LETTRE CLXXXIX
Édifices et monumens de Malte. — Considérations sur la domination anglaise. — Lettres de Tunis et de Palerme. — De la révolution d’Italie. — Quelques mots sur la révolution de France.
Malte, 1831.-
Le consul de France, M. Miège, a bien voulu être quelquefois mon guide, et me faire voir ce que la capitale de Malte a de plus curieux. Il m’a présenté au gouverneur anglais, lord Possomby, à qui j’ai demandé la permission de visiter les principaux établissemens de l’île et qui me l’a très-gracieusement accordée. J’en ai d’abord profité pour voir le palais des anciens grands maîtres , habité maintenant par le* gouverneur de Malte ; ce palais n’a rien de remarquable dans sa construction, que son escalier qui tourne sur un plan doucement incliné, et qui semble fait tout exprès pour cet âge de la vie où l’homme a de la peine à marcher et surtout à monter ; ce n’était guère qu’à cet âge qu’on parvenait à la grande maîtrise de Malte.
On nous a conduits dans une grande salle remplie de tableaux ; ce sont les portraits de plusieurs grands maîtres de l’ordre, de plusieurs princes de la chrétienté. J’ai remarqué dans cette galerie les portraits de Louis XV , de Louis XVI , de Catherine II. La czarine s’est fait peindre en amazone; son costume, son maintien, sa physionomie a quelque chose tout à la fois de martial et de galant. On croirait qu’elle a voulu séduire le grand maître, et qu’elle avait appelé à son aide jusqu’à la coquetterie. L’histoire nous apprend que Bonaparte, lorsqu’il s’empara violemment de Tîle de Malte , fit de très-grands reproches au baron de Hompesch , sur les relations trop intimes de l’ordre avec le cabinet de Pétersbourg ; j’ai eu quelque peine d’abord à comprendre de pareils reproches ; je n’y voyais qu’une précaution oratoire, tout-à-fait semblable à celle du loup de la fable qui se plaint
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de ce qu’on a troublé son eau, et qui cherche un prétexte pour dévorer son innocente proie. Toutefois des informations prises sur les lieux m’ont fait connaître ce qu’il y avait de vrai dans les manifestes du conquérant ; le cabinet de Versailles avait eu autrefois des inquiétudes^ sur les projets de Catherine par rapport à l’île de Malte; la Sémiramis du Nord, en envoyant son image au grand maître de Saint-Jean, avait alarmé la politique de M. de Vergennes; celui-ci avait fait à ce sujet les plus vives représentations à la noble chevalerie de Malte ; on voulut que le grand maître rompît avec l’illustre impératrice, et qu’il rendît lettres et portrait ; les pièces de cette négociation étaient sans doute restées dans les archives de France, et la république, qui n’y regardait pas ordinairement de si près, crut devoir en cette occasion faire revivre les scrupules et les griefs de l’ancienne monarchie. Voilà comment on peut expliquée les plaintes que Bonaparte crut devoir adresser au baron de Hompesch , pour faire les choses en règle ; le pauvre baron de Hompesch aurait pu répondre comme l’agneau de la fable : Je n étais pas encore né; mais il est probable qu’il ne répondit rien. Quoi qu’il en soit, on est bien persuadé ici que la Russie eut jadis des projets sur l’île de Malte, et beaucoup d’Anglais croient qu’elle n’y a jamais renoncé, ce qui fait qu’on se défie beaucoup des Russes.
En traversant la place qui est devant le palais, j’ai lu au-dessus d’un portique une inscription latine, que j’ai retenue et que je veux mettre sous vos yeux :
MAGNÆ ET INVICTÆ BRITANNIÆ 3IELITENSIUM AMOR ET EUROPÆ VOX , HAS INSULAS CONFIRMAT.
La nation anglaise n’a pas coutume de mettre tant de poésie et - tant d’emphase dans son langage. Europœ vox ! on ne pouvait donner un nom plus imposant et plus magnifique au traité de 1814, qui est maintenant oublié et dont il ne reste plus peut-être que le seul article qui a donné Malte à la Grande-Bretagne ; on pourrait aussi chicaner l’auteur de l’inscription sur Vamour des Maltais^ Melitensium amor. Pendant mon séjour à Malte, j’ai cru m’apercevoir que la domination britannique est loin d’avoir fait oublier l’ordre de Saint-Jean ; on entend sans cesse et partout ces mots, toujours prononcés d’un air triste : tempo religione, du temps de V ordre; le peuple exprime ainsi
COllRESPONDANCE
le regret du temps passé; je ne m’étonne pas de cette disposition des esprits, et je n’ai pas besoin de vous expliquer comment le rocher de Malte était fécondé par la présence des chevaliers. Il faut dire néanmoins que la domination anglaise avait apporté de véritables avantages à l’île de Malte ; tout le temps des guerres de Bonaparte , l’industrie et le commerce des Maltais, protégés par le lion britannique, firent de tels progrès et furent dans un état si florissant que la population s’était beaucoup accrue ; mais depuis que la paix règne sur les mers, et que les routes de la Méditerranée sont ouvertes à tous les pavillons, Malte a cessé d’être un entrepôt, d’être un asile privilégié ; le peuple maltais n’a plus les mêmes ressources ; l’accroissement même de la population qui avait suivi les progrès d’une prospérité momentanée, est maintenant une véritable cause de misère. En vain, le gouvernement de l’île a été confié jusqu’ici à des hommes équitables et modérés; les plaintes n’ont fait que s’accroître, et des murmures se font entendre à peu près dans toutes les classes, parce que toutes les classes souffrent plus ou moins. Il est juste de reconnaître aussi dans ce mécontentement des Maltais , quelque chose de cette impatience et de ce malaise qu’on retrouve chez tous les peuples condamnés à vivre sous une domination étrangère ; pour eux rien n’est plus insupportable que le joug présent, et rien ne leur est plus doux que de changer de maîtres; ils ne voient de bien que ce qui n’est plus ou ce qui n’est pas encore.
Nous avons visité la bibliothèque de la cité Yalette; le principal bibliothécaire est l’abbé Balanti , homme fort distingué par ses connaissances et d’une rare politesse. Les salles, où sont enfermés les livres, sont très-vastes, et répondent à la magnificence qu’on trouve ici dans tous les édifices publics. Le nombre des volumes est considérable ; mais cette bibliothèque ne renferme pas un seul des ouvrages qui ont paru depuis quarante ans. Son établissement est dû au grand maître Lascaris; à la mort de chaque chevalier, tous les livres du défunt devaient appartenir à la bibliothèque ; on m’a montré plusieurs manuscrits , parmi lesquels j’ai distingué un registre de l’ordre; ce registre, relié en plusieurs volumes, contient des procès-verbaux, des délibérations, des ordonnances et décisions du conseil suprême. Ce recueil avait été commencé à Rhodes, et il a été continué à Malte ; la rédaction est en langue latine, et l’écriture en est très-difficile à lire ; un pareil recueil peut répandre de grandes lumières sur l’administration inté-
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rieure , sur les affaires et les intérêts domestiques des chevaliers. Je regrette de n’avoir pas eu assez de temps pour le parcourir avec l’attention qu’il mérite ; à peine ai-je pu , en deux ou trois heures, en déchiffrer quelques pages.
En sortant de la bibliothèque , j’ai visité une grande salle où sont réunies toutes sortes d’armures ; on a rassemblé là les armes diverses dont on s’est servi en Orient et en Occident depuis l’établissement de l’ordre jusqu’à sa chute ; ce sont des arcs , des flèches, des épées , des lances, des casques , des boucliers, des cottes de maille, de vieux canons, de vieux fusils , etc. Cette collection serait très-intéressante, si on y avait conservé avec leurs noms les armures des principaux personnages delà chevalerie chrétienne; avec quelle attention, avec quel respect ne nous arrêterions-nous pas devant une de ces armures de fer, si on nous apprenait quel fut le héros qu’elle couvrit dans les combats ! qui verrait sans être ému l’épée et la lance que portèrent .au milieu des guerres saintes des chevaliers tels que la Valette, L’Isle^ Adam et tant d’autres que leur bravoure a rendus célèbres? Cette salie d’armes , telle qu’elle est , ne présente qu’un tableau confus; la collection, d’ailleurs, est loin d’être complète, et les objets les plus curieux ont été, dit-on, envoyés à Londres.
Ce que j’ai le plus remarqué à Malte ce sont les églises. Je n’avais vu dans tout l’Orient que d’humbles édifices, où les chrétiens se ras- ' rsemblent pour prier Dieu : dans le pays des infidèles toutes les cérémonies de la religion chrétienne se célèbrent sans bruit, sans éclat et comme à la dérobée. Ici j’ai retrouvé toute la magnificence du cuite catholique; les églises que j’ai visitées sont surchargées d’ornemens. J’ai eu la joie d’assister le jour de la Saint-Jean à une procession magnifique , spectacle qui n’avait point frappé mes regards depuis plus d’un an ; il n’est pas jusqu’au carillon étourdissant des cloches qui ne m’ait ravi, car je n’avais pas entendu l’airain sacré depuis que j’avais quitté le voisinage du couvent des capucins à Péra. J’ai vu'^au faubourg de Borgo l’église de Notre-Dame-des-Victoires, où reposent les cendres de la Valette ; comme l’église de Saint-Jean est dans mon voisinage, j’y vais presque tous les jours; on y voit de très-belles peintures de Mathias Préti , représentant la vie de saint Jean, On y admire partout des tableaux , des statues, des mausolées, chefs-d’œuvre de l’art; le pavé est formé de pierres sépulcrales de toutes sortes de couleurs , parmi lesquelles brillent des jaspes et des agates. Cette cathédrale
avait autrefois un riche trésor où se trouvaient rassemblées de précieuses reliques, et les riches offrandes des monarques chrétiens; on y trouve encore quelques reliques ; mais les croix de diamans , les lampes d’or, les douze apôtres d’argent , tout a disparu depuis la conquête. On m’a montré dans cette église de Saint-Jean le lieu où sont ensevelis les restes du comte de Beaujolais, un des fils du duc d’Orléans. N’admirez-vous pas ici les terribles jeux de la fortune dans les temps où nous avons vécu? Un prince de la famille royale de France vient terminer une vie de misère et d’exil dans une île de la Méditerranée, et le dernier grand maître de Malte, vaincu et dépouillé, long-temps fugitif, est allé ensuite mourir misérablement à Montpellier.
Après avoir visité les églises de Malte, j’ai voulu voir les hôpitaux : vous savez que l’illustre chevalerie de Saint-Jean a commencé par un hôpital ; dès le neuvième siècle, l’hospice de Saint-Jean à Jérusalem recevait les pèlerins ; ils y trouvaient toutes sortes de soins et de consolations dans leurs misères; quand la ville sainte fut retombée au pouvoir des infidèles, les chevaliers élevèrent à Ptolémaïs un hôpital qui fut célèbre dans tout l’Orient. Nous avons vu l’emplacement et les restes du grand hôpital de Rhodes. Le premier soin de la chevalerie chrétienne, en arrivant à Malte, fut d’y bâtir des hospices. Plusieurs voyageurs du dernier siècle ont parlé du grand hôpital bâti par la Valette , près du fort Saint-Elme. Il aurait pu servir de modèle à nos plus grands hôpitaux de la chrétienté. Après la gloire de combattre les mécréans, il n’y avait point de tâche plus glorieuse pour la chevalerie de Malte que de soulager l’humanité souffrante : dans les derniers temps de l’ordre , on disait encore , Nos seigneurs les pauvres, et les chevaliers continuaient de se livrer au service des infirmes et des malades. Le grand hospice de la cité Valette est aujourd’hui un hôpital militaire. La ville a plusieurs autres hospices qui sont très-bien tenus , et l’étranger qui les visite reconnaît avec joie que les leçons et les exemples de charité, donnés par l’ordre des hospitaliers, n’ont point été perdus pour le peuple maltais.
J’avais encore beaucoup de choses à voir , mais me voilà retenu dans ma chambre : j’ai voulu prendre des bains de mer , et la fièvre quarte que j’avais eue à Constantinople, m’est revenue. Je suis réduit à ne voir que mon médecin et quelques âmes charitables qui viennent e temps à autre causer avec un pauvre malade. J’ai quelquefois-
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la visite de l’excellent M. Miège, consul de France à Malte ; M. Miège, depuis plusieurs années, a employé tous les loisirs que lui laissent ses fonctions, à étudier ce pays; et s’il donne au public le travail dont il s’occupe, nous aurons enfin la statistique la plus exacte, la plus complète qu'on puisse avoir des îles de Malte et du Goze. Il m’a lu plusieurs chapitres de son livre qui m’ont paru du plus grand intérêt.
Je vois quelques Anglais dont l’esprit est très-cultivé, et qui ont Yules pays lointains; j’achève avec eux mes études de voyageur, et j’apprends toujours quelque chose de nouveau sur l’Orient ; ils m’ont appris aussi les nouvelles d’Europe ; j’ai remarqué dans leur conversation des craintes sérieuses pour la vieille constitution britannique ; ils tremblent que la révolution sortie des pavés de Paris, ne traverse la Manche, et n’amène en Angleterre de grands bouleversemens.
Je vous ait dit dans mes lettres que j’avais appris à Chypre et en
Egypte la révolution qui vient de troubler les Etats du pape ; j’ai maintenant sous les yeux un des tristes résultats de cette révolution ; c’est une multitude de fugitifs qui ont quitté la patrie qu’ils voulaient délivrer, et qui vont chercher ailleurs un asile; plusieurs sont descendus à l’hôtel de Clarence où je suis logé ; ces pauvres gens se sont jetés dans le gouffre, sans rien prévoir de ce qui devait arriver; ils semblent avoir dit à la révolution comme ce philosophe ancien à l’Euripe lorsqu’il s’y précipita : Sinon comprehendo, comprehende me^ On peut reconnaître ici les œuvres de la propagande, qui va tendre des pièges , qui va porter ses séductions sur tous les points du globe^ Les derniers évènemens de Paris ont jeté au loin un enthousiasme et des espérances qui peuvent faire bien des victimes et causer bien des malheurs ; lorsqu’on est loin des révolutions , on n’en voit que le côté brillant, mais les larmes des malheureux, on ne les voit pas; les cris de ceux qui succombent misérablement, on ne les entend pas ; les maux que tout un peuple souffre , les abymes qui s’ouvrent sous les pas même des vainqueurs , de tout cela on ne sait rien ; les étrangers qui prêtent l’oreille à des bruits lointains, entendent quelquefois les mots de liberté et de gloire, et ces mots suffisent pour enflammer leur imagination ; la révolution ne montre au dehors que ce qu’elle a de dramatique, que ce qui étonne, ce qui éblouit, ce qui enivre. J’ai eu ces jours derniers la visite d’un jeune avocat sicilien^ qui voulait se jeter, m’a-t-il dit, dans le premier batiment qui par-
tirait pour la France ; il serait heureux s’il mettait seulement le pied sur une terre si féconde en merveilles; je lui ai demandé s’il avait quelque ressource pour vivre dans un pays étranger ; j'ai compris à sa réponse, qu’il n’avait d’autre bien qu’un grand fond d’attachement k la révolution ; j’ai vainement essayé de lui faire entendre que la liberté ne tenait pas toujours tout ce qu’elle promettait , et qu’il pourrait fort bien mourir de faim dans le pays des prodiges. Je n’ai plus revu mon jeune avocat.
Je me proposais, avant de rentrer en France, de visiter Tunis où mourut saint Louis et d’aller en Sicile pour voir dans l’église de Bîont- Héal le monument* sépulcral où repose le cœur du roi croisé ; la fièvre qui est venue me saisir m’empêche d’exécuter ce projet; j’ai pris le parti d’écrire à l’honorable M. Lesseps, notre consul à Tunis, et à un savant de Palerme qu’on m’a désigné; je viens de recevoir les deux réponses, et je vous les transcris.
LETTRE DE M. LESSEPS L Monsieur,
« J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire de Malte. Je suis flatté de la confiance que vous voulez bien avoir en moi, et je regarde comme un des plus précieux avantages de ma position de pouvoir entrer en correspondance avec l’auteur de l’Histoire des Croisades. Si vous aviez eu assez de temps et de forces pour venir à Tunis, combien il m’eût été doux de vous accompagner dans vos courses! J’ai fait différentes promenades pour arriver à l’éclaircissement des questions que vous m’avez adressées, et j’ai le regret de vous annoncer que mes promenades n’ont eu aucun résultat intéressant. J’habite pendant tout l’été une maison de campagne située sur l’emplacemœnt de Carthage ; j’ai regardé autour de moi, j’ai recommencé mes courses et mes explorations ; il me semblait toujours que l’ombre de saint Louis allait m’apparaître et m’indiquer elle-même la place ou le roi de France mourut. Je n’ai trouvé ni monument, ni débris, aucun vestige qui pût m’apprendre où avait débarqué le saint roi, en
^ Depuis notre retour en France, nous avons eu le chagrin d’apprendre la nouvelle de la mort de M. Lesseps; il a été universellement regretté.
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quel lieu il avait campé, en quel lieu enfin il avait rendu l’ame à Dieu. Si je vous avais eu à mes côtés, vous, l’historien de saint Louis, j’aurais pu vous faire part de mes conjectures, je vous aurais montré les sites sur lesquels se portent les calculs de mon esprit, et peut-être à l’aide de vos lumières historiques et de ma connaissance des lieux, nous serions parvenus à résoudre d’importantes questions ; mais réduit à mes seules ressources , je n’ai rapporté de mes promenades que d’inutiles regrets.
» Mon honorable collègue et ami M. le chevalier Falbe , consul général et chargé d’affaires de Danemarck, astronome et géomètre distingué, auteur du plus beau plan d’Alexandrie, s’occupe en ce moment d’un travail complet sur l’emplacement de Carthage L Je lui ai fait part de votre lettre ; il m’a dit que probablement avant un an son travail sera publié; je pense que les recherches de M. Falbe vous aideront à déterminer les endroits du débarquement et de la mort de saint Louis.
» Agréez, monsieur, etc. »