LETTRE CLV
Course au village de Lesbeh. — Emplacement de l’ancienne Damiette. — De la cote où débarquèrent les croisés. — De la plaine où ils établirent leur camp. — Siège et prise de Damiette par Jean de Brienne. — Prise de Damiette par ^^aint Louis. — Campement des armées chrétiennes sur la rive gauche du Nil.
Damiette, avril 1831.
Comme le but de mon voyage était de reconnaître l’emplacement de l’ancienne Damiette ou Damiathis, et de visiter les lieux où se si*gnala la valeur des croisés, j’ai voulu commencer par là. M. Herba, chancelier du consulat de France, et M. Cavalier, médecin de la gar*nison, m’ont offert obligeamment de m’aider dans mes recherches, et nous sommes partis pour le village de Lesbeh, situé sur la rive orientale du Nil, à une heure et demie de la Damiette moderne, et à trois quarts d’heure de l’embouchure du fleuve ; nous sommes montés à cheval ; nous avions à notre gauche le fleuve, à notre droite, à
quelque distance, le lac Menzalêh ; l’Egypte n’a point de terres plus fertiles, de campagnes plus riantes que le pays que nous avons traversé ; après une heure et demie de marche, nous avons passé sous les murs d’une grande caserne, qui nous a paru un édifice ancien, et qui pourrait bien avoir été originairement bâti dans l’enceinte de Damiathis ; nous sommes bientôt arrivés au village de Lesbeh ; ce village paraît renfermer une centaine de maisons, et une population de quatre ou cinq cents âmes. Sans descendre de cheval, nous l’avons parcouru dans toute son étendue, et nous avons questionné plusieurs liabitans pour savoir s’il restait quelques vestiges d’une ancienne cité ; le voyageur Savary avait remarqué des pans de murs à fleur de terre, l’arceau d’une voûte de brique, les restes d’une grande mosquée. Nous n’avons pu voir ça et là que des fondations dont l’origine
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nous a semblé fort incertaine; nous n’avons retrouvé ni l’arceau de la voûte, ni la mosquée ; seulement on nous a parlé de plusieurs citernes, de plusieurs aqueducs souterrains, qui indiqueraient l’emplacement d’une grande ville ; quelques habitans ajoutaient qu’au siècle dernier, on voyait encore les restes d’une tour, et que le village en avait tiré son nom ; il faut remarquer que le village de Lesbeh a été brûlé pendant l’expédition des Français, et que dans sa nouvelle construction, tout ce qui appartenait à d’anciennes ruines a pu disparaître. Je crois qu’en fouillant le terrain, on ferait d’utiles découvertes.
Après avoir parcouru à la hâte le village de Lesbeh et ses environs, nous avons traversé le Nil et nous avons poussé notre course jusqu’au rivage de la mer ; je voulais voir la cote où avaient débarqué les croisés de Jean de Brienne en 1217, et l’armée de saint Louis en 1249, Dans l’espace de plus de deux milles, toute cette plage présente une surface unie, qui, en un temps calme, devait en faciliter l’accès aux chrétiens. Nous avons pu reconnaître l’endroit où les armes et les boucliers des Sarrasins, selon l’expression du sire de Joinville, brillaient de tous les feux du soleil, où le bruit de leurs tambours et de leurs nacaires était chose épouvantable à ouïr et moult estrange aux Fran*' cois. C’est sur cette partie du rivage que le roi de France, précédé de l’oriflamme de Saint-Denis, vint planter sa tente d’écarlate en présence des bataillons ennemis ; le point de débarquement se trouvait à trois ou quatre milles du lac Bourlos, à un mille et demi de l’embouchure du Nil. Les lieux n’ont pas changé d’aspect, et le théâtre de la guerre paraît être resté le même. Dans l’expédition de Jean de Brienne, les pèlerins avaient creusé un canal qui prenait ses eaux dans le Nil, à une petite lieue au-dessus de l’ancienne Damiette, traversait la plaine où étaient dressées les tentes des chrétiens, et se rendait dans la mer au lieu même où abordaient les barques et les navires •qui venaient d’Europe. Ce canal n’existe plus, mais on en retrouve encore des vestiges.
Tout le rivage de la mer est une plaine de sable qui se prolonge à perte de vue dans le Delta, et qui s’étend le long du Nil ; dans cette plaine où l’œil ne distingue rien, et qui ne présente qu’un aspect uniforme, je n’avais pour guide que mes souvenirs historiques; là campèrent à plusieurs reprises d’innombrables armées venues de l’Occident. Ma vue se portait tantôt sur les rives de la mer et l’em-
bouchiire du fleuve du côté du uord, tantôt vers les petites collines de sable qui bordent la rive gauche du Nil au midi, et vers la pointe du lac Menzalèh à l’orient; j’avais devant moi, de l’autre côté du fleuve, le village de Lesbeh ou l’emplacement de l’antique Damiette ; en présence de ce vaste tableau, les évènemens si dramatiques de la sixième croisade me revenaient naturellement à la pensée; je suivais^ sur le fleuve les flottes des chrétiens et des musulmans ; je me retraçais
sur les deux rives les camps des croisés, ceux du Soudan d’Egypte ; je me représentais la cité musulmane avec ses minarets et ses hautes tours ; j’avais en quelque sorte sous mes yeux tous les assauts qu’elle eut à soutenir pendant dix-sept mois, et tous les combats qui, pendant le siège, furent livrés autour de ses murailles, sur les eaux du Nil et dans les campagnes voisines.
Les croisés, conduits par Jean de Brienne, roi de Jérusalem, débarquèrent sur la côte vers la fin de mai. Le lieu de leur campement, nous dit Olivier Scholastique, était une île (le Delta) qui se trouvait entre la mer et le fleuve du Paradis qu’on appelle Gihon (le Nil). 4 peine débarqués, ils furent témoins d’une éclipse de lune, et ce signe leur parut une manifestation delà faveur divine. On entreprit d’abord d’attaquer la tour qui s’élevait au milieu du Nil et qui défendait le passage du fleuve. Que de prodiges de bravoure, que d’efforts inouis, que de travaux et de périls pour renverser ce premier boulevart de la cité ! Ici je me sens le besoin d’emprunter le langage des chroniques contemporaines pour continuer mon récit. Imaginez que je suis moi-même parmi les croisés dont je vous parle, et que je vous écris sous la dictée de quelques savans clercs qui ont suivi l’armée chrétienne; vous pourrez voir ainsi, comme dans un tableau, les batailles sanglantes, les actions héroïques, les tribulations, les misères, les extases, les visions des pèlerins ; je vais commencer par l’attaque de la tour du Nil :
(( Le premier de juillet , les chrétiens s’avancèrent sur plusieurs » navires, et placèrent des échelles pour monter à l’assaut; chaque » vaisseau des assaillans portait une tour et des machines de guerre ; » les Sarrasins se défendirent vaillamment; plusieurs des échelles » furent brisées, les chevaliers qui les montaient, revêtus de leurs » armes, tombèrent dans les eaux du Nil; les Égyptiens, assemblés » sur les murailles de Damiette, poussèrent de grands éclats de rire; » leurs trompettes et leurs tambours retentirent en signe de victoire;
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») dans le meme temps, toute l’armée chrétienne, réunie sur la rive » gauche du Nil, frémissait de crainte; Dieu ne permit point que cette première tentative des croisés fût couronnée de succès ; on » fit des préparatifs pour une autre attaque ; un des clercs de l’armée, » agissant sous les yeux du Seigneur, et lui obéissant comme à un )> architecte, construisit une citadelle flottante, qui s’avança sur les » eaux du fleuve ; à la fête de saint Barthélemi l’apôtre, les Frisons w et les Teutons entrèrent dans cette citadelle, et livrèrent un assaut » à la tour des Sarrasins; le feu grégeois roulait sur les chrétiens » comme un torrent sorti de l’enfer ; la flamme avait pris aux échelles » et menaçait de gagner la tour de bois des assaillans; à cette vue, » les croisés restés sur le rivage, tombèrent à genoux, se prosternèrent » dans la poussière et versèrent des torrens de larmes ; ils étaient » si oppressés par la douleur, que la voix leur manquait , et qu’ils » pouvaient à peine dire ; Seigneur f ayez 'pitié de nous; toute l’armée » chrétienne avait les mains tendues vers le ciel, et comme si Dieu » eût voulu exaucer les prières de ses serviteurs, tout à coup le feu » s’éteignit, et l’étendard de la sainte croix parut sur la tour; alors n les chrétiens recouvrèrent la voix et la parole que la douleur leur » avait ôtées, et ils rendirent des actions de grâces au Seigneur misé' » ricordieux ; bientôt les guerriers qui attaquaient la tour, s’en reni) dirent maîtres; les musulmans qui la défendaient furent chargés » de chaînes, et amenés au camp des chrétiens; les prisonniers disaient » qu’ils avaient vu, parmi les assaillans, des guerriers célestes vêtus de blanc, et un guerrier vêtu de rouge; à ces signes, les croisés » comprirent que Jésus-Christ avait envoyé ses anges et l’apôtre Bar- » thélemi pour attaquer la tour. »
Ce récit, que j’abrège, est tiré d’Olivier Scholastique et de l’anonyme de Beggio , tous les deux témoins oculaires ; je veux vous donner d’autres récits puisés à la même source , et vous présenter ainsi les principales circonstances du siège de Damiette ; je ne crois pas qu’il y ait dans aucune histoire ancienne ou moderne, des tableaux plus poétiques et plus animés. Dans ces images vivantes des temps reculés, vous trouvez tout à la fois la description pittoresque des lieux, l’exposition naïve des faits, et la véritable physionomie des croisés et des musulmans.
« Les pèlerins, maîtres de la tour du Nil, et toujours campés sur » la rive gauche du fleuve, n’avaient pu s’approcher de la ville ; ils
» murmuraient comme les Hébreux dans le désert , et disaient au » légat du pape: S’il nous faut rester dans cette solitude, pourquoi » nous avez-vous amenés ici ; ; l’Europe manquait-elle de sépulcres? » A ces plaintes, le légat fondait en larmes, et conjurait le Seigneur » d’aider les chrétiens ; ce fut alors que Dieu voulut éprouver son » peuple : la veille de Saint-André l’apôtre, au milieu de la nuit, le » ciel ouvrit ses cataractes ; la mer et le fleuve, l’orage et la pluie, » inondèrent tous les environs de Damiette. Les poissons de la mer )) vinrent jusque dans les tentes des pèlerins; plusieurs malades furent » noyés dans leurs lits, beaucoup de vaisseaux périrent sur le Nil. Le )» légat se mit en prières: Seigneur, disait-il, ô vous, qui avez sauvé » la barque de Pierre dans une tempête, commandez au vent et à la » merde retourner à leur place ! Cette prière fut répétée dans toute » l’armée. Peu de temps après, le soleil reparut, le ciel reprit sa sé- 3^ rénitè, et la mer se retira dans son lit. Cependant les croisés eurent » beaucoup à souffrir de l’humidité et du froid ; des maladies se ré- » pandirent dans le camp ; il fallait à la fois se défendre des rigueurs » de l’hiver, de la disette des vivres ; chaque jour était marqué par » une nouvelle misère, par un combat opiniâtre , par de grandes » funérailles ; et l’armée, après toutes ces épreuves, n’avait pu encore » porter ses tentes sous les murs de la ville.
» L’armée du Soudan couvrait toute la rive droite du Nil , depuis » Damiette jusqu’à Casai; tous les jours le fleuve et ses rivages » voyaient de nouveaux combats; les croisés, après s’être battus » toute la journée, revenaient le soir dans leurs tentes, en disant tris- » tement : Sauvez-nous, Seigneur , sauvez-nous de cette nation perverse, » aGn qu’on ne nous dise où est votre Dieu crucifié? Cependant à la
» fête de Sainte-Agathe, pendant la nuit, l’apôtre saint Georges et des » légions d’anges apparurent dans le camp des Sarrasins ; une voix » terrible courait dans l’armée musulmane, et répétait : Fuyez, ou » vous mourrez ! Le Soudan , saisi d’une frayeur subite, s’enfuit avec » tous ses émirs L Le lendemain, les templiers s’avancèrent à la tête de l’armée chrétienne ; on s’empara des tentes et des armes que » rennemi avait abandonnées ; tout ce qui fut trouvé depuis Casai » jusqu’à Damiette, tomba au pouvoir des croisés.
‘ C’est ainsi que les chroniques latines expliquent la retraite du Soudan ; on peut voir dans les chroniques arabes {Bibliothèque des Croisades, t. lY), la cause véritable de cette retraite inattendue.
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» Dès ce jour, l’armée chrétienne mit le siège devant Damiette ,, » et personne ne put y entrer ni en sortir ; la ville avait quatre-vingt i> mille habitans ; le Soudan y avait laissé , pour la défendre , une » garnison de cinquante mille hommes d’élite , avec les plus braves » des émirs et des provisions pour deux ans ; les chrétiens avaient eu » abondance du biscuit, du fromage et de la chair de porc; le pain,. » le vin, la viande de bœuf et de mouton étaient rares; un mouton » se vendait dix onces d’argent , une poule trente sous , un œuf deux » sous ; de même qu’un malade désire la santé, de même les croisés » désiraient voir la verdure des arbres et des gazons; mais il n’y avait » autour d’eux que du sable ; et dans les campagnes, les drapeaux
belliqueux s’élevaient à la place des palmiers. Cependant le Soudan » du Caire, auquel s’était réuni le sultan de Damas, vint de nouveau » attaquer les chrétiens ; les Sarrasins se présentèrent devant le camp » des croisés, en leur disant : Il faut que vous renonciez au Christ votre D Seigneur et à sa mère Marie ^ ou que nous renoncions à notre 'prophète » Mahomet ; les princes musulmans dressèrent ensuite un pavillon » devant le fossé des croisés, et là ils mangèrent deux coqs , en jurant » de dévorer de même tous les soldats de la croix. Bientôt la bataille » commença ; mais les musulmans ne purent soutenir le choc des pé-^ » lerins ; les chrétiens restèrentinébranlables comme un mur d’airain,. » et leur courage était animé par ces paroles : Si Dieu estpournous , » qui sera contre nous P L’ennemi entreprit en vain de brûler un » pont de bateaux établi sur le fleuve : l’assistance de Jésus-Christ et » la valeur des chrétiens parvinrent à éloigner l’incendie. La ville fut » pressée de tous côtés ; les chrétiens s’emparèrent de toutes les » avenues, et leur armée s’étendit sur un espace de dix milles.
» Le dimanche des rameaux, le Soudan du Caire et celui de Damas, » sachant que les chrétiens voulaient célébrer l’entrée du Christ à » Jérusalem, résolurent de nous attaquer ; ils vinrent parle Nil avec » soixante et onze galères , et par terre avec une multitude infinie » de païens et de Sarrasins. Ils apportèrent avec eux des planches, » des tables, des portes de maison, et se firent suivre de beaucoup de » mulets, chargés de branches d’arbres, pour remplir le fossé du » camp ; ils espéraient chasser les chrétiens de la rive droite , du » fleuve et délivrer Damiette. Le combat, qui s’engagea, dura depuis » l’aurorejusqu’àlanuit ; le Seigneur favorisa tellement les chrétiens, }) qu’ils tuèrent plus de cinq mille ennemis, et prirent trente galères^
COllRESPONDANCE
» Les croisés célébrèrent ainsi le dimanche des rameaux. Ce jour- » là, ils ne portèrent d’autres palmes que des épées et des lances. Le » Jour de la Pentecôte , le légat du pape , le roi et le patriarche de » Jérusalem, firentconstretre,àla manière des Lombards, wwcaroccio » sur lequel on plaça l’étendard des chrétiens ; le caroccio fut placé )) au milieu de l’armée. Les Sarrasins ne tardèrent pas à recommencer » leurs attaques , mais en voyant le caraccio , ils furent étonnés , et » croyant qu’il y avait là quelque chose de secret et de la puissance » de Dieu, ils n’osèrent poursuivre le combat.
» Cependant les assiégés étaient parvenus à brûler les machines des » chrétiens dirigées contre les tours de la ville ; les Pisans et les Génois » se vantèrent alors qu’ils prendraient Damiette avec quatre vaisseaux » qu’on approcherait des remparts. Ces guerriers avaient pour but » de se faire une grande renommée, et leur orgueil irrita le Seigneur. » Ils s’avancèrent au bruit des trompettes, élevèrent leurs étendards, » attaquèrent l’ennemi avec opiniâtreté ; mais iis se virent à la fin » obligés d’abandonner leur entreprise, et dès lors on reconnut que » la ville ne serait livrée aux chrétiens que par la vertu divine.
» Le siège présentaittoujours de grandes difficultés ; comme le Nil » était bas, on ne pouvait approcher des remparts ; la ville, du côté » de la terre, se trouvait environnée de fossés profonds et d’un terrain » marécageux. A chaque attaque des chrétiens, les assiégés allumaient » des feux, sur une haute tour nommée Turcite, et l’armée du » soudai! venait à leur secours. Dans la plupart des combats , la » victoire semblait rester indécise entre les deux camps. Les petits » commencèrent à murmurer contre les grands ; on accusait les » princes et les chevaliers de rester en repos sous leurs tentes, et d’a- » bandonner le pauvre peuple au milieu des périls. Le légat , le roi ?) et le patriarche, tous les autres seigneurs furent troublés de ces ru- » meurs populaires, et s’avancèrent en armes contre le camp des Sarra- » sins. Alorsle malin esprit entra dans le cœur des guerriers : ils prirent » tout à coup la fuite sans y être poussés par l’épée des ennemis, » C’était la fête de saint Jean-Baptiste ; le saint, disaient les clercs de » l’armée, avait voulu avoir des compagnons de son martyre; il » avait été décapité à cause de Dieu, et beaucoup de guerriers chré- » tiens, dansce jour qui lui était consacré, furentdécapités de même. » Le Soudan envoya cinq cents têtes de chevaliers dans la Haute et
» Basse-Egypte, et fit partout annoncer que si on voulait des esclaves,
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» on n’avait qu’à venir et qu’on en aurait autant qu’on voudrait.
» Au mois de septembre suivant (1218), les ennemis entourèrent » de tous côtés l’armée des chrétiens. Le Soudan harangua ses soldats » et leur dit : O vous à qui la conquête du monde a été promise, ne » voyez-vous pas que les chrétiens sont presque tous morts ou re- » partis pour leur pays ; combattez vaillamment et vous aurez leurs » tentes et leurs armes ! Il leur ordonna en même temps de se pré- )) cipiter dans le fossé que les croisés avaient creusé autour de leur » camp. Alors le légat du pape, élevant les mains au ciel et les yeux » tout en larmes, prononça ces mots d’une voix humble : Seigneur
Dieu , vous qui voyez tous les êtres à vos pieds , les brebis et les » bœufs, tous les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons » de la mer; vous qui êtes venu au monde pour nous délivrer, Sei- » gneur, exaucez nos prières, et ne souffrez pas que nous périssions » sous les coups des Sarrasins ; mais faites, par votre bonté, que nous » puissions triompher de ces hommes impies et cruels, qui ne croient >) point en vous, et que nous les convertissions à la vraie foi ! Après » cette prière, les soldats chrétiens fondirent sur les infldèles, et ils » en firent un grand carnage. Ceux-ci se retirèrent tristement dans » leur camp, en se plaignant de la dureté et de la malice des pèlerins.
» Les croisés avaient perdu beaucoup des leurs; plusieurs étaient )) retournés en Europe ; mais le Dieu d’Israël envoyait chaque jour » de nouveaux combattans qui débarquaient sur la côte et se joi- » gnaient à l’armée chrétienne. Il y eut encore autour de Damiette » plusieurs grandes batailles; lorsqu’on donnait le signal d’une at- » taque générale, on s’y préparait par un jeûne de trois jours, par » une procession qu’on faisait nu-pieds et par l’adoration de la vraie » croix. Dans les combats, les cadavres des Sarrasins couvrirent sou- » vent la plaine, comme les gerbes couvrent une terre fertile au » temps de la moisson ; et les infidèles qui combattaient sur le Nil, » périssaient misérablement dans les flots, comme les soldats de » Pharaon. Le Soudan vit échouer toutes ses tentatives pour secourir » la ville assiégée ; les vieillards et les enfans de la cité se mirent à » pleurer, et crièrent sur les murs : O Mahomet, pourquoi nous aban- » donnes-tu ! Les habitans avaient muré plusieurs des portes pour » que personne ne pût sortir ; s’il en échappait quelques-uns, ils pa- » raissaient comme des fantômes sortant de leurs sépulcres. Enfin le » vrai Dieu voulut que Damiette fût enlevée au culte des païens et