SUITE DE LA LETTRE CLXXXVII
Des relations diplomatiques de l’Europe avec l’Orient.
Du lazaret de Malte, IG3L
Je veux profiter des loisirs de ma captivité au lazaret, pour vous exposer quelques idées sur la Turquie et pour examiner la situation actuelle de cet empire dans ses rapports avec l’Europe ; aujourd’hui notre diplomatie se compose d’idées anciennes et d’idées nouvelles qui se mêlent, se confondent, et forment un véritable chaos où il est bien difficile de voir clair ; pour ne pas m’égarer, je rn’en tiendrai aux probabilités et aux choses générales. Il y a dans tout cè qu’on dit sur l’Orient une vérité généralement reconnue, c’est que l’empire ottoman est dans une très-grande décadence ; il est tombé ainsi dans la triste situation des États faibles, qui ont besoin d’être protégés et qui dépendent jusqu’à un certain point de ceux qui les protègent.
Il est bien certain que le sultan Mahmoud n’est pas toujours le maître d’agir comme il voudrait ; soit qu’il fasse la paix ou la guerre, soit qu’il fasse des traités ou qu’il veuille apaiser une révolte de ses sujets, il lui faut passer par le contrôle des ambassadeurs de Péra ; on peut en dire autant de Méhémet Ali, qui dans toutes ses entreprises, et dans toutes les circonstances graves, se trouve de même sous la tutelle des consuls européens; l’Égypte et la Turquie sont en quelque sorte comme ces propriétés ou ces objets en litige sur lesquels on a mis le séquestre ou le scellé ; on pourrait croire à chaque instant que la succession est ouverte et qu’il n’y a plus qu’à commencer les chicanes d’un procès ; voilà du moins en quoi consiste la diplomatie actuelle des cabinets par rapport à l’Orient.
La plus grande faute des cabinets, à mon avis, c’est de n’avoir point de but arrêté, de ne pas marcher toujours dans une même voie, et d’employer quelquefois des moyens qui paraissent en con-
d’ortext.
Iradiction avec les intentions qu’ils proclament dans leurs actes les plus solennels. Tous, si nous les en croyons, désirent la conservation de la Porte ottomane, et cependant ils ont, en beaucoup d’occasions importantes, favorisé les ennemis de la Turquie; tout en formant des vœux pour la puissance de Mahmoud, on détruisait sa flotte, on battait ses armées, on entretenait la discorde dans ses provinces, on <încourageait la rébellion de ses sujets; singulière politique qui voulait tout à la fois sauver, affaiblir, conquérir, défendre, troubler et paciGer un empire ! Cette politique a eu les résultats qu’elle devait avoir.
Si l’avenir ressemble au passé, on doit s’attendre à des crises violentes ; qu’arrivera-t-il au jour des plus grands dangers? La Russie est l’Etat le plus voisin de la Turquie, et paraît à portée plus que tout autre de lui donner des secours utiles et à propos ; si elle remplit la tâche que le bon voisinage, des circonstances impérieuses et son propre intérêt, semblent d’avance lui imposer, deux choses peuvent arriver; d’abord, elle s’attirera la haine des ottomans, dont l’orgueil jaloux ne souffre pas volontiers des libérateurs, surtout lorsqu’ils viennent de la chrétienté; en second lieu, il se trouvera dans l’Europe chrétienne une foule de gens qui accuseront d’ambition et de félonie la puissance libératrice, car dans la diplomatie européenne, il ne s’agit pas au fond du salut de l’empire ottoman, mais de savoir qui proGtera de son abaissement ou de sa chute.
La politique de la Russie n’est pas sans doute plus désintéressée que celle de beaucoup d’autres cabinets. Certes on ne reprochera pas aux Moscovites ce qu’on a reproché aux Turcs, de 'posséder inutilement de grands empires. Le développement rapide de cette puissance l’entraîne sans cesse à étendre au dehors la sphère de son activité, à porter au loin l’essor de son commerce et de son industrie ; chacune de ses conquêtes dans ce genre, doit la conduire à une autre ; elle est entrée dans une carrière immense où elle doit toujours s’avancer; en prenant possession de la Crimée, la Russie a pris possession de la mer Noire, et qu’est-ce que la possession de la mer Noire sans le passage de l’Hellespont ! Sans doute que le cabinet de Pétersbourg n’a nulle envie de voir ressusciter la puissance formidable des osmanlis; mais je pense qu’il a un grand intérêt à ce que le colosse ottoman reste à peu près debout ; ce qui lui importe le plus, c’est Re régner à Péra par la diplomatie et d’avoir à Stamboul un gou-
vernement qui ne puisse pas lui refuser la clef des Dardanelles,
On connaît les efforts qu’a faits la Russie depuis plus d’un siècle^ pour avoir un point d’appui dans l’Archipel, un port dans la Méditerranée ; pour cela elle a favorisé deux fois l’insurrection des Grecs ; mais sa politique active et patiente n’a pas obtenu l’avantage qu’elle cherchait, et jusqu’ici elle n’a pas, en deçà de l’Hellespont, une petite île, un rocher où ses vaisseaux puissent jeter l’ancre, tandis que les Anglais possèdent les îles Ioniennes, l’île de Malte, et qu’ils régnent en quelque sorte jusque dans les mers de la Grèce, de l’Italie et de la France.
J’ajouterai, puisque je suis sur ce chapitre, que les succès des Anglais dans la Méditerranée avaient donné une grande jalousie aux Russes. Dans les derniers temps, et j’ai pu le voir par mes yeux^ cette jalousie avait beaucoup rapproché les Moscovites des Français; en 1830, dans tous les pays du Levant où je me suis arrêté, j’ai vu le consul anglais agissant presque toujours isolément, le consul français et le consul russe presque toujours d’accord ; à bord du vaisseauamiral de la flotte française à Nauplie, j’ai entendu le vieil amiral russe s’adresser à M. de Rigny, et s’écrier avec une énergie fort
expressive : Quand tomberons-nous sur ces b . -là ! il voulait parler
des Anglais. Lors de l’expédition d’Alger, il y avait parmi les marins anglais une grande effervescence , une grande disposition à faire échouer l’entreprise française ; peut-être même la France doit-elle la conquête facile d’Alger à l’union qui existait alors entre les Français et les Russes, union qui a paralysé l’opposition des Anglais et les a empêchés de mettre trop à découvert leurs intentions peu favorables.
Dix ou douze mois sont à peine écoulés , et je vois que tout est changé dans les instructions données aux agens de la diplomatie. Je Vois partout les Anglais marcher d’accord avec les Français; on se sépare partout des Russes, contre lesquels on sème la défiance et la haine. Que résultera-t-il de ce changement de politique? Si les Anglais montrent aujourd’hui tant d’empressement à se rapprocher des Français, on peut deviner le motif qui les fait agir, La puissance encore nouvelle des Moscovites qui prend un essor si gigantesque, et la vieille Albion dont la domination industrielle s’étend partout, ne manqueront pas de se rencontrer tôt ou tard sur quelque point du globe et de se choquer violemment. On conçoit que dans ce cas, l’Angleterre
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soit fort aise d’avoir la France pour alliée, et qu’elle veuille d’avance l’associer à ses destinées.
D’un autre coté , quel avantage trouvera la France à cette communauté de périls, et meme de gloire? La révolution de juillet a pu former une union intime entre deux peuples voisins, souvent ennemis et presque toujours rivaux ; tant que les cabinets ne mettront dans la balance de la politique que les opinions qui troublent maintenant la France et l’Angleterre, cette alliance peut à la rigueur subsister ; mais sitôt que dans les combinaisons de la diplomatie , les opinions, mobiles du temps, ces opinions qu’on fait et qu’on défait sans cesse, feront place aux intérêts positifs, aux intérêts que la nature a créés, et que les révolutions ne changent point, il est probable que la France s’éloignera moins des Russes, et qu’elle ne prendra point les Anglais pour ses meilleurs amis. Revenons à notre sujet.
L’état incertain et violent où s’est trouvée l’Europe depuis prô« d’un demi-siècle, a jeté sur nos intérêts d’Orient une espèce de voile qu’il est difficile de soulever ; tout ce que le public européen a vu par delà la Méditerranée depuis quelques années , c’est la révolution de la Grèce et la tentative de Mahmoud pour réformer la Turquie; en-, core n’a-t-on vu là qu’un spectacle, qu’une imitation plus ou moins fidèle de nos révolutions ; mais lorsque le spectacle a cessé d’être nouveau , lorsque surtout nous n’y avons plus vu des choses qui se rapportaient à ce qui se passait chez nous , et que l’esprit de parti n’y a plus trouvé d’alimens, on n’a plus regardé de ce coté, et tout le monde est revenu à ses préoccupations habituelles.
Pour bien connaître la véritable situation de l’Orient et surtout pour se mettre en état d’en profiter, il faudrait avoir l’esprit de suite, et l’esprit de suite a dû manquer à nos sociétés européennes, toujours, si mobiles , toujours si agitées. Dans des pays où tout est sacrifié à l’intérêt du moment , où toutes les idées restent enfermées dans le cercle étroit des partis , comment porter son attention au-delà des. mers , et suivre avec quelque constance des négociations qui embrassent à la fois le passé et l’avenir? comment concilier notre démocratie si passionnée, si retentissante et quelquefois si indiscrète avec la froide prévoyance, avec les lenteurs et la réserve prudente d’une sage diplomatie? Au milieu de nos agitations et de nos distractions, perpétuelles, ceux qui dirigent notre politique extérieure et lointaine^ éviteront-ils toujours les plus grossières méprises? ne peut-il pas arriver 3,
par exemple, qu’un ministre, pressé par l’opposition, repousse avec humeur une alliance utile, et que le même ministre, pour répondre à quelques objections, outrage du haut de ia tribune une puissance dont on devrait rechercher l’amitié Ne peut-il pas arriver qu’un gouvernement, pour obéir à une coterie, pour sortir d’un embarras momentané , ou seulement pour faire quelque chose de nouveau , rappelle tout à coup un ambassadeur ^ que son expérience et sa considération personnelle mettent dans le cas de servir puissamment son pays?
Pendant que j’étais à Constantinople, j’ai été témoin d’un spectacle qui aurait pu me divertir dans tout autre temps, et dont j’ai du moins profité pour mon instruction ; je vous ai déjà dit que la Forte, tandis que toute l’Europe avait reconnu le gouvernement de juillet, s’obstinait à ne pas le reconnaître; le reis-effendi refusait même de lire les notes qui lui étaient présentées au sujet de la révolution nouvelle de Paris. — Voilà un gouvernement nouveau qui nous arrive, disait le ministre ottoman; nous pouvons croire qu’il nous en arrivera un autre dans quelques jours ; hacalounif hacaloiim, attendons, attendons. — On ne rencontrait pas un membre du divan qui ne répétât la même chose. — La France, disaient le sultan et ses conseils, la France se réclame sans cesse auprès de nous des souvenirs du passé, et voilà que le passé n’est plus rien pour elle; elle se dit notre ancienne amie, et voilà qu’elle ne reconnaît plus rien d’ancien; hacaloum, bacaloum, attendons, attendons. — Je n’entrerai pas dans déplus grands détails; j’en ai dit assez, je crois, pour vous montrer que l’esprit de suite et de continuité, que la stabilité dans les institutions et dans les gouvernemens, sont une condition nécessaire pour conserver d’utiles rapports avec l’Orient.
Voyez dans l’histoire ancienne toutes ces républiques de la Grèce,
^ Depuis que cette lettre a été écrite, on a pu entendre M. Sébastian!, ministre des affaires étrangères, dire à la tribune que i’empire ottoman n’était plus qu’un cadavre.
2 C’est ainsi qu’on a rappelé de Constantinople le général Guilicminot, qui jouissait cîsez les Turcs de la plus haute considération, et qui pouvait rendre à la Trance les plus grands services. On a rappelé en même temps SI. Desages, premier secrétaire d’ambassade, dont tout le monde reconnaît la haute capacité, et SI. Desgranges, premier drogman, que sa facilité à parler la langue du pays, ses manières polies et conciliantes, son long séjour à Constantinople, avaient si bien accrédité auprès des membres du divan.
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toujours incapables de se faire redouter hors de leur territoire. Athènes et Sparte avaient des colonies , elles avaient des villes , des provinces tributaires dans l’Archipel, dans l’Asie mineure, sur l’Hellespont ; leur politique irrésolue , capricieuse , changeante , poussait souvent au désespoir leurs sujets et leurs alliés, elles ne purent jamais suivre et protéger au dehors leurs intérêts commerciaux, ni conserver leur prépondérance et leur domination à cause de l’instabilité de leur législation populaire. La république romaine était venue à bout de conquérir l’Orient; mais quand il fut question de conserver ce qu’on avait conquis, Rome perdit ses formes républicaines et ne fut que la capitale d’un grand empire; encore arriva-t-il que cet empire, troublé au dedans par des ambitions rivales et livré à toutes les agitations d’un gouvernement électif, ne put maintenir son pouvoir sur les provinces éloignées, et l’Orient aurait dès lors échappé aux maîtres de Rome, «i les Césars ne s’étaient transportés sur les lieux, s’ils n’étaient pas venus régner à Ryzance. — •
Les républiques d’Italie au moyen âge , furent comme celles de l’ancienne Grèce, et si Yenise régna long-temps sur les mers et même sur l’Orient, c’est qu’une forte aristocratie, toujours avec les mêmes pensées, dominait dans ses conseils. Au reste, il n’est pas besoin de remonter à des temps éloignés de nous; n’avons-nous pas vu les peuples du nouveau monde, nos vastes colonies d’Amérique et même de l’Asie, échapper à leurs puissantes métropoles de l’Europe, à mesure que celles-ci se trouvaient plus ou moins en révolution, à mesure que la démocratie entrait plus ou moins dans leurs gouvernemens ! Voyez ce qu’ont perdu de leurs possessions lointaines, la France, l’Espagne, le Portugal, livrés à l’esprit révolutionnaire qui ne sait rien conserver, et qui n’a de volonté et de persistance que pour le triomphe de certaines nouveautés. L’Angleterre a été jusqu’à présent plus heureuse ou plus habile que les autres puissances maritimes et coloniales ; mais qui sait si les temps ne sont pas venus pour elle! qui sait ce que deviendront ses possessions dans les Antilles, ses immenses domaines de l’Inde, son empire sur toutes les grandes mers, si elle fait encore un pas vers la démocratie et le radicalisme !
Quant à la Russie, le mal qui nous tourmente depuis quarante ans, ne la menace point, et les passions qui troublent une partie de l’Europe , la secondent merveilleusement. Rien ne la détourne de ses projets, et elle profite de toutes les fautes qu’on a faites. Elle est si
bien servie par les circonstances et par sa position, qu’il y aurait du miracle si elle n’arrivait point à son but ; elle n’a besoin que de savoir attendre et d’agir à propos. Notre politique, pleine de passion et de bruit, aura été pour les intérêts d’Orient comme ces orages d’automne qui abattent les fruits des grands arbres et les livrent, à ceux qui passent sur les chemins. Il suffit de venir après nous.
d’orient.
LETTRE CLXXXVIIL
Description de Malte. — Défense de Malte contre les Turcs. — Prise de Malte par Bonaparte. — Soulèvement de Malte contre les Français. — Malte au pouvoir des Anglais.
Malte, 1831.
Je suis sorti depuis plusieurs jours du lazaret; j’ai déjà parcouru plusieurs fois la cité Valette et les environs ; quand on arrive d’Orient et qu’on vient de voir des villes comme Damiette, Méhallé-el-Kébir et même le Caire et Alexandrie, avec quelle surprise ne voit-on pas ces maisons bâties en belles pierres blanches, ces rues si bien alignées, si bien pavées, garnies de boutiques, avec des trottoirs et des réverbères ! Ce qui me frappe le plus dans cette ville, ce sont les fortifications, ce sont les bastions, les fossés, presque tous taillés dans le roc. Figurez-vous une montagne dont on a fait une cité, une roche immense qu’on a sculptée en remparts menaçans, en superbes palais, en habitations presque royales. La capitale de Malte a trois portes principales, plusieurs grandes places, deux promenades, un marché commode et spacieux , quantité de riches églises et de beaux édifices publics. Les faubourgs, au nombre de cinq, sont bâtis avec la même magnificence que la cité ; ajoutez à cela cinq ou six forts construits avec un art admirable, dont les uns couronnent .le mont Sceberos , les autres gardent l’entrée et couvrent le rivage des deux ports.
L’histoire de Malte se trouve liée à celle de plusieurs peuples de l’antiquité et des temps modernes. Dans la nomenclature des peuples qui ont passé par cette île ou qui s’y sont successivement établis, il est curieux de voir en tête les habitans de Tyr, les premiers maîtres de la navigation, et tout à la fin de la liste, les Anglais. Les Tyriens s’étaient emparés de cette position pour pénétrer en Europe ; les Anglais ont voulu s’assurer des routes de l’Orient ; dans les temps
anciens, les Carthaginois, les Grecs, les Romains ont possédé l’île de Malte ; au moyen âge, on y a vu passer les Vandales, les Goths , les Sarrasins, plus tard, les Normands, les Espagnols, les Siciliens; ces dominations de courte durée sont oubliées depuis long-temps ; la seule qui ait laissé des traces ineffaçables, et dont on conserve ia mémoire, est celle des chevaliers de Saint-Jean.
Je rends grâce à ma destinée de voyageur, de m’avoir amené dans ce lieu qui fut le théâtre des derniers exploits de la chevalerie chrétienne. Après avoir suivi en Orient les héros de la croix, rien ne pouvait me toucher davantage que les souvenirs de cette colonie militaire, fondée par l’esprit des croisades. J’aime à suivre cette milice héroïque, obligée de fuir la Syrie, s’arrêtant d’abord à Chypre, puis à Rhodes, enfin à Malte, toujours poursuivie par les infidèles, et leur résistant toujours avec une opiniâtreté invincible. Ici comme à Rhodes, j’ai voulu relire l’Histoire de Vertot, et j’ai trouvé une nouvelle occasion de reconnaître et de proclamer la véracité de l’historien et son exactitude si injustement contestée ‘ ; j’ai relu le fameux siège de Malte , qui est comme le resumm de toutes les merveilles des guerres saintes; les lieux où je suis n’ont pas un rocher,' pas une muraille, un coin terre où des flots de sang n’aient coulé, où des milliers de braves n’aient péri pour la cause et le salut de la chrétienté. Le siège dura près de trois mois ; pendant ces trois mois, il n’y eut pas un seul jour sans combat; chaque jour, une effroyable artillerie tonnait du haut des remparts, du haut des collines ; tous les stratagèmes de la guerre, tous les instrumens de la destruction étaient employés; on se battait au pied des murailles, dans des souterrains creusés par la mine ; on s’attaquait, on se poursuivait sur les flots ;
‘ Je crois devoir citer ici ce que j’ai dit sur l’abbé de Yertot, dans une note du neuvième volume de l’Histoire des Croisades.
Le mot de l’abbé de Vertot n’était qu’un mot de politesse adressé à quelqu’un qui lui offrait des documens, non dans l’intérêt de la vérité, mais dans rintérêt de quelques familles qui voulaient que leurs noms fussent mentionnés. En effet, si les documens qu’on lui pi'ésentait, intéressaient la Terité, on n’avait eu qu’à les publier; or, nous ne voyons pas qu’on ait rien publié sur le siège de Rhodes, qui puisse prouver que l’abbé de Vertot se soit trom[)é ou qu’il ait oublié quelque chose d’important. On n’a pas même essayé d’attaquer l’authenticité des faits qu’il rapporte, par une ci’itique qui soit parvenue jusqu’à nous. Il ne nous est resté que le mot fameux Mon siège est fait^ sans qu’on ait cherché à expliquer dans quel sens et à quel sujet ce mot a été dit.
Ce qui m’a fait apprécier le véritable sens du mot Mon siège est fait, c’est que je me suis quelquefois trouvé dans la même position que l’abbé de Vertot; j’ai quelquefois aussi refusé comme lui de mentionner les noms de familles; j’ai refusé de publier des notes généalogiques qui m’étaient recommandées. On aurait pu de même s’armer de mon refus pour faire suspecter mon exactitude.
d’orient.
on combattait toute la journée, le soir on enterrait les morts ; la nuit môme n’avait point d’heures tranquilles ; l’ardeur de combattre était si grande parmi les chevaliers, qu’il y avait de la honte à rester un moment loin du péril, à garder un poste où les balles meurtrières n’arrivaient pas ; les femmes et lesenfans accouraient dans la mêlée, et faisaient quelquefois reculer l’ennemi ; les malades demandaient à être portés sur la brèche; lorsque les Turcs, après mille assauts, pénétrèrent dans le fort Saint-Elme, ils n’y trouvèrent personne de ■vivant. Quelle était l’ame de cette résistance incroyable ? Qui enflammait ainsi tous les cœurs et les défendait de la crainte du désespoir? C’est un vieillard de soixante-dix ans, le vénérable la Valette, le grand maître de l’ordre de Saint-Jean. Partout où l’appelle le péril, on le voit arriver, appuyé sur un bâton, et portant un glaive nu dans sa main droite ; sa voix et son regard enfantent partout des prodiges de bravoure; blessé, il refuse de quitter le champ de bataille, et toutes les fois qu’on l’invite à prendre quelque repos, il répond qu’il ne se reposera que lorsque Dieu lui aura donné la victoire ; les Turcs cherchaient ale prendre vivant pour le présenter à leur sultan comme un glorieux trophée : Le sultan, s’écria-t-il, n’aura pas la satisfaction de me voir, et je saurai bien mourir ici avec mes frères.
La Valette et ses compagnons forcèrentenfin les musulmans à lever le siège, et sur cette montagne de Sceberos qu’il avait si bien défendue, le héros chrétien fit bâtir la ville que nous voyons; le pape, les rois, toute la noblesse d’Europe envoyèrent leurs trésors pour construire ce boulevart de la chrétienté ; la nouvelle capitale de l’île s’éleva au milieu des hymnes de la religion et des hymnes de la gloire ; son pieux fondateur l’appela d’abord la ville des humbles, civitas humilissima; mais on substitua bientôt à ce nom celui de cité Valette qu’elle a conservé.
Lorsqu’on a vu dans l’histoire cette défense si mémorable des chevaliers et des habitans de Malte et qu’on se rappelle comment l’île a été prise, comment l’ordre illustre de Saint-Jean a succombé vers la fin du siècle dernier , on est frappé d’étonnement , on reste comme accablé du contraste ; une flotte de la république française passe devant l’île de Malte, et le chef de l’expédition demande à faire de l’eau ; faire de l’eau, voilà le premier mot de la négociation ; pendant qu’on négocie là-dessus, des troupes embarquées sur la flotte font une descente ; le territoire de l’île est envahi et tombe au pouvoir
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d’un conquérant; l’ordre de Saint-Jean a disparu comme une ombre ; voilà en gros l’évènement ; tout le monde en connaît les détails.
On a rejeté toute la honte de cet évènement sur le baron de Hompesch , le dernier grand maître de l’ordre ; lorsqu’une puissance s’éteint ou tombe, on en accuse toujours ceux à qui son salut a été confié, comme lorsqu’un malade expire, on s’en prend très-souvent au médecin qui l’a traité dans sa dernière maladie. En se représentant toutes les circonstances qui ont accompagné la chute de l’ordre de Malte, on ne peut s’empêcher de déplorer l’irrésolution, la faiblesse, l’imprévoyance du triste successeur des L’Isle-Adam; des la Valette et de tant d’illustres grands maîtres; mais Thistoire, dans les reproches qu’elle adresse à ceux que leur position a rendus responsables des évènemens, ne doit-elle pas faire la part du temps où ces évènemeos sont arrivés ?
La Valette combattait en présence de la chrétienté qui l’encourageait , il combattait au milieu d’une chevalerie pleine de valeur, disciplinée, dévouée, au milieu d’un peuple uni à son chef par les liens du patriotisme et de la religion ; au temps de Hompesch, il n’y a plus rien de tout cela ; les fortifications étaient, il est vrai , beaucoup plus nombreuses, beaucoup plus formidables ; mais derrière tous ces remparts, point d’union , point de dévouement , point d’enthousiasme ; on ne retrouvait plus surtout cet esprit des croisades, qui avait fondé l’ordre de Saint-Jean et qui l’avait soutenu jusque-là par des prodiges. Quand une société se décompose et qu’elle est près de tomber, est-il bien facile à son chef de n’être pas ébranlé î Comment tenir son équilibre et rester debout sur une terre qui tremble î Quel que soit le caractère d’un chef en certain cas , il a besoin de s’appuyer sur la société qu’il représente ou qu’il gouverne, et si la société lui manque, il peut bien mourir mais rien de plus.
On a fait à tous les princes, à tous les chefs qui ont succombé dans les derniers temps , les mêmes reproches qu’au baron de Hompesch ; leur faiblesse, leur politique imprévoyante et irrésolue, si on en croit les accusations vulgaires, ont été la cause de tous les maux , ont fait triompher toutes les révolutions ; ces reproches peuvent bien n’être pas tout-à-fait sans fondement; mais les princes qu’on accuse ainsi, ont-ils été secondés aux jours du péril par l’esprit de concorde, par le respect des lois, par tout ce qui fait la force morale des États et de
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ceux qui les gouvernent! tout s’ébranlait autour d’eux, tout leur manquait à la fois ; ils n’avaient plus pour guide l’expérience du passé, et n’étaient plus soutenus par l’opinion des peuples ; on n’était plus d’accord sur ce qui fait le patriotisme, sur ce qui fait la vertu, sur ce qui fait la gloire ; on n’était pas même d’accord sur ce qu’il fallait sauver, sur ce qu’il fallait défendre. Si j’entre dans ces considérations générales, ce n’est pas sûrement pour faire une satire contre le temps où nous vivons, mais je pense que les hommes chargés de gouverner et de protéger les sociétés , quelles qu’elles soient , doivent être, dans les temps difficiles, jugés avec modération et indulgence.
Au reste, la puissance qui avait renversé l’ordre de Saint-Jean, ne garda pas long-temps l’île de Malte, car il n’est pas donné aux révolutions de rien conserver ; on voulut faire dans l’île conquise tout ce qu’on avait fait en France; on y proclama les droits de l’homme, on proscrivit la noblesse, on pilla les églises, on dépouilla le clergé, on réduisit toute la population à la misère et au désespoir ; bientôt les habitans se soulevèrent contre leurs nouveaux maîtres ; l’opposition de quelques villages poussés à bout , suffit pour délivrer Malte , et la puissante domination de la république française tomba en quelques jours comme celle de la vieille chevalerie; c’est depuis ce temps que les Anglais sont les possesseurs de l’île.