‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 57 sur 64 · LETTRE CXCI · texte numérisé non relu

LETTRE CXCI

Les Francs de Beyrouth. — Le choléra-morbus à la Mecque. — Expédition contre Bagdad. — Inondations de l’Enphratc. — Prochaine invasion d’ibrahimpacha.

Beyrouth, juillet 1031»

La peste a cessé à Beyrouth , et je suis revenu dans la maison de notre consul, maison toujours hospitalière, toujours amie pour moi. Quelques frégates anglaises sont mouillées dans la rade de Beyrouth ; l’une d’elles avait à bordM. Farren, nommé consul h Damas, et descendu à terre depuis deux jours ; le nouveau consul anglais est arrivé ici avec un équipage complet ; il a des chevaux et une voiture , tout ' comme si son lieu de résidence était une ville d’Italie ou d’Allemagne., L’Angleterre a été mal informée si on lui a dit que son consul pourrait se promener en voiture dans les rues de Damas et sur les rives dm Baradi. Il paraîtrait que les gouvernemens d’Europe prennent au sérieux les contes qu’on débite depuis quelque temps sur la civilisation de l’Orient. Peut-être n’est-il pas impossible que les consuls francs se promènent bientôt en carrosse à Constantinople et à Alexandrie, les deux cités les moins musulmanes de l’empire; mais je défle un consul européen d’aller en voiture dans les rues de Damas , à moins qu’il n’ait une armée pour escorte. On dit que le nouveau consul anglais vient d’être éclairé sur la véritable situation de Damas, sur le péril de sa mission, et qu’il attendra des temps meilleurs pour aller arborer le pavillon britannique au milieu de la sainte \ille musulmane. Je crois que M. Farren attendra non pas quelques jours, non pas quelques mois , mais plusieurs années avant de pouvoir prendra avec sûreté le chemin de Damas. M. Farren est ce même consul donL

la prochaine arrivée préoccupait beaucoup les Damasquinsà l’époque où j’arrivai dans leur ville ; ils avaient vu en moi l’envoyé du gouvernement anglais , et voulaient me brûler , comme je vous l’ai dit ailleurs. J’étais pourtant sans suite, sans armes, à pied, vêtu comme un simple cavalier arabe. Que serais-je donc devenu si je fusse entré dans la ville en calèche?

J’ai pour société habituelle, sans compter M. Guys, madame Guys et M. Jorelle, d’autres Francs avec qui je puis causer utilement et qui me témoignent un intérêt affectueux; je vois M. Laurella , le vice-consul d’Autriche, homme doux, probe, honorable, qui a épousé une femme du pays, bonne et douce comme lui; son fils , nommé Georges, est un charmant jeune homme élevé à la manière européenne ; brillant cavalier , il dompte avec grâce l’étalon arabe sorti depuis peu de la libre solitude , et plusieurs fois tous deux , sous le galop de nos chevaux , nous avons soulevé des tourbillons de sable rouge dans la forêt de pins voisine de Beyrouth. La fille de M. Laurella, appelée Marie, âgée de seize ans, porte le costume arabe et ne parle que la langue arabe ; mademoiselle Laurella est une des plus Jolies personnes que j’aie vues en Syrie. Lejeune négociant français M. Human, actif, complaisant, d’humeur enjouée, chante avec beaucoup de goût des airs de France qui nous charment; il sait par cœur les trois quarts des chansons de Béranger, et les refrains populaires qu’on répète chez nous jusque sous le chaume, m’ont paru plus entraînans, plus harmonieux, chantés au pied du Liban. M. Créus vient souvent pour me visiter ; le jeune et bon Espagnol me dit qu’il a de la peine à vivre dans le village de Hadet depuis que je l’ai quitté.

Hier, des pèlerins musulmans ont apporté d’épouvantables nouvelles; cent quatorze hadjis de Beyrouth étaient partis pour la Mecque; il en est revenu quatorze ; tous les autres ont péri du choléra-morbus, appelé en arabe aoua lasphar (vent jaune) ; les parens des morts se sont rendus aux cimetières ; ils ont prié pour eux pendant plusieurs heures. Les hadjis racontent que la pieuse caravane a été frappée par le choléra aux portes de la Mecque, et que la moitié des pèlerins a succombé comme si la foudre du ciel ou les bombes de la guerre fussent tombées dans leurs rangs; iis ajoutent qu’on a renvoyé à Damas le reste de la caravane sans lui permettre d’entrer dans la Mecque pour accomplir les dévotions accoutumées. J’ose à peine m’arrêter par la pensée au spectacle de dix ou douze mille hommes qui, la veille.

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marchaient pleins de vie et d’espoir, et qui le lendemain sont des cadavres noirs ou bleus étendus immobiles sur le sol ; que de familles en Syrie et en Asie mineure vont être dans le deuil! combien de foyers auront des places vides ! Il y a neuf ans , m’a-t-on dit , que le elîoléra-morbus fit quelques ravages à Alep; il s’approcha des côtes de Syrie et ne vint point au-delà de Tortose. Puisse le choléra , cet horrible frère de la peste d’Orient, ne point franchir les mers et s’en aller visiter les régions d’Europe ! puisse-t-il ne jamais ouvrir ses immenses , ses homicides ailes sur nos royaumes , au-dessus desquels plane un fléau assez terrible, le fléau des révolutions!

Je ne sais pas si je vous ai parlé de l’expédition du pacha d’Alep contre le pacha de Bagdad, coupable de rébellion envers la sublime Porte. Ali, pacha d’Alep, chargé par le gouvernement impérial de remplir cette mission, n’a trouvé sur son chemin que des villages abandonnés, des terres sans fruits et sans moissons ; la peste et les inondations de l’Euphrate ont couvert de misère ou de ruines toutes ces contrées ; l’armée d’Ali-pacha a rencontré la faim pour première calamité. Les dernières nouvelles nous ont annoncé qu’ Ali-pacha est campé en ce moment à huit heures de Bagdad ; il n’ose s’avancer davantage, parce que la peste exerce à Bagdad des ravages inouïs dans l’histoire; on parle de cent cinquante mille habitans déjà morts, de douze mille maisons fermées, du lit de l’Euphrate encombré par les cadavres que les flots roulent à la mer. A deux pas de ces sombres funérailles, la guerre est assise sous la tente verte de l’islamisme, attendant, pour frapper Bagdad, que la peste se soit éloignée.

Sans aller chercher loin d’ici des malheurs et de lugubres scènes, j’aurais pu me borner à vous retracer ce qui se passe maintenant -autour de moi ; depuis deux semaines, l’insurrection trouble de nouveau les pays de la Galilée ; les fellahs de Naplouse ont repris les armes, et le brigandage a recommencé, car en Galilée la guerre c’est le brigandage. Il n’est plus permis de douter de l’expédition égyp-^ tienne ; les vaisseaux du vice-roi , armés dans les eaux d’Alexandrie, n’attendent qu’un signal pour partir ; Ibrahim-pacha, suivi de troupes nombreuses, doit venir par le désert, et Gaza sera sa première conquête. Abdallah-pacha se prépare à se défendre ; il envoie recruter des hommes et chercher partout de l’argent dans son pachalik ; beau-» coup de chrétiens de Beyrouth se sont réfugiés dans le Liban pour échapper aux vexations du visir de Saint-Jean d’Acre ; les rayas qu’oa

COIlîlESPONDANCE

soupçonne d’avoir des sacs d’argent ou d’or sont mis à la torkirc, et la terreur a gagné toutes les villes de la côte. Pour compléter le tableau de l’état présent de ce pays , ajoutons que la peste n’est point encore sortie des murs de Saint-Jean d’Acre , et que chaque jour elle y creuse des centaines de tombes, ^

Jusqu’à présent , on croit ici que l’expédition égyptienne se fait dans le simple but de châtier Abdallah-pacha, à qui le sultan reproche les trois griefs suivans ; 1” d’avoir entièrement démoli le château de

Sanour, sans en avoir, auparavant, demandé l’autorisation au chef de l’empire ; 2° d’affecter depuis quelque temps une certaine indépendance ; 3° d’avoir rétabli dans son pachalik la musique des janissaires, proscrite par Mahmoud; cette musique consistait en fifres, tambours et grosses caisses. Déjà plusieurs mulets , chargés d’or, sont partis^ cl’ Acre pour Constantinople; ils portaient des offrandes qui ont dû satisfaire le grand-seigneur. Il parait du reste que l’invasion de la Syrie est un projet bien arrêté dans la tête de Méhémet Ali, et que désormais ce n’est plus de Stamboul que le vice-roi attendra des ordres. Lui aussi a des griefs contre x\bdallah-pacha ; en 1822, celui-ci s’était attiré la colère de Mahmoud pour avoir envoyé des troupes contre’ la sainte ville de Damas, à la suite de l’émir Béchir; ce fut Méhémet Ali qui obtint la grâce d’x\bdallah-pacha , moyennant une amende de soixante mille bourses; mais Abdallah , après avoir tourmenté son pachalik pour trouver cette somme , avait fout gardé pour lui. De plus, le vice-roi reproche au pacha d’Acre de donner asile aux fellahs égyptiens. Saint-Jean d’Acre a d’imposantes fortifications ; Abdallah est décidé à résister jusqu’à la mort, et probablement les forces d’Égypte auront plusieurs mois bien rudes à passer sous les murs de. la ville avant de pouvoir l’emporter. On ne sait pas encore l’attitude que doivent prendre l’émir Béchir et les populations belliqueuses du Liban ; mais supposez que la Syrie tombe au pouvoir des Égyptiens,troyez-vous, d’après tout ce qui a été dit dans de précédentes lettres,, croyez-vous, dis-je, que le pacha d’Égypte vienne à bout de garder les terres conquises ^ ?

* On a vu dans les gazettes d’Europe tous les détails de l’expédition des Égyptiens en Syrie; on sait qu’lbrahim-pacha est entré sur le territoire syrien, I<î novembre 1831 ; il n’a pas eu beaucoup de peine à prendre Gaza, Jaffa, Caifa,, Jérusalem et Naplouse ; c’est à Saint-Jean d’Acre que l’attendaient les grandesdifficultés ; arrivé le 27 novembre sous les murs de cette ville, ce n’est qu’après

d’orîent.

Ainsi donc, le moment où je quitte la Syrie, est un moment terrible et solennel ; d’un coté, ce sont des fléaux qui précipitent dans le sépulcre des milliers d’hommes , qui laissent des villages vides et changent les terres fertiles en déserts; de l’autre, c’est la guerre menaçante, la guerre, ce long tonnerre qui passe sur les peuples et les décime. Le nuage noir qui monte à l’horizon de l’Égypte et d’où bientôt s’échappera une tempête contre le pays auquel je vais dira adieu, ne porte point dans ses flancs la suprême destinée de la Syrie.

un siège de six mois qu’il s’en est rendu maître; nous sommes les derniers voyageurs francs qui ayons vu la cité d’Âcre debout avec scs fortes murailles, ses khans et ses mosquées ; les voyageurs qui ont visité cette ville depuis la guerre n’y ont trouvé qu’un monceau de ruines. Abdallah-pacha que nous avions vu dans sa capitale syrienne, après avoir résisté à Ibrahim plus courageusement que nous ne l’aurions cru, a été traité avec générosité par le vainqueur; conduit en Egypte auprès de Méhémet Ali, il a été comblé d’honneurs comme si on avait voulu le consoler de sa défaite ; Abdallah-pacha est maintenant à Constantinople, et le sultan Mahmoud paraît avoir oublié ses anciens torts. On connaît le résultat: de l’expédition égyptienne en Syrie; les nouveaux maîtres de ce pays ont chaque, jour des rébellions à combattre. La Syrie, comme nous l’avions prévu, se refuse à supporter le monstrueux système qui pèse sur l’Égypte ; les habitans regrettent le gouvernement turc. Il y a quatre ans’ que nous écrivions que Méhémet AU pourrait difficilement se maintenir en Syrie ; nos prophéties, fondées sur la connaissance des lieux, ne tarderont peut-être pas à s’accomplir.

* L’édition de Paris est de 183o.

( Note des Editeurs. )

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