dans ce sanctuaire biblique.
Nous étant assis avec le cheik sous l’ombrage séculaire de quatre beaux platanes dont le Jourdain baignait les racines , on fit cercle autour de nous , sans toutefois nous importuner , comme le faisaient stupidement les Turcs de Safet. Le bédouin sous la tente hospitalière, est bien plus près de la politesse raffinée de l’Occident, que l’ignorant citadin d’une petite ville turque qui croupit dans son orgueil fanatique. Ce café en plein air où étaient réunis les principaux du village, est le lieu public de Banias. Il est situé à l’est entre le village et les ruines du château ; c’est là que se tient le divan et qu’on délibère, le chibouc à la main. La récolte d’insectes et de plantes de mon compagnon de voyage occupait gravement l’assemblée. Des enfans vinrent nous apporter des insectes , croyant qu’en les mêlant aux achits ou plantes médicinales , nous en composions des remèdes. Après avoir pris le café à l’arabe et bacchisé le vénérable cheik, nous rejoignîmes le campement de la caravane.
C’est ici le lieu de vous dire quelque chose du siège de Panias, Selon Guillaume de Tyr, cette ville était passée des mains des Sarrasins dans les mains des croisés, par la cession que leur en fit l’émir du pays. Panias fut érigée en évêché, et Foulques d’Anjou, troisième roi de Jérusalem, donna cette ville importante par sa population et ses richesses, à un chevalier nommé Regnier de Brus. Elle lui fut enlevée par Doldequin, prince de Damas, mais le gouverneur qui y fut établi, la livra à Zenguy, prince d’Alep. Comme Zenguy menaçait à la fois Damas et Jérusalem, une alliance défensive se forma entre les Damasquins et les croisés, et ils allèrent ensemble faire le siège de Panias. Selon Ibn-Alatir, le gouverneur de Panias, étant sorti pour aller ravager le territoire de Tyr, avait été tué dans un combat, de sorte que les habitans étaient livrés à eux-mêmes. Ainar, prince
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de Damas, prit son quartier à l’est de la ville, sur la pente de rAntilibau ; le roi de Jérusalem campa à l’ouest au bas de la ville qui s’étendait beaucoup de ce coté. Au nord , elle était resserrée par le mont Panion, et la foret qui toucliait ses murs au midi était gardée par les assiégeans. L’attaque se fit à l’orient. Gomme de cette position on domine la ville, les machines qui lançaient des pierres incommodaient beaucoup les assiégés, qui ne pouvaient s’abriter nulle part. Cependant le siège traînait en longueur; il fallut construire une tour en bois, et comme la forêt ne fournissait que des arbres médiocres, on fit venir de Damas d’énormes poutres. On dressa la machine, on nivela le terrain, et quand on l’eut poussée jusqu’au pied des murs, la ville tout entière se trouva exposée à une grêle de traits et do pierres. L’étude du sol actuel fait comprendre que l’esplanade, qui reste aujourd’hui près des fossés au-dessus de la ville, est l’œuvre do ce siège, puisque la pente de la colline qui fut aplanie, arrivait jusqu’aux murs à l’orient. On voit aussi par les détails que les Orientaux de cette époque étaient plus habiles que les Francs dans l’art des sièges. Le légat du pape étant arrivé au camp, l’ardeur des assiégeans s’en accrut, et les assiégés n’espérant plus d’être secourus parZenguy, écoutèrent les propositions d’Ainar. La place fut restituée aux chrétiens par capitulation , les habitans eurent la vie sauve, et le traité assigna à l’émir de la ville un revenu sur le produit des bains et des vergers. Plus tard Panias passa entre les mains des templiers.
On pouvait posséder la cité sans être maître de la forteresse placée
sur le mont Panion. Il n’en est pas question dans ce siège ; elle devait cependant exister, puisqu’en 1132, selon Aboul-Féda, les Damasquins ayant repris Panias, s’emparèrent ensuite par capitulation de la cita^ delle. La ville n’avait que de simples murailles; les fossés, les tours et le château qui subsistent encore en grande partie sont l’ouvrage des templiers auxquels Noureddin enleva Panias en 1164. Les Francs l’avaient possédée depuis 1138 sans interruption. Il est facile de reconnaître sur le sol quelle était pendant le siège la position des deux armées. On retrouve la trace des deux portes de l’est et de l’ouest. Quant à l’emplacement que le chroniqueur nomme Cohagacj, il touche à l’esplanade actuelle, plantée d’oliviers, et que traverse la route des caravanes.
Déjà le camp avait été levé ; M. A. E. et moi nous étions restés en arrière. Ayant bien étudié tous les deux, sous l’aspect scientifique et
historique, ce site aussi neuf que pittoresque, nous quittâmes Banias sur les trois heures. Nous voyions la caravane gravir les flancs de BAntiliban, se montrer ou disparaître selon les inégalités du sol. Elle tîontinua lentement à monter, jusqu’à ce que vers la tombée du jour elle s’établit, à trois heures de Banias, au point culminant du col de Soueiba. C’était un désert aride, où on ne put même trouver quelques broussailles pour faire du feu ; il fallut envoyer fort loin un pauvre arménien qui faisait les commissions de la caravane.
Quoique dansla vallée le thermomètre eût atteint quarante degrés RU milieu du jour, cette nuit passée sur le sommet de l’Antiliban fut presque glaciale. Hommes et chevaux frissonnaient d’autant plus que le vent impétueux qui s’éleva tout à coup après la disparition du soleil, apportait sur ses ailes la froidure des neiges voisines, dont le ciel faisait refléter les couleurs argentées. Nos mukres passèrent la iîuit auprès du feu ; pour nous, nous dormîmes comme à l’ordinaire. Quand on bivouaque dans des régions aussi élevées, il faut se résigner aux inconvéniens du climat, l’excessive chaleur pendant le jour , le froid le plus vif pendant la nuit.
A l’aurore, la caravane leva le camp, et du point culminant du col, nos yeux se portaient à droite sur le Djolan, l’ancienne Gaulanite. Le Djolan commence à huit heures de Damas, au midi , et s’étend à trois journées de distance sur une largeur de dix lieues environ. Cette contrée n’a pas d’émir comme le pays de Hasbeya, mais le pacha de Damas y fait recueillir le miri des fellahs et le tribut des Arabes par un officier nommé Hakem-el-Djolan. Quatre tribus qui ont des demeures fixes, habitent cette contrée qui a plus d’étendue que l’ancienne Gaulanite et comprend une partie de la Trachonite et de l’Iturie. Le Djolan est le pays de Suète des chroniqueurs. H semble quelquefois assez difficile de faire concorder les noms du moyen âge Rvec les noms antiques ; cependant on y parvient avec quelque recherche. C’est ainsi qu’ayant souvent montré la carte de la Syrie aux indigènes, à force de les interroger sur les noms des lieux qui environnent les villes principales et dont ils connaissent les positions précises, je suis arrivé à retrouver plusieurs lieux dont il est question dans l’Histoire des Croisades : Suète est de ce nombre. Il existe encore aujourd’hui à trois journées au midi de Damas, près de la route des caravanes de la Mecque, un village nommé Sueda ou Sueta. Sans doute qu’au moyen âge l’émir de cette contrée résidait dans ce lieu,
d’orient.
placé dans les montagnes qui séparent le Djolan du Hauran actuel. De là le nom vulgaire de pays de Suète qui a embarrassé les érudits , et dont, comme vous le voyez, l’étymologie était facile , puisqu’il est d’usage de donner au pays le nom du chef-lieu. Je ne me lassais point de contempler cette région célèbre par tant d’expéditions chevaleresques et où les rois latins de Jérusalem ont laissé tant de glorieux souvenirs. Elle s’étend de la Trachonite à la décapole sur une longueur de vingt à vingt-cinq lieues; et des montagnes orientales qui longent le Jourdain et le lac de Tibériade jusqu’à la ligne qui la sépare du Hauran, sur une largeur de près de vingt lieues. Le sol est montagneux et offre à chaque pas des traces de volcan. Il est rempli de cavernes , et une de ces excavations naturelles transformée en forteresse , fut prise par les Francs, après un siège fort curieux. Cette forteresse les rendit long-temps maîtres de la route de Damas à la Mecque , puis elle retomba au pouvoir des Sarrasins. Quand les caravanes qui . allaient d’Acre ou de Jérusalem à Damas passaient par le pont de Jacob, elles traversaient le pays de Suète pendant deux journées. Maintenant cette contrée est livrée aux bédouins d’Anefé et de Hardié, les deux tribus les plus puissantes du Nedjd.
De la croupe méridionale du Djebel-el-Ghaïk toujours couvert de neige, mille ruisseaux s’écoulent en tous sens à travers le pays de llasbeya, dont Banias fait partie. Le revers oriental de l’Antiliban , qui forme la principale partie du pays de Hasbeya est moins nu et moins dépouillé de végétation que le côté opposé, dont les escarpemens au-dessus de la foret de Banias sont nus comme le désert. Au-delà du col de Soueiba, on franchit les collines qui sont le commencement du Djebel-Heich, chaîne de montagnes qui se prolongent au midi jusqu’au iVahr-Jarmouc ou Jourdain de Moïse. Du pied oriental de Djebel-el- Chaïk on descend sans s’en apercevoir, et on arrive par une pente douce et semée de plantes sauvages au milieu d’une région bien cultivée et coupée de canaux d’irrigation, jusqu’à ce qu’on ait touché la plaine de Damas. Excepté un riant village qu’on aperçoit sur la gauche au pied de l’Antiliban, toute cette contrée semble un désert; nous n’y rencontrâmes que quelques bédouins errans. De la sommité où nous avions campé, jusqu’au village d’Artous au sud-ouest de Damas, pendant douze heures de marche , on n’a pas à traverser un seul village. Cependant la culture ne cesse pas un moment depuis le revers oriental du Djebel-el-Chaïk, et je ne puis mieux comparer l’aspect du
pays qu’à celui de l’Agro Romano, où l’on traverse pendant plusieurs lieues des moissons admirables , sans avoir vu même une trace de chaumière. Cette belle contrée de Hasbeya est soumise à un émir qui dépend du pacha de Damas. Il en paie la ferme et a soin de se maintenir en paix avec les Arabes, afin de pouvoir tirer parti des cultures. Ainsi la féodalité turque se retrouve partout en Syrie, et la dépopulation est partout le signe de sa présence.
Au-delà des dernières collines qui touchent aux plaines du Hauran, nous passâmes la nuit près du village d’Artoiis, dont la population est druse. De là on distingue une masse blanchâtre au milieu de la verdure, c’est Damas qui se montre avec ses mosquées et ses terrasses à quatre heures de distance vers l’orient. Assis sur un épais gazon , près d’une petite rivière, partagée en canaux et que des digues retenaient dans son lit en quelques endroits, nous nous laissions bercer au bruit monotone de mille cascatelles. Nous pûmes jouir de l’éclat des deux, du murmure des eaux et de la fraîcheur de la nuit, car chacun veilla à son tour, de crainte de surprise. On resta ainsi sur le qui-vive, parce qu’on avait aperçu dans la plaine des coureurs arabes qui venaient rôder sur les flancs de la caravane, se montraient et disparaissaient à chaque instant. Le même motif avait empêché la caravane de faire halte pendant toute cette journée. A deux heures du matin on leva le camp en silence, laissant sur la droite, à une demi-lieue , le village de Daréia, nommé Darie par les chroniqueurs. Ce village est placé au sud-ouest de Damas, près de l’enceinte des jardins. Nous atteignîmes bientôt cet immense éden dont les limites restent voilées aux yeux charmés du voyageur. Des maisons de campagne semblables aux villas romaines, se montrent de temps en temps à travers les feuillages, et je vis là pour la première fois de beaux noyers, ces arbres étant aujourd’hui inconnus dans la terre sainte. A travers des nuages de poussière, nous entrâmes dans le faubourg méridional de Damas, dont les bizarres maisons, vues à l’éclat des étoiles, ont la forme des menions de sel, revêtus de terre glaise, qu’on voit dans les marais salans de la Bretagne. Aucune lumière , aucun bruit , aucun être animé , rien n’annonçait l’entrée d’une grande capitale. Le cri aigu de quelque chacal errant, venait parfois jusqu’à nous, puis tout se taisait , et le pas monotone des chevaux interrompait à peine ce vaste silence ; tout était immobilité dans l’espace et sur la terre. L’aube allait naître, tout continua de se taire autour de nous. Nous hâtâmes un peu le
d’orie>t.
pas, impatiens de voir la vie quelque part, et j’entendis rouler sur ses gonds la porte appelée porte de Dieu ; le jour avait paru. J’avançais vers la ville fanatique livrée à l’anarchie, à la peste et aux émeutes, sans écouter les mukres qui couraient après moi. Tout à coup sur le seuil les gardes saisissent violemment la bride de mon cheval, et avec un geste furieux me crient : Enzel , descends. Je subis avec résignation l’humiliation imposée aux chrétiens.
Je m’arrête ici, sans prétendre vous décrire une ville que vous connaissez si bien. J’ai connu plusieurs de vos hôtes de Syrie, qui s’inquiètent de vous savoir en course, seul avec un interprète, au milieu des régions du Liban et de la Cilicie ; j’espère toutefois que vous n’aurez pas le triste sort du colonel Boutin ou de l’intrépide Schoulz; j’espère qu’un jour, sur les bords de la Seine, nous causerons ensemble de Damas et de nos aventures de voyageur.
G. DE Ker.