SUITE DE LA LETTRE CLXXXVIII
Nouveaux détails sur Malte, sur son territoire, sur ses habitans.
Malte, 183Î,
Ce qui m’a d’abord surpris, en arrivant à Malte, c’est de voir une ville bâtie à l’européenne, avec nos mœurs et nos costumes d’Europe,, et d’y retrouver la langue que parlent les peuples de la Syrie et de
l’Egypte; le peuple maltais a conservé la langue des Arabes qui ont été les maîtres de l’île. On parle aussi à la cité Valette la langue italienne ; l’italien est employé dans les tribunaux et dans l’administration ; on parle français dans la classe élevée et parmi les gens instruits ; j’ai cru m’apercevoir que la langue anglaise avait fait peu de progrès.
On évalue la population de la cité Valette à trente-cinq ou quarante mille âmes , en y comprenant les faubourgs ; les principales familles habitent la capitale ; plusieurs sont fort anciennes ; le clergé est très-nombreux ; une partie des terres lui appartient ; la cité Valette a plusieurs couvens d’hommes et de femmes. Les pêcheurs, bateliers, matelots ou gens employés à la marine, forment la plus grande partie de la population maltaise. La ville a beaucoup de boutiques , sans qu’il y ait cependant beaucoup d’acheteurs ; dans le haut commerce, on compte peu de grandes fortunes; l’industrie manufacturière de Malte paraît sans activité, et la classe ouvrière a de la peine à vivre. En parcourant les plus belles rues de la cité , on s’étonne d’y rencontrer la misère ; il m’arrive souvent de m’arrêter pour admirer la magnificence d’un palais , et je ne vois autour de moi que des gens qui tendent la main. Une quantité de familles maltaises quittent journellement leur patrie ; les unes vont chercher du pain dans la nouvelle colonie française d’Alger; d’autres vont s’établir dans quelques villes maritimes de l’Europe ou de l’Orient,
d’orient.
J’ai voulu visiter la seconde cité de Malte , qu’on appelle la cité Vieille ou la cité Notable ; on en fait remonter l’origine aux Carthaginois ; elle est aussi bien bâtie que la Valette , mais ses rues sont désertes ; on nous a montré hors de la ville la grotte miraculeuse de Saint-Paul, et les souterrains qu’on appelle les catacombes; la grotte est taillée dans une pierre molle qui se reproduit , dit-on , à mesure qu’on en détache des fragmens ; à coté de cette merveille de la nature est une belle statue en marbre de saint Paul. Tout le monde sait que saint Paul fut jeté dans l’île par un naufrage, et qu’il y apporta la
parole de l’Evangile. C’est à un miracle du saint apôtre que les Maltais attribuent la faveur de n’avoir point dans leur pays des reptiles venimeux.
Les catacombes dans lesquelles nous sommes descendus, offrent un spectacle moins imposant et rappellent moins de grands souvenirs que celles d’Alexandrie et de Sakhara; mais leur accès est beaucoup plus facile et moins dangereux ; elles ne sont point encombrées par les sables et par les éboulemens de terre ; ce sont des corridors assez étroits, des passages creusés dans la roche vive ; il est probable que dans les temps primitifs , les habitans de l’île , souvent exposés à des attaques, et n’ayant pour abri ni montagnes ni forêts, cherchèrent un asile sous ces voûtes souterraines, et vinrent y habiter avec leurs morts; à chaque pas on y reconnaît des sépulcres avec des habitations qui semblent avoir été faites pour les vivans; nous nous sommes avancés assez loin; nous étions éclairés dans notre marche par des soupiraux qui renouvellent l’air ; on dit que ces catacombes s’étendent à une distance de plusieurs lieues , et pour étonner les voyageurs , on ne manque pas de leur répéter que beaucoup de gens s’y sont perdus sans qu’on ait pu les retrouver.
Dans une de nos courses, nous avons vu à Saint-Antoine la maison de plaisance des grands maîtres , habitée aujourd’hui par le gouverneur; nous avons vu là un très-beau jardin à la française; ce jardin a peu d’ombrages, mais beaucoup de fleurs, de beaux bassins et de belles allées pavées de pierres polies ; nous avons poussé notre promenade jusqu’au lieu qu’on appelle el-Bosqueio ; c’était aussi une maison de campagne des chefs de l’ordre; el-Bosqueto n’a plus rien de remarquable qu’une belle fontaine qui sort d’une grotte tapissée de mousse , et qui arrose un vallon couvert d’arbres fruitiers; ce qui
m’étonne au milieu de ces plaines brûlantes et parmi ces roches arides,
c’est d’y trouver d’abondantes sources; ii est probable que ces sources Yiennent de la Sicile, et que la nymphe du Bosqueto a quelque parenté avec l’Aréthuse, laquelle, au dire des poètes, va porter le tribut de ses eaux jusque dans les campagnes de la Grèce.
L’île de Malte a vingt-deux casaux ou villages ; nous en avons parcouru plusieurs ; ils sont très-bien bâtis, et les paysans paraissent beaucoup mieux logés que les fellahs que nous venons de voir en Égypte ; ils n’en sont pas pour cela beaucoup plus riches ; la terre qu’ils arrosent de leurs sueurs ne leur appartient point ; mais le régime auquel ils sont soumis est beaucoup plus supportable que celui qu’imposent les pachas. Le périple des casaux est doux et patient, sobre et laborieux ; les habitans des campagnes sont très-attachés à la religion ; ils ont un grand respect pour leurs prêtres , ce qui ne les empêche pas de consulter les sorciers et de croire aux revenans ; leur éducation est en général fort négligée ; il est rare de trouver un paysan qui sache lire ; la langue qu’ils parlent est moins corrompue que celle que parle le peuple des villes ; ils ont conservé certains usages antiques; ils aiment beaucoup les fêtes, les solennités religieuses; le jour de la Saint-Jean , nous avons vu arriver à la cité Valette presque toute la population des casaux ; les femmes exigent, dit-on, dans leurs contrats de mariage, que leurs maris les mènent tous les ans à certaines fêtes qu’on célèbre dans l’île.
L’île est fort bien cultivée dans tous les lieux où la terre est susceptible de culture ; on y recueille du coton qui l’emporte sur le coton de la Syrie et celui de Mansoura ; le blé y est d’une fort bonne qualité ; le mûrier y vient fort bien, les fleurs ont ici plus d’éclat et de parfums que dans aucun autre lieu du globe , les fruits plus de saveur; les abeilles y font un excellent miel; je n’ai pas besoin de vous parler des oranges de Malte, si estimées en Europe.
Dans ce pays, ce ne sont pas les bras, comme nous l’avons vu dans plusieurs contrées d’Orient , qui manquent à la terre ; c’est la terre qui manque à ceux qui la cultivent ; on fait quelquefois beaucoup de chemin , surtout près de la capitale , sans voir autour de soi autre chose que des pierres ; on ne rencontre partout que des terrasses, des murailles bâties tout exprès pour que la terre reste en place et que l’eau des pluies ne l’emporte pas ; j’ai vu des gens occupés à fabriquer de la terre végétale ; on pile des quartiers de roc , on les réduit en poussière, et cette poussière est mêlée avec de la chaux et du fumier;
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ce qui n’est pas moins curieux , on fait venir de la terre des régions étrangères, et par une compensation toute naturelle , les pierres de Malte, fort estimées pour les constructions, sont journellement expédiées pour d’autres pays ; on en envoie jusqu’à Smyrne , jusqu’en Égypte. L’île de Malte , dans les années les plus heureuses , ne peut suffire à nourrir ses habitans que pendant six mois ; les six autres
mois , le peuple se nourrit des fèves d’Egypte, ou des grains qu’on tire de la Sicile ou de la Sardaigne. Malte n’a presque point de bois, la campagne est partout découverte ; on n’y remarque point de beaux paysages. Toutefois les gens du pays ne voient rien de plus beau que leur île, et l’appellent très-sérieusement Fiore del mundo.