LETTRE CLXXXV
Description des deux ports d’Alexandrie. — Plantes marines pêchées au fond de la mer. — L’arsenal. — Yisite au bateau le Luæor. — Arrivée de la peste et du choléra.
Alexandrie, mai 1113L
Je vous ai décrit assez longuement l’emplacement de l’ancienne Alexandrie; il me reste à vous parier des deux ports qui ont fait autrefois la prospérité de la ville , et qui dans les temps modernes l’ont empêchée d’être changée en désert; je voulais savoir d’abord ce que ces deux ports avaient été dans les temps passés, et ce qu’ils sont encore aujourd’hui ; j’avais d’ailleurs à remplir une sorte de mission pour le progrès des sciences naturelles, car M. Bory de Saint-Yincent m’avait prié de lui envoyer quelques plantes de la mer d’Alexandrie; comme mes connaissances en botanique sont très-bornées, je me suis fait accompagner par un savant naturaliste suédois, et si nous avons pu dérober à la profonde mer quelques-uns de ses trésors, quelquesunes de ses merveilles les plus cachées , c’est à mon honorable compagnon que la gloire en sera due.
Nous avons commencé par le port Neuf ou le port d’Eunoste, situé à l’est de la presqu’île du Phare. Nous avions dans notre bateau des plongeurs ; les plongeurs d’Alexandrie sont en grande réputation, et ceux qui nous accompagnaient avaient été choisis parmi les plus habiles; ils se sont plusieurs fois jetés à la mer, et chaque fois ils sont revenus avec toutes sortes d’herbes et de plantes que le soleil n’a peut-être jamais vues; notre barque en était remplie, et tandis que M. Hédenborg * épluchait notre savante cargaison, je portais les yeux
M. Hédenborg, médecin suédois, était en Orient depuis plusieurs années ; il y avait amassé une très-belle collection d’objets curieux, d’animaux et de plantes rares. De retour en Europe, il m’avait écrit de Yieime, en Autriche, pour m’an-
d’üiuent.
autour de moi pour voir ce que le port d’Eunoste et ses rives ont de plus curieux ; au sud et à l’ouest, on ne voit que des maisons et des masures ; à l’est, on découvre au loin le cap Lochias et la rive maintenant solitaire où s’élevaient jadis les palais des rois ; de ce coté , le port reste à découvert; la mer n’a pas ici une grande profondeur, et nous avons pu voir près du rivage des colonnes et des débris d’antiquité ; en plusieurs endroits, se trouvent des écueils cachés sous l’eau ; un de ces écueils porte le nom de Girofley un autre, celui de Poivre,. tristes restes des temps où les épiceries de l’Inde passaient par Alexandrie ; les marins donnaient aux lieux les plus dangereux les noms des, marchandises et des trésors pour lesquels ils bravaient les périls de la mer ; c’est ainsi qu’un gros rocher qui est à l’entrée du port, est appelé le Diamant. Le port d’Eunoste a été tour-à-tour associé à la gloire et à la décadence d’Alexandrie ; au temps des Grecs, des ïtomains et même des Arabes, il recevait les flottes et les plus grands vaisseaux. Comme la mer et ses rivages ont aussi leurs révolutions, il arriva que le port du Bon-Retour perdit une partie de ses avantages, et qu’il fut à la fin moins fréquenté que le grand port situé à l’ouest de la ville; chose digne de remarque , c’est qu’à mesure que le port d’Eunoste devenait moins sûr et moins commode, on obligea les vaisseaux européens à y jeter l’ancre ; on ne recevait dans le grand port d’Alexandrie que les navires qui arboraient l’étendard du croissant, et tous les vai§-< seaux chrétiens se trouvaient relégués dans l’ancien port du Bon- Retour où ils étaient exposés à mille périls. Ainsi la barbarie des. Turcs se trouvait revenir sans s’en douter, aux préjugés et aux répugnances des temps primitifs, de ces temps où l’Égypte repoussait les étrangers et tout ce qui arrivait par la mer. Cet état de choses subsistait encore lorsque Bonaparte arriva en Égypte avec son armée ; aujourd’hui le grand port est ouvert à tous les vaisseaux , et celui d’Eunoste, qu’on appelle encore le port Neuf, est tout-à-fait désert; il n’est fréquenté que par des pêcheurs et par quelques voyageurs qui ^
noncer l'envoi d’une caisse renfermant des coquilles de Rhodes, qu’il me char., geait d’offrir à M. Cuvier, ou bien à quelqu’un des amis ou des élèves du savant naturaliste; cette caisse est arrivée à l’époque où les sciences venaient de perdre M. C uvier ; j’ai envoyé la caisse à M. Bory de Saint-Vincent. Je n’ai pu répondre à la lettre amicale de M. Hédenhorg, parce que cette lettre s’est égarée, et que je n’ai point son adresse. Je désire qu’il trouve dans cette note ma réponse e| l’expression de mes sentimens.
COrvRESPONDANCE
comme nous , viennent y chercher des plantes marines ou des souvenirs de l’antiquité.
En côtoyant l’isthme du Phare, nous avons pu voir le plus beau quartier d’Alexandrie ; c’est là qu’habitent les visirs favoris et la famille du pacha, les seuls pour qui l’Égypte soit un pays de grande prospérité. Ce quartier a de fort belles maisons et un beau bazar ; à l’extrémité de la ville, sur la côte orientale de la presqu’île, on trouve une espèce de village qui renferme une population assez nombreuse. Les maisons, ou plutôt les cabanes dont ce village est composé, ne s’élèvent pas à plus de cinq à six pieds au-dessus de la superficie du sol ; dans ces cabanes, vivent entassées les familles des pêcheurs et des ouvriers de l’arsenal ; la marine du pacha qui ruine tout le monde, n’enrichit pas ceux qui y travaillent, et les Arabes qui construisent les flottes ne sont pas mieux logés que ceux qui cultivent la terre. Notre bateau s’est avancé vers la pointe de la presqu’île ; nous avons débarqué près d’un lieu élevé que domine un fort ; des sentinelles nous ont invités à nous éloigner; une grande partie de cette île du Phare est plantée de figuiers comme dans l’antiquité ; c’est là que s’élevait la fameuse tour du Phare, dont l’emplacement ne peut être indiqué aujourd’hui avec précision; les Turcs ont placé çà et là des fortifications et des batteries, que les gens de l’art jugent inutiles à la défense de la côte ; on y allume aussi un fanal qui sert pour les navigateurs, et qu’on nomme le grand pharillon,
Yoilà tout ce que j’avais à vous dire de ma promenade au port d’Eunoste ; nous allons passer maintenant au grand port ; je me suis embarqué sur un bateau que nous avons trouvé près delà douane; j’étais toujours accompagné de M, Hédenborg et de nos plongeurs ; en nous éloignant du quai , nous nous sommes trouvés au milieu d’une forêt de mâts ; il y avait là des pavillons de toutes les nations ; J’ai comptéjusqu’à vingt et un pavillons français ; la marinesardese fait remarquer dans le port d’Alexandrie comme dans tous les autres ports de la Méditerranée ; nous avons vu beaucoup de navires grecs, des navires de Livourne, de Trieste, de Yenise, de Malte, les bâtimens du pacha ; le commerce égyptien n’a dans le port que des djermes qui ne vont jamais plus loin que le boghaz de Rosette. La plupart des navires européens viennent charger du coton, des fèves et d’autres productions de l’Égypte ; ils apportent du fer, du cuivre, des draps, des bois de construction pour les vaisseaux, des armes et
d’orient.
IGt
{les habilletnens pour les soldats, toutes sortes de machines et d’usîensiles dont l’industrie manufacturière du pacha peut avoir besoin. M. Bottu, consul français d’Alexandrie, qui a vu les registres de la douane, m’a dit plusieurs fois que la somme des exportations égalait à peine celle des importations. Ce qui prouve que le pays ne jouit pas de tous les avantages que la nature lui a donnés, c’est que dans les cargaisons des navires qui entrent dans le port d’Alexandrie, il se trouve souvent des objets que l’industrie égyptienne pourrait produire ; il s’y trouve même quelquefois du blé.
Notre bateau s’est approché de l’arsenal, qui est à l’est du grand
port ; l’Egypte, dansle temps qu’elle produisait les merveilles que nous admirons, ne vit jamais des prodiges comme ceux qui s’opèrent sous la direction de 31. de Cérisy. On vient de lancer à la mer un vaisseau de cent trente-sept canons; jamais la 3Iéditerranée ni l’Océan n’ont porté un si lourd fardeau ; bien des gens croient que ce bâtiment gigantesque ne pourra jamais sortir du port et qu’il restera devant l’arsenal comme la pyramide de Chéops dans la plaine de Giseh. 3Iéhémet Ali a maintenant dans le port six beaux vaisseaux de ligne, sept ou huit frégates ; en voilà beaucoup plus qu’il n’en faut pour faire quelques promenades à l’ile de Candie ; j’ai demandé si on avait établi une école de marine; à la réponse qu’on m’a faite, j’ai jugé qu’on n’était pas plus avancé qu’à mon premier passage; chaque vaisseau du pacha, commue ceux que le roi Alcinoiis donna au prudent Ulysse, a son bon génie qui doit le diriger à travers les écueils de la mer, et ce bon génie c’est ordinairement un officier européen ; à côté de cet officier européen est un commandant auquel on peut faire couper la tête en cas d’accident, et qui est véritablement le gérant responsable du bâtiment; celui-là est Turc ou Arabe. Des ordres viennent d’être donnés pour armer plusieurs vaisseaux de ligne et plusieurs frégates; de grands évènemens se préparent, et personne
ne peut en prévoir les résultats et la portée, ni pour le pacha d’Egypte, ni pour la Porte ottomane, ni même pour l’Europe qui ne paraît plus s’occuper de ce qui se passe en Orient et qui l’apprendra peutêtre trop tard.
Notre petite embarcation a dépassé l’arsenal et suivi la côte ; nous nous sommes arrêtés à quelque distance d’un kiosque, bâti sur la mer, qu’on appelle les bains du pacha ; nous avions en face de nous
te palais de 31éhémet Ali. En ce lieu, nos plongeurs se sont plusieurs vin. 9
fois jetés à la mer; ils se précipitaient la tête la première, fendaient les vagues avec l’agilité d’un poisson, restaient au fond trois, quatre et jusqu’à cinq minutes, et reparaissaient ensuite, tenant dans la main droite des plantes avec leurs tiges ou leurs feuilles, quelquefois des pierres revêtues de lichen et de mousses verdoyantes. Pour obtenir un bachich, les plus habiles ne manquaient pas de nous dire qu’ils avaient vu des requins au fond de l’onde, et que leur métier était fort périlleux; au reste, tous ces plongeurs arabes, quoiqu’ils se prêtassent volontiers à tout ce qu’on exigeait d’eux , ne comprenaient guère notre zèle pour la science, et cette manière d’herboriser au fond de la mer ne leur donnait pas une haute idée de notre raison.
Depuis quelques jours , il est arrivé un brick français , qui doit transporter en France un des obélisques de Garnak ; j’ai voulu faire une visite à ce batiment ; sa mission est annoncée par le nom même qu’il porte, car il s’appelle le Luxor ; il est commandé par M. de Yerninac; le commandant en second est M. de Joannis ; M. Lebas, ingénieur de la marine , est chargé de tous les travaux qu’exigera le déplacement du monument et son transport sur le navire qui doit lui faire passer les mers; j’ai été reçu à bord du Luxor avec beaucoup de cordialité ; j’ai demandé d’abord aux officiers des nouvelles de la France, et sans me répondre, ils m’ont demandé des nouvelles de Thèbes ; leurs questions ont renouvelé mon chagrin de n’avoir pas remonté le Nil jusqu’à Garnak , et j’aurais pris volontiers le parti de les accompagner , si les circonstances me l’avaient permis. Tous les officiers du Luxor sont pleins d’ardeur, de bravoure et de zèle ; les périls de la mer, la chaleur dévorante du climat, la fatigue et les privations, les difficultés sans nombre d’un long voyage, les maladies du pays, la barbarie des habitans, ils sont décidés à tout braver, pour rapporter dans leur patrie un obélisque des Pharaons ; leur plan de campagne est arrêté; tous leurs moyens sont prêts; lorsque le Nil sera débordé, M. de Yerninac remontera le fleuve par le boghaz de Rosette, avec un bâtiment construit tout exprès pour recevoir la masse de granit; je ne doute pas que l’entreprise n’ait un plein succès, et lorsque je serai de retour en France, la vue du monolithe gigantesque sur une de nos places publiques de Paris me consolera de n’avoir pas vu les monumens de la Thébaïde ^ .
* Au moment où ces lettres s’impriment, nous voyons à Paris l’obélisque du
d’orient. 163
J’oubliais de vous dire que cette expédition du Luxor avait été préparée par le gouvernement que les foudres de juillet ont renversé ; elle avait été préparée en meme temps que celle d’Alger. Depuis mon départ de Toulon, l’expédition d’Alger s’est terminée avec gloire, et voilà le brick le Luxor arrivé en Égypte; mais où est maintenant le roi qui avait fait la guerre pour venger l’honneur de la France , et qui envoyait chercher si loin les merveilles de l’antiquité? Sur quelle terre étrangère ma fidélité reconnaissante suivra-t-elle ce généreux prince qui daigna aussi s’intéresser à mes courses lointaines? Tandis que j’achève tristement mon voyage, que sont devenus tous ceux qui m’ont encouragé à mon départ et m’ont donné les moyens de visiter l’Orient?
En quittant le Luxor ^ notre barque s’est dirigée vers la côte du sud-ouest; nous sommes entrés dans les bains de Cléopâtre; on y entre , comme je vous l’ai dit , par un canal sinueux creusé dans le roc ; le bassin est un carré long, de cinquante à soixante pieds de longueur, de trente ou quarante pieds de large; il a peu de profondeur, et nous pouvions distinguer à travers l’eau limpide toutes les plantes qui en tapissaient le fond ; nous avons quitté notre bateau, et nous sommes allés nous asseoir dans les grottes de pierre où les morts étaient déposés avant d’entrer dans les régions ténébreuses de l’Amenti. Pendant ce temps, nos plongeurs ont fait une moisson abondante de plantes et d’herbes marines ; parmi les productions végétales recueillies dans un lieu si renommé , il en est quelques-unes sans doute qui n’ont jamais figuré dans l’herbier d’un botaniste; s’il en est qui n’aient point encore reçu de nom , je conseille à notre ami Bory de Saint-Yincent de leur donner le nom de Cléopâtre.
Lorsque nous sommes revenus vers le quai d’où nous étions partis, on nous a montré deux bâtimens grecs qu’on soupçonne d’avoir la peste à leur bord ; l’équipage et les passagers ont reçu l’ordre de faire la quarantaine et de ne point communiquer avec la ville ; cet ordre est sage ; mais personne ne répond de son exécution ; point de surveillance, point de gardes; on est ici pour les mesures sanitaires comme pour tout ce qu’on imite de l’Occident; on fait les- choses avec la persuasion qu’elles sont inutiles, et on ne les fait qu’à demi.
Luxor, destiné à orner la place Louis XV ; l’expédition du Luxor a été racontée d’une manière complète par M.M. de Verninac et de Joannis.
Si la peste est sur les deux navires grecs, il est bien certain qu’elle peut débarquer quand elle voudra et s’établir dans la cité ; elle peut aller ensuite d’Alexandrie au Caire et remonter jusque dans la Haute- Égypte , sans qu’on entreprenne sérieusement de l’arrêter sur son passage, et sans qu’on s’oppose en quoi que ce soit à la volonté du destin, devant laquelle doivent s’incliner toutes les volontés et les prévoyances humaines. Vous devez bien penser que chez des peuples où tout s’explique par la fatalité, on ne s’occupe guère de connaître la nature et l’origine du terrible fléau ; les vrais croyans laisseront bien long-temps encore nos savans d’Europe raisonner sur cette matière, sans se mêler à la discussion ; quelques écrivains du siècle dernier ont pensé que l’Égypte était le berceau de la peste, que les habitans de ce pays étaient les auteurs de cette épidémie , et qu’ils la laissaient naître en quelque sorte sous leurs pieds. On est tenté de partager cette opinion, lorsqu’on voit la malpropreté des villes et des villages, lorsqu’on voit le peu de soins qu’on met à couvrir de terre les sépultures des morts , et surtout l’éloignement que le peuple a pour toute mesure préventive, pour les moindres précautions. Toutefois on nous assure que le climat de l’Égypte est très-sain , et que beaucoup de maladies qui naissent ordinairement de la malpropreté et de l’imprévoyance, sont inconnues sur les bords du Nil ou ne s’y montrent que très-rarement ; nous voyons en outre que la peste qui se trouve maintenant dans le port d’Alexandrie , y est apportée de l’Asie mineure , car les bâtimens grecs dont je viens de vous parler, sont partis de Satalie.
Lorsque j’ai quitté Paris , une question s’agitait avec une grande chaleur, celle de savoir si la peste est contagieuse. Les uns soutenaient que la contagion était le caractère principal du fléau exterminateur; ils voulaient qu’on redoublât de précaution, et qu’on plaçât partout des barrières ; les autres prétendaient que la contagion n’existait point , et demandaient qu’on ouvrît toutes les portes de l’Europe aux marchandises et aux voyageurs qui viennent d’Orient; il ne m’appartient pas d’examiner toutes ces questions qui exigent de profondes études et des connaissances positives que je n’ai pas ; pour avoir une opinion sur tous les points en litige , j’aurais besoin des lumières de mon savant ami le docteur Pariset, qui a souffert toutes sortes de maux et vingt fois exposé sa vie pour combattre corps à corps le fléau et lui arracher ses horribles secrets. Tout ce que je puis
d’ouient.
savoir, c’est que la peste fait plus de ravages en Egypte que partout ailleurs, et qu’elle a contribué dans les temps modernes à dépeupler ce beau pays, autant que les sultans, les mamelucks et les pachas. La pesle ne se borne pas à répandre le deuil dans les familles ; elle interrompt le cours de toutes choses ; les lumières apportées d’Europe, la réforme avec ses beaux projets , la marine de Méhémet Ali et son armée disciplinée, tout cela peut disparaître au milieu des ravages de la peste ; au moment où je vous écris, de tristes pressentimens , de vives inquiétudes se répandent parmi le peuple et surtout parmi les Européens ; tandis que la peste arrive de Satalie, le bruit s’accrédite que le choléra niorbus est sorti de l’Inde et qu’il s’avance par l’Arabie ; les deux plus grands fléaux du globe se seraient-ils donné rendez-vous dans les cités égyptiennes? Dieu veuille qu’ils ne passent pas les mers et qu’ils n’aillent pas ravager aussi notre Occident , qui a déjà tant d’autres misères, et tant d’autres calamités à souffrir!
LETTRE CLXXXVL
Dernier mot sur Alexandrie, sur les Turcs et les Arabes, sur Ibrahim-pacha et
la guerre de Syrie.
Alexandrie, mai 1831.
Je vous ai montré toutes les ruines de l’antique cité ; il ne me reste plus maintenant qu’à vous faire connaître la ville nouvelle dont je vous ai à peine parlé dans mes lettres; en parcourant l’enceinte des murs dans laquelle cette reine de la Méditerranée se trouve maintenant renfermée, ne pourrait-on pas dire qu’ Alexandrie a fini comme elle avait commencé, car tout me porte à croire que la bourgade de Racotis n’était guère mieux bâtie ni plus peuplée que la ville actuelle ; malgré son peu d’étendue , les étrangers ont quelque peine à s’y retrouver, car les maisons et les rues s’y ressemblent toutes ; on m’a dit que les ouvriers européens qui travaillent à l’arsenal, et qui sont arrivés depuis peu, font des marques sur les murailles afin de pouvoir regagner leur logement, lorsqu’ils ont fini leur journée. Un Arabe, employé dans l’administration du pacha, me disait ces jours derniers que le divan suprême s’occupait beaucoup d’organiser la police des cités, et d’y établir l’ordre ; on était à la veille, ajoutait-il, de mettre à exécution un projet long-temps médité ; comme je le pressais de s’expliquer, il m’a dit qu’il était question de placer des numéros à la porte des maisons et de donner à chaque rue un nom qui serait écrit en grosses lettres. On commencera par le Caire ; puis viendra le tour d’Alexandrie. Vous voyez où en sont ici les imitations de notre Occident; si le grand projet dont on m’a parlé reçoit son exécution, on
sera plus avancé en Egypte qu’on ne l’est à Stamboul , car , à notre départ de Constantinople, le conseil de Mahmoud hésitait de donner un nom aux rues de la capitale ; il reculait devant la pensée de numéroter les habitations, dans la crainte d’un soulèvement populaire. Ce-
d’orient.
pendant îa police d’Alexandrie ne manque point d’activité; chaque jour on renouvelle l’ordre aux habitans de balayer devant leurs maisons , et nous rencontrons souvent des soldats conduisant devant l’ouali des gens qui ont négligé d'obéir. L’ordre règne dans les bazars ; malheur à ceux qui s’y servent de faux poids ou de fausses mesures; on n’enlend presque jamais parler de vol , ni de tout autre accident, ce qui doit être regardé comme un phénomène dans une ville où alïluent toute espèce d’étrangers. La ville d’Alexandrie avait autrefois plus de cent mosquées , toujours ouvertes aux fidèles ; il n’en reste pas quinze qui soient fréquentées ; ce qu’elles ont de plus curieux , c’est que la plupart sont construites avec les ruines de l’ancienne cité; si jamais elles sont démolies, que de précieux débris seront mis au grand jour ! Quoique le peuple ait moins de fanatisme qu’autrefois, on remarque une grande exaltation dans une certaine classe , surtout parmi les Turcs ; les cheiks d’Alexandrie passent en général pour être fort intolérans, ils sont mécontens de tout ce qui se fait , et maudissent en silence le gouvernement réformateur. Les Turcs forment ici, comme dans toutes les villes d’Égypte, une classe à part ; on peut les distinguer aussi facilement que les juifs, les grecs et les coptes ; ils ont mieux conservé leurs qualités primitives; mais, d’un autre côté, ils n’ont rien perdu de leur barbarie; on remarque plus de souplesse dans le caractère des Arabes ; ceux-ci ont plus de finesse, plus d’esprit, plus de disposition surtout à imiter ce qui vient de l’Occident; on peut faire avec les Arabes tous les changemens qu’on voudra ; ils cultiveront avec succès nos arts et nos sciences; mais les Turcs renonceront difficilement à leurs préjugés, à leurs habitudes et même à leur ignorance grossière.
Les femmes musulmanes vivent plus retirées ici qu’au Caire et dans les autres villes d’Égypte ; nous en rencontrons rarement dans les rues ; on n’en voit jamais dans la rue qu’habitent les Francs; j’ai remarqué dans ce pays que la tolérance des mauvaises mœurs y était souvent portée à l’excès et que dans certaines circonstances la sévérité va jusqu’à la barbarie. Au temps de l’expédition des Français, le général en chef se plaignit des femmes de mauvaise vie qui compromettaient la santé de ses soldats ; les autorités musulmanes du Caire firent aussitôt noyer dans le Nil quatre cents de ces malheureuses. La fille de Méhémet Ali dont nous avons vu le tombeau dans l’enceinte arabe, se montrait, dit-on, très-sévère pour la dépravation des mœurs ;
on assure qu’elle a souvent fait jeter à la mer des femmes dont la conduite avait paru suspecte.
Tandis que nos usages et nos lumières traversent les mers pour civiliser TÈgypte, vous devez penser que les vices de nos grandes cités ne manquent pas de visiter aussi les bords du Nil. Les corruptions d’Occident et celles de l’Orient se sont quelquefois donné la main dans Alexandrie ; telle est notre législation pour les consulats du Levant, qu’un consul est obligé de protéger tous ceux qui arrivent? et Dieu sait quels excès, quels scandales se trouvent ainsi autorisés et se mêlent aux progrès de la réforme dans ce pays.
J’ai voulu visiter les prisons d’Alexandrie, comme j’avais visité celles de Stamboul et du Caire ; je n’ai pu en obtenir la permission ; on m’a dit que le régime des prisons était le même que dans la capi-
taie de l’Egypte ; la justice se rend ici comme au Caire par un cadi ; mais ce cadi ne vient point de Constantinople; la plupart des affaires soumises aux tribunaux sont des affaires commerciales ; la législation du commerce est un mélange des institutions anciennes et des institutions nouvelles ; on nomme de temps à autre des commissions qui font perdre de vue les tribunaux ; on promulgue aussi des ordonnances du pacha qui suspendent les vieilles lois et les font oublier, de telle sorte qu’il me serait bien difficile de vous dire quelque chose de précis et de positif sur l’état de la jurisprudence et sur l’administration de la justice dans ce pays.
Le nombre des Européens s’accroît chaque jour dans Alexandrie ; il y arrive surtout beaucoup d’Anglais; la plupart vont dans l’Inde ou en reviennent ; la route de l’Inde, par le cap de Bonne-Espérance, paraît presque abandonnée, au moins par les voyageurs et les passagers; tous les employés de la compagnie anglaise, tous les officiers qui vont à Calcutta , à Bombay, ou qui retournent en Angleterre , passent maintenant par l’Ègypte; les dépêches du gouvernement et du commerce britannique prennent aussi la même voie; beaucoup de gens, des Français surtout, viennent ici avec des projets pour joindre la mer Rouge et la Méditerranée ; on parle plus que jamais du canal de Suez, on parle même d’un chemin de fer; si tous ces projets prennent quelques réalités, si on met la main à l’œuvre, il est probable que des Français en seront chargés et que les Anglais en profiteront.
ibrahim est arrivé depuis quelques jours à Alexandrie ; il se pro-
d’orient.
mène souvent en tilbury, ce qui est pour le pays une espèce de curiosité; comme la cité n’a guère que la rue Franque où puisse circuler librement un cabriolet, j’ai la satisfaction de voir passer presque tous les jours son excellence devant la maison que j’habite; son char va comme le vent, et je crains toujours que quelqu’un ne soit écrasé sous les roues. Comme le nom d’ibrahim a beaucoup occupé la renommée, et qu’on a beaucoup parlé de lui en Europe , je l’ai examiné avec beaucoup d’attention. 11 n’a rien de noble dans les traits, rien qui réponde à l’idée que je m’en étais faite; en voyant Méhémet Ali, je me suis quelquefois rappelé le grand Saladin ; mais le héros de l’Edjah ne me rappelle que cet émir de la Judée que nos croisés appelaient le gros rustique. Tout le monde s’accorde à dire qu’ïbrahim est trèsbrave , et que personne ne sait mieux exciter l’enthousiasme des soldats ; on l’accuse de ne pas tenir compte assez de la vie des hommes à la guerre et même dans la paix. Il met beaucoup de prix, dit-on, à l’estime des Européens, mais les conditions que nous mettons chez nous à la gloire l’importunent. Ibrahim-pacha, lorsqu’il parle, a plus d’esprit qu’il n’en montre dans sa physionomie, mais cet esprit ne s’élève point et s’attache plus aux petites choses qu’aux grandes ; lorsque je lui ai été présenté avec d’autres voyageurs, on lui a dit que j’étais de l’académie française et que j’avais été chargé par Méhémet Ali d’examiner le cours de langue française établi à l’école d’Abouzabel. « Combien êtes-vous dans votre académie ? m’a-t-il dit. — Quarante. — Pourquoi êtes-vous quarante et n’êtes-vous que quarante? » — Il n’est pas sorti de là, et j’avoue que j’ai été fort embarrassé dans ma réponse, ou plutôt que je ne lui ai pas répondu. Ibrahim est jugé ici fort diversement; on craint généralement de l’avoir pour maître ; j’ai cependant rencontré des gens qui en font l’éloge ; il est aussi bon époux qu’on peut l’être quand on a plusieurs femmes; il est plein de respect pour son père, de tendresse pour ses enfans; ses vues en administration ne manquent point de sagesse ; il voudrait qu’on préférât l’industrie nationale à l’industrie étrangère ; il est persuadé , ajoute-t-on , que la véritable richesse de l’Égypte est dans la terre ; aussi lorsqu’il revient triomphant d’une expédition, la culture de ses domaines occupe-t-elle tous ses loisirs; si ses courtisans savaient l’histoire romaine, ils le compareraient volontiers à Cincinnatus. J’aime à croire que tout ce qu’on dit des goûts et des
vertus agricoles d’ibrahim-pacha est vrai ; j’en suis charmé pour
rÈgypte , et je désire sincèrement que ces heureuses dispositions fassent un jour oublier les violences et les excès reprochés à sa jeunesse.
Il arrive tous les jours de nouveaux régimens qui campent dans les environs d’Alexandrie ; on ne parle ici depuis quelque temps que de la guerre qu’on va faire au pacha d’Acre ; Méhémet Ali, toujours poursuivi par la crainte de la Porte, croit que la guerre peut seule le sauver ; ne sera-t-il pas en cela comme ces personnages de la fable qui cherchaient à éviter quelque grand malheur annoncé par les destins, et qui s’y précipitaient par les précautions même qu’ils prenaient. Je ne doute pas que la victoire n’accompagne ses troupes, et qu’il ne soit maître de la Syrie avant même que le divan de Stamboul n’ait songé à l’arrêter. Mais que deviendront ses conquêtes, s’il porte dans les pays conquis son odieux monopole, et tous les abus, toutes les violences de son administration? Il aura ruiné ses sujets du Nil, il aura détruit ses forces véritables, pour aller chercher au loin des peuples difficiles à gouverner, des peuples que le désespoir fera soulever tôt ou tard, qui deviendront les plus ardens auxiliaires du sultan, et peut-être le jour viendra-t-il où Méhémet Ali et son fils diront aux montagnes de la Phénicie et de la Judée : Montagnes tombez sur nous.
d’orient.