VI
couraient sur notre chemin et paraissaient ne point cr^ndre notre approche. Nous sommes venus passer la nuit au pied d'une des plus hautes montagjQies du Liban y dans un vallon stérile coupé par un ruisseau , à peu de distance d'un village ruiné nommé Ain^Eta^ La brise de la nuit s'était refroidie en passant sur les neiges ; de plus , la rosée tombait avec abondance. Après m'êtré enveloj^ dans un épais caban ou manteau acheté à Constaa-^ tinople, je me suis étendu sous la voûte d'une grande roche; le ruisseau coulait a mes pieds ^ murmurant sur des caillou j^ et je me suis endormi au bruit mpnotone des eaux et aux soupirs de ta Itrise. Le voyageur dort bien ainsi , ayant autour de lui les ténèbres^ la solitude des montagnes , et sur sa tête les brillans déserts des cieux.
Le 3i mai^ bien avant l'aurore ^ il a £allu travailler à monter la montagne; nous étions à pied, et les moukres conduisaient les mulets et les che^ vaux devant nous ; nous cheminions péniblement y quelquefois au milieu de la neige; la brise était si froide que j'ai, été obligé de me couvrir de mon lourd manteau oriental , ce qui me gênait singulièrement^ car, affaibli par de longues fièvres, j'éprouvais déjà de la difficulté à grimper de la sorte avec mon drogman Béraut , avec les moukres arabes et quelques maronites qui nous accompagnaient.
Après quatre heures de fatigues, nous sommes parvenus au sommet de la montagne ; nous avons
pris là une heure de repos; je me réchauffais délicieusement aux rayons du soleil; deux pains ^ de ceux que nous avions ^portés de Seydnai , et qui avaient été oubliés dalis un petit sac de toile suspendu au flanc d'un dfe nos mulets , ont dû suffire pour notre repas du matin. J- avais devant moi, au nord-ouest , la cime du Liban proprement dit , couverte d'une neige étemelle, et je regrettais qtiê ma faiblesse ne me permît point d'y atteindre. Au rapport de ceux qui sont montés à ce sommet , on découvre de là un des plus grands spectacles qu'il soit donné au voyageur de contempler. A l'occident , on voit la vaste mer étincelante de lumière, l'île de Chypre flottant à l'horizon comme une voile ou comme un nuage; à Torient, la vallée de Béka semblable à un long chemin entre deux chaînes, les ruines de Balbek qui se démêlent confusément, puis la cité de Damas blanchissante comme les vapeurs du matin dans l'azur, et au-delà, le désert jaune ; au midi , les collines irrégulières de la Galilée , pareilles à des béliers qui bondissent, Saint- Jean d'Acre et sa plaine, le Carmel qu'on prendrait pour un vaisseau rasé prêt à s'élancer dans la mer ; au nord , les hauteurs de Laodicée et d'Antioche , la chaîne du Taurus, et , de tous cotés autour de soi, des montagnes grisâtres sillonnées par de longues couches de neige. Quel spectacle ! quelle source de ravissemens inconnus au monde ! En laissant ainsi aller ses regards des montagnes à la mer, de la mer
au €iel , on doit éprouver des impressions bîéii dif^férentes des impressions ordinaires de la Viej le voisinage du ciel doit oter, aux pensées \e$ couleurs de la terre. . ♦
J'arrive aux cèdres situés dans une espèce de vallon entouré de hautes montagnes au sud , à l'est et au nord 3 ils couvrent trois monticules ou mamelons de terrain. Cet endroit s'appelle Elr-Herzé; on présume que c'est l'endroit cité dans la Bible sous le nom de Domus saltus Libani. Les cèdres dont l'antiquité et les troncs énormes ont excité l'étonnement des voyageurs, s'élèvent à côté d'au-^ très cèdres plus petits, et de dimension inégale^ formant un bois d'environ un mille d'étendue. J'ai compté quinze cèdres dont les troncs sont d'une grosseur remarquable ; les plus forts présentent une circonférence de trente à quarante pieds. Autrefois chacun des principaux villages maronites possédait un gros cèdre, et, tous les ans , le jour de la fête de la Transfiguration , les habitans allaient y célébrer les saints mystères sur des autels de pierre dressés autour des arbres antiques. Ces promenades religieuses étant devenues l'occasion de quelques désordres, le patriarche du Liban les a interdites. Aujourd'hui trois cèdres seulement conservent des autels , consistant en pierres entassées les unes sur les autres. En défendant les promenades religieuses qui partaient de tous les coins du Liban , le patriarche a permis que la messe continuât à se célébrer
chaque année, le jour de la Transfiguration, sur les trois autels encore debout. La religion s'est faite la gardienne des vieux cèdres du Liban , les maronites croient que le téméraire qui essaierait d^abattre un de ces arbres , ou de trancher quelques-unes de leurs branches , serait aussitôt frappé de mort ; dans "leur opinion, ces arbres sont sacrés comme Farche du Seigneur ': malheur à qui oserait y toucher !
C'est du lieu dont il est ici question que furent tirés , selon plusieurs auteurs , les cèdres qui servirent à la construction du temple de Salomon. Je ne crois pa!^ qu'il soit utile de chercher à prouver ou à combattre ces sortes de traditions ; pour ma part, j'aime mieux embrasser et admirer ces vénérables débris de Fancien monde , que de disserter sur le temps passé. Les quinze cèdres, nobles et belles ruines du vieux Liban , parlaient à mon cœur comme une page de la Bible, à mon esprit comme les ruines de Balbek ; je les écoutais comme des témoins qui avaient vu la gloire de Tyr et les merveilles du peuple hébreu. Quelle poétique et divine chose que les vieux cèdres du Liban , quaad leurs larges rameaux, dont les feuilles regardent le ciel, se balancent majestueusement sous le vent; quand l'aigle, précipitant son vol du haut de la montagne voisine où son aire est suspendue , s'abat sur le front de l'arbre-roi; quand le sanglier et la hyène, hoies accoutumés du vallon , passent et repassent
autour de ces troncs qui leur sont connus ; quand des mille rameaux de tous les cèdres s'échappent des harmonies que Fimagination prend tour-à-tour pour des cantiques de gloire et de désolation^ d'allégresse et de douleur, pour les chants qui ont resonné jadis sur les harpes des rois et des prophètes: d'Israël !
Après avoir lu ceci , si voufe ouvrez le livre de Volney , à la page où il est question des cèdres du Liban, vous croirez facilement qu'il ne les avait point vus , ou qu'il les visita dans un accès d'humeur philosophique qui devait nuire à l'observation. Je me réserve de vous soumettre ailleurs quelques ' idées critiques sur l'ensemble du voyage de Volney .
Les cèdres les plus vieux sont couverts de noois de voyageurs ou de Francs établis sur la côte de Syrie; telle est la nature vivace du cèdre , que les noms y au lieu de s'effacer avec le temps , reverdissent d'année en année et semblent briller des rayons- de l'immortalité. J'admire cet arbre du Liban qui , plus animé , plus robuste que tous les arbres de la terre , grandit dans sa gloire et se couvre tous les ans de fleurs et de fruits , au sein de régions glacées \ monarque superbe dans le monde végétal , il ne craint rien , ne demande rien à^ l'honime ; il tire de ses propres flancs sa vie , sa force , son avenir \ il subsiste par lui-même ,. il est celui qui est , lui , le cèdre du Liban. Un des maronites qui nous accompagnaient m'a raconté , sur
la floraison du cône ou fruit du cèdre , quelqur chose de vraiment remarquable. Lorsque le cône fleurit, il est caché sous les rameaux de Tarbre, pour qu'il ne souffre point de la neige ou d'une brise trop froide ; sitôt que les fleurs ont fait place aux fruita, le cône victorieux se dresse .vers le ciel. J'ai ouï dire en Europe que la râpe des cèdres se perd dans le monde, et que ceux du Liban, et celui du jardin des Plantes^ à Paris^ sont les seuls restes de cette grande famille. Il est bon de noter que ,. dans tout le Liban , on ne trouve des cèdres qu'à l'endroit dont il vient d'être question ; je ne parle pas de quelques autres cèdres beaucoup moins beaux , qu'on rencontre auprès du village d^Éden , à deux heures à l'ouest de là , et auprès d'un autre village nommé Rhaddet. L'arbre antique du Liban ne périra point, si le fer de l'homme veut bien l'épargner. Ah ! puisse la civilisation dont on menace l'Orient ne point choisir pour conquête les vieux cèdres ! puisse le génie industriel , ce violent destructeur de toute poésie^ ne pas abattre un jour ces arbres augustes , pour vendre leur bois précieux dans les bazars de l'Occident !
Noua avons quitté les cèdres pour reprendre le chemin de Tripoli. Après une heure de marche, o© laisse à gauche Becharré, situé dans un vallon boisé, le plus riant, le plus romantique^ le pluil^ extraordinaire que j'aie jamais vu ^ ce vallon , où les sources abondent, est de plus abreuvé parla
rivière de QuadicJui y qui part du pied des cèdres^ Bediairé renferme près de 12^000 habitans tous maronites ; la cité chrétienne est gouvernée par trois cheiks ; un évéquey réside j sur les huit églises de Becharré y on en compte deux avec des cloches. Plusieurs habitas de Becharré, hardis et Ud)orieux^ ont affermé dans la vallée de Balbek des coins de terre qu'ils cultivent^ le fusil sur Tépaule.
Nous sommes arrivés au charmant village dïden, à travers des terres cultivées, où la voix des torrens et des cascades se mêle au bêlement des troupeaux et aux accens de la flûte du pâtre maronite. En descendant de cheval , j'ai été accosté par quelques montagnards qui m'ont d'abord demandé si j'étais Français ou Anglais ; ma réponse ana Françaoui (je suis Français), a été accueillie par le sourire le plus bienveillant. On m'a fait asseoir sur une natte^ au pied d'un mûrier , et bientôt s'est formé autour de moi un cercle nombreux composé d'hommes et d'enfans; puis un jeune maronite est arrivé à moi avec une brassée de petits pains , avec des œufs^ des olives et du vin 5 pendant que je man-r geais y tous me regardaient d'un air affectueux et content, et, après le repas ^ il ne m'^a pas été possible de prouver ma reconnaissance par quel^ ques piastres j pas un seul para n'a été accepté. Autant les Anglais sont mal vus, autant on nous aime dans les montagnes, des maronites. Les mis-^ çipnnaires de la société biblique, chargés de con:^,.
venir au protestantisme les catholiques du Liban> n'ont pas obtenu jusqu'ici beaucoup de succès , et tous les voyageurs d'Angleterre sont maintenant traités dans la montagne comme des corrupteurs ; j'aurai plus tard occasion de vous parler de cette haine pour les biblistes anglais , et du vieil amour pour la France qu'on retrouve chez tous les maronites du Liban.
Le village, ou plutôt le bourg d'Eden, car il contient 4^000 habitans , est pour les Francs de la cote ce qu'est Bournabat pour les Francs de Smyrne ; je me hâte de dire que le séjour d'Eden est incomparablement plus délicieux que le séjour de Bournabat. Ce lieu justifie à merveille l'origine de sa dénomination ; Eden , dans la langue syriaque , signifie paradis. Imaginez un plateau couvert de mûriers blancs, de noyers, d'arbres fruitiers , arrosé par des canaux assez abondans pour faire tourner des moulins ; des vignes vigoureuses , qui produisent un vin renommé , se déploient au penchant de la montagne, au nord du village. La position d'Éden enchante le voyageur. Non-seulement la nature j mais la population aussi , vous frappe par sa beauté dans ce paradis de la montagne. Les hommes s'y montrent admirables de formes et de santé j les femmes de ce lieu passent pour les plus jolies femmes du Liban. La plupart des familles ne demeurent a Eden que durant les saisons d'été et d'automne j à l'approche des neiges , on descend
sur la cote au village de Sgorla , à deux heures de Tripoli . Eden possède six églises ; deux de ces saactuaires datent du moyen-àge, et les voyageurs de ma nation y remarquent avec une joie pieuse des croix contemporaines de nos guerres héroïques.
D'Eden à Tripoli, sept heures de distance; il faut marcher trois heures dans des sentiers rapides et tortueux qui épouvantent le cavalier. Une fois descendu dans la plaine ^ on suit un chemin facile au milieu de belles campagnes. Nous avons passé la nuit dans un verger du village de Sgorta. On lit dans différens livres que la ville de Tripoli s'élève au pied du Liban ; cela manque de vérité. La ville est séparée du Liban par une distance de quatre heures ; elle occupe un terrain bas au niveau de la mer , et ce terrain est dominé , à l'orient ^ par un vaste plateau entrecoupé de petites collines. M. Charles Guys, vice-consul de France à Tripoli , le frère de notre consul à Beirout , m'a fait un gracieux accueil ; sa maison est devenue la mienne^ et je trouve en lui un compatriote et un ami.
JL • • • • •