‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 20 sur 33 · AU HOTES..AGE · texte numérisé non relu

AU HOTES..AGE

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Lorsque je remontais le Nil pour me rendre au Caire , je regrettais de ne pouvoir visiter la retraite de Macaire et de ses disciples ; je m'afflige maintenant de ce que les circonstances de mon voyage,

et le peu de temps qui me reste à passer en Orient,

* Celte lettre était écrite à M. Roger, de rAcadcmie française j au moment où cette Corresporuiances'ïm[inme, je reçois de mon très honorable confrère, deux beaux volumes qui renferment son tbéAtre ; chaque pièce est accompagnée d^une notice piquante et spirituelle. Maltraité par la dernière révolution , M. Roger s^est adressé aux amis des lettres , qui ont répondu a son'. noble apprl, et le public s'est trouvé avoir un bon ouvrage déplus.

ne me permettent pas d'aller jusque dans la Haute- Egypte, et de suivre dans le désejt arabique les traces des pieux solitaires. Ce qui subsiste encore de la magnificence des Pharaons et de la puissance d'un grand peuple , mérite sans doute notre attention; mais j'aurais voulu marcher à la suite des pauvres et des humbles, à la suite de ces philosophes chrétiens, qui avaient tout quitté et qui cherchaient Dieu dans le désert ; il y a là aussi des Couleurs pour la poésie , des souvenirs pour Thistoire , des leçons pour le sage : laissons pour un moment Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon , et prenons pour guides saint Jérôme et ceux qui nous ont transmis ce que le monde a pu connaître de la vie des anachorètes et des ermites ; c'est ici que les légendes n'épargnent pas les prodiges, et pour vous en donner d'abord une idée , je veux vous rappeler en peu de mots ce qu'elles nous disent d'Antoine et de Paul.

Depuis les persécutions de Dèce, Paul de Thèbes s'était retiré dans une solitude voisine de la mer Rouge ; une caverne lui avait offert un abri , une fontaine l'abreuvait de son eau, un palmier lui donnait ses feuilles pour vêtemens et ses fruits pour nourriture; c'est là que Paul restait seul avec Dieu et ses anges ; il y avait passé soixante ans de sa vie, lorsqu'il fut visité pal* Antoine, à qui le prodige de sa sainteté avait été révélé dans un songe. Les deux solitaires s'appelèrent d'abord par leur

toom, car l'esprit de Dieu k leur avait appris. Paul demanda à Antoine ce qu'il y avait de nouveau dans le monde^ si l'on bâtissait encore des maisons dans les villes , si les faux dieux avaient encore des autels. Comme ils étaient assis tous deux à l'ombre des palmiers, un corbeau, descendant débranche en branche , vint déposer un pain à leurs pieds ; chaque jour, dit Paul , cet oiseau m'apporte un demi-pain, mais Jésus-Christ qui l'envoie a voulu qu'il apportât aujourd'hui un pain entier; ils rompirent le pain , prirent leur frugal repas , puis , se baissant vers la fontaine, ils burent chacun un peu d'eau j ils rendirent ensuite grâce à Dieu , et passèrent le reste du jour et toute la nuit en prières; le lendemain au lever du soleil, Paul dit à Antoine que Dieu allait le rappeler à lui , et le pria d'aller lui chercher un manteau de l'évêque Athanase , danô lequel il voulait être enseveli ; Antoine partit pour aller chercher le manteau d' Athanase , et lorsqu'il revint le troisième jour, il vit l'ame de Paul qui s'envolait vers le ciel , avec les âmes des saints et des apôtres. Dans la grotte, où il venait d'expirer, le corps du sainjt vieillard était à genoux et dans l'attitude d'un homme qui prie; Antoine chantâtes hymnes de l'église et s'occupa d'ensevelir les restes de Paul ; mais il n'avait point d'instiximens pour creuser unefossg, et il s'affligeait, lorsqu'il vit venir deux lions, dont la présence ne l'effraya pas plus que s'il avait vu deux (plombes ; ces animaux s'appro-

chent du corps de Paul ; ils se courbent à ses pieds , rugissent de douleur , puis ils creusent la terre avec leurs ongles^ et bientôt une tombe est prête à recevoir les restes du défunt. Les lions vinrent ensuite vers Antoine , lui léchant les pieds et les mains , et Antoine comprit qu'ils lui demandaient sa bénédiction; alors s^adressant à Dieu : « Seigneur, nous » savons que sans ta volonté il ne peut tomber une » feuille des arbres, et le plus petit oiseau ne peut » perdre la Tie ; donne donc à ces lions ce que tu » juges leur être nécessaire. » Après cela, leur faisant signe avec la main , il leur commanda de s'en aller, et ils s'en allèrent. Antoine jeta du sable sur la fosse , après y avoir déposé le corps de Paul ; puis , ne voulant rien perdre de la succession du solitaire qu'il pleurait, il prit sa tunique composée de feuilles de palmier, et s'en retourna, bénissant Dieu et disant à ses disciples qu'il venait de voir un nouveau saint Jean-Baptiste, un nouvel Élie, quittant la terre pour le ciel.

Telles étaient les nouvelles qu'on recevait ajors du désert et qui se répandaient de cité en cité; l'exemple de Paul et d'Antoine éveilla partout un pieux enthousiasme, et les solitudes qu'ils avaient habitées se peuplèrent bientôt d'une foule de chrétiens; ainsi commencèrent ces colonies de moines dont l'Egypte était couverte au moyen-àge ; ainsi le territoire ^yptien vit un autre peuple de Dieu , qui croissait aussi au milieu des prodiges

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quefois cotnw^ le bruit de gens qui se choqûeût entre eux ; une multitude de monstres , ile fan-tomes ^ sous la figure de serpens^ de lions^ de léo^ pards^ venaient dans Fombre des nuits, assaillir les athlètes du Christ; c'étaient les démons ou plutôt les dieux de la vieille Egypte , avec leur forme d'animaux sauvages^ qui venaient trou-^ hier la retraite des serviteurs du vrai Dieu; chaque cellule^ chaque monastère était comme une véritable forteresse ^ toujours assiégée et toujours défendue ; les soldats de Jésus-Christ avaient pour bouclier la foij pour armes la prière et lapé-^ nitence; dans les momens de péril ^ le signe des chrétiens, le nom du Sauveuç^ suffisait pour mettre en fuite les nombreuses légions des mauvais anges.

Il restait ainsi dans l'esprit même des anachorètes quelque chose des vieilles superstitions de Memphis et de Thèbes ; si dans l'ancienne Egypte, tout était Dieu, dans la nouvelle^ tout était ange ou démon ; la nature entière semblait se confondre avec les scènes pieuses et les saintes apparitions du désert; la dévotion des anachorètes croyait voir des ministres de Satan ou des ministres de Dieu dans tout ce qui frappait leurs regards éblouis ou s'offrait à leur imagination exaltée; Antoine , cherchant la retraite âe Paul , rencontra sur son chemin^ un homme avec le corps d'un cheval , un autre avec le corps d'une chèvre, et ces

êtres fantastiques lui parurent semblables aux dieux qu'on adorait encore à Alexandrie. Le même sîtint voyant des bêtes fauves dévorer les herbes de son jardin : Pourquoi moissonnez - vous ce qtie vous n'avez point semé? leur diWl; et les bêtes fauves se retirèrent sans faire aucun dégât. Pacôme marchait sur des scorpions et des vipères, qui respectaient en lui l'homme de Dieu, et lorsqu'il traversait le Nil , des crocodiles se disputaient l'honneur de le transporter sur l'autre rive ; les légendes vont jusqu'à dire que l'arbre appelé /^er^ea^ et regardé par les anciens comme l'arbre de vie, avait proclamé ou confessé Dieu dans la Haute-Egypte.

Tout en admirant la sainteté de ces anachorètes, on s'étonne d'abord que le christianisme qui devait civiliser le monde^ ait ain«i persuadé à ses premiers disciples de se retirer dans des lieux inhabités. Nous pouvons répondre ici que de grandes persécutions avaient été suscitées contre les chrétiens. L'Orient et l'Occident étaient violemment agités; les dieux s'en allaient avec grand bruit, et laissaient partout derrière eux des peuples troublés et remplis d'alarmes. J'ajoute à cela qu'aune révolution universelle se préparait, qu'un profond dégoût pour tout ce qui avait existé jusqu'alors s'était emparé des sociétés humaines, et que de toutes parts une puissance inconnue hâtait < Tœuvre de la destruction, pour renouveler la face de la terre ; dans ces jours de désolation , on ac- VI. i8

courait de Roine> de Constantinople ^ de toutesles contrées du globe^ dans la Thébaïde^ pour y chercher la vérité et la paix.

Les princes , les empereurs envoyaient des ambassadeurs à Antoine^ à Pàcome^ et leur demandaient des prières et des conseils y le monde tout entier semblait n'avoir des yeuj. et des oreilles que pour ce qui se passait au désert y Âthanase y dans la vie d'Antoine^ fait dire par Dieu lui-même y au fervent anachorète : Je rendrai ton nom célèbre par toute la terre. Lorsqii^il n'y avait plus d'histoire pour les empires^ chacune des solitudes de l'Egypte avait ses pieuses annales qui racontaient la vie el les miracles des saints.

Bientôt il y eut moins de peuple dans les villes^ que dans les lieux les plus retirés. Antoine^ avant de mourir y avait déjà réuni plus de mille cénobites dans les deux monastères qu'il avait fondés^ Pacôme établit un grand nombre de couvens dans le voisinage de Tintyra; les cénobites de son ordre s'assemblaient chaque année aux fêtes de Pâques^ et l'histoire contemporaine nous apprend que^ dans^ une réunion^ on en compta jusqu'à cinquante milFe ; la ville d'Oxy rhinchus était toute remplie de moines ; il sy trouvait vingt mille vierges consacrées à Dieu y et dix mille serviteurs de Jésus-Christ 3 je ne par- / Jerai point des solitaires d'Héliopolis ^ conduits par saint Apollon , ni des disciples de Sérapion dans le pays d'Arsinoë , ni de ceux de Macaire dans le dé-

sert de Nitri , ni des cénobites dé Canope , qui habitaient les ruines du temple dé Sérapîs.

Tous ces moines étaient gouvernés par des lois que leur avaient apportées les anges ; cetix de Pâcorne étaient partagés en vingt- trois danses , portant chacune le nom d'une lettre de Talphabet grec. On n'apprenait plus en Egypte là sagesse que Platon étaix venu chercher, mais on y apprenait à souffrir et à mourir. Les prêtres d'Héliopolis avaient étudié le cours du soleil et les astres du firmament , pour étendre les limites des sciences humaines , les ermites de Tabennes, ceux de Scété, ne regardaient le ciel et les étoiles que potir savoir Fheure de ïa prière ; beaucoup de cénobites priaient le vrai t)iett dans les temples d'Isis, d'Osiris ou de quelque autre divinité païenne , sans s'informer qui avait élevé «es temples changés en églises. L'Egypte oublia ainsi ses propres monumens , elle oublia jusqu'à son ancien langage , et il ne se trouva plus personne pour expliquer les paroles écrites sur la pierre. Saint Antoine avait prêché avec persévérance contre les cérémonies funèbres des Egyptiens y et ses prédications achevèrent de renverser les vieilles croyances de l'Âmenti , c'est-à-dire la fable du Tartare et de l'Elysée ; les corps ne furent plus embaumés ; l'Aché* rusia ne vit plus juger les morts sur sa rive, et dès ce temps-là on put se demander, comme on se demande encore aujourd'hui , si les pyramides avaient été des tombeaux.

Cette miraculeuse rérolution y opérée en Egypte , ne s'arrêta pas aux l)ords du Nil ; e]Ie s'étendit dans la Sj^rie et la Palestine ; plusieurs contrées de l'Orient eurent aussi leurs solitaires dévoués à la foi du Christ ; on ne croyait pas alors qu'il y eût de véritsjble salut hors du désert , et que Dieu fut présent dans les villes et<lans le monde qu'on appelait le nècle ; cette ardeur de la pénitence et de la retraite ne tarda pas à passer dans l'Occident ^ et l'Europe eut aussi ses monastères , ses déserts peuplés d'ermites et d'anachorètes. Une aussi grande révolution dans les habitudes et les idées humaines peut-elle être, même aujourd'hui^ un ^jiectacle indifférent?

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