LETTRE DE PALERME
Monsieur,
c( Je m’empresse de répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser ; il ne me sera pas difficile de satisfaire à votre curiosité; quelques détails suffiront pour répondre à vos questions. Je ne vous raconterai point comment, après la mort de saint Louis à Tunis, ses restes furent d’abord transportés en Sicile; comment les dépouilles mortelles du saint roi furent ensuite portées en France pour être déposées dans l’église de Saint-Denis, à l’exception de son cœur qui fut légué aux Siciliens; c’est la cathédrale de Mont-Réal qui possède ce trésor sacré; un monument sépulcral situé dans une des
^ Le travail de M. Falbe a paru en 1833; il a pour titre : Recherches sur Vemplacement de Carthage, suivies de renseignemens sur plusieurs inscriptions puniques inédites, avec le plan topographique du terrain et des ruines de la ville dans leur état actuel et cinq autres planches. L’ouvrage de M. Falbe est complet sous le rapport de l’antiquité, mais le nom de saint Louis n’y est pas prononcé» et nous n’avons rien trouvé de ce que nous cherchions sur la côte de Tunis. Heureusement que pour remplir cette lacune il nous reste la belle description de M. de Châteaubriand.
chapelles du chœur de l’église renferme cette précieuse relique. La cathédrale de Mont-Réal peut passer pour la plus belle église de la Sicile ; ses mosaïques offrent tout ce qu’il y a de plus magnifique et de plus merveilleux en ce genre. En 1811, cette église fut sur le point d’être dévorée tout entière par un incendie ; il n’y eut de consumé que la toiture ; la flamme épargna le monument où repose le cœur de saint Louis. On travaille depuis long-temps à la réparation de la cathédrale, et bientôt tout sera achevé ; dans ce travail de réparation, on s’est attaché à reproduire avec une fidélité religieuse tout ce qui existait auparavant. Je n’ai pas besoin de vous dire que Mont-Réal est dans les environs dePalerme; la population de Mont-Réal est de douze à quatorze mille habitans, y compris les habitans de Rocca et de San- Martino; cette ville a un archevêque et un collège royal.
» Yoilà, monsieur desrenseignemens qui vous suffiront peut-être ; si vous vouliez avoir des détails plus étendus, vous pourriez consulter l’ouvrage de Lello accompagné de planches.
» Agréez, monsieur, etc. »
Je viens de recevoir les journaux français, et plusieurs lettres de nos amis ; tous vos baromètres sont à la grande tempête, et, dans tout ce qu’on m’écrit, je trouve ces mots répétés presque à chaque page : Que deviendra la France ! Si on ne le sait pas à Paris, comment vouiezvous qu’on le sache à Malte? Ce que je vois de plus clair dans tout ceci, c’est que la révolution de juillet a voulu se faire gouvernement, ce qui ne convient guère à une révolution , et qu’elle veut même trancher de la monarchie, ce qui répugne tant soit peu à sa nature, et ce qui la met en contradiction avec elle-même 1 aussi n’entend-on que des plaintes, des menaces, des vociférations furieuses! Aussi ne voit-on que des séditions, des émeutes, des complots ; tout me fait croire qu’à mon retour en France, je trouverai beaucoup plus de mé~ contens qu’il n’y en avait lorsque je suis parti, ce qui prouve au moins que les choses ne vont pas mieux, et qu’on n’a pas encore le véritable remède aux maux dont on se plaignait.
A voir les choses de loin comme je les vois, on croirait que votre gouvernement nouveau est près de tomber, et je crois qu’il serait déjà tombé en effet, s’il n’était pas soutenu par les fautes de ceux qui l’attaquent. Les partis renferment dans leur sein beaucoup de genséclairés, beaucoup de gens habiles; mais, pris en masse, iis ont rarement le sens commun ; tandis que les plus sages s’éloignent du champ de ba-
d’orient.
taille et se tiennent à l’écart, souvent les plus passionnés se mettent en avant et provoquent imprudemment le péril ; s’il y avait dans le monde un parti qui eût seulement l’esprit de conduite d’une fourmi, le monde lui appartiendrait ; mais la Providence n’a pas voulu que les partis, et j’en suis bien fâché pour le notre , devinssent les maîtres du monde ; elle les a tous aveuglés plus ou moins. J’ai toujours remarqué que si les partis ne réussissaient pas, c’est surtout parce qu’ils étaient impatiens ; par leur précipitation et leur étourderie, ils consolident souvent ce qu’ils veulent abattre ; ils font durer ce qu’ils veulent détruire ; ils reculent presque aussi souvent qu’ils avancent, et ressemblent à certains pèlerins du moyen âge, qui allaient à Jérusalem, en faisant toujours deux pas en arrière et trois pas en avant. Le sage nous dit qu’il ne faut pas renvoyer au lendemain ce qu’on peut faire la veille. La maxime est bonne ; mais ce n’est pas une raison pour faire la veille ce qui ne peut réussir que le lendemain. N’oublions jamais que le bien n’arrive que lentement, et qu’il s’en va toujours plus vite qu’il n’est venu : il n’y a ici-bas que le mal qui ne se fasse pas attendre, et qui ne soit jamais pressé de partir. Pour que -la révolution périsse, il faut qu’on ait eu le temps de brûler ce qu’on avait adoré ; il faut qu’on fasse comme dans l’ancienne Athènes lorsqu’on jugeait un homicide : on faisait le procès à tous les instrumens qui avaient servi à commettre le crime ; il faudra ainsi que l’iniquité s’accuse et se condamne elle-même ; alors l’expérience parlera aux petits enfans .
J’aurais bien d’autres choses à vous dire ; mais comment faire entendre ma faible voix au milieu d’un pareil tumulte? il serait plus raisonnable, je crois, de haranguer la tempête lorsqu’elle éclate, ou d’adresser des discours et de donner des avertissemens à la mer orageuse.
COBRESPONDANCE
SS