LETTRE CXLVII
VOrULATIOli SE DAMAS. -MARIAGE SES CBIUSTXEBIS SE SAMAS.
Mai 183<.
Un proverbe arabe dit : Châmi^ choumi, Damas- (juin y méchant. Plusieurs voyageurs sont partis de là pour présenter la population de Damas comme la réunion de tout ce qu'il y a de pis au monde* L'Arabe qui le premier s'écria, Châmi y choumi y n'eut peut-être que la pensée de faire un-simple jeu de mots. Sur ce point, une des choses qui ont pu égarer l'opinion des voyageurs, c'est le fanatisme des Dainasquins; sans doute qu'en matière religieuse les Damasquins n'entendent pas raillerie, el que leur susceptibilité peut devenir dangereuse 3 mais dans le reste des choses delà vie, ils n'ont
pas moins de vertus que les habitans des autres cités orientales. L'exaltation religieuse n'exclut pa^ nécessairement la droiture , le dévouement, la bonne foi. Je n'ai pas séjourné assez long-temps dans cette ville pour multiplier les preuves de ce que j'avance j toutefois, je pourrais citer des témoignages qui honorent les musulmans damasquins. Vous vous souvenez des quatre marchands avec qui j'ai fait la route de Beirout à Damas ; j'ai gardé de la rec(9nnaissance pour leurs procédés bienveillans envers moi , pour leurs paroles douces et engageantes^ quand, le soir, dans les haltes de notre caravane , nous prenions place ensemble autour du même pilau. Un Grec catholique qui, depuis plusieurs années, est en relation de commerce avec des musulmans damasquins, me disait qu'il n'avait jamais eu à leur reprocher le moindre tort. J'ai rencontré plusieurs fois dans des maisons chrétiennes des musulmans qui me traitaient avec, une parfaite bonté. S'il existe à Damas une portion d'hommes vraiment méchans, elle ne se trouverait que dans les derniers rangs du peuple et dans les faubourgs i mais , dites-moi, trouve-t-on beaucoup de pureté et de vertu chez le bas peuple de nos grandes cités européennes ? Cette courte* défense des Damasquins n'est point suspecte de lapiirt d'un homme qui a manqué d'être brûlé en entrant dans la ville.
Les chrétiens de Damas n'ont pas été plus me-
nages que leurs dominateurs ; les voyageurs leur ont fait une réputation de bassesse et d'imposture. Les déclamateurs qui ont passé par ici , principalement les Anglais^ n'ont point songé combien est difficile la position des chrétiens de cette ville visà-vis des musulmans ; pour que de pauvres rayas puissent vivre en face d'un fanatisme toujours ardent, que de souplesse ne faut-il pas, que de finesse , que d'adroites précautions ! Les voyageurs ont appelé cela de la bassesse et de l'imposture. Le musulman fanatique de Damas , à l'égard du chrétien, c'est le loup de la fable qui, voulant manger le faible agneau, ne manque jamais de bonnes raisons. Que de génie il faut à l'agneau pour qu'il parvienne à tromper le loup !
Un trait commun au caractère des deux peuples, c'est l'amour du repos et des plaisirs. Dans un pays oii tout abonde , où partout s'offrent aux regards des ombrages , des fleurs et de belles eaux , il est naturel qu'on se laisse aller à une douce nonchalance : l'esprit de l'homme est invinciblement soumis à l'influence des lieux. La race damasquine est remarquable par la beauté du sang et la blancheur de la peau -, on ne rencontre guère ici de ces figures jaunes ou couleur de tene, qui souvent attristent le voyageur dans les contrées arabes ; je n'ai vu nulle part des enfans au teint plus frais , à l'œil plus vif. Ali-Bey vante la beauté des femmes de Damas ; vous n'ignorez pas que dans ce pays-ci
ce qu'on cache le plus aux voyageurs , ce sont les femmes, et je ne puis vous dissimuler que sur ce point j'ai peu observé par moi-même. Pourtant, je ne dois pas vous taire que parfois , dans les bazars , un coin de voile écarté par des doigts probablement distraits , m'a permis de découvrir furtivement de jeunes et charmans visages , des yeux noirs pleins de feu ombragés par de longues paupières, et cette double rangée de perles qui pare avec tant d'éclat la bouche rose des filles d'Orient. J'ai vu aussi dans des maisons chrétiennes des femmes et de jeunes filles sans voile, qui m'ont paru belles sous leur couronne de sequins et leurs longs cheveux entrelacés , elles marchent sur des galoches de bois qui les grandissent d'un demipied, et leur donnent quelquefois la taille des orangers et des grenadiers plantés dans la cour de leur habitation. Aly-Bey dit avoir remarqué qu'il se trouve très peu d'aveugles à Damas ; je ne sais pourquoi j'ai fait une remarque toute contraire ; je n'ai rencontré dans aucun lieu de la Syrie un aussi grand nombre fl'aveugles qu'à Damas. Il paraîtrait que dans cette vallée , moins qu'en d'autres pays asiatiques, les habitans ne dorment point impunément, en été, sur leurs terrasses.
D'après les informations que j'ai prises , et par un calcul qui d'ailleurs ne peut être qu'approximatif, je porterai à cent trente mille environ le nombre des musulmans à Damas ; on compte
à peu près deux mille juifs , dix mille Grecs catholiques, cinq mille Grecs schismatiques ; le reste de la population chrétienne est arménien et syrien. Les juifs de Damas, moins maltraités que les chrétiens , parlent avec une espèce d'orgueil de leurs trois synagogues, qui pourtant ne sont pas des monumens; mais les synagogues de Damas sont bien moins humbles que les synagogues souterraines dé Jérusalem. Les Grecs schismatiques ont une église j la nation syrienne et la nation arménienne schismatique , possèdent chacune un sanctuaire j les catholiques remplissent leurs devoirs religieux dans les trois monastères latins , savoir : le couvent de Terre-Sainte, habité par quatre religieux espagnols; le couvent des lazaristes , successeurs des missionnaires jésuites , habité par deux prêtres français pleins de science , de zèle et de piété ; le couvent Capucin habité par un vieil Espagnol qui vit d'aumônes. J'ai remarqué dans la cour de ce dernier monastère une treille qui m'a semblé un phénomène dans le monde végétal ; le cep de cette treille , droit et haut comme le tronc d'un cyprès, a quatre pieds d'épaisseur. Les monastères francs de Damas ne sont point à l'abri des vexations de l'autorité musulmane. Il y a cinq mois que le couvent de Terre-Sainte a été condamné à payer huit mille piastres au pacha ; voici pourquoi : les religieux latins avaient pavé l'avenue de leur monastère, auparavant humide et boueuse , sans en avoir ob-
tenu Fautorisation préalable. Au mois de mars dernier, nos pauvres lazaristes ont été condamnés aussi à une amende de huit mille piastres pour avoir osé réparer la chapelle de leur couvent. Plus d'une fois , dans nos lettres d'Orient , nous avons eu occasion de remarquer combien il en coûte aux chrétiens de ces pays pour remuer ou pour aligner des pierres.
Les chrétiens de Damas passent pour beaucoup aimer les réjouissances -, les époques solennelles de la vie, telles que le mariage, sont des fêtes et des occasions de plaisir dont on garde long-temps la mémoire. J'ai recueilli sur la célébration du mariage des chrétiens de Damas, des détails très curieux que vous ne trouveriez dans aucune relation de voyageur.
On sait que les mariages des musulmans se réduisent à de simples conventions faites en présence du cadi j dans tous les pays d'Orient , les mariages des chrétiens sont accompagnés de plus de pompe , de plus de joie et de bruit. J'ai vu dans l'Archipel et dans l'Anatolie quelques-unes de ces fêtes en l'honneur des fiancés et des nouveaux époux chrétiens ; mais ce qu'on voit à Damas est plus intéressant et plus nouveau pour le voyageur d'Europe. Voici d'abord ce qui regarde les fiançailles :
Un prêtre est chargé de la part d'une famille d'aller demander en mariage telle ou telle jeune
fille. Les parens de Ja jeune fille prennent deux jours pour réfléchir à la demande qui leur est faite, et le troisième jour le prêtre va chercher leur réponse. Si les parens consentent à l'union^ le jeune homme envoie aussitôt à la jeune fille dixsequins, un 'mouchoir brodé, deux grands mouchoirs de mousseline, et une bague attachée à un ruban; c'est le prêtre qui a lié cette bague et c'est lui qui la délie le soir des noces. Dès ce jour-là, le jeune homme et la jeune fille sont déclarés fiancés Pun à l'autre, et chacun s'empresse d'aller complimenter les deux familles. Au premier jour de Tan, le fiancé a coutume d'offrir un présent à sa fiancée. Toutefois les deux futurs époux vivent séparés l'un de l'autre sans se voir jamais et sans se parler ; l'amour n'entre pour rien dan§ cette union qui doit durer toute la vie, et souvent il arrive que c'est dans la chambre nuptiale qu'un jeune homme fait pour la première fois connaissance avec la femme qui doit être la compagne de ses jours. Enfin les deux familles fixent le jour de la célébration du mariage. Quinze jours avant la fête, le fiancé fait remettre à sa fiancée une' paire de bracelets en or ou en diamant suivant la fortune du futur époux, une pièce d'étoffe brodée en or et cent soixante piastres pour les frais du Bain et du souper de noces. Le mariage se célèbre toujours pendant la nuit du dimanche au lundi.
Trois jours avant la célébration du mariage.
c'est-à-dire le jeudi, les proches parens se réu-' nissent le soir dans la maison de la nouvelle mariée ; ils passent la moitié de la nuit à préparer le banquet des noces composé de sucreries, de pâtisseries et de confitures; des amusemens et des chants joyeux accompagnent ce travail. Le vendredi, la fiancée, est conduite au bain par des femmes qui ne la quittent plus jusqu'après la célébration du mariage; au retour du bain , on teint de rouge les mains de la fiancée; on lui enlève le duvet du visage avec du miel durci au feu ; an lui peint les sourcils, on les lui façonne avec un soin particulier; on procède ensuite à d'autre^ • opérations qui sont trop peu dans nos mœurs^pour que je puisse en parler. Le samedi^ la fiancée reste seule dans un appartement, mange seule ei ne voit absolument personne, excepté la matrone chargée de la servir iet de la parer. Le dimanche au matin, on la fait asseoir dans un coin de l'ap parlement, le visage tourné vers le mur, les yeux baissés et enveloppée d'un long voile, elle reste immobile dans cette position jusqu'à trois heures après le coucher du soleil. Tout ceci ne vous pararrtra pas sans doute très amusant pour une jeune fille ; ne dirait-on pas qu'on veut lui faire expier d'avance les douces joies de l'hymen?
Le dimanche au soir^ environ quatre heures après le coucher du soleil , on met à la nouvelle épouse les habits de noces, et toutes les femmes
qui ddivent assister à la fête se pâfeAt. en même lemps i les femmes et les jeuDes friies reçoivent chacune une ou pli&îeurs bcrugies bianehes ; TépoUse eâ portecinq dans chaque main ; ces bougies sont dorées et attachées ensemUe. Alors Tépouse y accompagnée de toutes tes femmes y è^ conduite prôQèd- ^ionnellement dans la cour de la maison y au mtlfé& de cha»fs et de cris de joie ; Tépouse , appuyée Sûr les bras de quelques femmes , fait trois fois le tour 4u bassm cii de là fontaine qui se trouve au milieu <de la cour^ et cette lente promenade dure trois quarts d'heure. Après cette procession ^ l'épouse est rame^ née dans sa chambre^ au son du taknbour ; celle quifrappe en cadence sur le tambour est la matrone dont je vous ai parlé plus haut^ spécialement chargée de parer la nouvelle épouse. Rentrée dans sdiv appartement^ la mariée ^itteses vêtemens de noces pour reprendre ses vêtemens ordinaires. Il est une heure après minuit quand tout cela est achevé.
Bientôt trois femmes ^ pai*ent6s du nouveau marié^ se présentent et demandent à emmener la nouvelle mariée ; elles sont suivies de tous les amis de répoux, portant chacun une bougie alluùiéé et chantant au bruit de divers instrumens, tels que le suntiry dont on frappe les cordes de métal avec des baguettes de bois ^ le tanbour charky (oriental) y ea bois d'ormeau, espèce de mandoline arabe; le nâfy^ flûte en canne de roseau y qu'on, trouve dans tous, les pays d'Orient. Us arrivent tous ensemble à lav VI. i3
porte de la chambre de la mariée; mais la porte leur es^ fermée^ ils crient et sollicitent en vain; puis on en vient à des explications; ce sont des qui vive, des réponses et des menaces apparentée; enfin la porte s'ouvre^ les trois femmes vont joindre^ la nouvelle épouse ^ et les hommes passent dans d'autres appartemens. Là tous ces convives poussent des cris de joie^ des cris de victrâre , et se livrent à une folle gaité. Un souper, leur est servi ; après le souper ou donne à boire à tout le monde un verre d'eau sucrée* Il est inutile de vous dire que le café et la pipe remplissent les intervalles de chaque cérémonie. Une demi -heure après le souper^ les hommes redemandent l'épouse à. grands cris y et tous les flambeaux sont rallumés. La fiancée^ en-veloppée dans un long voile blanc , et le visage couvert d'un petit voile noir, dit adieu à sa famille^ c'est dans ce moment qu'on porte à la maisoh dé répoux le trousseau de la mariée. Bientôt le cort^[e s'achemine processionnellement, et avec une lenteur extrême, vers la demeure de l'époux, au milieu des cris, des chants et des symphonies arabes. Plus la mariée marche lentement , plus elle est estimée ; on aurait une très mauvaise idée d'une jeune fille qui ne mettrait pas une heure au moins pour liaii^ un chemin de dix minutes ; on veut qu'elle songe que chacun de ses pas la rapprochant de son futur époux, la pudeur. doit rall^atir sa marche autant que faire se peut.
spectacle de ce paradis enchanteur n'ait point adouci les cœurs sauvages, les féroces caractères de Salahhié? Je ne croyais pas qu'il fût possible de rester méchant au milieu d'une belle nature. Le bourg de Salahhié eât devenu aujourd'hui le grand foyer de la révolte ^ le rendez-vous des mécontens et des perturbateurs; avant hier^ le pacha^ par une espèce de coup d'état qui honore son caractère^ a fait chasser du bourg quatre cents Curdes.
Les pèlerins auraient plusieurs grottes à visiter dans les montagnes qui dominent Salahhié ; la plus vaste de ces grottes^ convertie en. mosquée ^ renferme^ dit-k)n, les cendres de quarante martyrs morts pour le Seigneur; une tradition pieuse place dans ces montagnes la grotte des sept Dortians. J'ai vu à Éphèse^ derrière le mont Prion^ la véritable grotte où s'est passé le miracle. Ce serait d'ailleurs un travail fort difficile que de vouloir chercher à concilier les traditions religieuses de l'Orient^ relatives aux localités.
Plus de trente villages sont répandus autour de Damas ; la plupart de ces villages se trouvent au nord ou à l'est de la cité. A une heure de Damas ^ à l'est, les Israélites vont visiter, au village de Jobar^ le tombeau d'Elisée, renfermé dans une synagogue. Pokoke dit que cette synagogue ^ autrefois une église grecque^ marque le lieu où le prophète Élie couronna Hazaêl roi de Syrie , selon les ordres du Seigneur. On a remarqué que les habitans de Jobar
-la jeune épouse est laissée seule avec sa matrcme. Au sortir du banquet y on danse y on chante y les instrumens de musique retentissent, la jiHe et l'ivresse sont dans tous ]es cœurs ;, et la mariée^ ainsi placée à l'écart^ semble seule ne prendre aucune part à la fête. Quand le soir approche, elle reprend ses vétemens de noce j toutes les feçames -s'habillent et se parent y et rallument les flambeaux 'tiu^elles ^nt reçus. La jeune épouse et toutes ce» lemmes recommencent une procession dans la cour^ ^autour du bassin. On fait trois tours; après le premier tour y un des prinçipaui^ convives soulève à djemi le voile de la mariée; cell^^ci garde toujours le$ yeux îermés; elle est conduite dans la chambre nuptiale ; le jeune époux y suivi seulement de quelques-uns de se$ plus proches parens y va la joindre d'un air grave et recueilli. En entrant dans la chambre y il lui ôte son voile. Un léger souper est servi; le marié prend place à table^ en face de la mariée y mais celle-ci ne touche à rien y et ne Qia^e point. Son époux lui présente chacun des pl.at$ qu^ <x>mposent le souper ; il la presse de manger^ et la jeune épouse refuse toujours ^ imraobile y les yeux baissés y et ne proférant aucune parole. Enfin y l'heure sainte et solennelle arrive y les convives disparaissent^ tout bruit expire y la matrone elle-* même s^élôigne y et moi y qui viens de vous faire assister à la fête^ je ne saurais pousser plu5 loin ce récit.
Il îùé reslë encore à vous détaîîïer quelques cérétt!foftiies qui concernent par-ticulfèreniefit le nouveau mftiié^ et que je n'ai pu raconter plus tôt, pour né j^s trop embrouiller cette nafrratîon. - ^
Le jeudi, le vendredi et le samedi , iFsë passédans la maison de Fépoux les mêmes choses à' peu près que dai^s la maison dé Fépouise. Les convives, arrivent eta foule le dimanche , et, ce jpurrlà , lé barbier vient raser la tête du nouveau m'arié pendant q^^ôu charte autour de lui , et qu'on pousse df^s cri« de joie. Le dimât^ohe au soir, après le souper, la dansé commence et se prolonge jusqu'à^ trois heures du matin ; slHoth l'époux se dérobe k, fous les yeux; il va se cacher dans le recoin le ]^1Ù&. secret de la- maison ; les parens et les gens de Ik'; fête le dierchent et le trouvent. Le marié feiut de vouloir échapper à leurs poursuites; puis oii Téj^rend, on l'emporte en triomphe, malgré lui,, pour le déposer sur un* divan qui a été prépaï*é. Tous les invités, un flambeau à la main , vont chercher éU' procession les habits de noces du nouvel époux^ Pendant qu'on le revêt du costume nuptiàF^ fe santir , le này et le tambour se font entendre. Les- fêtes des jours suivans n'offrent aucune particuliarilé remarquable touchant le marié. Vous me dispenserez de m'arrêter sur la cérémonie du lendemain des noces , dont le but est de faire éclater là tous les yeux Fhonneur de là jeune mariée. Cette cérémonie , assez étrange pour un Européen , est
LETTRE CXLVm.
ua iTAvi^avmMr wb ]mi«m#> - i-M «mwm- •* M|i,B i iii» wi Hf
MmI^MU
I^^ ik\JiboKa%ë de D^mas sont à eux seul» fhjts^ Tastes que la cité ; le £aubourg du sud ^ de trois^ quarts de lieMe d'étendue , se nomme BeA * Allah (la porte de Dieu)/parce qu'il fait face aux chemins^ de Jérusalem et de la Mecque; la population de Bab- Allah est tout entière musulmane. Les maî-^ sons des faubourgs sont bâties les unes en terre ^ les autres en briques composées d'argile méléç à delà paille et cuite au soleil. Chaque maison e#t surmontée d'une coupole blanche ; destinée à focilitec
populations chrétiennes de Damas. Je viens d'apprendre que , depuis plusieurs semaines , le patriarche grec schismatique et le patriarche maroqite du Liban ont rendu des décrets qui abrègent et simplifient beaucoup les cérémonies des noces , vu les désordres qui peuvent résulter des réunions nocturnes. Puisque ces décisions récentes menacent de^roscrire les fêtes dont j'ai tracé le récit^ ne doisje pas me féliciter de les avoir fidèlement recueillies ? H ne fyr^ point laisser périr ce qui tîeiit à l'histoire intime des peuples , à leurs usages^ à leurs coutumes ^ tout ce qui forme leur existence morale. C'est surtout avant que les monumens ne tombent^ qu'on doit noter avec un soin religieux leur forme , leur architecture , leur physionomie de marbre ou de pierre. Si je rencontrais dans le désert quelque temple inconnu^ qui dût crouler le lendemain sous le marteau de l'homme, me^ pardonneriez -vous de ne point en décrire les colonnes, le portique, le fronton, les frises-^ fefi^^piédestaux ?
agréablement ce long espace toajonrs uni ^ tooîoiirs Teit^ et de loin ajootent enocMne à la beauté du spectacle de la plaine. Si f interrogeais les kiosques des jardins de Dmnas y ils me rediraient peut-être de tristes histcMres oanaoe ceux de Stamboul; les qx>liations capricieuses et les crimes de Tanilntkm ont £ût la aussi peut-être bien des victimes.
Nous ne sommes qu'au mois de mai ^ et les firoits des jardins n'ont point encore atteint leur maturité ; les gens du pays me disent qu'en aucun pays du monde on ne trouve des fruits aussi beaux qu'à Damas. Je regrette de n'être point venu ici un mois plus tard pour assister aux fêtes de la Pomoue arabe 9 j'aurais été surtout curieux de voir de ces abricots damasquins d'une grosseur prodigieuse , d'une saveur embaumée y d'un suc divin. J'ai lu à ce sujet dans les vieilles chroniques musulmanes un trait que vous aimerez à trouver ici. Emad-Eddiu y en parlant d'une conférence qui avait eu lieu entre Saladin et un prince.de Mésopotamie^ dit que le sultan, pour égayer l'entrevue, fit apporter des abri«cots de Damas y dont la saison était alors venue : « Ces abricots brillaient comme les étoiles^ dit l'auteur arabe j on les eût pris pour des boules d'or ; ils jetaient un édat semblable à celui des fruits . peints sur les drapeaux du sultan. » Les prunes de Damas ont aussi une grande célébrité. En ii4S, nos croisés étant retournés à Jérusalem après avoir vainement assiégé Damas , comme il sera dit ail-
leurs ;> Eurent accusés -d'avoir fait le voyage de Damas pour des prunes.; ce fut là l'origine d'un proverbe qu't>ii répète encore en Europe.
Les magnifique^ jardins qui entom*ent Damas coran^e. d'une riche et grande robe bleue, forment la meilleure défense de cette ville, car les arbres se pressent en manière de haies parfois impénétrables;^ et s'étendent en remparts de verdure souvent impossibles à franchir. Les murs qui servent à clore les jardins^ sont faits avec de la terre mêlée à des cailloux et à de la paille hachée > et séchéé au solçîl. ^
Ce qui donne tant de fraîcheur et d'éclat aux jardins de Damas^ ce sont les eaux abondantes que le Barrady ou Barrada leur envoie. Le voyageur est frappé de la manière admirable dont les eaux du fleuve sont partagées et distribuées] dans les quartiers de la ville et dans tous les lieux voisins. Je vous ai dit dans une de mes dernières lettres que le Barrady prend sa source au nordouest de Damas « à dix lieues de distance. Le Barrada ne peut être que le Pharphar de l'Ecriture; la dénomination moderne est une dérivation
corrompue du nom primitif. Les Grecs et les Romains appelaient cette rivière Chrysorrhoas. L'eau de ce fleuve^ à cause de sa crudité, n'est bonne à boire qu'après sa jonction avec la rivière nommée Figé^ dont la source est à cinq heures au nord de Damas ; arrivées au village de Mahsan , à deux heures de la
vilte^ les deux rhrîères qui n^ep Sarment plus qu'one seule sous le ncim de Barrady ^ se devisent «s sept brandies. La gofge mooiagneuse ou le fièvre se di* vise^ o£Fre m de ces beaux aspects roanmtiqties comme vous avez po es rencontrer dans le» «mita^ gnes de la Siusse ou cfai Tyrol* Aux temps amf ique»,. le fleuve ne se partageait qu^en deux branches; c'é^ taîem te Miarpfaar et TAbana; on acreiisé aa fleàve cinq canaoR nouveaux pour q€(e tout ^pays^ soit largemenl; abreuvé. La première brâïiche nommfée- &jazzié y arrose SalahAié^i séjour délicieux eouVeM de maisons de plaisance , situé à une demi-bevËr^ de chemin âe Damas, au n^rd^ouest ; fe Djtszzié passe slinsri sur des hauteurs qui-, d'après r^liiMàr» ti<en de^l^okocke y dominent en quelque^ endhroitis. 1^ Barrada de plus de soixante piedb ; Ik secoMdebranche nommée 7'orà ou Touray rouie- une phisk grande quantité d'eau que toutes les autres, et baigne des lieux élevés situés au nord'db la-viffi^;. la troisième nommée Bunùts y abreuve le quartlét' du sérail , qui est le plus beau quartier de £taili^ ;^ la quatrième, qui conserve le nom de Bâirradk\, coule au pied des murailles dfe Damas , dîi côté^ du nord'; la cinquième nommée Canuwftt ou Jfènwaty fournit de Teau à là majeure partie de' la' cité, à l'aide d'un* grand: nombre db petits ôpiiduits qui vont aboutir' aux fontaines publiques, aux bains, aux khans et aux mosquées; la sixième nommée Afcrabani ou rivière des Scorpions, traverse
la ^partie mmdionale de Damas et abreuve aussi une moitié du grand faubourg dé Meidan ; l'Âcrafaani pourrait bien être TAbana de l'Ecriture ; BeiH jamin dé Tudèle dit que l'Abana traverse la ville ; la septième enfin, nommée Demiy ou Deramy^ coule au sud de rAkrabani et donne de l'eau à il'au^e mcitié du foiubourg de Meidan. Toutes ces rivières, après avoir ain^ abreuvé la population et le pays danis tou« les sens, rejoignent un peu au- -delà de Damas le Barrada qui leur a donné nais-^ sance , et les sept canaux réunis en grand fleuve vont se perdre obscurément dans un abîme, à sept 4ieures , a l'est de Damas , appelé par les Arabes 'Bahr-el-Merg ( la mer du Pré). Le Bahr-el-Merg, dont la circonférence est d'environ huit lieues , ne Vélève "et ne s'al>a]sse dans aucun temps; dans toutes les saisons, son niveau se montre perpétuellement le même. L'œil cherche en vain l'issue par où puissent s'écouler les eaux du lac ; on ne saurait lui assigner que des voies souterraines. Ainsi les eaux du Barrada ont le même sort que les eaux du Jourdain; les deux fleuves promènent leurs flots glorieux dans de belles et riches vallées , et tous deux se perdent dans un abîme entouré de ' silence et de mystère.
Quelques mots sur les principaux endroits voisins de Damas, compléteront ce que je vous ai dit jusqu'ici. Nommons d'abord Salahhié, grand bourg de près de quinze mille habitans. Le proverbe
Chanii choumiy Damàsquiit niéchaiit, peat s'appliquer dans toute sa rigueur à la population de Salaïihié. Cest un ramas d'hommes farouches , joignant à la barbarie du désert^ le fanatisme des croyances exaltées. LesCurdes et les Turcomans sont là en grand nombre , mais ils n'ont aucune des vertus qui caractérisent les peuplades auxquellçs ils appartiennent.il n'est point de mauvaise doctrine^ d'opinion perverse qui n'ait !à Salahhié ses apôtres 'et ses croyans; toutes les aberrations humâmes ont trauvé des autels dans ce bourg redouté. -Là , dit-on y vivent des hommes voués au culte du dé-r mon, à tous les mauvais génies échappés du téniébreux empire de Satan ^ là beaucoup de ËtmiUes ne connaissent d'autre dieu que le soleil; elles s'agenouillent et se prosternent vers la terre quand l'astre jette son premier rayon ^ quand ses feux embrasent l'espace y et quand le sommet des montagnes se colore de ses dernières clartés. Là aussi chaque jour dés bouches maudissent tous ceux qui aiment rÉvangile ou le Coran ^ et promettent à des dieux qui n'ont point de nom^ l'immolation d'un musulman y d'un juif ou d'un chrétien. Et pourtant Salahhié peut passer pour un des endroits les plus délicieux de la terre. Là se voient les plus char mans jardins^ la plus aimable nature du pays de Damas ; les riches habitans de la sainte ville ont choisi ces lieux de préférence pour y bâtir leurs kiosques. N'est-il pas permis de s'étonner que le
spectacle de ce paradis enchanteur n'ait point adouci les cœurs sauvages, les féroces caractères de Sdlahhié? Je ne croyais pas qu'il fût possible de rester méchant au milieu d'une belle nature. Le bourg de Salahhié eât devenu aujourd'hui le grand foyer de la révolte, le rendez-vous des mécontens et des perturbateurs; avant hier, le pacha, par une espèce de coup d'état qui honore son caractère, a fait chasser du bourg quatre cents Curdes.
Les pèlerins auraient plusieurs grottes à visiter dans les montagnes qui dominent Salahhié ; la plus vaste de ces grottes, convertie en. mosquée, renferme, dit-on, les cendres de quarante martyrs morts pour le Seigneur; une tradition pieuse place dans ces montagnes la grotte des sept Dortians. J'ai vu à Éphèse, derrière le mont Prion, la véritable grotte où s'est passé le miracle. Ce serait d'ailleurs un travail fort difficile que de vouloir chercher à concilier les traditions religieuses de l'Orient, relatives aux localités.
Plus de trente villages sont répandus autour de Damas ; la plupart de ces villages se trouvent au nord ou à l'est de la cité. A une heure de Damas, à l'est, les Israélites vont visiter, au village de Jobar^ le tombeau d'Elisée, renfermé dans une synagogue. Pokoke dit que cette synagogue ^ autrefois une église grecque, marque le lieu où le prophète Elie couronna Hazaël roi de Syrie, selon les ordres du Seigneur. On a remarqué que les habitans de Jobar
ne coupent point le blé , mais qu'ils rarrachent" suirant une coutume mentionnée dans les livres saints.
Le village de Bezé, à une demi4ieure au nord de Jobar, indique la place où Abraham atteignit les quatre rois qui retenaient Loth prisonnier; c'est ^ dit-on j sur la montagne voisine de Belé^ que leii quatre rois récurait la sépulture. A une heure ef demie de Damas ^ au sud-ouest^ j'ai vu un village^ nommé Das^ani ^ renommé dans la contrée pour ses raisins d'une grosseur énorme et d'un goût exquia.' Au sujet de ces raisins tant vantés y les musuIoMÔs de Damas racontent une histoire que je ne veux pas vous laisser ignorer : Un jour que Mahomet s'en*' treteiftiit familièrement avec Dieu, il exprima \e désir de manger des raisins du Paradis ; un ange lùr en ayant aussitôt apporté une grappe, le profdhète la mangea et jeta au loin les graines sur la terre; ces graines tombèrent dans l'endroit occupé naain-* tenant par le village de Davani : de là l'origine de ces raisins d'un goût si merveilleux. Je ne me suis pas donné la peine d'aller voir ce qu'on appelle ht grotte de Jérémie, l'endroit du paradis terrestre où le Seigneur fit entendre au premier homme son arrêt de mort après son péché, le lieu où coula le sang d'Abel ; ces traditions de localités ne supportent pas la critique.
Si les troubles de l'époque présente offraient' moins de périls au voyageur, je n'aurais pas borné
m^$ courses aux alentours de Datna^^ maïs je serais parti pour aller visiter des régions ignorées , où chaque pas m'aurait conduit a des décourertes. Un savant voyageur du dernier t6mps'a traversé une portion de ces pays qui s'étendent au sud de Damas, sur les limites de la Syrie'et de l'Arabie^ maïs les recherches de Burkhard sont loin d'avoir amené des résultats complets. Combien j'aurais aimé a parcourir les plaines du fiaouran {Belad H<iouran)^ l'ancienne Auranite', jadis couverte dé villes ; les' ▼astes solitudes du Ledja et du Gebel-eHIaouran'; q«i représentent les cantons trachônes dont parlé Strabon ! Le$ ruinés de plus de deux cents villages en basalte <mi pierre noire , annoncent que , même dans des temps peu teèulés , la Trachonite nàiirrissait encore une population nombreuse ; on cite Bozra comme la métropole de toutes ces contrées , cette même Bozra que l'Arabie romaine avait pour capitale ; la ville nouvelle s'élève à côté des débris immenses du passé.
Au temps des croisades , dans la deuxième année du règne de Beaudoîn III (i i45) , Bosra ou Bostrum , appelé au moyen -âge Bussereth , fut le but d'une expédition chrétienne qu'on peut regarder comme le plus curieux événement de cette époque. Le gou- Temeur de cette ville , appelé Tanlais , mécontent du prince musulman dont il dépendait, s'en alla trouver le roi Beàudoin à Jérusalem , et offrit de remettre Bosra laux clirétiens , moyennant une ré- VI. i4
compense. L'offre est acceptée, et Tarmée chré-» tienne se met en marche^ ayant pour guide le gouverneur de Bosra. Partis de Tibériade, les Latins traversèrent là vallée profonde deRoob et arrivèrent dans la plaine de Médan, où se tenait alors tous les ans une grande foii*e pour les Arabes. Ce fut là que les chrétiens commencèrent à rencontre» des ennemis ; grâce à leur bon ordre , à leur union y à leur ardeur courageuse , ils s'ouvrent passage au milieu des bataillons musulmans et poursuivent victorieusement leur chemin. C'était au mois de juin ; aux continuels harcèlemens de l'ennemi se joignirent les souffrances de la soif. « Le pays qu'ils parcou*^ » raient était aride et sans eau , dit Guillaume de w Tyr ; on n'y trouve point de sources j en hiver » seulement^ les habitatas ont coutume de recueillir » les eaux de la pluie dans des cavités. Dans cette >) année-là^ un accident avait rendu ces citernes en- » tièrement inutiles ; une multitude extraordinaire » de sauterelles avaient infecté les piscines d'un )) impur veniq ; beaucoup de sauterelles y étaient » mortes^ et les eaux avaient été corrompues, n Le même chroniqueur dont le récit nous guide en ce moment^ cite au-delà de la plaine de Madan la ville d'Adrate , anciennement Edrée ^ connue dans le treizième siècle sous le nom de ville de Bernard d'Étampes ; les croisés , trouvant dans ce pays des citernes ouvertes, jetaient des seaux pour y puiser de l'eau y mais des hommes cachés au fond des sou-
sierraîns coupaient les cordes des seaux j et les chréliées s'épuisaient en vains efforts.
. Après quatre jours d'une marche périlleuse y ils aperçoivent de loin la cité de Bosra ^ la métropole dont la conquête doit leur faire oublier de rudes fatigues; ils campent ^ pour la nuit^ auprès de rochers à travers lesquels s'échappaient des filets ti'eau , précieuse ressource pour une ^armée tourmentée de la soif. Au milieu du silence de la nuit, voilà qu'un messager de Bosra arrive au camp des <J)rétiens , annonçant que la femme même du gou-r verneur Tantais vient de livrer la ville , et que toutes les positions <le Bosra, et sa citadelle, sont ocçu-^ pées par les musulmans de .Damas. Vous imaginez le deuil cle l'armée chrétienne à cette nouvelle ; les princes s'assemblent et décident qu'il faut se hâter de rentrer dans le royaume de Jérusalem. On craint pour l'armée, on n'espère pas pouvoir la sauver dans sa' retraite^ et quelques-uns 4ies principaux seigneurs, voulant au moins sauver le jeune roi Beaudoin , lui conseillent de prendre secrètement la fuite avec le bois de la vraie croix, et de monter snv le meilleur coursier de l'armée. Le jeune rai s'offense d'une telle proposition, et déclare qu'il veut vivre ou mourir avec son peuple. La retraite des chrétiens fut un combat continuel ^ pour cacher à Tennemi le mal qu'il leur faisait,, les princes avaient donné ordre de mettre sur les chameaux et les autres bétes de somme, les morts, les faibles ei
ies blessés^ ceux-ci portaient même leurs glaives nus, pour se donner l'apparence d'hommes en état de combattre, et les musulmans s'étonnaient cle ne rencontrer sur la route aucun chrétien mort ou mourant , après la grêle de flèches qu'ils avaient lancées, au milieu des chaleurs dévorantes et d'une complète disette d'eau. Toute cette contrée , au rapport de Guillaume de Tyr, était couverte de buissons, de petits arbrisseaux , de chardons secs > de plans de sérievé , de chaume de I^annëe précédente et de moissons déjà bien mûres ^ les musul*» mans mirent le feu partout, et le vent qui soufflait sui* l'armée chrétienne l'entourait d'un vaste incendie. Les vents ayant changé de direction^ l'ennemi eut à souffrir à son tour de la flammé et de la fumée, et les Latins purent alors respirer. Cinq jours de marche ramenèrent les guerriers de la croix à la vallée de Roob , et trois jours après ils atteignirent Gadara, l'une des cités de la Décapote* J'ai abrégé autant qu'il m'a été possible rintéres* sant récit de Guillaume de Tyr; ce récit se termine par ces mots : « Nul homme actuellement %'ivant ne » se souvient que les Latins , depuis leur établisse^ » ment en Orient^ aient fait une expédition aussi 3) périlleuse que cdle-là, sans que cependant les » ennemis y aient remporté une véritable victoire. » J'ai vu hier, dans la maison de notre agent consulaire , un Anglais , le capitaine Chesney , qui y voyageant pour le compte d'une compagnie
<Ie commerce , vient d'explorer les rives d^ . \%in^ phrate5 à la seule fin de s'assurer si le fleuve efft navigable sur une grande étendue ; les obsçrvatÎQps du capitaine Chesney sont favorables au projet de la compagnie anglaise^ qui veut ouvrir^ à travers la Syrie , une route vers les Indes ; on joindrait rOronte à rËuphrate par un canal ; j'aurai occasion de parler encore de ce projet, quand je p^nx)ur.rai les bords de TOronte autour d'Antioche, Le capi-r taine voyageur est venu à Damas en passant par le Haouran ; quoique l'antiquité et les merveilles de l'art l'occupent fort peu, il n'a pu faire autrement que de remarquer plusieurs temples etth^tre^^ncore debout sur les chemins qu'il a suivis : a Homme du commerce, m'a*t-il dit, je ne me suis guèrç arrêté a ces sortes de monumens, mçiis je voua assure qu'il y a là de bien belles choses^ D'ailleurs , comme je me suis donné partout pour un bédouin musulman , je me serais évidemment trahi si j'ayais fait quelque attention aux monumens antique^< n En effet , ce voyageur po];tait le fichu jaune pu kefieh, le abba et les babouches du désert ^ mi kandjar de cheik brillait à sa ceinture de cuir ; son visage était noirci par le soleil. Avant de le voir da»d la maison de notre agent consulaire , je l'avais réa-# contré dans les bazars de Damas , et je l'avais pria pour un bédouin. Si Dieu voulait que la science eu( des agens aussi entreprenans , aussi courageux 'que les agens du commerce , dans peu de temps le grand
livre de l'anivers n'aurait pas une seule page qui ne fût bien connue ^ bien comprise. En attendant qu'il s'établisse pour la science des compagnies puis^ santés^ à la manière dès compagnies anglaises, j'engage tout voyageur d'Europe qui aura soif de gloire , à venir dans les pays du Haouran , digne but de conquête pour un génie aventureux.
Je reviens à Damas pour m'arrêter un moment au lieu où le persécuteur de l'église , qui depuis fiit saint Paul , se sentit frappé d'une lumière du ciel , et entendit une voix d'en haut qui lui disait : Paul, Paul, pourquoi me persécuUz-ifous ? Ce lieu est à Un demi-mille de la ville , du coté de la porte de Saint- Paul , ou Porte orientale , à peu de distance du cimetière chrétien ; près de là , se voit un massif de maçonnerie qui peut-être appartint à qudqpie chapelle bâtie en mémoire de la conversion de saint Paul. Cet homme que le Seigneur, disent les Kvres saints , voulut choisir comme un instrument pour porter son nom devant les Gentils, devant les rois et les enfans d'Israël , ayant été ébloui par la lumière du ciel ^ fut conduit miraculeusement à Damas , dans une rue appelée la rue Droite^ et que les chrétiens montrent encore. Ananie , dont j'ai visité la maison souterraine , alla trouver Paul pour kii rendre la vue et le faire chrétien. Il tomba des yeux de Paul quelque chose qui ressemblait à des écailles ; le jour lui fut rendu , l'eau du baptême coula sur son front , et l'homme de Tarse, qui avait ^
fait k voyage de Damas pour charger de chainesl les confesseurs de la croix ^ devint tout-à-coup un apôtre intrépide^ préchant dans les synagogues de Damas , e% confondant les docteurs de l'ancienne loi. Les Juifs y ne pouvant résister au nouvel apôtre avec les armes de la parole; résolurent de le perdre; celui-ci y averti du complot y ne trouva d'autre» moyens de salut que la fuite. A Ta faveur des ombre» de la nuit^ ses disciples le descendirent dans une corbeille, le long du mur y et des catholiques grec» m'ont fait voir, près d'une porte murée, à l'ouest de la ville, l'endroit par où saint Paul parvint, ainsi à s'échapper. J'^i eu- quelque plaisir à relire,, dans les Actes (Us apôti^^ ce quaje viens de vous rapporter ici, d'abord parce que les plus petit» faits deviennent intéressana quand on les rappelle sur les lieux mêmes où ils se sont passés; ensuite y, parce que tout ce qui tient à l'établissement du christianisme dans le monde , prend à mes yeux un caractère grandiose et éminemment poétique.
Le lieu consacré par le souvenir de la conversions de saint Paul , fait partie d'un; >^aste terrain uni,>. inculte et sans arbres. Cest lîbque.la caravanede lâi Mecque a coutume de se réunir tous les ans avant de se. mettre en marche,, sous la conduite du pacb» de Damas. La sainte ville est le rendez-vous des pèlerins de la Syrie, de l'Anatolie, de Gonstantinoplc et de la Perse , comme le Caire est le rendéz- \ou^ des pèlerins d'Egypte et d'Afrique. Cette
a^uence d'hommes double le commerce de Id cité des Damasquins. Quel curieux spectacle que le dé-« part de la caravane ! Vingts trente mille ^ et quel-^ quefois même quarante mille pèlerins montés sur des mules ^ des chevaux ou des chameaux qui portent à leur cou des sonnettes retentissantes y quelques-uns montés en takterouan ^ s'avancent ensemble^ escortés des pavillons verts du Prophète-, de Témir had^£ et de sa troupe^ tous tnunis d'sd>oll-^ dantes provisions , avec des ilattes , <^es tapis ^u des tentes^ des vases de bois ou des sacs de cuii^ pour Teau , avec les ustensiles de fer ou d'étain poui* préparer le pilau et le nectar consolateur. Frais ;^ jdyeUx et pleins d'espérance, ils cherchent déjà d'un œil l'eligieusenïent avide, l'horizon lointain où la main des anges a placé le temple^ de la M e<H que. Les voilà qui s'enfoncent dans l'immensité du désert ; ils n'auront rien à redouter des tribus ennemies ^ car l'émir hadji leur sert de bouclier , et y d'ailleurs , il a d'avance acheté à prix d'or la liberté du passage dans le désert ; mais qui défendra la caravane côntjpe le terrible simoum^ qui l'attend dans ces mornes et longues solitudes , côntiie la soif qui dessèche et tue, conti^e les mortélleâ maladies qijn naissent des privations de toute nature , de l'excèi? de la fatigue et du soleil brûlant ? Cette route de quarante jours sera fatale à pIuS d'un pèlerin ; tous les mulets et les chameaux qui partent pour la Mecque, n'achèvent point le voyage. Que d'hommes
désert va dévorer ! que de cadavres seront aban^ donnés aux bêtes de la terre ^ aux oiseaux du cieè! Chaque année , quand la pieuse caravane travers^ le désert^ elle laisse toujours assez d'ossemetis ppur que les vents et les sables puissent jouer bjen Ipng^ temps avec eux. Cette grande caravau^ ^: qui dô(û( passer par le désert lugubre avant d^axxiver au a^cté tabernacle de la Kaaba , ne vous reptéscoite - t^çllc pas la grande caravane du genre hiimaiii, conr^ damnée à passer par le triste voyage de la vie^ avant d'arriver en face de la^montagne radieiise où Pieu réside^ avant de; jouir d^^ repos sublime de l'éternité !
Voici quelques détails que j'ai recueillis de la bouche d'un musulman qui a fait le saint voyage de la Mecque. Le pélçrinage dure {pialre mois ; on met quarante jours, pour aller ^ quarante jours pour revenir, la caravane ne se repose que toute» les vingt-<}uatre heures. Il meurt plus d'un tiers de pèlerins et de chameaux. J'ai, eu occasion dé vous
dire que les hadjis retenaient chargés de marchant dises* Après les fêtes religieuses en l'honneur dq Prophète , il se tient ^ autour de la Kaabd ou Kéabé^ une foire iixunense où accourent les marchands des pays le3 plus lointains tle l'Asie. Le pacha de Damasy prince du pèlerinage^ chargé des frais de la route '^ hérite des marchandises et de l'or des hadjis qui meurent. Il va sans dire que les dépouilles deis^ morts l'indemnisent aoiplement des dépenses dvk
voyage. On sait d'ailleurs que le tribut annuel que lé pacha de Damas paie au sultan ne s'élève pas très haut^ en considération des frais du hadj.
Il est arrivé hier k Damas un sous-pacha de Saint- Jean d'Acre^ destiné à partir prochainement pour aller à là rencontre de la caravane de la Mecque^ et lui porter des vivres. Cette charge que supporte aujourd'hui le pacha d'Acre , fut pendant longtemps l'afEaire principale et sacrée du pacha de Tripoli. Maintenant que Tripoli n'a plus qu'un mutselim , ce mutselim se borne simplement à envoyer des kiatib ou écrivains , pour régler les dé^ penses et présenter les comptes. Le sous^pacha de Saint -Jean d'Acre^ accompagné d'un millier de soldats I a dressé ses tentes dans le lieu nommé le Pre - Feri , à l'ouest de Damas ; c'est le lieu où campèrent autrefois les croisés ^ lors du siège de la ville , comme nous le verrons dans une prochaine lettre. Les Damasquins , qui ont des parens ou des amis dans la caravane^ s'empressent aussi d'envoyer à leur rencontre^ et de leur faire porter différentes provisions pour adoucir les dernières journées de cette marche si longue et si difficile. Dans ane semaine ou deux , quand la pauvre cai*avane de la Mecque apercevra dans la plaine les hauts minarets delà mosquée de Saint-Jean^ que de cœurs battront de plaisir^ que de voix reconnaissantes béniront le nom d'Allah !
Ici finit ce que j'avais à dire sur Damas et sa si-
tuation présente ; la lettre suivante aura pour but de TOUS rappeler ce que fut Damas autrefois et quelles ont été les principales époques de son histoire.
voyage. On sait cPailleurs que le tribut annuel que lé pacha de Damas paie au sultan ne s'élève pas» très haut^ en considération des frais du hadj.
Il est arrivé hier à Damas un sous-pacha de Saint- Jean d'Acre, destiné à partir prochainement pour aller à là rencontre de la caravane de la Mecque^ et lui porter des vivres. Cette charge que supporte aujourd'hui le pacha d'Acre, fut pendant longtemps l'affaire principale et sacrée du pacha de Tripoli. Maintenant que Tripoli n'a plus qu'un mutselim, ce mutselim se borne simplement à envoyer des kiatib ou écrivains , pour régler les dé^ penses et présenter les comptes. Le sous^pacha de Saint-Jean d'Acre , accompagné d'un millier de soldats , a dressé ses tentes dans le lieu nommé le Pré - Feri , à l'ouest de Damas ; c'est le lieu où campèrent autrefois les croisés , lors du siège de la ville ,• comme nous le verrons dans une prochaine lettre. Les Damasquins, qui ont des parens ou des amis dans la caravane, s'empressent aussi d'envoyer à leur rencontre, et de leur faire porter différentes provisions pour adoucir les dernières journées de cette marche si longue et si difficile. Dans une semaine ou deux, quand la pauvre cai*avane de la Mecque apercevra dans la plaine les hauts minarets deia mosquée de Saint-Jean^ que de cœurs battront de plaisir, que de voix reconnaissantes béniront le nom d'Allah !
Ici finit ce que j'avais à dire sur Damas et sa si-
toutes ces pages tracées à la course^ car l'oeuTre la plus médiocre se relève sous Toeil d'une tendre amir tié; mais je n'ose espérer que mes lettres, ces pauvres filles de mon ame et de nies pe;iséeS| trouvent auprès de vous un aussi bienveillant aor cueil i si vous êtes tenté de ne point lei^r sourire quand elles vous arriveront , s^ongez bien vitf qu'elles viennent d'une contrée que vous aimez ^ qu'elles, ont passé par les pays de la Bil;>le ^t d^ l'Odyssée, et qu'un poète tel que vou^ ne doij point fermer sa porte à d'orphelines voyageuses né^ sous le ciel de l'Orient. Cette cinquième lettre qui sera la dernière à votre adresse, va vous eaitretqnîi^ des dboses du temps pasj$é, ^
La première origine de Damas est obscure comme tout ce qui touche aux premiers siècles d^ monde. Cette ville eut-çlle pour fondateur Abrar ham, ou Uz, arrière- petit^fils de jVoé', ou d'autres patriarches des âges primitifs ? c'est ce que je n'en-* treprendrai point d'e:saminer« Il me^mCdra de vouj» rappeler que Damas est une des premières cit^ qu'aient élevées les en£ans de la terre ; la date pré* cise de sa fondation et les noms de ses fondateur» sont autant de questions qui appartiennent biei^ plus au dissertateur érudit écrivant dans son cabinet, qu'au voyageur qui passe en évoquant des souvenirs, traçant à la hâte des notes imparfaite» dans ses courts in^taiis de repos, sous la tente, hos-; pitalière ou dans ies caravanséraïs. La Bible aou^
hpprend que Diamas et les pays septentrionaux de la Syrie faisaient partie des terres promises au peu-^ pie de Dieu^ mais nous savons que les Hâ^reux ne purent parvenir à s'y établir; la nation de Jéhovalf n'y eut jamais qu'une domination très passagère ; c'est ainsi que David et Jéroboam s'emparèrent de Damas pour l'abandonner ensuite ; le premier y en mémoire de son triomphe^ suspendit dans un sanc* tuaire de Jérusalem les armes et les carquois d'or des guerriers qu^il avait vaincus. Dans le seizième chapitre du Lipre des Rois ^ il est dit que Theglatb* Phalasar^ roi des Assyriens, vint à Damas ^ ruina la ville et emmena la population dans la Médie. Le dix^septième chapitre d^Isaïe , s'ouvre par une pro^ phétie contre Damas. « Damas, dit le prophète ^ » va cesser d'être une ville ; elle deviendra comme )) un monceau de pierres d'une maison ruinée, n Dans sa description de la Syrie, Strabon nomme à peine Damas. Jusqu'à la venue des Arabes^ l'histoâre ancienne de Damas ressemble à celle des autres viU les de la Syrie, lour-à-tour conquises par les Perseç^ les Grecs, les Romaînset les empereurs d'Orienti
Quelle est cette nation ennemie qui descend dans la plaine de Damas , quels sont ces hommes belliqueux sortis de leurs déserts lointains pour conquérir le monde ? Une courte robe de laine ou de poils de chameau forme tout leur vêtement ; une étoffe grossière couvre leur tête; d'épaisses sandales de cuir chaussent leurs pieds^ leurs armes
sont des flèches et une épée pendue a la ceinture i voyez comme est rude et sévère leur, visage que le soleil a brûlé ! Quelle ardeur puissante les anime! Apôtres et soldats d'une religion nouvelle qui compte pour rien la vie présente et promet audelà du tombeau d'ineffables délices^ les guerriers descendus sur les rivages du Barrady ne seront arrêtés par l'image d'aucun péril. Ces guerriers sont des Arabes musulmans conduits par les quatre chefs Caled^ Abou Obeidah, Ararou, Derar, sous l'étendard de l'aigle noire. L'un de ces jeunes combattans, dans ses adieux à sa mère et à sa sœur^ disait : a Je ne vais point chercher en Syrie » les plaisirs qu'on y trouve; je vais combattre » pour obtenir la faveur de Dieu et de son pro- >i phète ; j'ai oui dire à un des compagnons de Ma- » homet que les esprits des martyrs seront logés » dans les jabots des oiseaux verts ^ qu'ils mange- » ront les fruits du paradis et boiront l'eau de ses » fleuves. Nous nous re verrons dans les bosquets » et près des fontaines que Dieu réserve à ses » élus. » — « Adieu la terre, s'écriait lin jeune » Arabe ; adieu, pales et stériles habitations^ de » l'homme; les cadavres dej^ infidèles (les chré- » tiens) me serviront de marche-pied pour m'élancer » vers l'éclatante région des prédestinés , vers les » voluptueuses demeures promises aux croyans. » Gibbon a raconté le siège et la conquête de Damas par ces farouches soldats de l'islamisme, et
vous ne voudrez point que j'en répète ici les détails; Tarabe Caled , surnommé le Glaive de Dieu, et le grec Thomas, défenseur de là ville ^ sont deux figures qui dominent dans ces événemens dramatiques; le premier est le héros barbare du Coran, le fanatisme armé pour la (Jestruction d*unc croyance rivale; le second^ inspiré par un noble patriotisme et par l'amour de l'Evangile , montre sur les murs de Damas une ardeur courageuse, un dévouement sublinie , qui en font le Constantin de la capitale syrienne, Caled représente , dans son énergie primitive , cette religion nouvelle qui devait asservir violemment la moitié de la terre j Thomas jette un peu de gloire sur cet empire chrétien d'Orient, qui devait se fondre ignominieusement devant la face dévorante de l'islamisme. Le siège de Damas dura soixante-dix jours selon les uns , plus de six mois selon les autres ; après une ardente mais inutile résistance, la population capitula. Les trois quarts des habitans se soumirent à un tribut et restèrent dans leur ville ; le reste de la population , ayant Thomas à sa tête, aima mieux prendre le chemin de l'exil ; soldats , prêtres, citoyens , femmes et enfans , tous ces chrétiens qui se condamnaient à la fuite , formèrent un camp dans la grande prairie (e/ Mergi)y à l'ouest de Damas, et bientôt ils dirent adieu aux jardins de leur vallée , aux charmantes rives du Barrady, les larmes dans les yedx et le désespoir dans l'ame. Vousr avez vu dans Gft)bon
^uel fut le destin déplorable de ces chrétiens fugitifs.
Aux huitième, neuvième et dixième siècles de no'tre ère, le nom de Damas retentit souvent dans l'histoire musulmane; elle est Tobjet des plus graves négociations , le but de grandes attaques ; son territoire fut souvent le champ de bataille où se décidait le destin des prétendans au pouvoir. C'est à Damas que les califes tinrent quelquefois leur cour. En 5^44^ 1® calife Ommiade-Oualyd II fut vaincu par Yezid son rival , dans le voisinage de Damas. La même année, Mérouaii II, surnommé El-Himar (âne sauvage) parce qu'il ne connaissait point la fuite 2 prit possession de cette ville. La domination de Mérouan II ne dura pas long-temps ; Émesse et Damas se liguèrent pour briser son gouvernement en Syrie. Sous les Ommiades et les Abbassides, Damas voit s'élever et disparaître bien des dominations ; c'étaient de perpétuelles rivalités toujours sanglantes , des combats entre pàrens , entre frères ; la politique musulmane de cette époque est un jeu horrible, où la défaite entraîne presque toujours la perte de la vie : la plupart des princes Ommiades et Abbassides moururent de mort violente. Le calife El-Mamoun, fils et successeur de Haroun- Ël-Kachid, avait choisi Damas pour sa demeure. Ël-Mamoun aimait les lettres comme son père, il encourageait les poètes et les savans, et lui-même se livra beaucoup à l'étude de l'astronomie ; le vï. i5
Gebel-El-Kessone , au sud de Damas , servait d'observaloire au calife El-Mamoun; c'est de là qu'il étudiait le mouvement des astres et toutes les magnifiques merveilles du firmament. Après avoir vu tant de princes se déchirer entre eux et ensanglanter la scène politique de ces temps-là , le regard s'arrête avec complaisance sur le pacifique règne d'un calife éclairé.
Dans la dernière moitié du neuvième siècle, sous le calife El-Motamed , je trouve à Damas un prince qui ressemble assez à Méhémet-Aly , le dominateur actuel de l'Egypte ; ce prince c'est Ahmedeben-Touloun. Il gouverna l'Egypte dix-sept ans, et^ par son génie et par sa bravoure, il sut conquérir une suprême indépendance ; son pouvoir luttait avec celui du calife, comme Méhémet-Aly lutte aujourd'hui avec le sultan Mahmoud ; lorsqu'il mourut en 884 , son ambition n'avait plus rien à demander autour de lui. Mais la dynastie qu'Ahmed avait fondée n'eut pas un long avenir j cette race toulonide s'éteignit après trente-sept ans de durée; Khomarouyah, fils et successeur d'Ahmed, victime d'une conspiration de harem, périt à Damas égorgé dans son lit. Est-il impossible que ce que je viens d'écrire ici ne soit la destinée de Méhémet-Aly et de son fils Ibrahim ? Vers le milieu du dixième siècle , Damas donna aussi un tombeau à un vice-roi d'Egypte qui était devenu la seule et grande puissance de l'Orient ; ce vice-roi nommé
El-Ekchyd, chef de la dynastie des Ekchydites, avait soumis à son glaive l'Egypte, la Syrie et les rives de l'Euplirate, et pouvait mettre sur pied une armée de quatre cent mille combat tans.
En étudiant les annales musulmanes de cette époque, j'ai £ait une remarque qui pourrait ne pas être sans intérêt dans le temps présent; c'est que l'Egypte se courbé sans peine sous toute main puissante qui veut la subjuguer , et la Syrie au contraire, d'humeur rude et turbulente^ se montre toujours rebelle à la conquête], et repousse souvent le lendemain le pouvoir qu'elle a accepté la veille; cela se comprend aisément, et déjà plus d'une fois j'ai eu occasion de l'expliquer dans mes lettres de Palestine; lo la plaine est plus facile à dompter que la montagne; 20 la population presque homogène de l'Egypte est bien plus facile à gouverner que les vingt nations différentes campées., le glaive en main , dans les pays de la Syrie. Si Méhémet-Aly occupe les régions syriennes , pensezvous, d'après cela, qu'il puisse les garder long-, temps ?
J'ai hâte de sortir des vieilles chroniques sarrasines un peu sèches, pour entrer dans les chroniques des Francs, qui du moins auront l'avantage de parler à notre patriotisme; le siège de Damas par les croisés, en 11 48, vaut la peine qu'on s'y arrête. Ce n'est point sans plaisir que je retrouverai sur les bords du Barrady Louis VII et Conrad , les
guerriers de France et d'Allemagne dont j'ai trace ailleurs l'itinéraire dans F Asie-Mineure ; nous avions laissé le roi de France à Satalie , près de s'embarquer pour Antioche ; nous avions laissé l'empereur d'Allemagne à Constantinople ^ où il était revenu avec les débris de son armée, pour se diriger ensuite lui-même vers les côtes de Syrie; et voilà maintenant sous les murailles de Damas les deux monarques d'Occident^ accompagnés des plus illustres seigneurs du royaume de Jérusalem. J'ai relu, danis V Histoire des Croisades ^ le récit du siège de Damas 5 je l'ai relu aussi dans, la chronique intitulée Les Gestes de Louis VII y et dans l'histoire de Guillaume de Tyr, qui donne les notions les plus complètes. Partis de Tibériade^ les croisés avaient suivi le lac de Genesaréth du nord au midi j ils étaient passés par Césarée de Philippe ou Panéas, et aprè» avoir traversé F Anti-Liban, ils étaient arrivés sur les collines occidentales qui font face à Damas. Guillaume de Tyr cite un village appelé Darie, que les pèlerins rencontrèrent à l'entrée de la plaine. De ce côté-là se trouvent quelques villages , mais je n'ai pu en découvrir aucun du nom de Darie.
M. Michaud a décrit, d'après l'archevêque de Tyr^ les difficultés que présentait aux troupes chrétiennes le passage à travers des jardins épais , entrecoupé» de murailles de terre ou clôtures, séparées entre elles par d'étroits sentiers. L'ennemi s'était emparé de tous les défilés, de toutes les avenues; les maison»
de plaisance étaient occupées par des guerriers mu-^ sulmans^ et de tous les points des jardins partaient des flèches et des projectiles. D'autres périls , d'autres genres de mort menaçaient l'armée chrétienne dans son passage ; de petites ouvertures avaient été pratiquées dans les murs de terre le long des chch* mins « et les lances des musulmans cachés derrière les clôtures perçaient les flancs de nos guerriers. Grand nombre de chrétiens périrent dans ce trajet dangereux^ mais les clôtures ne tardèrent pas à être renversées ; sur tous les points l'ennemi fut débusqué, mis en fuite ou frappé de mort. Un corps nombreux de cavalerie musulmane vint au secours des fugitifs ; il voulait empêcher les chrétiens de s'établir sur les rives du Barrady, en face des remparts de Damas , à l'ouest , mais la vigueur courageuse du roi de France et de l'empereur d'Allemagne força la cavalerie musulmane de rentrer dans la ville. C'est dans ce combat que Conrad se signala par un exploit dign^ d'être raconté dans tous les siècles j dit Guillaume de Tyr ; il partagea d'un seul coup d'épée le corps d'un géant qui était venu le défier , il fit tomber en même terops la tête , le am , V épaule et le bras gauche, èi même une portion du fUmc gauche- Après ce rapide, triomphe, les croisés campèrent à leur gré aux bords du fiarradj^ moitié dans les jardins, moitié dans une prairie :iqppelée aujourd'hui El^Mergi, appelée par Ibn-Alatir Meidan Alhadhar (la place verte). L'El-Mergi est une
étendue de gazon sans arbres^ fermée de petites murailles de terre ; cet espace peut avoir une demiheure de longueur et trois cents pas de largeur; deux canaux du Barrady arrosent la prairie ; la plus forte des deux branches^ au nord de la prairie y offre un pont jeté à fleur d'eau , sous lequel , m'a-t-on dit^ on précipitait autrefois les femmes coupable d'adultère. Au sud de la prairie s'élève un kiosque appartenant au pacha.
Cette position une fois prise^ Damas ne pouvait plus résister, car la ville, du côté de l'ouest, n'avait que de faibles défenses , et le triomphe des Francs était assuré. L'époijivante régnait parmi les habitans; l'Alcoran du calife Otman, exposé dans la grande mosquée , attirait une multitude éplorée qui avait mis son dernier espoir dans la miséricorde de Dieu. Mais le malheur que Damas redoutait ne devait point s'accomplir ; son salut devait lui venir de la discorde de l'armée chrétienne. A l'ouest, la ville était presque ouverte aux croisés ; la moindre attaque suffisait pour emporter la place 3 de plus , ies assiégeans avaient à leur disposition les eaux du Barrady, des jardins pleins de fruits excellens, qui étaient alors en maturité. A l'est s'étendait un grand espace aride, un terrain sans arbres, sans eau^ qui n'of&ait aucune ressource; de ce coté, d'épaisses ' murailles et de hautes toyrs défendaient la ville ; c'est là que les croisés , par une détermination inattendue, transportèrent leur camp. On trouve là.
comme je l'ai dit dans une précédente lettre, le lieu de la conversion de saint Paul, le cimetière des chrétiens; ce terrain réunit, chaque année, la caravane de la Mecque avant qu'elle ne se mette en chemin.
A peine les croisés venaient-ils de former leur nouveau camp, que la ville de Damas reçut dans ses murs une troupe de vingt mille Cardes et Turcomans chargés de la défendre. Les Latins livrèrent quelques assauts inutiles, et bientôt, apprenant la prochaine arrivée d'autres renforts ennemis conduits par les princes d'Alep et de Moussoul , ils abandonnèrent leur entreprise. « Damas se réjouit » après avoir été frappée de terreur, dit un chro- » niqueur Franc, mais la harpe des nôtres, n'eut » que de tristes plaintes à redire, et tous nosins- » trumens de musique se changèrent en voix lu- » gubres. » Je ne trouve^ dans les chroniques contemporaines, rien qui m'explique raisonnablement cette retraite de l'armée chrétienne, surtout cette translation du camp qui décida du sort de l'expédition ; les querelles des princes latins pour la possession de la cité qu'ils regardaient déjà comme conquise , peuvent seules résoudre à nos yeux, le problème d'une semblable défaite j chaque prince s'était dit sans doute en lui-même : puisque je ne dois pas avoir Damas, personne ne l'aura. Ce raisonnement était peu digne , il est vrai , des guerriers de Jésus-Christ^ mais ne se mêle-t-il pas
toujours quelque chose de l'homme aux choses les plus saintes et les plus pures? Parmi les princi-^ pales causes de la mauvaise issue de cette expédition , il faut surtout noter les rivalités , le désaccord qui existaient entre les princes et les barons de Syrie, et les princes et les barons venus d'Europe, sous les drapeaux de la seconde croisade. L'Orient dut s'étonner d'une semblable défaite , car l'apraée qui assiégea Damas fut belle entre toutes les armées de la croix au moyen-âge ; « Oh l combien était » agréable à voir le spectacle de cette armée ! s'écrie » un vieil historien témoin oculaire ; quelles étaient » belles ces légions chiré tiennes^ où se trouvait un j> si grand nombre de tentes toutes neuves, où » voltigeaient au gré des vents tant de bannières, » différentes par leur forme et leur couleur! les. » musulmans,^ du haut des remparts de Damas, » frémirent à l'aspect d'une aussi formidable ar- » mée ; il n'y avait là rien d'extraordinaire , car D ils savaient qu'ils allaient avoir à combattre la, V fleur do- la noblesse française. »
Les chrétiens de la Terre-Sainte durent r^etter plus tard que la cité de Damas n'eût pas été ajoutée au royaume de Jérusalem ; cette conquête au-^ rait livré aux chrétiens plusieurs places de l'Anti- Liban^ d'autres positions utiles dans les terres environnantes ; elle a.urait; fermé le passage aux Sarrasins d'Alep et des rives de l'Euphrate^ et ïes colonies latines devenues plus faciles à défen-
dre^ auraient eu probablement une plus longue durée.
Ce chapitre d'histoire est déjà trop long pour que je m'arrête beaucoup aii siège de Damas par les Tartares en i4ûi> époque où ces conquérans barbares épouvantaient l'Orient de leurs victoires ; la ville était défendue par les armées d'Egypte , et les compagnons de Timour ou Tamerlan furent d'abord repoussés. La révolte des mameluks ayant obligé le sultan de reprendre le chemin du Caire ^ les Damasquins, quoique réduits à leurs propres forces, continuèrent à résister. Timour offrit dfe lever le siège, à des conditions que les habitans crurent pouvoir accepter. Mais le conquérant tartare viola le traité sous la foi duquel il avait pénétré dans la ville , contraignit la population à lui payer dix millions en or, et ordonna le carnage à ses troupes pour faire expier aux enfans des Syrriens la mort d'Aly, gendre de Mahomet. Le glaive n'épargna qu'une seule famille, celle qui avait donné la sépulture au gendre du prophète , et un certain nombre d'artisans arm!Qrier$ qu'oia^ envoya à Samarcande j c'est depuis ce temps que Damas à perdu ses fabriques de lames tant vai^ tées. L'incendie fit de la capitale syrienne un monceau de cendre et de ruines , et le beau Barrady ^oula solitaire à travers les décombres et les jardins dévastés.
Je ne vous dirai point comment Damas parvint
à se relever peu à peu de ses ruines ; le spectacle d'une cité qui sort lentement de son sépulcre est ce qu'il y a de plus intéressant dans les choses humaines^ mais malheureusement l'histoire qui se borne aux événemens généraux n'entre jamais dans les détails de ces sortes de résurrections. Conquise par Sélim I dans les premières années du seizième siècle^ Damas monta de nouveau au rang de métropole , et Damas , sœur de la Mecque et de Médine^ porte glorieuse de la sainte Kaaba^ est comptée aujourd'hui encore parmi les plus belles cités de l'Orient.
Demain je quitte cette ville ; j'avais envie d'aller à Palmyre qui appartient au pachalik de Damas j mais j'ai ouï dire que, la semaine dernière, deux voyageurs anglais ont payé de leur vie la curiosité qui les avait poussés vers les grandes ruines de Tadmour; je renonce donc à cette course; mon amour pour les ruines saura se contenter de Balbek où j'arriverai après demain soir. Burkhard, le capitaine IVfangles et d'autres voyageurs anglais, pensent d'ailleurs que les restes de Palmyre ne valent pas toute la peine qu'on se donne pour aller les visiter; ils sont d'avis que les ruines de Balbek méritent mieux d'être visitées que celles de Palmyre.
Au moment de fermer cette lettre, j'apprends une nouvelle qui a dû afïliger plusieurs maisons commerçantes de Damas ; une grande caravane
partie dernièrement pour Constantinople a été arrêtée et dépouillée par les Arabes à quatre journées d'ici , près de Hums , l'ancienne Emesse ; les Arabes étaient montés sur des chameaux et se trouvaient au nombre d'environ huit cents. Ils ont enlevé pour ^dix-sept cents bourses de marchandises 5 vous savez que la bourse vaut cinq cents piastres.