TROISIÈME CHANSON
Un jeune Arabe déplore l’absence de son amie ;
« O ma lune, le jour que vous m’avez quitté, j’ai tant pleuré, tant » pleuré, qu’à la fin j’en étais comme mort.
» Quand je pense à mon amour pour vous, je sens une flamme qui » me dévore.
» Je suis pâle et desséché comme le bois en automne ; vous m’avez » laissé seul avec les étoiles du ciel ; vous êtes là-bas bien tranquille, » et peut-être en aimez-vous un autre !
» Peut-être avez-vous oublié vos sermens ! Peut-être avez-vous » oublié que vous jurâtes de n’aimer jamais que moi !
» J’irai m’étendre sur le chemin pour me montrer aux regards » des passans, et je dirai : Je suis un pauvre jeune homme près de » mourir.
» C’est vous, infidèle, qui serez cause de mon trépas ; je prie Dieu )» qu’il vous envoie tout le mal que vous m’avez fait. »
Ces chants d’amour, ces femmes qu’on aime , ces peintures du bonheur, ces tendres inquiétudes des amans, passaient dans mon esprit comme d’étranges visions au milieu du sombre et silencieux monastère de Saint-Sauveur, au milieu de Jérusalem la désolée ; il me semblait qu’on ne devait pas parler d’amour dans la cité du Calvaire, dans la métropole du deuil ; ces chants d’amour nés aux bords du Cédron, à côté des ruines et des tombeaux, en face de tant d’austères images, me frappaient d’une véritable surprise ; c’est comme si j’avais vu des fleurs avec le suave parfum et le frais éclat du printemps sur les flancs de rochers arides, au front de montagnes calcinées où la vie semble pour jamais éteinte.
Il est difficile d’entendre des chansons d’amour de Jérusalem sans se rappeler aussitôt la poésie amoureuse du Cantique des cantiques; ai-je besoin de remarquer ici combien Salomon l’emporte sur les poètes arabes d’aujourd’hui? Sous le même ciel, aux mêmes lieux, quelle différence entre les inspirations des deux âges ! Il y a du charme dans les trois chansons que vous venez de lire, mais qu’il y a loin de
d’üuîent.
là à celte ineffable suavité des peintures de Salomon, à ces fraîches et ravissantes images de l’amoureux cantique! C’est comme si vous vouliez comparer la pauvre et triste Jérusalem du temps présent à l’ancienne Jérusalem qui faisait la joie de toute la terre, selon l’expression du prophète ; ou comme si vous vouliez comparer la pâle nature de la Judée actuelle à la Judée biblique où coulaient le lait et le miel.
Les deux chansons qui suivent sont égyptiennes ; je les ai entendues à Gaza. Depuis quelques mois, de pauvres fellahs d’Égypte , fuyant devant la tyrannie de Méhémet Ali, émigrent en Syrie ; ils viennent par le désert, et c’est à Gaza que d’abord ils s’arrêtent. J’ai vu beaucoup de ces pales émigrés qui viennent chercher en Palestine un peu de vie et de liberté ; les uns vont de ville en ville, de village en village, montrant pour quelques paras des serpens à la manière des psylles des bords du Nil ; les autres font entendre une sorte de cornemuse aux sons monotones et plaintifs ; d’autres répètent à la porte des cafés ou sur les places publiques deschansons de leur pays ; c’est à ces derniers que j’ai entendu chanter les chansons suivantes :
« O fille de mes yeux, ma douce amie, soutenez-moi, car je suis » un pauvre malade.
» Quand je passe auprès de votredemeure, je soupire et sens couler » mes pleurs; mes plenrs tombent sur mes genoux.
)) O fille de mes yeux, etc.
» Mes larmes m’ont rendu presque aveugle; regardez-moi, main- T) tenant que personne n’ignore mon triste destin.
» O fille de mes yeux, etc.
» Je suis allé pendant la nuit sous votre fenêtre; l’heure de minuit » avait passé, et j’étais encore là.
» O fille de mes yeux, etc.
4i, » Interrogez l’étoile du soir , elle vous répondra qu’elle m’a vu
pleurer ; l’étoile du matin vous parlerait aussi de ma peine.
» O fille de mes yeux, etc.
» C’est auprès de la fontaine Blanche ^ que je vous vis pour la prei) mière fois.
)) O fille de mes yeux, etc. »
» O ma Fatmé ! mon cœur soupire après vous; je souhaite à celui ÿ) qui ne me plaindra pas une passion qui brûle et consume son arne.
1 La fontaine Blanche est le nom d’une fontaine du Caire.
» L’éclat de Yotre beauté a fait pâlir la lune ; vos regards répandent » la lumière comme le grand astre pendant la nuit.
» O mes pauvres yeux, allez vers le Nil, et noyez-vous dans les » eaux du grand fleuve ;
» Vous avez trop de maux à pleurer ; il vous faudrait répandre )) beaucoup trop de larmes.
)) Mettons notre espérance en celui qui créa le ciel , la terre , les » mers ; les destins sont changeans. »
Plusieurs chansons arabes ne sont autre chose qu’un quatrain plus ou moins ingénieux, dont le grand mérite est de ramener quatre fois la même rime en lui donnant un sens différent. Ce genre de chanson est connu sous le nom de moual ; pour être convenablement apprécié, il exigerait l’intelligence du texte ; les traductions ne peuvent pas reproduire un mérite littéraire qui tient aux formes mêmes du langage original. Parmi les nombreux mouals que je retrouve dans mes notes, j’en ai choisi quelques-uns qui peut-être ne vous déplairont pas trop ; je les tiens de la femme de M. Beaudin, notre agent consulaireà Damas; madame Beaudin, native d’Alep, est douée d’une si prodigieuse mémoire que les musulmans de la Mecque pourraient croire qu’elle a bu de l’eau du puits de Zemzem ; lorsque je la félicitais sur la quantité de choses qu’elle avait retenues par cœur, au lieu de baisser la tête et de rougir de modestie, elle aurait pu me répondre ce que répondait un Arabe dans une occasion semblable : Je suis, disait- il, je suis semblable au sable du désert qui boit toutes les gouttes de pluie qui tombent sans en perdre une seule. Après chaque promenade que je faisais dans la ville de Damas ou aux alentours, lorsque je rentrais dans la maison de notre agent consulaire, madame Beaudin avait l’extrême obligeance de répondre aux mille questions que je lui adressais, et souvent aussi je lui demandais des chansons arabes. J’ai cherché ^ â ne pas rendre tout-â-fait méconnaissables dans notre langue les quatre mouals que vous allez lire.
MOUAL I.
«J’ai envahi le chemin par où vous passez, ô lune que j’adore ! o » douceur, répondez-moi, pourrez-vous m’échapper?
» Mon cœur, consumé dans une trop longue attente, s’est desséché » comme un rameau séparé du tronc.
d’orient. 2Î7
)) O mon amie, que je vous revoie, et puis, si l’on veut, qu’on me » réduise en poudre ! »
MOÜAL II.
« Vos noirs sourcils sont semblables au croissant , et vous exhalez » des parfums plus doux que le musc et l’ambre.
» Quand je demande à m’approcher de vous, un signe de vos yeux » m’ordonne de m’éloigner.
» Mais vos défenses seront vaines ; dussiez-vous, par le pouvoir de » Dieu, prendre votre essor vers le ciel, je saurais vous y atteindre » encore. »
MOÜAL III.
(( Pars ! ô mon chameau fidèle, et lorsque tu seras arrivé à sa porte, » fais-lui entendre toi-même des plaintes.
» Quand le sourire est sur mes lèvres , la tristesse n’en est pas » moins dans mon cœur.
» J’avais commencé à recueillir dans la ruche la fleur du miel , » hélas! et maintenant adieu le bonheur. »
MOÜAL IV.