‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 17 sur 33 · LETTRE CL · texte numérisé non relu

LETTRE CL

DAKAS A TmirOU EM FASSAHT FAR BALBEK ET IXS V IB B IR

CÈDRES DU URAS.

Mai 1831.

Le 28 mai j'ai dit adieu à M. Beaudin^ notre agent consulaire, dont l'hospitalité a été si douce pour moi; à MM. Poussou et Teste, les deux pères lazaristes , mes compatriotes ; aux jardins de Damas qui resteront dans mon esprit comme une gracieuse et poétique vision. J'ai marché à pied et sans armes jusqu'à un quart-d'heure hors de la ville; là j'ai repris mes pistolets et mon cheval, me

dirigeant du côté du nord, accompagné de mon interprète Béraut et du moiikre qui m'avait loué les montures. A une demi-lieue de Damas nous avons laissé , vers la gauche , le village de Telh , entouré de jardins; arrivé au sommet de la montaghe qui allait me dérober à jamais la noble et sainte ville, je me suis retourné pour la contempler une dernière fois. Je ne puis jamais me défendre d'un sentiment dèv tristesse, toutes les fois que je quitte des lieux que je rie dois plus revoir ; il m'est toujours pénible de songer que je ne passerai plus par tel chemin, que^je ne boirai plus de l'eau de tel fleuve , et quand je quitte une cabane oii une tente hospitalière, je n'aime pas à m' arrêter à la pensée que je ne reverrai plus mon hôte ; il n'y a point de parole pour exprimer tout ce qu'il y a d'amertume dans un adieu pour toujours.

Ainsi donc, pour mélêr de quelque charme la tristesse démon suprême adieu à Damas, j'ai ap-» pelé à mon secours la poésie arabe qui a célébré la Chàm*6eled, et j'ai pu me croire encore au miKeu du paradis que je venais de quitter, en entendant la musé de Syrie vanter lès charmes de cette cité : a Damas est comme une étoile ou un diamant » qui brille sur' le front de l'univers ; Damas est le » but de tout voyageur. La joie et le plaisir ont » choisi cette ville pour demeure. Là sont des paw lais et des fleuves, des jardins et des nappe» » d'eau j là mûrissent des fruits de toutes couleur»^

» là vous rencontrez des visages de la beauté la plus » parfaite. Damas est le plus délicieux des quatre M paradis terrestres. On y dit au voyageur : Soyez » le bien-venu ; ici on passe bien la nuit y ici le » sommeil de la méridienne n'est point troublé. -. — )) C'est à Damas que les espérances et les désirs » accourent en foule, que les complimens lèvent le » voile , que mille voluptés vous sollicitent. Ces » demeures et ces lieux de délices, Dieu ne les a » fait voir en aucun autre pays de la terre. Tourne^ » toi où tu voudras à Damas , tu trouveras partout » une eau courante et de l'ombre. Heureux celui » dont les jours s'écoulent dans cette contrée où » soufQe une brise embaumée ! Sa boisson du matin » et du soir est toujours bonne , et le lever ou le )) coucher du soleil ne lui apporte jamais aucun » chagrin. Damas est le pays des houris , des perles » et des paillettes d'or ^ . Je dis aux habitans de la » vallée de Hamy : Que votre sort est digne d'envie , » vous qui habitez des jardins comme ceux de l'é- » temité ! Donnez-nous un peu de votre eau ; nous » avons soif, et vous êtes à la source. »

Lorsque je répétais les derniers mots de cette hymne arabe, je descendais le revers septentrional de la montagne^ et Damas avait disparu derrière moi. Nous sommes venus coucher, après quatre heures de marche, au bourg de Seydnai, appelé

■ Allusion au fleure Barrada appelé par les Grecs Chrysorroas, parce cpi^îl passait pour rouler des sables d'or.

par Pocoke Sidonaia. Ce bourg est situé au bas d'un vaste monastère semblable à un château fort ; Je monastère, bâti sur de hauts rochers, au milieu de montagnes , habité moitié par des religieux, moitié par des religieuses de la communion grecque , remonte au temps de l'empereur Justinien , d'après la tradition locale. Quelques auteurs rapportent que Justinien donna au couvent trois cents esclaves géorgiens pour vassaux, et que les habitans de Seydnai sont les descendans de ces esclaves. Le voyageur peut remarquer l'église de ce couvent, formée de cinq nefs , séparées entre elles par quatre rangs de colonnes. Les caloyers m'ont parlé d'une image de la Vierge peinte, disent-ils^ par saint Luc, laquelle est placée derrière le maître-autel , et qu'on ne montre à personne. Différentes églises d'Europe^ au moyen-âge , se vantaient de posséder l'image de Notre-Dame, peinte par l'évangéliste saint Luc; je me souviens d'avoir lu dans des Mémoires du quinzième siècle ^ , que Charles VIII , maître passager de Rome, visitant une église de l'ancien Capitole, y considérait avec prédilection le portrait au vif et au naturel de Notre-Dame y fait par saint Luc ; mais ce n'est pas sur de telles questions que nous exercerons notre critique. On raconte beaucoup de merveilles sur la Vierge de Seydnai ; voici un des miracles qui attestent son pouvoir divin : Il y a quelques an-

* Lavigne , Journal.

nées qu'un petit enfant faisait paîtreune chèvre sur \û terrasse de l'église, oii croît de l'herbe; tout-à-coup il voit sa chèvre tomber de la terrasse au fond d'un précipice; l'enfant se lève, s'approche du bord de la terrasse pour savoir le destin de sa chèvre , et voilà que lui-même glisse et roule dans le précipice. Quelques Grecs qui avaient vu la chèvre et l'en&nt tomber^ descendent du monastère et vont triste-' ment chercher les restes du pauvre enfant ; mais à surprise ! on retrouve au bas du monastère l'animal et son jeune gardien , l'un broutant paisiblement l'herbe, l'autre riant et jouant sur le gazon. La Vierge de Seydnai venait de se signaler par un nouveau nwracle.

Arnold de Lubek^ Mathieu Paris et d'autres auteurs du moyen-âge, ont parlé de Seydnai qu'ils appellent Sardan^ et de l'image merveilleuse conservée dans le monastère ; au rapport de ces chtoniqueurs , une liqueur semblable à l'huile, et plus douce que le baume , découlait incessamment de Cette image sacrée ; elle était recueillie dans un vase de cristal ; cette liqueur guérissait les malades et les infirmes. Un auteur raconte qu'un pacha de Damas recouvra la vue en se prosternant avec humilité devant l'autel de la Vierge.

Au pied du monastère , à l'est et non point au sud, comme l'a dit Pocoke, on trouve près d'une grotte trois niches qui offrent chacune deux figures taillées au ciseau dans le roc ; ces figures , représen-

tant des hommes et des femmes^ sont placée^ deux à deux 'y les têtes manquent. Au bas du village^ on m'a montré une chapelle dédiée à saint Pierre , maintenant abandonnée^ c'est tin édifice carré, bien bâti, dont la terrasse réunit souvent de jeunes chrétiens armés de Ipngues pipes j à une heure de Seydnai , au midi , apparaissent les cabanes de Mahhrab-Châm , village chrétien avec un couvent consacré au prophète Elie, Les nombreux débris d'églises ou de monastères répandus aux environs, témoignent de la piété des habitans de cette vallée. La population de Seydnai, composée de trois mille âmes , est toute chrétienne ; à peine trouve-t-on une quarantaine de musulmans, d'ailleurs fort doux et fort modérés. Les chrétiens de Damas viennent parfois ici oublier la servitude ; Seydnai ne connaît point le joug musulman ; on y est libre comme dans un village du Liban. Une vingtaine de chrétiens damasquins, rassemblés dans une salle du monastère , m'ont appelé au milieu d'eux pour partager les plaisirs de leur soirée. Je les ai trouvés accroupis sur des divans circulaires, entourés de bouteilles de vin et de flacons d'eau-de-vie , ayant devant eux de petites tables rondes semblables à des tabourets, couvertes de sucreries. Les gais propos et les chansons d'amour sortaient de toutes les bouches ; les vins du Liban coulaient dans des bols de verre ou de cristal , dans des tasses de bois ; les giaours damasquins huilaient ainsi l'oubli de leurs VI. iG

maux et prenaient du courage pour mieux porter leur chaînes. Un Turc de Damas les avait suivis à Seydnai^ voulant prendre sa part des libations chrétiennes ; je l'ai vu qui ne pouvait se tenir sur ses jambes ; il m'a dit qu'il faisait comme les giaours^ et m'a pressé de l'imiter ; je lui ai répondu qu'il était beaucoup trop giaour pour moi , et que ma sor briété musulmane ne me permettait pas d'en fieûre autant que lui.

Le pays tle Seydnai est une espèce de cbamp de refuge pour les proscrits. J'ai reçu dans la soirée la visite d'un médecin russe nouvellement chassé de Damas , ^ur avoir osé aspirer au titre d'agent consulaire de Sardaigne ; le consul sarde de Beircwt lui avait déjà délivré ses lettres de créance , mais le pacha ^ craignant de mécontenter la population musulmane , a refusé de le reconnaîtl*e ^ de plus , il lui a fait défense de rester à Damas en qualité de médecin ^ et le pauvre moscovite^ retiré dans le monastère de Seydnai , n'a plus que la coDsoia«-f tion de maudire en toute sécurité le fanatisme des Damasquins : Aquesti turki sono diwoli , me répétait-il .

Je suis venu en douze heures de Seydnai à Bal:-» bek: pendant cette marche à travers l' Anti-Liban^ je n'ai aperçu aucune trace d'homme ni d'habitation ; le seul être vivant que j'ai rencontré , c'est un moiouaU qui gardait des chèvres. Rien ne serre le cœur comme la vue d'ua beau pays abandonnée

A défaut de nourriture et d'eau , nous avons plu'H sieurs fois mangé de la neige dans ce.trajet de douze heures. Je n'oublierai jamais le ravissant spectacle qui s'est offert à mes yeux lorsque je suis arrivé sur les dernières collines de l'Anti-Liban y deux ou trois heures avant de descendre dans la vallée de Balbek i j'ai eu devant moi , au nord, les hautes montagnes du Liban ^ pareilles à d'immenses remparts y cou-^ rant de l'est à l'ouest; avec leurs cimes blanches et leurs flancs azurés , elles présentaient de loin quel-^ que chose de vraiment magnifique y une grande et divine échelle par où lés hommes eussent pu monter aux cieux.

Que puis*je vous dire des ruines de Balbek , tant admirées et si souvent décrites ? Essaierai-je de re* présenter à votre esprit ce qui reste des dewt temples de la ville du Soleil ? non ^ car cette tache est remplie. Robert Vood a mis sous les yeux de l'Europe savante les images et les description^ fidèles de ces beaux monumens; ce voyageur célèbre et d'autres voyageurs ont minutieusement détaillé jusqu'au dernier débris de Balbek, Comme les descriptions sont toujours difficiles à suivre, il faut se garder de les multiplier inut»f lement ; on doit les réserver pour les choses peu connues ; mieux vaut alors s'en tenir aux impres^ sions et aux observations y ce qui est beaucoup plus facile à comprendre. Si aucun Franc ^ avant moi^ n'avait salué les monumens d'Héliopolis y j'aurais

appelé à moa secours tout l'art des descriptions \ et je n'aurais négligé aucun détail i mais ^ après les. travaux de tant de savans^ nies ennuyeux récits ne pourraient guère servir -qu'à vous dégoûter des ruines. Quelques impressions, quelques vues générales suffiront à votre cui'iosité.

Depuis que je parcours l'Orient, j'ai rencontré bien des débris antiques , j'ai rencontré le cadavre ou les ossemens de bien des cités; au milieu de ces différens débris , des noms fameux retentissaient à mon oreille , la main de l'histoire arrachait au passé son voile ténébreux^ et je voyais et j'entendais les peuples dont je foulais la poussière. A Balbek,^ aucun souvenir positif ne s'est mêlé à mes impressions, je voyab des monumens qui attestent le puissant génie de l'homme, et je cherchais en vain dans les siècles écoulés les hommes qui avaient passé par là ; les voix du passé se taisent quand on leur demande ce quo. fut Héliopolis de Cœlésyrie. Aussi, tout était vague et fantastique dans mon admiration pour les monumens deBalbek; j'aurais pu, comme les Arabes, attribuer leur construction au pouvoir mer^'eilleux des Djins. Ces monumens ont été pour moi comme le tombeau glorieux d'une nation ignorée , comme les magnifiques dépouilles d'un âge oublié par l'histoire. Il est assez remarr quable que les plus belles ruines de l'Orient, celles de Balbek et Paimyre, appartiennent aux deux cités les moins connues dans les annales anciennes.

Ce n'est que dans un fragment de Jean d'Ântioche que 90us trouvons quelques mots sur l'origine des temples d'H^opoIis^ et ces mots nous apprennent que les mi^eilles de la vallée de Békaa furent l'ouvrage d'Antonin-le-Pieux j plusieurs médailles nous montrent Héliopolis comme étant colonie romaine ; on ^découvre dans le petit temple des inscriptions latines avec le nom dç Caràcalla. Ce pays avait été donné au\ vétérans de la cinquième légion. Théodose convertit en église chrétienne le temple du Soleil. Avant cette époque ^ un arrêt dé Constantin ayait proscrit a Héliopolis une coutume profondément immorale , qui consistait à mettre les femmes en commun dans la cité. La chute et la des^ tructioq des statues qui décoraient les sanctuaires héliopolitains datent probablement de l'établissement de la loi évangélique. Le zèle déplorable des premiers chrétiens contre les monumens qu'ils appelaient profanes^ et, plus tard, l'invasion des musulmans , durent commencer la ruine des temples de Balbek. On attribue aux califes Ommiades les tours et les murs crénelés qui surmontent ces édifices magnifiques ; les anges de la guerre vinrent prendre la place des dieux d'Héliopolis , et les conquérans de l'islamisme donnèrent au temple du Soleil le nom de kala (château fort). Un de nos vieux chroniqueurs des croisades parle d'un combat qui se livra dans la vallée, entre la garnison arabe de Balbek et une troupe de guerriers chrétiens. Lé tremblement

de terre de 1 202 , qui multiplia les ruines dans les régions de la Syrie y renversa la forteresse de Balbek^ c'est-à-dire le temple du Soleil. L'histoire jaincienne et l'histoire du moyen-àge ne disent rien de plus sur cette ville. Placée entre Tyr et Palmyre, sur le principal chemin du commerce oriental^ elle occupa sans doute une grande place dans les annales des temps lointains^ mais les vents qui soufflent dans l'abîme des siècles ont emporté les feuilles sur lesquelles était écrite la gloire de Balbek. L'histoire ancienne de cette cité devait se rattacher naturellement à pelle de Palmyre ; mais que sont devenues les annales palmyréennes ? Dans quel naufrage^ pa|r quelle révolution ont-elles disparu ? la flamme 9 en un jour de conquête^ les a-t-elle dévorées? sont-elles .cachées sous un coin des ruines de Palmyre , sous le sable de son désert ? L'Héliopolis de l'Anti-Liban , qui dans son nom syriaque de Balbek signifie encore ville du Soleil ^ reçut probablement le culte du dieu du jour de l'Héliopolis d'Egypte dont vous avez foulé les débris ; le dieu Phré des bords du Nil était le même que le Baal de la Bible ^ que le Jupiter héliopoUtain de la Cœlésyrie , que l'Apollon des Grecs. De tous les cultes de l'antique Orient, le culte du soleil est celui que je comprends le mieux. Quelle pardonnable superstition, celle qui s'adressait au glorieux vainqueur de la nuit, à l'astre sans lequel la terre, Jivrée à d'éternelles ombres , deviendrait pour

l'homme une prison où il s^agitérait en vain \ Quelle idole méritait Tadoration des premiers hu-mains , si ce n'est ce monarque à la chevelure de flamme^ au trône étincelant , qui, chaque matin ^ monte au ciel pour servir de flambeau à l'univers l pour réchauffer la démeure de l'homme, et donneif* naissance à tout ce qui peut soutenir ou chaymet sa vie ! et si , pour devenir Dieu , ce n'était point assez d'être bienfaisant , s'il fallait être beau , je vous demanderais s'il existe une beauté qui égàfe celle du soleil , alors que , géant radieux, il fàncé des portes de l'Orient ses premiers traits dorés sor le sommet des montagnes , ou que , descendu majestueusement du ciel , il se couche dans sa pourpre pour recommencer le lendemain la même course avec la même splendeur. Pardonne-moi , dieti M^ leil, s'il m'est arrivé de murmurer contre toi lorsque, dans les contrées de la Grèce et de la Syrie , tu as versé sur ma tête des feux trop ardens; je jure en face de ton temple de Balbek , dont je vais franchir le portique , que désormais ma bouche ne prononcera ton nom que pour t'admirer et te bénir.

Au premier coup-d'œil jeté sur les ruines de Balbek , on découvre un caractère de grandeur imposante , une magnificence de travail qui saisit l'esprit et qui l'étonné. De quelque côté que vous vous tourniez , vos regards s'arrêtent sur quelque chose d'éclatant. Il ne faut pas essayer de faira

passer dans Tame d'un autre ce qu'on sent à laspect de ces murs crénelés qui enferment une cité dévastée^ à l'aspect de ces six colonnes de soixante et dix pieds de hauteur ^ débris solitaires du premier temple; ce qu'on sent quand on foule les décombres âixumulés dans l'enceinte du second temple^ et qu'on voit, les tabernacles et les niches vides; quanc} on voit sur les mur§ délabrés de l'édifice les ornemens de la plus riche architecture^ dans son péristjle encore debout^ des bsts-reliefs représentant différens traits de l'antique mythologie^ liéda caressée par Iq cygne ^ Diane avec sa flèche et son carquois^ des génies aux ailes déployées, des têtes da béliers entourées de guirlandes y des amours jouant avec des fleurs ou des branches d'^arbustes, fous les gracieux souvenirs de l'ancieidi monde, sculptés sur la pierre. Ouvrez. les admirables dessins de Robert Wood , et vous connaîtrez aiorâ quelque chose de ces oeuvres du ciseau antique où toul^ est si correct, si pur^ si fini, où se trouve réalisé le beau idéal de la perfection en matière d'art. Il serait nécessaire de passer quinze jours à Balbek pour donner une attention suffisante à tout ce qui mérite d'être remarqué.

A l'époque du voyage de Wood et de Dawkîû, en 1751 , le second temple offrait vingt -neuf colonnes; le tremblement de terre de lySg, et la cupidité des musulmans qui convoitaient les axes de fer placés autour de chaque fût de colonne.

avaient réduit ce nombre à vingt lors du voyage de Volney, en 1784- Depuis ce temps-là^ une colonne de plus a été enlevée au second temple ^ et je n'en ai trouvé que dix-neuf ; quant aux colonnes du grand temple, la secousse de 1759 en a fait crouler trois j les deux voyageurs anglais cités plus haut en avaient compté neuf. Cette histoire des ruines n'est point à négliger ; le voyageur donne ainsi la date de son passage^ et c'est aussi de cette manière qu'on appren4 ce qu'il faut de temps en Orient pour que les monumens succombent , pour que les ruines s'effacent. La destruction, qui va toujours si vite, frappera bien des coups inutiles avant d'anéantir les vénérables restes de Balbek , car on ne saurait rien imaginer d'une construction plus solide. Malgré les tremblemens de terre et malgré les Turcs , les ruines de Balbek subsisteront peut* être plus long-temps encore que bien des cités et bien des royaumes de l'Occident.

Plusieurs voyageurs ont parlé de l'aigle oriental sculpté siu* la pierre du $of tite du second temple , qui, à la suite du tremblement de terre de 1759, s'est détaché d'un pied environ du haut de la porte, et demeure ainsi suspendu, séparé de ses ailes. Depuis cette époque , plus d'une violente secousse a ébranlé le sol de la Syrie, et l'aigle placé là comme pour servir d'enseigne au temple du Soleil, est resté immobile , quoiqu'il semble ne tenir que légèrement à la porte. Comme je n'appartiens

point à la classe des voyageurs qui mesurent Ie$ pierres, je ne vous dirais point qu'il se trouve à Balbek des pierres de taille de trente-cinq pieds de longueur sur neuf d'épaisseur, trois autres de cinquante-huit pieds chacune y si cela ne devsdt pas ajouter à l'idée que vous pouvez avoir de ces grandes constructions; le bloc de soixante-neuf pieds de long resté taillé aux trois quarts dans la carrière d'où sont sortis les deux temples du Soleil , frappe vivement l'imagination et ouvre à la pensée un immense champ; pourquoi levnarteau n'a-t-il point achevé de tailler cette masse de granit , et pourquoi cette masse a-t-elle été laissée dans la carrière? L'antique génie qui a transporté sur les murs du temple des pierres de cinquante-huit pieds de long, a^t-il reculé d'effroi devant une pierre plus forte de onze pieds ? a-t-il désespéré d'enlever cette liasse , ot c'est donc là que sa puissance s'est ar-^ rêtée?

Je veux distinguer ici deux petits édifices^ qui se détachent des grandes j^uines de Balbek ; l'un , si-^ tué près de la rivière , que plusieurs voyageurs ont pris pour un temple grec , est une cour hexagone qui servait de parvis au grand temple du Soleil ; cet édifice, surmonté d'une voûte élégante, offre dans son intérieur des peintures à fresques d'un goût exquis ; ces peintures dont les sujets appartiennent aux fables riantes de la Grèce, ont subi çà et là quelques outrages du temps ou de la barbarie.

L'autre édifice^ situé au midi^ à un demi-mille de la carrière, sur rancien chemin dés caravanes, présente une forme circulaire avec un petit dôme et des colonnes tout autour ; c'est un chef-d'œuvre

de gracieuse architecture. Si l'on en croit le témoi-^ gnage d'auteurs anciens touchant certaines cou-» tûmes de Syrie, ce gracieur monument pourrait bien avoir été un de ces temples consacrés à Vénus où la prostitution aurait pris un caractère religieux. Balbek qui^ au commencement du di^-huitième siècle , renfermait encore une population de cinq mille habitans, n^et) comptait plus que deux mille en 1 733 , époque où voyageait le botaniste Granger ; j'ai lu dans une lettre de ce voyageur que les habitans de Balbek^ alors presque tous chrétiens , étaient pour la plupart forgerons ; ils tiraient leurs matériaux d'une mine de fer située à une journée au nord-est de la cité; en 1784, Volney trouva h Balbek douze cents habitans; aujourd'hui je trout^e à peine deux cents habitans dans les cabanes de pierre voisines du temple du Soleil; les guerre» entre les pachas et les émirs du Liban ont fait de ce pays une solitude.. Ajoutez à ces calamités des armées de rats et de sauterelles qui manquent rarement de se jeter sur le territoire de Balbek, et qui, plus terribles que les armées des pachas, dé-» vorent les moissons, ravagent le sol comme si la flamme marchait devant elles. La plupart des habitans de Balbek sont des motonalis à sinistre vi*

sage qui n'inspirent pas grande confiance à Tétranger; dans leqrs ' champs , autour des cabanes^ croissent le mais^ le coton et les pastèques; niais ces revenus ne suffiraient point à leur existence^ . et le pillage forme leur principale ressource. Une petite rivière, nommée Ouadi-Nahlé , qui prend sa source à uq quart-d'heure de Balbek, au pied de la montagne, abreuve les habitans, passe sous le grand temple^ et va se jeter dans le Nahr Kasmieh, comme les autres petites rivières de la vallée. En parcourant les habitations des moloualis, j'ai été témoin d'une scène violente qui m'a vivement ému ; un homme d'environ trente ans , armé de deux grosses pierres, C9urait après une jeune femme qui fuyait en poussant des cris de désespoir; le milan, du haut des airs, ne fond pas avec plus d'impétuosité sur l'alouette ou la colombe, et le loup ne poursuit pas avec plus de rage la brebis timide. Après une poursuite de plusieurs minutes qui me faisait battre le cœur de craiate et de compassion pour la pauvre femme , son ennemi a fini par l'atteindre et le misérable l'a frappée de grands coups; j'avais appelé au secours et j'avais accouru moi-même, et bientôt les parens de la jeune femme sont venus l'arracher à la fureur de cet homme impitoyable.

Balbek a une espèce de place que nous appellerions chez nous une promenade , ombragée par de grands noyers; ce lieu public de réunion n'est

point un champ des morts ; on peut noter icela, parce qu'en Turquie les rendez-vous, les jeux et les promenades n'ont guère lieu que dans les cimetières * J'ai Vu passer quelques femmes sous les grands noyers, et je me suis souvenu que les femmes de Balbek avaient jadis une réputation de beauté et de libertinage. Les femmes motoualis que j'ai aperçues n'ont rien de remarquable, mais le type de figure des femmes chrétiennes m'a frappé par sa ressemblance avec l'ancien type grec. Quant à la réputation de libertinage^ il n'appartient guère à un voyageur de se prononcer làdessus; il faut plus d'un jour pour se mettre à mênie de juger les mœurs publiques d'un pays.

L'émir de Ealbek s'est avisé depuis quelque temps d'imposer à dix ])iastres par tête les visiteurs du temple du Soleil ; la veille de mon arrivée , cet émir avait reçu au cœur un coup de pied de son cheval , et personne n'est venu réclamer auprès de moi le tribut accoutumé. J'ai trouvé un logement dans la demeure d'un prêtre grec catholique qui prend le titre d'évêque de Balbek ; deux familles chrétiennes de Damas qui revenaient de Tripoli avaient occupé la maison épiscopale, et je me suis installé dans une mauvaise chapelle dédiée à sainte Barbe , attenante à cette espèce de monastère hospitalier. Cette chapelle plutôt semblable à une étable qu'à un sanctuaire/ m'a ser\'i de gîte pour la nuit; j'avais mangé à mon dîner deux œufs cuits dans l'eau

bouillante ; c'^st là tout ce que mon drogman avait pu se procurer datis la ville du Soleil.

Ije paj^6 de Balbek, appartenant au pachalik de Damas ^ est affermé depuis long-temps à la famille d'Harfouche ^ le fermier se nomme aujourd'hui Âmin fitocfoucbe , le bourg de Néba est son lieu de ré^dence ^ une soixantaine de villages , tous bien pauvres^ composent les dépendances de l'émir Amin. L'unique cité de ce canton dans l'Ânti-Li-^ ban^ ^'est Zahlé^ renfermant près de douze mille habitant livrés au commerce; on trouve un collège à Zahlé; des jardins entourent la ville. Zahlé^ en langue arabe^ signifie ^/t^^er; les gens du pays l'ont ainsi nommée parce que ^ d'après une tradition , la d:té glissa du sommet de ta montagne au pied de Uquelle elle est située maintenant. A l'est de Balb^^ à huit hevœes de distante ^ j'aurais pu voir la som^ce de l'Oronte \ la position de cette source étant très connue , je n'ai pas voulu me détourner inutilement de mon dbeniin ; d'ailleurs j'espère que d'ici à peu de temps je verrai couler l'Oronte sous les murailles d'Antioche.

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