‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 10 sur 33 · LETTRE CXLIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXLIII

SE SEIDS A BCXROUT. • Uk VILLE DB BBIAOIIT» « KMOtmmDÙm

A L'»EMBOUCBinUB HU LTOT».

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Beiroat, mai f85t.

Une distance de huit heures sépare Sidon de Bélyte. Partis de Seyde , le 9 mai à quatre heures du soir^ nous sommes venus dans un lieu appelé /onm; de Sey de à lonin , trois heures de route ; il faut marcher dans, le sabl^ ou sur des collines incultes et rocheuses. lonin est un petit amas d'habitations avec une mos(juée et un khan ; ce lieu fait face à la mer et domine une plage sablonneuse ; tout près du rivage est un puits où s'abreuvent les carava^

nés. Des débris antiques répandus autour des cabanes dlonin donnent à penser que là s'élevait jadis une ville; la grande baie formée par les contours delà mer, appelait naturellement une cité. Strabon cite Léontopolis (la ville des Lions) sur la route de Sidon à Béryle ; je désignerai volontiers lonin comme marquant l'emplacement de Léontopolis.

La cité de Parphirion , que l'Itinéraire de Jérusalem place à huit milles au nord de Sidon, serait la même que la ville des Lions ; Pokoke avait fait cette dernière remarque.

lonin est ainsi appelé du nom de Jonas que la baleine déposa, dit-on, sur cette rive. Je laisse aux 2»avans le soin de disserter pour savoir si c'est précisément ici que fut déposé le prophète; je serais bien aise aussi que les savans fissent des recherches pour nous apprendre si le poisson qui engloutit Jonas était réellement une baleine, car dans la Bible il n'est question que d'un grand poisson ^ piscem gnmdem, sans le nommer; pour moi à qui l'allure de la dissertation ne va guère, grâce à la légèreté. de mon bagage scientifique, j'aime mieux accompagneir par la pensée le prophète de Ninive dans le tombeau vivant où durant trois jours il fut enfermé, et je l'écoute chanter sa prière si poétique : Jonas^ du fond de l'abîme, élève sa voix vers Dieu et vers son temple saint ; toutes les vagues, tous les flots de la mer ont passé sur sa tête; il est descendu jusque dans les racines des montagnes^^ U se voit comme exclus pour

jamais de la terre^ mais il espère eu la miséricorde de Dieu , et quand il sera iieodu à la lumière^ il offrira au Seigneur des sacrifices avec de» cantiques de louanges.

Deux émirs du Liban qui revenaient du siège de Sanour avec cent cinquante cavaliers, avaient fait halte à lonin ; j'ai mangé avec eux le pilau du soir et j'ai dormi avec mes conducteurs dans une salle attenant à la mosquée. Au lever du jour, lés cava-y liers maronites et druses couraient sur la plage, d'Ionin, en tirant des coups de fusil et dç pistolets; ma petite caravane s'est mêlée à la troupe deft deux princes montagnards. Un jeune maromta j secrétaire-interprète deJ'un des émirs , parlant Ift langue italienne, m'a raconté, touchant le siège dç Sanour, des détails que je savais déjà; il œ'a dî|t que le pacha d'Acre n'avait pas voulu recevoir les émirs du Liban sous le prétexte de la peste , maiç que c'était tout simplement pour échapper à l'obli: gation de leur donner un bakchis. Le kiatib truche*mant ajoutait que les vainqueurs de Sanour n^of^p pas laissé pierre sur pierre, et q^e la. place du cha-^ teau rebelle est rase comme la piaiji : « Voilà , dir I) sait-il, un grand exemple et une grande victoire; » j'espère que maintenant les fellahs nous laisse^ }) ront en repos , et que de long-temps la guerre ne D nous forcera de quitter nos montagnes. )> Mon jeune kiatib , lui ai-je répondu , j'ai parcouru tourtes les terres de la Palestine, je suis allé ji^qu'aflr

delà de Ga2zé ^ sur les frontières de l'Egypte pour mieux entendre les bruits qui» viennent de là-bas y et je vous dirai : Aiguisez vos épées et vos iatagan ^ amasser des balles de plomb^ car la guerrç est proche^ et les combats de Sanour n'ont été que le faible prélude d'une lutte terrible.

A une heure et demie d'Ionin y nous avons traversé l'ancien Tamyras/appelé aujourd'hui Tamour; eette rivière dont la source est dans le Liban, e^t grossie en hiver par des pluies qui la rendent quelquefois dangereuse. Nous aurions pu prendre les arbustes voisins du Tamour pour le reste de l'ancien bois d'Esculape, mentionné par Strabon^ et quelques fragmens de marbre auraient pu nous aider à fixer l'emplacement du temple consacré à ce dieu près du Tamyras.

Le territoire de Beirout m'a offert une physiono*mie à laquelle je ne m'attendais point ^ accoutumé que j'étais aux aspects sévères de la Palestine, lia pays tout nouveau et qui ne ressemble nullement à tout ce que j'avais vu en Terre-Sainte y s'est déployé à mes yeux avecune étonnante magnificence*. Une terre rouge et grasse s'étend sur un long espace entre le Liban et la mer; du côté méridional une belle forêt d'oliviers comme celle que j'avais vue aux avenues de Gaza et d'Athènes ; plus près de Beyrout y de vastes plantations de mûriers y grand nombre de palmiers y un bois de pins y de longues allées de nopals ^ plus de trois cents maisons de

campagne répandues au milieu de jardins à peu près comme les bastides autour de Marseille ; à Torient ^ le penchant verdoyant des montagnes couvert de villages et de monastères^ à l'occident l'immense azur de la mer de Syrie ; ce sont là des indication» à Taide desquelles vous pouvez imaginer quelque chose de la beauté de cette perspective^ qui devient grande et sublime par l'aspect des montagnes du Liban. . v

Arrivé à Beirout^ je suis descendu dans une mauvaise auberge franque qu'on m'a désignée; mon moukre de Saint-Jean d'Acre m'attendait depuis plusieurs jours; il avait porté mes bagages dans le couvent des capucins ; en me voyant il m'a demandé comment j'avais pu mettre si long-temps à faire une route qu'il avait faite en trois jours ; je n'ai pas cru nécessaire de lai expliquer comme quoi les ruines et le pays de Tyr et de Sidon méritaient que je leur donnasse plusieurs journées ; je l'ai envoyé redemander mes bagages au monastère^ et^ à mon retour^ je l'ai payé d'après nos conditions de Saint- Jean d'Acre ; j'ai ajouté quelques piastres au prix convenu ^ pour l'indemniser de la bride de mon mulet qui avait disparu dans Un kHan de Seyde. Après avoir reçu le dernier salam-alek du moukre Mahmed^ j'ai (lait ma visite à notre consul pour qui vous m'aviez laissé une lettre^ la veille de votre départ de Jérusalem. M. Henri Guys m'a reçu avec une politesse empr^sée et une bonté particulière

qui m'ont beaucoup touché; il m'a offert et j'ai accepté un logement chez lui , parce que dans la misérable taverne où j'étais d'abord descendu , j'aurais trouvé à peine de quoi reposer ma tête; mes bagages ont été apportés au consulat , et j'ai été installé dans une chambre grande et commode^ d'où la vue s'échappe sur la n>er. M. Guys, homme d'honneur et de science , madame Guys, pleine de bonté , de grâce et d'instruction, M. Jorelle, drogr man-chancelier, qui a gardé l'amabilité d'un Parisien au milieu des mœurs arabes de Beyrout et du Liban, tous ces Français que la vue du pavillon de France peut seule consoler des amertumes d'un ri-^ vage lointain , sont devenus mes amis ; je retrouve ici une petite patrie, et déjà j'ai oublié lesfatigues, les privations et les ennuis du désert.

Les murailles et les tours sarrasines, qui enferment et défendent Beirout ^ furent l'ouvrage des émirs druses. Volney a raconté comment le fameux Djezzàr s'empara de cette ville pour le compte des Turcs. Maintenant l'entrée de Beirout est fermée aux princes du Liban ; quand parfois ils font quelque visite dans la ville , c'est après en avoir reçu l'autorisation spéciale. Le pouvoir turc de la côte et le pouvoir chrétien ou druse du liiban , s'obr servent et se traitent avec une adroite précaution. Depuis dix ans, Beirout est devenu la place la plus importante de la côte , la priùcipale échelle de Damas , l'entrepôt de toutes les marchandises ,

\e centre de tous les mouvemens commerciaux de la Syrie. Quoi qu'en ait dit Volney, tous lesna-^ virés , même les bàtimens de guerre, mouillent en sûreté dans la rade de Beirout ; le port de la ville ne reçoit que les bateaux arabes. Une multitude de petites colonnes de granit , répandues sur le rivage, donnent aux mariniers la facilité d'attacher leursr bateaux.

Je vous ai parlé de notre consul de France 5 l'Angleterre et la Sardaigne sont également représentées à Beirout, chacune par un consul. L'Autriche a un vice -consul, M. Laurella ^ que je visite quelquefois ; le représentant de la plus petite de ces nations, le consul sarde, est celui qui étale ici le plus de magnificence ; ne pouvant occuper le premier rang dans la chapelle latine de Beirout , il a pris le parti de faire dire la messe chez lui. Au risque d'indisposer les musulmans , |^e consul sarde a fait l'acquisition d'une cloche qui annonce l'heure de ses repas; plus.d'une fois j'ai entendu des Turcs maudire l'airain retentissant , et je ne répondrais pas qu'un beau matin la cloche consulaire ne fût mise en pièces.

La population de la ville, comiposée de maror nites , de Grecs catholiques , d'Aîvibes musulmans , s'élève à plus de neuf mille ames^ y compris les habitans des campagnes dépendant de Beirout. On ne trouve point encore dans cette échelle autant de négocians de notre nation qu'on en voyait à Seyde

au biècle dernier ; nous n'avons ici que deux é(ablissemens; Le eommerce français y dans le Levant^ . fut jadis une de nos gloires ; maintenant que l 'œil protecteur de notre gouvernement ne s'arrête plus^ sur ces contrées y il nous faudra renoncer à toute prospérité^ à toute prépondérance commerciale. Quand je songe qu'autrefois les navires marchands» des différens ports d'Europe ne pouvaient trafiquer sur les mers de Syrie qu'avec la bannière de France y ou avec la permission de notre gouverné^ ment y je m'attriste de ne plus rencontrer dans, ces parages, que des pavillons aux couleurs étrangères. .

Je n'ai rien vu de bizarre, d'irrégulier, d'extraordinaire^ comme la construction de la cité arabe de Beirout} les maisons^ bâties en pierres^ y sont plus hautes qu'en aucune autre ville de Syrie ; des voûtes^ des issues secrètes ^ des passages ténébreux^ des rues étroites et tortueuses inspirent d'abord une espèce d'effroi au voyageur qui veut essayer de parcourir la ville y chaque maison forme comme un grand cachot inaccessible y et le quartier nmsu^ man surtout semble n'être habité que par une por* pulation de prisonniers. Je ne trouve rien de difficile comme de . pénétrer dans une maison de Beirottt y le despotisme doit se- trouver quelqué£cns embarrassé pour faire ses visites domiciliaires. Oii peut dire aussi que chaque maison présente comme un lieu de défense ; on voit assez que les derniers

constructeurs de la cité étaient des hommes belliqueux qui avaient voulu faire de Beirout une immense citadelle»

La ville d'où je vous écris o£Ere , dans la plupart de ses rues , un inconvénient qui peut devenir fatal aux piétons ; on a ici une manière toute particulière de tanner le cuir : sur le pavé sont étendues grand nombre de peaux d'animaux ; les hommes ^ les cliameaux , les dievaux , les mulets et les àneis qui passent 9 ne peuvent &ire autrement que de fouler ces peaux dont le chemin est couvert^ et fiuite de précaution parfois les gens a pied glissent et tombent. Ce qui ajoute au péril y c'est un fort mauvais pavage sur un terrain inégal. Beirout a trois portes et un khan ; la grande mosquée , monument contemporain des guerres de la croix , fut jadis une église consacrée à saint Jean. Les maronites et les Grecs catholiques ont des sanctuaires pour célébrer leurs cérémonies ; les Francs vont à la chapelle du couvent des capudns : un fauteuil d'honneur y est réservé au consul de France , en sa qualité de protecteur de tous les établissemens catholiques de Syrie. Les vivres abondent dans les bazars y mais , presque, toutes les provisions venant du dehors , il n'est pas de cité sur la cote où 1^ vivres ne. soient à meilleur compte qu'à Beimm. suffit de jeter les yeux sur les campagnes

toutes couvertes de beaux mûriers^ pourai«îr la soie doit former le principal comacnr àt

ville. Une grande carayane diargée de marchandises part pour Damas deux fois par semaine.

La langue arabe n'est point parlée de la même manière dans tous les cantons de la Syrie; il existe difierens idiomes qui ressemblent peu à la noble et harmonieuse langue du Goran ^ et si le prophète Mahomet revenait en Syrie,- îl ne com- ^prendraiit guère mieux Té langage de la plupart des ^habita^s , qufHomèiîe ne comprendrait le langage de la Grèce nouvelle. Vous devez vous ressouvenir des sons barbares qui s'échappent de la bouche dfô Arabes de Caîpha^ mais la langue de Mahomet et d'Antar n'a été nulle part corrompue et dénaturée comme à Beirout. Ceux qui ont vécu long -temps dans cette ville n'accordent pas une intelligence très vive aux habitans j ce n'est point parmi eurxque le voyageur peut se faire une idée de l'esprit et de Ja finesse des Arabes. Dans ces derniers tempr^ les thiusulmans de Beirout se faisaient remarquer par 'uné intolérance fanatique. Depuis quelques fmnée^, la fréquentation des Francs les a rendus plus maniables et plus humjains. :. . ; /

Assez de débris antiques sont épars dans l'enmnte de Beirout , pour qu'on ne puisse douter que la cité moderne occupe au moins une^ portion de l'emplacement de Béry te y toutefois , c'est à l'ouest de la cité arabe qu*on découvre le plus de vesliges de l'ancienne cité 5 de ce côté , on reconnaît une citerne, les restes d'vya aqueduc, d'anciens bains ;

vers la mttr , les débris d'un monuiTient demi - circulaire qui fut probablement le théâtre d'Agrippa. Je pense que dç, grandes ruines sont cachées sous les sables , à Fouest-sud-ouest de la rille moderne.

Beaucorup de livres ont répété que l'empereur Auguste fit de Béryte une colonie romaine, et qu'il l'appela du nom de sa fille Julia avec Fépithète de Fdix heureuse. Béiyte eut une école de droit civil, qui fut célèbre dans tout l'Orient. Beaudoîn I* soumit cette ville au culte de la croix, ainsi que vous l'avez raconté dans le cinquième livre de votre histoire. J'ai visité , à trois quarts d'heure au sudest de Beirout , le bois de pins d'où les compagnons de Beaudoia tirèrent leurs échelles, leurs tours mobiles , et d'autres madiines de guerre qu'ils employèrent au si^e de la cité. Puisque les pins de Beirout ont connu la hache de nos vieux croisés , pourquoi donc Volney a-t-il dit que ce bois a été plante par l'émir Fakreddin , afin de purifier l'air ?

Béîyte , reprise par Saladin en 1187 , devint la cajHtale musulmane de la Syrie , l'entrepôt des richesses des infidèles , et c'est là que Saladia se fit couronner sultan de Jérusalem, de Damas eî du Caire. Béryte enfermait plus de dix -neuf mille prisonniers latins ; on avait fait de cette ville le dépot des capti& chrétiens. En 1 197, les croisés et les troupes de Malek-Adel se rencontrèrent entre Tvr

et Sidon, sqr les bords du Nukr-el-Kasmidi ^ dont je vous ai parlé dans une lettre précédente; après un combat terrible^ la victoire se déclara pour les chrétiens. Les habitans de Béry te désertèrent leur cité à l'approche des vainqueurs de Kasmieh^ et les chroniques nous apprennent que les Francs trouvèrent dans la ville abandonnée^ des provisions de bouche pour plus de trois ans^ et une si grande quantité de traits^ d'arcs et de ballistes^ qu'ils au«* raient pu en charger deux gros navires. La sei-* gneurie chrétienne de Béryte subit le destin des autres seigneuries de la côte, en 1291 •

Une excursion à l'embouchure du Lycus, au nord de Beirout , nous donnera occasion de décrire un endroit fort curieux, dont les voyageurs ont à peine parlé, et de rappeler un fait militaire fort intéressant appartenant aux guerres de la croix. A une demi-heure de Beirout, on passe sur un pont à sept arches le Nahr-el-Barout, l'ancien Magoras de Pline; en hiver, les navires mouillent avec plus de sûreté auprès de l'embouchure du Nahr-el-Barout. Une demi-heure après, on traverse, un ruisseau qui coule dans le sable et se nomme je ne sais pourquoi , la rwière de la mort; c'est à peu de distance dç la qu'on trouve la chapelle de Saint- George , aujourd'hui convertie en mosquée et portant encore dans la langue musulmane le nom de Mar-^Giiéourguious ; la relation du seigneur d'Epglqre a beaucoup parlé de cette chapelle bâtie sur

la place où momieut saint George occist te serpent; le baron champenois avait vu le jardin où se trouve le propre olwier qui encore porte sainctes feuilles tous les ans , auquel saint George lia son cheval ; (ficeluf arbre , ajoute la relation ^ prend-on qui vpii par dévotion , et pour ce ne laisse point a porter son fruict. Malgré toutes ces merveilles y \è soaveqir de saint Georjge m^a peu piÀéoccupé dsms cette route , et je n'ai même pas eu la pensée d'aller boire de Feau de la fontaine où le héros lava ses mains ensanglantées après avoir triomphé du dragon. De la rivière de la mort à l'embouchure de Lycus ^ deux heures de marche ; une plage sablonneuse s'c^re au voyageur pour tout chemin.

Des hauteurs escarpées dominent l'embouchure du Lycus, nommé aujourd'hui Nahr-el^Kelb(ûe\3ye du chien) ; on trouve là ce qu'on appelait dans l'antiquité la voie Antonine. Plusieurs voyageurs ont recueilli l'inscription latine où les noms de Marc-^ Aurèle et d'Antonin le pieux figurent sur le roc impérissable. Ce qui* est beaucoup moins connu ^ ce sont les personnages antiques taillés en relief dans le rocher ; sur le côté méridional du Lycus y j'en ai compté huit; l'image la plus voisine dé là voie Antonine , jaunie par les siècles , celle dont les traits sont le mieux conservés, est Un personnage debout , vêtu d'une longue robe , coiffé d'Un bonnet qu'on peut prendre pour une tiare, et portant une grande barbe à la manière orientale; VI. 9

il tient daips sa nnàin droite quelque chose de sem-' blable; à uii vase de parfum qui brûle; ne peut-on pas croire que ce personnage est un ancien pontUfe phénicien ou persan? le temps a tellement usé les §ept autres images^ qu'on ne reconnaît que très difficilement leur forme. Au bas de la colline^ presque en face du petit pont du Lycus, j'ai rerSarqué dans un compartiment de rocher, de six pieds de hauteur et de deux pifeds et demi de lar-^ geur, une inscription en gros caractères qui nous expliquerait peut-être les images sans nom devant lesquelles je me suis long-temps arrêté sur cette montagne. Les caractères de cette inscription ont été gravés en forme de clous ; ils pourraient appartenir à l'écriture cluniforme. Il est à désirer que ôes voyageur^ versés dans la connaissance des anciennes langues d'Orient , viennent demander à ce rocher quel souvenir, quel événement, quelle pensée l'homme a voulu lui confier.

J'ai vu sur le haut de la voie Antonine l'antique piédestal du loup en bas-reli^f , qui d'abord donna son nom au fleuve; les Arabes l'avaient pris pour un cnien, et de là l'origine de la dénomination moderne du Lycus, Nahr-el-Kelb (fleuve du chien). L'animal avait la bouche béante, et quand le vent soufflait, une harmonie inconnue s'échappait de ses flancs de marbre ou de pierre; l'Arabe effrayé s'imagina que le Kelb pouvait exercer sur le pays une fatale influence; pour rompre toute espèce de

^lïar!i>e funeste, et pour prévenir les effets de la plaintive harmonie du chien de la montagne, les gens du pays le précipitèrent dans Ja mer. On m'a montré, par un temps calme, les restes de l'anima gisant dans les flots près de k rive ; les jambes , la tête et la queue lui manquent j comme il faut i^egai'der du sommet du promontoire, on ne peut guère retrouver dans ce débris une forme qui rappelle celle d'un 4oup ou d'un chien.

Le Lyeus sort d'une grotte pa'ofonde, à trois lieues à l'est de son embouchure ; les^ Arabes, amans du merveilleux, prétendent que lé Nahr-eWKebb vient du lac Bdir^èl'^Merj , situé à sept heures à Test d^ Damas; il est vraisemblable que le Lycus s'échappe tout simplement des entrailles du Liban ; aucun voyageur n'a pu mesmrer encore ia longueur de la caverne souterraine où le fleuve commence à se montrer. Durant son trajet de la grotte à son embouchure, le fleuve parcourt un vallon boisé qui, dans. ses sinuosités capricieuses, forme des scènes charmantes. Je n'ai jamais bu une eau aussi fraîche, aussi dâicieuse que celle du Lycus. Au pied des hauteurs de la voie Antonine, un cafetier arabe offre aux voyageurs la liqueur dorée et le narguiUé^ autrefois, m'a-4)-on dît, il y avait là un péage. De l'autre côté du fleuve, en face, se voit un aqueduc composé de seize arcades d'environ vingt-sept pieds de hauteur, adossé au penchant du vallon; cet aqueduc, ouvrage de l'émir

Fakreddin ^ m'a semblé fort mal entretenu ; il a^ait été destiné dans $on origine ^ à Tarrosement d'une petite plaine située au-delà du Lycus ^ sur le che* min de Gebail ou de Bi^Ios; les eaux de Faqueduc font tourner aujourd'hui un moulin à farine. Voilà une description complète du lieu que vous avez indiqué dans votre Histoù^ sous lé nom de défilé de Béryte.

Ce passage est célèbre dans les annales des guerres saintes^ par une victoire que BeaudoinP' remporta .^ur les musulmans^ lorsqu'il s'en allait à Jérusalem pour recueillir l'héritage dé Godefroi. Je trouve un récit fort curieux de cet événement^ dans le premier volume de votre Bibliothèque des Croisades^ à l'article d'un des abréviateurs de Foucher de Chartres. L'historien parle de cette gorge montagneuse comme d'un endroit où cent hommes peuvent résister à cent mille et les empêcher de passer. Des Sarrasins venus de Damas et d'Alep s'étaient emparés de ce lieu, et les chrétiens en arrivant furent obligés de tirer l'épée ; dès le premier choc, les ennemis se retirèrent d&ns les montagnes et le creux des rochers. Beaudoin et ses compagnons dressèrent leur camp sur la rive droite du Lycus^ à la place même où d'aborcl ils avaient combattu, et comme les infidèles étaient répandus autour d'eux dans les grottes ou les sinuosités du vallon , la troupe chrétienne passa la nuit sous les armes. Au point du jour, on plie les tentes, on

fA^SLT^e les bétes de somme ^ et les chrétiens s'avan-^ cent dans le défilé aii milieu d'une grêle de traits lancés parles Sarrasins. Le coml^at devenait terrible^ et les soldats du Christ allaient succomber sous le nombre^ quand ils découvrent le terrain plat qui commence au-delà des hauteurs méridionales de la voie Antonine; les chrétiens gagnent la plaine , l'ennemi s'y laisse attirer, et bientôt il n'a plus qu'à choisir entre la fuite et la mort. Grand nombre de musulmans se précipitèrent dans des barques rassemblées près du rivage, et s'avancèrent en hurlant au milieu de la mer, craignaiît encore, disent les chroniques, que le glaive des Francs ne les atteignît jusque sur les flots. Foucher de Chartres, chapelain de Beaudoin, fut lui-même témoin du sanglant combat livré dans le défilé de Béryte^ et le chapelain avoue naïvement dans son récit, ifuil aurait mieux aimé être alors a Orléans ou a Chartres.

Vous imaginez bien que dans les relations de nos vieux chroniqueurs, il n'est nullement question des figures antiques et des inscriptions de l'embouchure duLycus; je pardonne volontiers à Foucher de Chartres de n^en avoir point parlé; le bon chapelain, quand il d^ passé par là, n'était point à son aise et devait avoir naturellement d'autre préoccupation que celle de l'antiquité.; Guillaume de Tyr qui sans doute connaissait ce chemin, aurait pu dire quelques mots de ces

cxjLrios'ués intéressantes ^ mais ne savons - nous

pas que les siècles pro&nes avaient été comme

rayés de l'histoire par les pieux chroniqueurs 4et '

la croix !

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