LETTRE CLIV
Départ du Caire. — Voyage sur le Nil. — De la branche de Damiette et de ses rivages. — Des ruines, des brigands, de Bubaste et des filles de joie. — Acci* dens divers. — Arrivée à Mansoura. — La croisade de Jean de Brieniie et de saint Louis. — Vue de Damiette, etc.
Damiette, avril 1831
Les pyramides, Memphis, le Caire, le vieux Caire , le pacha et son gouvernement, que de choses m’ont distrait du dessein que je m’étais proposé en partant d’Europe ! je vais donc rentrer dans la voie que je devais suivre et me remettre à étudier la géographie des guerres saintes; me voilà parti pour Mansoura et pour Damiette , où m’attendent les souvenirs de saint Louis et de nos vieux pèlerins de l’Occident.
J’avais loué une kanje semblable à celle qui m’avait amené de Rosette au Caire ; j’avais de plus acheté une tente, car je prévoyais qu’il me faudrait camper quelque part; le» consul de France avait mis à ma disposition un cavasi pour tout mon voyage ; notre cuisinier Ibrahim ne m’avait point quitté et s’engageait à nous suivre partout où nous aurions besoin de ses services ; le jour de notre départ, j’ai fait mes adieux à M. Mimaut, et M. Srnarah, troisième drogman du consulat français, nous a accompagnés jusqu’à Boulac.
M. Srnarah est un homme fort original et mérite d’être connu de nos amis de Paris; né dans le pays, il parle très-bien l’arabe et sait même assez le français pour remplacer au besoin le professeur piémontais , qui enseigne la langue de Racine et de Fénélon à l’école d’Abouzabel. C’est lui que le consul donne ordinairement aux voyageurs qui vont visiter les monumens et les curiosités du pays ; M. Srnarah a le costume des Grecs, la robe longue, le turban noir,
’ Cette lettre et la suivante ont été adressées à M. Reinaud.
les babouches brunes; quand on va le voir dans sa maison , on le trouve établi au milieu d’une petite cour, et sous un vieux sycomore.; Je l’ai souvent vu, le matin, couché entre un sphinx et une momie, entouré d’urnes sépulcrales, et de vases de terre où sont enfermés les restes de quelques animaux sacrés. Tout ce qui attire la curiosité et l’attention des étrangers est familier à M. Smarah ; il connaît toutes les mosquées, tous les édifices de la ville devant lesquels ont coutume de s’arrêter les amateurs, tous les bazars, tout ce qu’il y a de remarquable dans la citadelle, dans le vieux Caire et dans la ville des morts ; la vieille Memphis lui est encore plus connue que la capitale moderne
de l’Egypte; il a visité mille fois les pyramides, mille fois il est descendu dans le puits de Chéops, mille fois il est monté dans la chambre de la reine et dans la chambre du roi ; les catacombes de Sakhara n’ont point d’issues et de caveaux mystérieux qu’il ne connaisse.
A force de voir dans les hypogées ce qui reste des grandeurs humaines, M. Smarah s’est fait une philosophie qui lui fait dédaigner les choses de ce monde, une philosophie qui ne se plaint point du sort et qui se contente de peu. ïl ne s’est point enrichi , comme tant d’autres avec les ruines, et tout ce qu’il demande aux vénérables restes
de la vieille Egypte, c’est qu’ils lui donnent de quoi se vêtir , et que chaque jour , les pierres où l’antiquité a empreinte son génie , deviennent pour lui du pain, ut f ânes fiant ; il lui est arrivé quelquefois, m’a-t-il dit , de faire de précieuses découvertes , et même de bonnes affaires dans les tombeaux des Pharaons ; mais il n’en a point abusé, et jamais il n’a dégradé un temple, jamais il n’a altéré la physionomie historique d’un monument , pour en vendre les débris mutilés. Je dois ajouter que personne n’est plus complaisant, personne n’est meilleur que M. Smarah, et je me suis séparé de lui avec de véritables regrets; lorsque nous sommes arrivés au port de Boulac, j’ai trouvé dans notre barque deux urnes funéraires et un vase de porphyre découvert dans les hypogées de Sakhara ; notre bon drogman voulait me donner cette marque d’amitié ; comme je n’avais rien à lui donner en échange, je n’ai pas voulu d’abord accepter son présent; vous ne voulez donc pas , m’a-t-il dit d’un ton ému, me faire un dernier plaisir? A ce mot, j’ai accepté les objets précieux qu’il m’avait destinés.
J’oubliais de vous parler d’une précaution que nous avons prise avant de partir, pour assurer notre route ; lorsqu’on voyage sur le Nil, on rencontre quelquefois des Turcs qui viennent s’établir dans votre.
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barque et qui s’en emparent sans façon. Pour prévenir une pareiile violation du droit des gens, les voyageurs européens prennent soin de faire arborer le drapeau de leur nation sur la kanje qu’ils ont louée; on m’a conseillé de faire comme les autres, et j’ai chargé Antoine d’acheter un morceau de drap qui pût ressembler à un drapeau tricolore ; quoique je ne mette pas précisément mes opinions dans la couleur d’une étoffe, j’avoue qu’en cette occasion j’ai eu regret au drapeau blanc, car le drapeau qui venait d’affranchir la Méditerranée des pirates d’Alger , aurait suffi sans doute , si les révolutions l’avaient permis, pour assurer notre navigation sur le Nil.
Nous avons levé l’ancre à deux heures après midi ; dans la matinée, on avait éprouvé plusieurs coups de vent ; des bateaux chavirés et abandonnés par leurs pilotes attestaient la violence de la tempête ; cependant l’orage s’était calmé; une légère brise enflait nos voiles ; > bientôt nous avons vu fuir derrière nous Schoubrah et Giseh ; aux derniers rayons du jour, nous ne distinguions plus dans l’horizon lointain que les pyramides et le Mokatan.
Nous étions entrés dans la branche de Damiette ; notre barque a vogué paisiblement toute la nuit ; nous n’avons pu voir à la rive gauche du fleuve le canal qui passe par Menouf, ni à la rive droite le canal de Moueys qui porte ses eaux au lac Menzalèh ; au lever du jour, nous avions dépassé les ruines d’Atribis, et nous étions à plus de dix lieues du Caire ; ici les rivages du fleuve m’ont paru plus boisés que ceux de la branche de Rosette ; les saules et les peupliers forment partout des bosquets touffus, et s’étendent jusque sur la surface des eaux ; l’œil aperçoit au loin des forêts de palmiers, et le territoire est couvert d’une multitude de tourelles où s’abritent les pigeons; do nombreux troupeaux paissent dans des campagnes verdoyantes 5 quantité de villages, qui paraissent bien bâtis, s’élèvent sur les deux rives. Comment les habitans de cet heureux pays éprouvent-ils le besoin de s’emparer du bien d’autrui et de dépouiller les voyageurs qui remontent ou qui descendent le Nil? Que de meurtres commis, que de violences exercées en présence de cette espèce de paradis terrestre? Les voleurs du Nil, il est vrai , ont été sévèrement réprimés dans les derniers temps; mais lorsqu’on y pense le moins, ils reparaissent, et recommencent leurs brigandages; nos mariniers nous ont raconté plusieurs histoires récentes, peu faites pour nous rassurer; toutes les fois que nous passions devant un village, regardé comm^
la demeure des brigands , notre cavasi ne manquait pas de faire le brave , et de tirer de temps à autre quelques coups de fusil ; notre cuisinier Ibrahim était aussi sur le qui-vive et défiait dans ses discours tous les Arabes voleurs; je ne sais pas si toutes ces démonstrations leur ont fait peur; la vérité est que nous n’en avons vu aucun, et que notre kanje n’a pas été attaquée ; je pense qu’il faut en remercier Dieu et la police du pacha.
Au lever du jour nous n’étions pas loin des ruines de Bubaste, que baigne le canal de Moueys, et que les Arabes appellent Tel Bastach; ces ruines ont été décrites par la commission d’Égypte ; on y a trouvé des pierres couvertes d’hiéroglyphes , plusieurs symboles , plusieurs attributs du culte d’Isis, ou la grand’mère des dieux. J’ai voulu relire dans notre barque tout ce que dit Hérodote du temple de Bubaste ; j’en étais au passage où l’historien nous parle de ces troupes de femmes qui, par des danses lascives, des chansons, des propos licencieux, entraînaient la multitude à la fête d’Isis; j’en étais là dans ma lecture lorsque notre barque s’est arrêtée devant un village dont j’ai oublié le nom ; plusieurs femmes sont accourues sur la rive ; elles se sont mises à danser au son des castagnettes, elles ont chanté des chansons obscènes, puis elles se sont précipitées dans notre bateau , et nous avons eu beaucoup de peine à les en faire sortir. Les mêmes scènes se sont renouvelées près d’un autre village où nous avons voulu débarquer; nous avons pu croire qu’on célébrait encore dans ce pays les orgies de la grand’mère des dieux.
Yers les onze heures du matin nous nous sommes trouvés en face de Samanhoud ; c’est une petite ville assez bien bâtie, qui peut avoir une population de trois ou quatre mille âmes. Elle occupe, dit-on, l’emplacement de l’ancienne Sebenitus. Les voyageurs vont voir dans le voisinage de Samanhoud l’ancienne Busiris, aujourd’hui Abouzir, et le lieu que les Arabes nomment Bahbeyt ^ , couvert de magniflques ruines. J’ai mis peu d’importance à visiter sur ces rivages du ISdl les lieux qui furent l’emplacement de quelques cités, d’abord parce que Je n’avais pas le temps de les examiner avec soin, ensuite parce que les savans ne les ont décrits que d’une manière vague, et que je n’ai pas la prétention de faire mieux. Quand mes courses me portent vers
® Les ruines de Bahbeyt ont été décrites par T. M. Jallois et Dubois-Aimé* Toyez les Mémoires sur l’Égypte,
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quelques ruines célèbres , j’aime assez y être précédé par la science des autres; j’aime mieux admirer des découvertes toutes faites que d’en faire moi-môme à la hâte, et sans avoir le temps et les moyens nécessaires pour m’assurer de la vérité.
Nous étions déjà loin de Samanlioud lorsqu’un ouragan s’est élevé ; toutes nos voiles ont été repliées ; des nuages de sable volaient sur nos têtes; une grande colonne de poussière était poussée vers notre kanje ; j’ai cru un moment qu’elle allait nous faire chavirer, lorsqu’elle a disparu tout à coup et s’est engloutie sans bruit dans les eaux du Nil, semblable à un énorme fantôme qui aurait quitté un moment les noirs abymes, et qui y serait rentré en nous menaçant; au bout d’une heure le ciel s’est éclairci , et les minarets de Mansoura se sont montrés à notre droite.
Nous avions une lettre de recommandation pour le médecin de la garnison de Mansoura ; nous sommes descendus chez lui ; M. Canova est un médecin milanais ; il est établi dans ce pays avec sa femme, sa belle-mère et un beau-frère qui le seconde dans l’exercice de sa profession. L’accueil que nous a fait cette intéressante famille ne peut être oublié dans mon itinéraire.
M. Ganova nous a fait connaître la ville et ses environs. Mansoura n’appartient point à l’antiquité; elle a commencé dans la sixième croisade ; après le siège et la prise de Damiette par les croisés, le sultan d’Égypte s’était retiré sur la rive droite du canal d’Aschmoun avec ce qui lui restait de troupes; on commença par dresser des tentes, puis on bâtit des maisons, des palais et des mosquées. Mansoura, comme le vieux Caire, fut d’abord un camp, et devint ensuite une cité; cette cité s’appela Mansoura ou la Yictorieuse, parce que les musulmans y arrêtèrent les Francs qui marchaient contre la capitale de l’Égypte. Mansoura donne son nom à une province dont elle est la capitale ; la ville est bâtie en brique; sa population est comme celle de Samanhoud ; on vante la salubrité de sa température ; les médecins du Caire, et même de Damiette, conseillent à leurs malades d’aller respirer l’air de Mansoura. Mon premier soin a été de visiter le fameux canal d’Aschmoun, appelé par les croisés le canal de Tannis ou de Rexi ; il n’a pas trois fois la largeur du canal de l’Ourcq à Paris; nous avons reconnu l’endroit où les ingénieurs de saint Louis entreprirent de construire une chaussée, et plus loin légué où passa l’armée chrétienne. Je n’ai pu dans une seule promenade visiter en détail tous
les lieux où combattirent les croisés, et qui furent témoins tour-à-tour de leur gloire et de leurs revers. Â mon retour de Damiette, je m'arrêlerai quelques jours à Mansoura, et je pourrai suivre à loisir Louis IX et ses compagnons sur le théâtre des évènemens.
Nous avons passé la nuit chez le docteur Canova, et nous sommes partis le lendemain à quatre heures du matin ; les ténèbres couvraient encore la terre; on ne voyait au ciel que quelques étoiles; après avoir essayé de dormir dans notre cabine, j’ai voulu monter sur le pont pour voir venir le soleil ; nous avions déjà fait plus de quatre lieues, lorsque j’ai vu le ciel blanchir du côté de l’Orient ; jamais les premiers rayons du jour ne m’ont causé plus de joie. J’avais tout près de moi le drapeau que nous avions arboré pour être protégés contre l’insolence des Turcs ; quelle a été ma surprise, en y portant mes regards, de ne plus voir qu’une étoffe blanche au lieu d’une étoffe aux trois couleurs! J’ai appelé notre reis, et je lui ai demandé s’il avait changé notre pavillon ; il m’a répondu que non ; j’ai appelé Antoine, et nous avons reconnu que la rosée de la nuit avait effacé de notre oriflamme le rouge et le bleu, et qu’elle n’y avait laissé que la blancheur naturelle de la laine ; n’admirez-vous pas ici le prodige l nous voilà donc encore avec le pavillon blanc comme à notre départ de Toulon! Heureuse la France, si toutes les fois que son drapeau change de couleur, les choses se passaient aussi tranquillement ! Pour moi, je suis bien décidé à conserver notre bannière telle que l’a faite la rosée du firmament ; si les Turcs le trouvaient mauvais, je leur dirais que Dieu l’a voulu ; je suis bien sûr d’ailleurs qu’il n’y a pas un Français, homme de cœur, qui ne respectât comme moi cette couleur des lis, tombée ainsi du ciel, surtout si, comme moi, il allait rechercher les traces de saint Louis.
Le premier village qui s’est montré à nos regards est le village de Diast , où les pèlerins coptes ont coutume de débarquer pour se rendre par terre à l’église de Sainte-Gimiane ; cette église a une grande réputation dans toute l’Egypte ; on y célèbre chaque année au printemps une fête solennelle; la patrone du lieu, pendant les jours qui lui sont consacrés, apparaît, dit-on, plusieurs fois aux fidèles sous la voûte de son sanctuaire ; tout ce qu’on voyait aux fêtes d’Isis, et tout ce qu’on voit de nos jours à la fête dlbrahim-Bedaoui à Tantalî, se retrouve à cette fête de Sainte-Gimiane; Vansleb et le père Sicard ont été témoins de ces étranges solennités où se mêlent
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les musulmans et les chrétiens, les joies profanes et les cérémonies saintes; cette fête singulière se célèbre encore comme dans les temps reculés ; c’est toujours la même affluence de pèlerins, la même dévotion et les mêmes orgies; elle doit s’ouvrir au 15 mai prochain, et déjà les coptes du Delta et des provinces voisines sont en marche pour s’y rendre.
En poursuivant notre route sur le Nil, je m’étonnais de ne plus voir des plaines couvertes d’arbres, de jardins et de colombiers; entre Damiette et Mansoura , les campagnes paraissent moins peuplées que dans les environs d’Atribis et de Samanhoud ; nous n’avons rencontré sur le Nil aucune kanje, aucune barque; cette solitude du fleuve avait quelque chose de triste ; combien il y a loin de ce spectacle tranquille et monotone, à ce que nous rapportent nos vieilles chroniques qui nous montrent le Nil couvert des flottes de la guerre sainte î je ne perdais pas de vue les villages qui bordent la rive orientale; car toute cette terre a été foulée plusieurs fois par les armées chrétiennes; il me semblait voir l’étendard de la croix flotter parmi les minarets et les dômes des santons. Je demandais à notre reis le nom de chacun des villages qui s’offraient à notre vue ; j’espérais retrouver les noms mentionnés par nos chroniqueurs ; mais de tous ceux que le reis a prononcés, je n’en ai reconnu que deux ou trois ; je reviendrai plus tard sur cette géographie des croisades. Un vent favorable nous entraînait rapidement ; le soleil était à moitié de son cours, lorsque nous avons vu à notre droite le bourg de Pharescour ; ce bourg a plusieurs mosquées et paraît être considérable; à peu de distance de Pharescour, le Nil fait un coude et se détourne à l’est ; nous n’avons pas tardé à voir les minarets de Damiette. Cette ville, pour ceux qui arrivent par le fleuve, a le même aspect que plusieurs de nos villes d’Europe qui sont bâties sur de grandes rivières; à mesure qu’on approche, le Nil s’élargit et s’ouvre comme une rade devant les murs de la cité; les maisons qui s’étendent dans la forme d’un demi-cercle, sont baignées par les eaux du fleuve ; il y a çà et là quelques lieux découverts où abordent les navires.
En débarquant, nous avons trouvé un drogman qui nous attendait, et qui nous a conduits chez M. Faker, agent consulaire de France; je termine ici ma lettre ; demain, j’espère visiter l’ancien emplacement de Damiette ; après-demain, je reprendrai la plume pour vous dire ce que j’aurai pu découvrir d’intéressant.
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