‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 46 sur 64 · LETTRE CLXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXVII

Itinéraire d’Alexandrie à Malte. — Divers accidens. — L'île de Candie.

au lazaret de Malte. — Réiïexions et souvenirs.

Arrivée

A bord du Strairger, mai 1831

Après un séjour de plusieurs semaines à Alexandrie, nous nous sommes embarqués sur le Stranger qui porte du coton et des fèves à Malte. Sortis du port, nous avons trouvé des vents contraires qui nous ont portés tantôt vers l’île de Chypre, tantôt vers les côtes d’Afrique ; le quatrième jour de notre départ, un point marqué sur la carte nous a donné des craintes ; c’était l’indication d’une seiche placée entre Chypre et Alexandrie ; une seiche est une roche à fleur d’eau ou cachée sous l’eau à peu de profondeur ; j’ai demandé au capitaine depuis quand cette seiche a été découverte. — Depuis qu’un navire y a échoué. — Il arrive sur les mers orageuses ce qui arrive quelquefois dans nos royaumes et dans nos républiques d’Europe ; un abus, une mauvaise loi peut faire chavirer le vaisseau de l’Etat; mais le plus souvent on ne le sait qu’après le naufrage ; alors l’écueil est signalé dans l’histoire ; de même une seiche est marquée sur les cartes marines après qu’un navire y a péri. Pour ne pas tomber dans î’abyme caché, nous avons essayé de faire des détours ; nos lunettes braquées de tous côtés cherchaient à découvrir dans les ondulations de la mer ou l’écume des flots, la présence ou le voisinage de quelques

^ Cette lettre avait été adressée à mon frère, éditeur et Fun des principaux rédacteurs de la Biographie universelle ; depuis que je suis de retour, plusieurs volumes du supplément de cette biographie ont été publiés. Un grand nombre d’articles, tels que celui de l’empereur de Russie Alexandre, celui de Billaud-^ Yarennes, renferment des faits très-curieux, et sont très-bien écrits; mon voyage ne sera pas perdu, si je puis fournir à ce recueil historique quelques personnages orientaux des derniers temps.

COIUIESPONDANCE

bancs de rochers ; nous n’avons rien vu ; à la fin notre batiment s’est éloigné du parage dangereux. Les vents contraires soufflaient toujours; quelques oiseaux sont venus se poser sur les cordages; ils étaient le pronostic d’une tempête qui n’a pas tardé à se déclarer^ €t qui nous a tourmentés pendant deux jours. Il m’est arrivé là un accident que je ne puis oublier ; pendant que j’étais sur le pont, les Aents ont emporté un bonnet de soie noir qui avait été bénit à Sainte- Geneviève, et qu’une bonne femme * m’avait donné à mon départ de Paris, comme préservatif et sauvegarde contre les maux et les périls de mon pèlerinage lointain ; j’ai vu avec douleur ce pieux talisman,, ce signe de salut flotter sur les vagues en courroux ; j’aurais été plus affligé, plus effrayé de cette perte, si notre voyage n’avait fait que commencer; mais nous étions près de toucher au port; la mer et ses orages n’avaient presque plus pour nous de grands périls. Après quelques heures de tourmente, un vent favorable nous a portés sur la côte méridionale de l’île de Candie. Il était cinq heures du matin quand nous sommes arrivés en face de l’île; les premiers feux du jour doraient les cimes poétiques de l’Ida. L’histoire de cette île se mêle à tous les souvenirs des temps fabuleux; voisine de l’Égypte,, la Crète profita d’abord des lumières des vieux Égyptiens; elle fut célèbre dans l’antiquité par ses lois et par le nombre de ses villes ; Candie n’a conservé de ces époques merveilleuses que des restes de son labyrinthe et quelques ruines éparses. Il n’y est plus question maintenant ni du dyctame miraculeux qui guérissait les dieux et les déesses, ni du berceau de Jupiter, encore moins de la législation de Minos»

Je préfère du reste à ces temps mithologiques un peu usés pour nous, ceux du moyen âge qui sont moins connus. L’île de Crète fut conquise dans l’année 823 par des Arabes qui avaient pillé Alexandrie ; ces hordes brûlèrent leur flotte et campèrent près de la Sude ; elles portèrent ensuite leurs tentes dans une plaine qu’on appelait Candaæ^ et c’est de là qu’est venu le nom de Candie ; les étendards de l’islamisme flottèrent plus de cent ans sur l’ile de Crète ; elle fut reprise par les Grecs versle milieu du dixième siècle.

Après la conquête de Byzance par les latins , Candie tomba eu partage au duc de Montferrat, et fut érigée en royaume ; mais le due

' Jeannette, notre cuisinière, avait fait pour moi à Sainte-Geneviève une neu- \aine ; elle avait fait bénir en même temps deux bonnets noirs, un pour M. Poujoulat et un pour moi.

d’orient.

de Montferrat, qui n’avait pas une barque pour se rendre dans son nouvel Etat, et qui ne savait que faire d’une île de la Méditerranée, la céda aux Vénitiens, et reçut en échange le royaume de Thessalonique; cette possession resta à Venise jusqu’à la fin du dix-septième siècle ; alors on prêcha en Europe une croisade pour la défendre contre les Turcs. IVos annales de l’Occident ont parlé longuement de cette guerre de Candie qui fixa pendant plusieurs années l’attention du monde chrétien , et dans laquelle périrent un grand nombre de chevaliers français. De toutes les îles de la Méditerranée conquises par les Turcs, Candie était peut-être celle qui avait le moins souffert de leur domination ; elle avait conservé les avantages de son sol, une population industrieuse, robuste et brave; la liberté n’avait pas péri tout- à-fait, et les habitans des montagnes de la Spachia se vantaient de n’avoir jamais connu la servitude; il y a maintenant de grands troubles dans cette île, de grandes douleurs parmi les Grecs qui l’habitent. Ils avaient jusqu’ici fait cause commune avec les Grecs du Péloponèse , et voilà que tout à coup l’île a été donnée au pacha

d’Egypte ; la population chrétienne a résisté autant qu’elle a pu, mais les puissances alliées l’ont forcée de se soumettre et de recevoir les troupes égyptiennes. Avec les troupes du pacha sont arrivés dans l’île tous les genres de monopoles et toutes les barbaries du fisc qui pèse sur les fellahs d’Égypte. C’est ici qu’on peut voir tout ce qu’il y a de contradictions dans la politique des cabinets qui président maintenant aux destinées de la Grèce et de l’Archipel ; tantôt sacrifiant aux idées nouvelles , ils favorisent toutes les populations qui se soulèvent, et tantôt ils les abandonnent à la tyrannie du premier venu. Si le sage Minos jugeait encore aux enfers les pales humains, croyez-vous qu’il ne condamnât pas sévèrement ceux qui ont ainsi livré son royaume au pacha du Nil?

En nous éloignant de Candie, nous étions dans la mer où Mentor et Télémaque furent surpris par les vents; leur vaisseau alla se briser contre les rochers de la petite île de Goze où régnait Calypso ; en traversant cette mer, nous n’avons point eu d’orage à essuyer ; mais les vents nous ont tout à coup abandonnés ; nous sommes restés à la même place pendant soixante-douze heures ; nous n’avions presque plus d’eau, et les vivres commençaient à nous manquer; cependant la brise s’est réveillée et le rocher de Malte nous est apparu. Nous avons vu devant nous la capitale de l’ile, bâtie sur une côte rocheuse

^ntre deux grands ports; le Stranger a jeté Tancre dans le port septentrional qu’on appelle Muscet^ et nous voilà enfermés pour vingt Jours au lazaret.

Le lazaret de Malte est spacieux, aéré ; nous y habitons de grandes salles qui n’ont que les quatre murs; le matelas sur lequel je couche me rappelle la natte du désert ; on nous apporte chaque jour notre dîner, préparé à l’européenne ; ce sont des volailles et des légumes du pays, des cerises et d’autres fruits printaniers de la Sicile; je regrette quelquefois la banane et les dattes d’Égypte, le lait caillé du zamous, le pilau des Turcs et des Arabes. Quoique le lazaret soit trèshabité, chaque chambre est une vraie solitude ; nous avons des compagnons qu’on retient en détention comme nous, et qu’on soupçonne aussi d’être pestiférés ; mais chaque détenu est en quelque sorte au secret, et ne peut communiquer qu’avec ceux qui sont arrivés en même temps que lui. Nous recevons de temps à autre quelques visites; mais nous sommes séparés des visiteurs par une balustrade ; des surveillans ne nous quittent point, car on est persuadé qu'un geste, un souffle, une main qu’on tendrait à l’amitié, pourrait répandre le redoutable fléau ; je n’ai pas besoin de vous dire jusqu’à quel point nos journées sont tranquilles et uniformes ; nous n’entendons d’autre bruit que celui du canon qui salue de temps à autre l’arrivée de quelques vaisseaux de guerre dans le grand port, et le bruit des cloches de la ville qui retentissent la nuit et le jour; nous n’avons d’autres spectacles que les rives de la mer hérissées de rochers et quelques navires qui viennent de Tripoli de Barbarie, avec des cargaisons de bestiaux pour les boucheries de Malte; j’ai donc tout le temps de revenir sur ce que j’ai vu dans mon voyage lointain ; j’ai tout le loisir de rassembler mes notes, de les comparer, et de rappeler dans mon esprit toute cette année si mémorable pour moi que je viens de passer sur les mers et au-delà des mers.

J’avais pour objet, comme vous le savez, de suivre les traces des croisés en Orient; en les suivant à travers des pays barbares, j’ai souvent éprouvé leurs misères, et j’ai pu quelquefois m’écrier comme Alexandre : O Athéniens^ combien il en coûte! Je m’étais dit quand j’ai commencé l’Histoire des Croisades, qu’un historien était l’homme d’affaires du public qui veut savoir une époque, connaître un grand évènement sans se donner beaucoup de peine. Travaillez pendant dix ans, dit-il à celui qui a pris la plume, travaillez jour et nuit pendant

d’orient.

le quart ou la moitié de votre vie, pour que nous apprenions en quelques minutes tout ce que vous aurez appris. J’ai accepté pour l’histoire des guerres saintes cette condition , et je croyais l’avoir remplie au moins pour ce qui regarde les chroniques; il me restait à la remplir pour ce qui concernait la géographie, et je suis parti pour l’Orient ; car il me semblait que ceux qui m’avaient dit : — Faites des recherches, étudiez, travaillez pour que nous n’ayons rien à faire, il me semblait qu’ils me disaient aussi : Voyagez pour nous, allez en Asie, allez à Jérusalem, allez à Antioche, allez enÉgypte. — Nous voilà revenus de tous ces pays, et j’espère que les amateurs de la vérité historique seront contens.

Un autre motif me poussait dans les contrées lointaines, et celui-là était plus personnel ; nous sommes dans un temps où tous ceux qui commencent à ressentir les atteintes de l’âge passent pour n’étre plus bons à rien ; j’ai voulu prouver que l’âge n’empèche pas toujours d’agir, et que les cheveux blancs peuvent faire quelquefois le tour du monde. J’ai fait trois mille lieues sur le globe pour réhabiliter l’honneur des hommes de mon âge ; parmi les écueils de la mer, dans les déserts brûlans, parmi les barbares, j’ai toujours été soutenu par la pensée que j’étais le représentant d’une génération entière qu’on accuse de rester inactive, et qu’on ne juge plus propre qu’à choisir line place au champ des morts.

Tout en voyageant pour les croisades, je n’ai pu m’empêcher, comme je vous l’ai dit souvent, de regarder autour de moi, et de voir ce qui se passe dans cet Orient si curieux à observer dans l’époque présente. Il me manquait sans doute beaucoup d’études et de connaissances pour profiter de toutes mes courses, pour apprécier, pour juger tout ce que j’ai vu ; on peut voir dans ma correspondance comment se fait l’éducation d’un voyageur ; mon ignorance dans mes premières lettres devait se montrer quelquefois à mes surprises, à l’importance que je mettais à de petits détails ; l’expérience est venue plus tard ; peu à peu, mon esprit s’est dégagé des préjuges que j’avaia apportés avec moi, et les objets ont repris à mes yeux leur mesure et leur couleur véritable; j’ai gagné un peu de science, et je ne m’étonne presque plus de rien.

J’ai aperçu trop tard que j’avais beaucoup perdu de temps sur la route, faute de savoir les chemins et de connaître d’avance ce qu’il y avait à voir dans chaque pays ; la plus grande vérité que j’aie recueillie

COBRESPONDANCE

est peut-être celle-ci : Pour faire un bon voyage, un voyage utile en Orient, il faut en faire deux. Je me dis pour mon pèlerinage lointain, ce que je me dis quelquefois en repassant ma vie ; si j’avais su, j’aurais bien fait autrement ; si c’était à recommencer, je ne ferais pas de même. Ces progrès de l’éducation d’un voyageur, vous avez dû les reconnaître aussi dans les lettres de mon jeune compagnon. Sans avoir rien perdu de l’imagination qui est le privilège des jeunes ans, il a pris une maturité d’esprit qui appartient au nombre des années ; j’ai remarqué que l’Orient, quand on se plaît comme nous à l’étudier, rendait en quelque sorte la vivacité et les forces de la jeunesse aux hommes d’un âge mûr, et qu’il pouvait bâter l’expérience de ceux qui commencent la vie ; je vous envoie avec mes lettres écrites d’Alexandrie et de Malte, celles de M. Poujoolat écrites d’Antioche, des côtes de Syrie et du Liban ; en relisant cette dernière correspondance si remplie de faits et d’idées, où partout l’élégance du style se mêle à la plus saine érudition, j’aime à me dire que je suis venu en Orient avec un disciple plein de zèle, et que je retourne en Europe avec un homme fait, un bon observateur, un écrivain distingué.

Voyons maintenant en quel état j’ai laissé toutes les révolutions de l’Orient. Nous commencerons par la Grèce que je n’ai jamais perdue de vue dans mes courses lointaines, et dont j’ai reçu des nouvelles récentes ; l’année dernière à mon passage, j’avais trouvé les osmanlis au Parthénon ; ils y sont encore ; on demande à grands cris leur éloignement, sans qu’ils se pressent d’en sortir ; mais aujourd’hui la Grèce a des ennemis plus redoutables que les Turcs, ce sont les partis violens qui se disputent l’autorité ; les désordres de tout genre ont éclaté en Morée à la nouvelle de la révolution de juillet; le président Gapo d’Istrias qui avait perdu toute popularité, n’a plus aucune force pour maintenir l’ordre, et pour se défendre de ses nombreux ennemis qui en veulent à son pouvoir et même à sa vie. Les alliés ne sont plus d’accord pourmaintenir l’exécution des traités ; la discorde est partout, et tous ceux qui parlent de l’union et de la pais sont suspects ; les citoyens ne se rapprochent que pour former des complots ; la défiance s’est emparée de tous les esprits ; on en est venu jusqu’à brûler la flotte grecque, de peur qu’elle ne tombât au pouvoir d’une faction rivale ; la maturité du génie suffirait à peine pour remédier à tant de maux, et la renommée nous dit que l’Europe a choisi un enfant pour régner sur cette Grèce désolée.

d’oui ENT.

Cependant on assure que la ville d’Athènes se relève du sein de ses ruines, que le bourg de Navarin est devenu une cité, qu’on bâtit des maisons et des palais à Nauplie ; il faut reconnaître ici cette puissance invisible qui depuis un demi-siècle défend sans cesse et défend toute seule les sociétés humaines de leurs propres fureurs; espérons que cette puissance ne permettra pas que la Grèce, sortie avec éclat de son tombeau, périsse une seconde fois*.

Je ne reviendrai pas sur l’état de l’Egypte dont je vous ai parlé déjà trop longuement ; je me suis montré, dans mes lettres, trèssévère pour l’administration du pacha; tous les abus de cette administration, toutes les charges sous lesquelles gémit le peuple égyptien, proviennent de l’état violent et de la fausse position où s’est trouvé Méhémet Ali. Si la souveraineté du pacha d’Égypte était reconnue par l’Europe et par la Porte, je suis persuadé que les peuples du Nil seraient moins malheureux qu’ils ne le sont; nous savons dans notre Occident combien il en coûte pour qu’une nation soit libre et indépendante ; mais il en coûte bien plus encore pour assurer l’indépendance d’un pacha ou d’un visir, et malheureusement c’est le pays soumis à leurs lois qui en fait les frais. Trois fois heureux les peuples qui sont gouvernés par des chefs dont on ne conteste pas les droits, par des chefs qui, pour conserver l’empire, n’ont pas besoin de désoler leurs sujets et de troubler leurs voisins!

J’ai conservé à Constantinople des correspondans qui m’ont écrit régulièrement sur les progrès plus ou moins lents et sur le véritable caractère de la réforme entreprise par le sultan Mahmoud ; on peut reconnaître aux incendies qui se renouvellent chaque mois dans la ville de Stamboul, que le peuple des osmanlis est toujours mécontent ; le sultan s’avance vers une civilisation nouvelle qu’il ne fait que pressentir et dont il attend des merveilles; les osmanlis, qui ne partagent pas ses espérances, se révoltent de temps à autre en faveur des vieilles idées, semblables en cela aux équipages de Christophe Colomb, qui, entraînés sur des mers inconnues, ne pouvaient croire à un nouveau monde, et voulaient sans cesse retourner la proue des navires vers l’ancien. Il me paraît facile d’expliquer cette résistance, cette opposition des Turcs. Tandis que nos révolutions d’Europe se com-

' M. Victor de La Boulaye, qui a visité la Grèce en 183^, a bien voulu nous adresser une lettre sur l’ctat présent du nouveau royaume hellénique : on trouvera à la fin de ce volume la lettre de ]U. de La Boulaye, pleine de faits importans.

posent de mille élémens divers, une seule idée, une seule passion préoccupe la nation ottomane ; on ne voit point chez les Turcs tous ces partis et toutes ces fractions de partis qu’il est si difficile de rallier isous une même bannière ; on n’y trouve point toutes ces jalousies qui naissent des distinctions, toutes ces vanités qu’on ne peut ni dompter îii satisfaire, tous ces systèmes qui veulent que le gouvernement du monde leur soit confié, toutes ces rêveries politiques qui ont la prétention de devenir des lois. En Turquie, la religion, la religion seule peut émouvoir les esprits et mettre les peuples en mouvement, car elle est la règle, elle est l’ame et la vie de la société ; tant que la réforme a mis en avant la religion , elle a trouvé des sympathies dans le peuple, mais l’indilférence a succédé à l’enthousiasme, aussitôt que le langage de la réforme a cessé d’être religieux ; la révolution de Mahmoud n’a eu qu’une belle journée, celle dans laquelle on parla au nom du Coran ; l’étendard du prophète fut montré aux fidèles , et la foudre qui extermina les janissaires partit d’une mosquée. Le lendemain le drapeau révéré fut reporté au sérail, et la justice du sultan cessa d’être proclamée dans une enceinte sacrée; dès lors, il n’y eut plus dans les esprits que des craintes et des défiances ; sans doute que Mahmoud ne veut pas détruire le Coran, comme on l’en accuse ; mais il veut réformer sans la religion une société où la religion est tout ; voilà d’où viennent les malédictions populaires , voilà pourquoi l’incendie a dévoré Péra et plusieurs quartiers de la ville Impériale.

La grande cause des répugnances du peuple ottoman pour la réforme, c’est qu’on a pu croire qu’elle était une imitation des usages de la chrétienté ; il pourrait se faire en ceci que le peuple eût montré plus de bon sens que ceux qui le gouvernent ; car si la Turquie ne se réforme qu’en imitant l’Europe, il est évident que par cela même elle se placera à la suite de toutes les puissances chrétiennes, et ne remontera plus au premier rang ; quoi qu’on fasse, et quoi qu’il arrive^ on ne verra d’un coté que des maîtres et de l’autre des disciples; or, les disciples dépendent toujours par quelque endroit de ceux qu’ils ont reconnus pour leurs maîtres; on reçoit facilement des lois de ceux dont on a reçu des leçons; l’Europe elle-même l’entend bien de la sorte, car elle n’applaudirait pas comme elle le fait à une révolution qui rendrait à l’empire des osmanlis la puissance si redoutable de Mahomet II et de Soliman.

Au reste, ce ne sont pas les bonnes lois qui manquent à l’Orient; le Coran ou la charte de la Mecque, pour parler le langage de notre temps, est peut-être plus libéral qu’aucune des chartes qu’a vues naître notre siècle des lumières ; mais comme toutes les chartes du monde, celle de Mahomet a beaucoup de lacunes et de points obscurs, et c’est par-là que s’est glissé le despotisme avec ses abus et ses excès. Le point essentiel serait donc d’éclaircir et de compléter les codes déjà faits, de remettre en vigueur les vieilles lois , et de les adapter à l’état présent de la société ; un pareil plan de conduite trouverait peu de contradictions, et le peuple y donnerait les mains, si on lui persuadait qu’on ne veut faire que cela.

On se demande si l’empire des sultans résistera à l’épreuve de toutes ces révolutions ; beaucoup de publicistes ne le croient pas; il ne s’agit plus pour eux que de savoir quel jour cet empire tombera ; pour moi, je me garderai bien, si la Turquie doit périr, de donner une date précise à la catastrophe ; je vous dirai encore moins corn-» ment la chose arrivera ; depuis long-temps il me semble que la fortune prenne un malin plaisir à contredire tous ceux qui font le métier de prophètes ; les révolutions n’arrivent jamais par les chemins où elles sont attendues, et c’est pour cela qu’elles arrivent ; je ne crois pas d’ailleurs que notre génération voie la fin de l’empire ottoman; i! y a près d’un siècle que Montesquieu disait que cet empire n’en pouvait plus, et qu’il n’irait pas loin. Il ne faut pas oublier que le Bas-Empire est resté mille ans à mourir; on peut prédire au moins que le colosse ne périra pas sous les coups d’un conquérant venu de notre Europe ; tant que l’Europe restera comme elle est, les puissances chrétiennes pourront le menacer, le tenir asservi, lui faire certaines violences, mais elles ne le détruiront point ; la puissance ottomane continuera d’exister par les mêmes motifs et les mêmes causes qui l’avaient rendue autrefois si formidable ; la division de la chrétienté permit jadis à Mahomet II d’entrer dans Byzance; la même division empêchera Mahmoud d’en sortir.

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