‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 9 sur 33 · VI · texte numérisé non relu

VI

Platon j ce qui nous a donné y comme vous le pensez bien, peu de lumières positives; ceux qui croyaient que Fart musical avait eu sa première école sur les bords du Nil , nous disaient que les liieux et les rois de la vieille Egypte aimaient beaucoup la manque ^ et qu'ils avaient toujours dans leur compagnie une troupe de musiciens ; ils ajoutaient que les Egyptiens avaient emprunté leur musique à l'harmonie des corps célestes. Pour mon compte^ je ne comprenais guère comment la musique serait ainsi tombée du ciel , et j'ai exprimé' à ce sujet ma très grande surprise. Lorsqn'Orphëe vint en Egypte , tout le monde sait ^u'it endhanta les ombres et les divinités du triste 'Amenti; le succès^ qu'il obtint chez les Égyptiens ne 'proiireKtit41 pas que la musique avait fait de grands ']grq|^rès chez d'autres peuples ; or, de quel pays venait le divin Orphée? dans quelle région de la •terre cet enchanteur des vivans et des morts avait-il pris des leçons 1 Orphée venait des rives de l'Èbre ^ et c'est dans cette contrée que le génie de la musique avait enfanté ses plus grandes merveilles; les traditions mythologiques nous apprennent qu'on entendait partout dans la Thrace des bruits mélodieux, et que les rossignols y chantaient mieux que <dans toutes les autres contrées du globe ; les rossignols de la Thrace furent donc les maîtres d'Orphée^ et tout ce qu'on voyait^ tout ce qu'on admirait sur les rives harmonieuses de l'Ebre^ avait dû ins-

pirer ses premiers accens. On n'aurait pu trouver les mêmes inspirations en Egypte^ car les oiseaux n'y ont point de chant ^ les bois y sont sans.échos^ Tannée presque sans printen^ ; des plaines mono^ tones que se disputent tour-à^tour le sable du désert et l'eau du Nil, le$ sooiixiets pelés du Moka^ tan , l'aride plateau de la montagne Ljbique , le éoleil toujours le tnéme^ un ciel j» une terre qui ne changent jamais d'aspect , tout ce spectade n'était pios £aît pour éebauffer l'imagination des musiciens et des poètes ; il £aut; donc croire que 1^ musique mnsi que la poésie a comipencé ailleurs qu'en Egypte^ et que Tantiquité ne vint point prendM des leçons d'iKmBonle sur les bords du Nil.

Une autre question s'est det«e^ cdle de savoir «i la musique ai^it été interdite pEU* les lois égyp* tiennes , comme n'étant propre qu'à corrompre les mœurs; les uns soutenaient l'aCQrmatîve^ les autres l'opinion contraire ; comme cela arrive courent entre érudits, on s'appi:çrait de part et d^autre sur les mêmes autoritésif pour moi, sans 4;iop m^embar<* rassêr de mettre les anciens d'accord entre eux, je pensais que la musique n'arrait jamais dû flaire de grands progrès en Egypte ; mais, d'un autreooté, je ne pouvais croire qu'elle y eut jamais été prosCTite formellement. Ce qui prouve que la musique ne fut point recelée par la législation égyptienne, ce sont les danses, ce sont les .chanteurs qu'on voit partout jM^ésentés sur les anciens monumens; il a ffn #r«

river que Tatt musical, créé pour le culte des dieux , ait quelquefois servi la corruption, comme cela se voit: encore aujourtfhui, mais l'abus même qu^on a faitîde cet art merveilleux, nous indique qu'il était généralement accrédité parmi le peuple. Nonseulement la musique fut tolérée en! Egj'pte , mais elle se mêla, commet l'usage de la pafole, à la vîe domestique des Egyptiens; chaque profession avait sa chanson; il y avait des chants pour tbut^ lès cÔTConstances de la TÎe ; il y en avait pour les lâr boiiEreiirs>, pour les guerriers, pour les artisans. Ge qu'il; faut-rèiiiarquer, c'est qu'aujourd'hui chaque métieraencore^Dii chant qui lui estpro^e; il. ne se creuse pas un canal , il ne 'se fait pas un travail ianiisoit peu important , sans qu'rm entende parmi les ouvriersun chant- ou un air ?volgairjeiiient consacré. Combien de fbisn?avons-hous pas vu les'diànietierscharmer.les.roatesxlu désert par quelques !çhaDâons>L <}pmbi'en de £015 n'avons -nous pas va les fpatetoisrdu :Nil remiiei* Uayiroir en chantant un ' air ^ui' leur >est familier , ! je n'ai vjamais passé près 4l'iiii édifice en construcâoni^isans entemdre quelques refrains arabes, et j'ai pùsouyènt me rappeler ainsi la fable d'iAmphion.- :;i . ., . ;. :

Il n'est donc pas probable que -lai musique' ait été bauftie de; l'Egypte jpila pu arriyer chear les ai>€iei>s Egyptie;)!^, ce qui arrive fde:iik>sr|cairf dans tous: 1^ pays d'Orient ,::iSoamiirm.Fi8Ui:fiÎ5me; le Coran et pIu^ieur$:lQi& «oHOâulmaaes interdisent la musique

auxfidèieâ^ et la: représentent confine un art corrupteur; la .musique néanmoins n'a jamais cessé d'être cultivée dans tous les pays musulmans. Lorsqu'on veut juger les peuples anciens ou modernes, il ne .faut pas toujours s'en rapporter à ce. qui est écrit dans les. livrés, ni prendre les lois à la lettre.. •

Pendant que nous raisonnions ainsi sur l'histoire de la, musique dajas ce pays, j'ai plusieurs fois invité Abdallah pacha; à nous dire son opinion; il a gardé le silence ; j!ai interrogé les Turcs, et les Arabes qui dînaient avec nous ; je n'ai pu obtenir d'eux upe parole;. ce. n'est pas. la première fois que je m'aperçois de cette indifférence des habitans pour ce qui tient à. l'histoire de ces contrées: si remplies de souvenirs et de merveilles ; lorsque- nous parlons de l'Egypte devant des Turcs et des Arabes , qu'ils soient dei^viches, ulémas, ou pachas, nous sommes à. peu près. surs de n'être pas écoutés; avoir le peu d'intérêt qu'ils mettent à ce qu'on dit, on les'prendrait volontiers pour dès voyageur&d'un jouTypour des étrangers qui piassent,:. tandis qu'à la.châlebr que nous y mettons ,.on. pourrait bien^ous'pren* dre, nous venus de si loin, pour des gens du pays^ pour de vrais Egyptiens que le patriotisme anime eC qui ne. rêvent que les .vieilles gloireis de la patrie.

Au sortir.de notice diner , nous avons .voulu visiter la petite vUle de.Kankah; toute la. cité: est. dans une seule rue ; le passage, continuel des. caravanes

et des voyageurs 9 lui donne du mouTement. Elle est presque aussi anhnée que les bazars les plus populeux du Caire ; dans les environs de Kankah sont cantonnés plusieurs régimens de l'armée ; ainsi les troupes de Méhémet-Aly campent aui mêmes lieux que les cohortes romaines , car la géographie place le scenœ veteranorum , non loin de Kankah et sur là route de 6ilbeis«

Quand nous sommes rentrés dans la cour d'Al> dallah pacha, nous y avons trouvé les musiciens de plusieurs régimens; la musique, comme vous le voyez, semblait nous attendre partout, et ne voulait nous épargner aucune de ses merveilles ; le jou^ commençait à tomber , et l'ombre du soir ne nous permettait pas de voir les musiciens et de distinguer leur uniforme ; tout ce que nous savions , c'est que nous étions parmi des Turcs et des Arabes^ et (q«ïe notre hôte nous avait préparé un nouveau spectacle ; quelle a été noire surprise , lorsque parmi les airs qu'on a joués devartt nous , nous avons recouioiû l^air de Fivie Henri IF, la Marseillaise , et même ta Parisienne tout récemmefit arrivée au Caire ; dans cette symphonie, on distinguait des dmbales , des hautbois ^ des cors, des clarinettes, des bassons, etc. Le concert a duré pi'è» de deux heures , et tous leà opéras d'Europe y 6nt été mis k contribution.

Vous de^ez juger par là qoe notre musique a été plus heuretiseque no^scienca^étnofi institutions, car eUe&'est întrodcelle ÊnOrieiitsans&opdecc^tradic'-

tion et de difficulté; nous avions déjà fait la même re* marque à Stamboul^ qui a si tong-temps repoussé noîte discipliner et notre tactique mîtitaire^ et qui s^est fort bien accpmmodédes airsdeRossfni^dePaër, et de nos plus célèbres compositeurs; il ne faut pas toutefois crier au miracle pour ce qu'ont fait à cet égard les Orientaux; on doit leur reconnaître un talent d'imitation porté assez loin ; mais ils imitent machinalement; il n'y a pas plus d'expression et de vie dans leur exécution , qu'il n'y en a dans nos vielles organisées et dans l'écho qui redit exactement les sons qu'on lui envoie ; quand on joue celte musique^ les auditeurs restent froids, et personne ne prête une oreille attentive; tout ce qui est turc et arabe , préfère encore à cette harmonie venue de l'Occident, la musique du pays , celle qu'on entend au départ des pèlerins de la Mecque, celle qui se mêle aux danses des aimées, aujc spectacles des baladins du Caire ; il n'est pas même bien sûr que la musique européenne, telle que nous l'avons entendue, soit conservée long-temps encore dans l'armée, car Méhémet-AIy vient de supprimer une école fondée, il y a quelques années, pour l'enseignement de cette musique étrangère, et tous les professeurs , français ou italiens, ont été renvoyés , ce qui fait craindre qu'on ne revienne au charivari turc.

Nous ne sommes rentrés à Abouzabel qu'à onze heures du soir j la séance d'ouverture de l'école, les

deux concerts du pacha m'avaient mis sur les dents; je me suis couché avec la fièvre ^ ce qui ne m'a pas empêché de me lever au point du jour pour vous écrire et pour visiter ensuite la montagne des Juifs.

voir qu'il y eut ià autrefois une cHé ; je me suis rappelé ce que nous avions vu à Sais ; parmi les décombres^ on aperçoit quelques cavités qu'on pourrait prendre pour des chambres s^ulcrales ; des pans de mur sont encore entiers , pour parcourir cette enceinte abandonnée y il fiaut tour-à-tour descendre dans des ravins^ ou gravir des terrains escarpés ; le sable , des briques crues j des débris de poterie^ sont mêlés ensemble ; pour avoir quelque idée de cette confusion, figurez-vous une planche de caractères , qui, pour parler la langue des imprimeurs, est tombée en pâte , une planche où se trouvaient reproduites les plus nobles pensées de Fhomme, et qui n'offre plus qu^un amas informe de lettres de plomb, renversées pêle-mêle , ne formant ni phrase ni mot , n'exprimant aucun sens ; je ne puis mieux peindre ce qui reste de la cité antique. Nous avions avec nous des chiens qui ont chassé deux ou trois chacals ; ce sont les seuls habitant d'une ville qui fut jadis célèbre , et dont la postérité n'a pas même conservé le nom.

Cette partie de l'Egypte fat autrefois le payi^ de Gessen ; c'est ici qu'il faut chercher les positions que les Romains appelaient, castra Judœomm^ viens Ja-dœorum; c'est dans cette contrée, voisine du désert^ que la géographie sacrée a placé le fieir que l'Ecriture appelle Onion^ et dans taquefle le pontife Onias fit bâtir un temple^ rival de ^Ini de Jénisaleiii:k~ "%t ooiistratt ^ dans la

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même région ^ deti^ cités ^ appelées Râmessès et Pitboms; il ne serait pas invraisemblable que la montagne des Juifs fut remplacement de l'une de ces deux villes; on y a découvert à plusieurs repris ses des vases > des statues^ et ces restes de l'antiquité dont en bronee ; or^ on sait que les Juifs ex-* cellaient dans l'art de travailler les métaux^ et le livre des Nombres dte plusieurs de leurs ouvriers habiles en ij/ui Dieu awit mis son esprit et sa sa^ gesse.

' Après avoir visité les ruines de ta vieille cité^ nous avons parcouru une enceinte au nord-est, quipour*^ Irait bien avoir été un champ des morts ; mais les pierres ne disent rien ^ et nous n'avons rien trouvé qui pût confirmer nos conjectures. Du haut de la montagne des Jui&^ nos regards planent de tous côtés ^r un immense horis^on ; à l'est, on découvre le boutg de Tantah ; au midi, le Mokatan , l'obélisque d'Hélîopolis ; à l'ouest , les pyramides de Gîseh ; l'aspect des pyramides , de quelque côté qu'on les Voie , produit toujours daiis l'esprit du voyageur une vive impression ; mais cette impression est bien plus profonde, lorsqu'on aperçoit ces masses éte^ nelles du ihilieU de quelques grandes ruines , et qu'en les contemplant^ on foule sous ses pieds remplacement ou le tombeau d'une cité.

En parcourant des yeux le pays où nous sommes, j'avoue que j'oublie quelquefois Memphis et Thèbes^ et que ma pensée est plus volontiers occupée des

souvenirs de la Bible. Je regrette que les voyageurs modernes^ qui ont si bien décrit les autres parties dé l'Egypte , aient trop néjgligé dans leurs investigations cette terre de Gessen ; .je regrette qu'on n'ait pas tracé une carte détaillée y où nous aurions reconnu, tous les lieux qu'habitèrent les fils ,de Jacob,, où nous aurions, pu suivre le peuple. ide Dieu, dans sa sortie de l'jKgypte, , dans . cette longue suite de rairacles , danç cette sublime épopée qui commence à la rive orientale du Nil, et ne finit qu'aipic rives du Jourdain. Lorsqu'au mois de juillet dernier^ je relisais l'Iliade dans les campagnes jde Troie , tout semblait poéticpie autour de moi, et je marchais de merveille en merveille ; mais en relisant l'Exode dans le pays de Gessen ,^ ce sont bien d'autres prodiges 5 quel spectiaçle que celui qui fait passer sous nos yeux les sept plaies d'Egypte , depuis les eaux changées ea sang, depuis la calamité des moucherons et des grenouilles , depuis les.fléajux de la grêle, de la sécheresse, de la peste;, jusqu'il la désolation de ces n^iits remplies de fantômes hideux et de ces ténèbres.si épaisses, qu'on pouvait les tour cher, jusqu'à l'oxtermins^tiondespreixûepsftiés dans toutes les fapfiiUes égyptiennes, ç€;lle dt^srpis /comme celle de l'esclave employée au. movilin. Ce n'est, plus ici , comme dans l'Iliade , :1e. Simoïs qui roule les casques et les cadavres des héros > ce n'est plus le Scamandre qui enfle ses eaUx, qui sort de son lit et déradne.lcs arbres, pour arrêter le bouillant fils

de Thétis ; c'est la mer qui ouvre ses abîâi'ë$ ^ et s'élève en deul coloiifae^ d'eau, pour laisser passer Israël. Le iSeigneiir, ajoute l'EcritUre , a regardé l'armée de Phfti^aon , et cette armée est tombée au fond de la mer comme une pierre ou (^ommê une masse de ploaibi^.'vHom!ère nous montre quelquefoifii les dieux de POlympe «e mêlant âux Grecs et airic Troyens dans les ciombats^ mais tous ces dieux ont^^ils la majesté' dé Jéhovah, qpî s'éhfermè dans june'Àuêe lu^neiisei et :qiâ^iijtfche devant lôs ba- 4:aillons de Jacob ? Qui pourrait comparer le piiîs* sant jypitbry tonioaiit 'sâr le .Oai^re , Ae père des tlieux; tenâiit sesnbaljancès d'or:^À ce -Dieu des d]5mées^^qui a 'pour niardie-pied lefirniameijtvetqû^ les Israélites n'osent regarder eu face de peur de mourir? Je m'étonne qu'aucun grand poète ii'ait pris pour sujet de ses chantsiepeopled'Israël soYtkni dû pays de.Gessen; que ^de. poésie dans la vie dç cette nation, quç^^ Dieu s'est choisie, et qu'il défend et protégé au knilieu des périls , icoinme l'aigle soutient et porte ses petits sur ses ailes I que de scènes animées dans les sbulfrances, les combats, les passions dé ce peuple a Ur!oop^ apitiiàire^àJa tête dum^qxxi cent £ois a reproché à son chef de l'avoir amené dans le désert ^:et cent fois.a méiéiàses cantiques^ sadnts des murmtuies conti^e Dieu ! : . i.u:r:/ ^^ •

Combién)leconducte^r'jde&fiébre«nc surpasse 'in grandeur: lâsJbérqs/quèrëpiipée profane a orfliS>ré»î son. eafande^^èriké sauvée déseatk^at^un mrrad^^

des prodiges sans nombre ont annoncé sa mission ; pasteur des troupeaux avant d'être {>asteur des peuples, il n'a point connu les magnificences de la terre ; mais il a vu Jébova dans les nuées du Sinaï^ et lui a parlé comme un homme parle à un autre homme ; il n'est point y comme l'invincible Achille ou le pieux Enée y armé d'un bouclier, ouvrage divin ; son char ne vole point dans la poussière y il ne porte à son front ni casque d'ai* rain ni panache éclatant y mais la majesté du Tout-^ Puissant rayonne sur sa face; sa bag*aètte cdm*<^ mande: aux élémens. et les tables de la loi sont dans ses mains. Qu'y eut-il jamais , dites^moi , de plus inspirant pour les poètes? et celui qui aura chanté toutes ces merveilles, ne pourra-i^il pas dire comme Moïse dans son dernier cantique : Peufies de la lerro « écoutez ma smx ! •

Si j'en avais le temps , si j'en avais la force ^ je suivrais la marche des Hébreux ypLs la tome Rouge, je la suivrais dans toutes les solitude^^anxquelles l'Écriture donne un nom, et : qui sont pu^ jourd'faui ce qu'elles étaient alors. Je cheroheraiB à la limite du désert le lieu appelé :Soooth, où les Israélites allèrent camper le premier jour de leur départ y en m'avançant avec eux vers le golfe de Suez, je reconnaîtrais la seconde de leurs stations , que l'Exode nomme Hahiroih ^ et qui porte à peu près te mékne nom dans les) géographies les plus ré- /}ebteSi Au'-delfi xlu golEe , je visiterais le déiert de

Sur y où les cailles voyageuses abordent encore dans la saison de leur passage^ et se laissent pren^dre à la main comme au temps des Hébreui^. Je parcourrais cette solitude de Sin, où la manne^.$emblahle a la graine de Coriandre , commença à tomber autour des tentes d'Israël y et dans laquelle on recueille, de nos jours y une espèce de manne qui s'attache à certains arbriss<eaux ; j'accompagnerais les fils de Jacob à la source miraculeuse d'Oreb^ aux puits de Marrha à l'onde amère y et je m'arrêterais dans le désert d'Elitk , a la place des douze fontaines et des scixante-diœ palmiers. Je pousserais ma cpurse jusqu'aux sables brûlans de Caleb et de Pharan^ où les voyageurs modernes ont retrouvé cette effroyable quantité, de serpens et de scorpions que Jéhovah suscita contre son peuple ingrat.

Il ne m'est point donné de faire ce grand pèlerinage; la terre de Canaan ne m'apparaîtra point comme à Moïse, des sommets du mont Nébo ; assis (#armi les ruines qui couvrent la montagne des Juifs ^ je n'ai devant moi d'autre perspective que celle d'un désert sans nom ; je suis condamné à chercher dans les livres les vérités de l'histoire et de la géo^ graphie. Je relis tour- à-tour l'Exode ^ le livre des Nombres et les vieux historiens de l'antiquité pro^ fane ; qu'il me soit permis de rappeler dans cette lettre quelques usages , quelques pensées de l'an-

cienne Egypte qui paraissent avoir suivi les Israéli^* tes dans le désert.

J'ai été d'abord frappé de la ressemblance qui existe entre les paroles du chef des Hébreux, lorsqu'il parle au nom de Jéboyah, et Içs inscriptions trouvées dans les ruines dé Thèbes; Moïse, en s'adressant à Pharaon, commence toujours ainsi : Voila ce que dit le Seigneur ; toutes les inscriptions égyptiennes commencent de même ; voila ce que dit le dieu Amoua-rahy voila ce que dit le dieu Soleil^ voila ce que dit la déesse Neith , la déesse Isis ; au milieu des grandes scènes du Sinaï, on retrouve aussi quelques souvenirs de l'Egypte ; les tables de la Icâ, écrites sur la pierre y écrites des deux côtés y rappellent quelque chose des monumens égyptiens ; car toutes les lois de l'Egypte ancienne étaient écriâtes sur la pierre. Le veau d'or qu'adorèrent les enfans d'Israël était évidemment un souveûir du bœuf Apis ; livrés à toutes sortes de misères, ils exprimaient leur désespoir par une image du pays qu'ils avaient quitté ; ce qu'il faut remarquer, c'est que le peuqple juif ne faisait pas un pas dans le désert sans^ re*^ gretter la terre de Gessen; tantôt il se représente avec amertume , ces plaines couvertes à^oignoms > dé melons^ de concoriibrès; tantôt it se ressouvient de ces poissons du "Nil qu on mangeait presque pour rien. Lorsque les enfans > d'Ièraël se partagèrent en classes et en tribus, cette division pouvait bien être une imiiaiion de ce qu'ils avaient vu chez les Egyptiens; c'est en Egypte que les ouvriers,, qui élevèrent un tabernacle, avaient appris à tcavail-

ler les métaux , à faire des ouvrages de lin et de soie. Lorsqu'à travers d'immekises solitudes de sâble> les Hébreux suivaient la nuée lumineuse de Jéhovah , et qu'ils prenaient pour guide les phénomènes du ciel ou les astres du firmament^ ils durent quelquefois se ressouvenir des leçons «t des sages d'Hélio* •polis.-Sans les sciences^ sans les arts de Memphis et de Thèbes> peut^tre n'auraient41s pu vaincre les fléaux nlultâpliés sur leurs pas; ils n'auraient pu triompha de leurs ennemis ,■ et prendre enfin la place dés rois et des peuples de Canaan» On peut remarquer que le peuple juif ne passa, point par la barbarie pour arrivera la civilisation; c'est ici qu'il faut admirer les desseins de Jéhovah ; car^ les en* fans de Jacob s'établirent d'abord dans le pays fertile de l'Egypte afin qu'ils pussent s'y multiplier en peu de temps; et la sagesse divine voulut sans doute que le peuple d'Israël s'élevât en présence d'une nation très éclairée , pour qu'il devint bientôt luimême une grande nation.

Un autre peuple que le peuple juif, qui se distingua aussi dans l'antiquité , était venu d'Egypte ; les Athéniens étaient sortis de Sais pour s'établir dans PAttique, comme les Hébreux étaient sortis du pays de Gessen pour habiter la terre promise. Loin de moi la pensée d^expliquer les vues mystérieuses de Dieu ! mais en ne prenant de l'histoire ancienne que ce qui appartient aux choses humaines, n'est-ce pas pour nous un bien étrange VI. 8

spectacle que celui qui nous montre les deux peu-^ ple^qut ont jeté le plus d'éclat dans le monde ^ et qui ont exercé le plus d'influence sur les destinées et les opinions du genre humain y partant ainsi des rivages du Nil ? Pour moi , je sens que mon esprit est quelquefois ému et troublé comme à Taspect d'un miracle^ lorsque je pense qu'Athènes et le Parthénon ^ que Jérusalem et son temple , furent l'ouvrage de deux nations qui avaient eu leur berceau dans ïa vieille Egypte, qui avaient vu l'une et l'autre le royaume de Sésostris , cette terre favorisée du ciel, où fleurissaient les arts et la sagesse, où le génie de l'homme éleva tous ces grands monumens dont nous admirons aujourd'hui les ruines.

Après avoir fait. le tour de la montagne des Juifs, nous sommes revenus au village d'Abouzâbel ; comme le cheik nous avait invités à venir le voir, nous sommes entrés chez lui; il nous a fait un accueil très gracieux; le çheik d'Abouzâbel est un des plus beaux hommes que j'aie vus en Egypte ; il a quelque chose de noble dans sa physionomie, et sa stature surpasse beaucoup celle des fellahs; au premier abord , j'ai jugé qu'il avait peu d'instruction ; comme tous les notables du pays, il professe quelque estime pour nos lumières d'Occident ^ mais il n'en profite pas pour lui-même, et de tout ce qui vient d'Europe, ce qu'il aime le mieux, c'est, m'a-t-on dît, l'eau- de-vie de Cognac et le vin de Champagne; le cheik a deux femmes dans sa nuiison, ce qui ne Tem-

pêche pas défaire sa cour aux femmes de ses vbisinsi; et si nous eu croyons la chronique scandaleuse d'Ar bouzabel^ lorsque les maiis sont trop, jaloux i iiJles envoie passer quelques jours dans VEl^JUmneh y ou la prison du village. Notre conversalion a.été^'a* bord insignifiante ; j'ai demandé au dheik s'il se ressouvenait de l'expédition de Bonaparte en Egypte^ je n'avais que dix ans, m'a-t-il répondu, lorsque les Français quittèrent ce pays; je me rappelle que tout le peuple de ces contrées se leva contre eux $ plusieurs soldats cantonnés dans les villages fureM massacrés; àKankah^on en jeta dans des fours.-^ Que reprochaitH3n aux Français ? r^ Rien autre chose que leurs victoires. -^ Ces préventions ontelles duré long-temps?-— Tous ceux qui sont venus après les Français les ont fait regretter. — Quel souvenir en reste-t-il aujourd'hui ! — On se souvient qu'ils ont fait la guerre avec humanité, et s'ils revenaient, on irait au-devant d'eux, surtout s'ils étaient les plus forts. — Nous avons parlé de Méhémet-Aly ; le pacha, nous a dit le cheik, est sage et prudent; mais les mauvais conseils siègent près de lui ; aprëSs avoir détruit beaucoup d'anciens abus , il ferme les yeux sur les nouveaux, qui deviendront grands et le tueront. — Le pacha a grand tort ; il faut faire la guerre aux abus , comme l'ichneumon la fait aux crocodiles ; il les attaque avant qu'ils ne soient nés et dévore leurs œufs. Le cheik a paru content de ma comparaison , et plusieurs fois a répété , taieb , taieb (fort

bien, fort bien). Notre conversation a fini par l'école d'Abouzabel; nous avons fait des voeux pour que la science se répande daps ce pays , car la science est comme le Nil qui féconde lâk terre et fait reculer le désert.

Nous allons repartir pour le Caire d'où je vous écrirai encore.

P. S. Je vous écris ces lettres sans savoir à quelle époque dles pouront partir pour l'Europe ; j'espère, d'un autre coté , recevoir prochainement des nouvelles de mon cher compagnon de voyage qui doit être maintenant ' à Beirout ou à Damas ; quand j'aurai reçu ses lettres'^ je vous les enverrai avec les miennes par la première occasion.

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