UN JEUNE HOMME A SON AMI
« Qu’as-tu donc , mon ami ? pourquoi penches-tu ta tête sur ta » main?
)) As-tu un navire qui ait fait naufrage, ou bien es-tu abandonné ')) de ton amante?
. » Si tu as perdu ton navire, celui qui te l’avait donné saura bien » te le remplacer ;
» Si tu as perdu ton amante , console-toi , tu en trouveras une » autre. »
La dernière chanson que je vous citerai, est célèbre parmi les tribus du désert et les montagnards du Liban , à cause de la haute renommée du bédouin qui fait le sujet de ce chant. Ce bédouin était un chef de tribu, nommé Kangg-Mohamet, qui vivait dans le dernier siècle.
Kangg-Mohamet dépouillait les caravanes, enlevait les moissons, et
sa tribu était souveraine dans ces contrées. Le pacha d’Alep qui , depuis long-temps, cherchait à se défaire de ce cheik, la terreur de la Syrie, l’invita un jour à se rendre dans son palais sous prétexte de faire amitié avec lui. Mohamet se laissa prendre au piège et fut assassiné à Alep. La sœur du cheik bédouin, appelée Taoullé, composa la chanson suivante, pour déplorer le triste sort de son frère , et pour maudire les bourreaux de Kangg-Mohamet. L’air rude et sauvage de cette chanson, le plus beau que j’aie entendu chez les Arabes, est un mélange harmonieux de rage, de douleur et d’amour. J’ai entendu la chanson de Taoullé , au bord de la rivière Kadicha , dans un site charmant du voisinage de Tripoli ; M. Charles Guys, le vice-consul, M. Rotier, le drogman chancelier, M. Mazolier, le drogman auxiliaire, et moi, nous avions été invités à un grand banquet sur les bords du fleuve saint; à la fin du dîner, quand le moment des toasts fut venu, un montagnard maronite qui passe pour avoir la plus belle voix du pays, nous fit entendre la chanson de Taoullé.
« Kangg, chef de la tribu des moualis, avait vaincu les tribus de » Fédahn et d’Ahdidi ; il avait enlevé l’enseigne ' de Kablan
» Yous ne porterez plus le sabre derrière moi; oh! qui viendra » me venger! Allés du désert, pleurez le sort de Kangg-Mohamet, » qui n’est plus sorti d’Alep.
» Kangg, chef de la tribu des moualis, etc.
» Voilà que la mort est venue me saisir. L’amour que j’avais pour » une femme aux bras blancs comme la neige , m’a fait oublier le » danger, et j’ai péri : cette femme, au moment du péril, n’a point » pensé à moi.
» Kangg, chef de la tribu des moualis, etc.
» Mon coursier avait franchi le seuil du sérail (palais du pacha), » malgré de fortes barrières; nous étions déjà arrivés en fuyant jusqu’à » Bel-Amidd^, et nous, hommes du désert, nous étions mêlés aux » hommes de la ville.
» Mais il fallut céder au nombre ; si j’avais pu me préparer au
^ Les bédouins, dans leurs combats, n’ont pas de bannière ; au lieu de drapeau, ils placent sur un chameau, richement paré, la plus jolie fille de la tribu ; autour d’elle se place la Qeur des combattans ; quand l’ennemi parvient à enlever la jeune fille, la tribu est vaincue.
^ Nom d’une tribu.
® Lieu près d’Alep.
d’ouîent. 219
» combat, j’aurais fait un carnage qui aurait retenti jusqu’aux oreilles M (lu sultan.
» Oh ! filles du désert , pleurez le sort de Kangg-Moharaet qui » n’est plus sorti d’Alep. »
LARMES DE TAOULLÉ.
(( Le jour de l’éternelle séparation est venu; je pleurerai toujours » la triste fin de Kaugg-Mohamet , qui avait vaincu les tribus de Fédalin y) et d’Ahdidi, et qui avait enlevé l’enseigne de Kablan. »
Il me reste encore beaucoup de chansons que je pourrais vous envoyer, mais je m’arrête ici; je vous en donne assez pour que vous puis^ siez connaître les productions poétiques * nées sous les tentes ou les cabanes de la Syrie, au milieu des chameaux et des chèvres, près des torrens, au pied des palmiers. Lorsque ces chants du désert arriveront à Paris, semblables à des Arabes mes amis qui s’en iraient vers vous de ma part, recevez-les bien, accordez-leur cette même hospitalité qu’on m’a si magnifiquement accordée dans les pays de la Judée et du Liban; faites que mes chansons du désert, pauvres exilées, trouvent auprès de vous un doux refuge.
Après avoir lu ceci , vous désirerez peut-être que je vous donne une idée générale de la littérature actuelle de la Syrie; mais je vous répondrai qu’il n’y a point de littérature en Syrie; on y entend çà et là des chansons d’amour ou de guerre , et c’est à peu près tout. On m’a cité les principaux poètes arabes du temps présent, que ma mauvaise fortune ne m’a point permis de rencontrer. Nasralla-Traboulsi , grec catholique d’Alep , qui parcourt la carrière du drogmanat et se trouve maintenant au Caire auprès de Méhêmet Ali, est le plus célèbre des poètes arabes contemporains. Il adressa à l’empereur Napoléon , au sujet de la naissance du roi de Rome , une pièce de vers qui eut une grande vogue dans les consulats et les ambassades d’Orient. Nasralla-Traboulsi est le premier Arabe qui , dans des
^ M. Caussin de Parseval, connu par ses travaux de littérature orientale, a bien voulu nous communiquer la traduction d’une chanson arabe d’Alep, la plus remarquable de celle qu’on chantait dans cette ville à l’époque où il y résidait; la chanson a sept couplets, dont chacun est suivi d’un refrain ainsi conçu : « Chana teur, fais-moi entendre ta voix pour adoucir ma souffrance, pour guérir mon » cœur malade. » Cette chanson d’Alcp, élégamment traduite par M. Caussin, ]tréscnte de charmantes images, et nous regrettons que sa longueur ne nous per-» mette pas de la donner ici.
chansons d’amour, ait osé s’adresser directement aux femmes, au lieu, d’employer le genre masculin selon la vieille coutume des chansonniers orientaux ; ce n’est qu’à force de talent que le poète d’Alep est parvenu à se faire pardonner cette innovation.
Si la peste n’était point à Deir-el-Gamar , je m’y serais déjà rendu pour faire connaissance avec le poète maronite Boutros-Kramé , attaché à l’émir Béchir ; Boutros-Kramé passe pour doué d’un vrai talent poétique. Je vous nommerai encore Gheik-Emin-el-Homsi , musulman arabe résidant à Hama , Mohammed-effendi , El-Djabrï d’Alep, KicolaNahass, grec schismatique de Tripoli, comme cultivant Rvec succès la poésie légère. Il y a plus de poètes que d’historiens dans les pays d’Orient; le despotisme n’a rien à dire à la poésie qui soupire une hymne d’amour ou qui chante les merveilles de la nature,, mais il ne permettrait pas toujours à l’histoire de raconter la vérité. Aussi on ne m’a point cité en Syrie beaucoup de gens qui s’occupent d’histoire. J’ai parlé, dans une précédente lettre, d’une histoireumpartiale de l’émir Béchir, écrite par un prêtre maronite ; il fallait à €e prêtre maronite tout le courage d’un soldat qui présente la bataille à un ennemi plus fort que lui. On m’avait promis la communication d’une relation manuscrite de la campagne de Bonaparte en Égypte et en Syrie, dont Fauteur est Nicoîa El-Tourq, maronite, mort depuis douze ou quatorze ans ; je ne l’ai point encore reçue. J’aurais aimé à voir comment un maronite avait jugé cette grande expédition française qui frappa l’Orient d’une de ces secousses dont les peuples ne. perdent point le souvenir.
d’orient.