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Damiette, avril 1851.
Comme le but de mon voyage était de reconnaître l'emplacement de Fancienne Damiette ou Damiathisy et de visiter les^ lieux où se signala la valeur des croisés, j'ai voulu commencer par là. M. Herba,
chancelier du consulat de France^ et M. Cavalier, médecin de la garnison^ m'ont offert obligeamment de m'aider dans mes recherches y et nous sommes partis pour le village de Lesbeh y situé sur la rive .orientale du Nil^ aune heure et demie de la Da->miette moderne, et à trois quarts-d'heures de Tembouchure du fleuve ; nous sommes montés à dieyal ; ' nous avions à notre gauche le fleuve, à notre droite, à quelque distance^ le lac Menzaieh; l'Egypte n'a point de terres plus fertiles, de campagnes plus riantes que le pays que nous avons traversé; après une heure et .demie de marche, nous avonâ passé sous les murs d'une grande caserne^ qui nous a paru un édifice ancien, et qui pourrait. bien . avoir été originairement bâti dans l'enceinte de Damiathis ; nous sommes bientôt arrivés au.village de Lesbeh; ce village paraît renfermer une centaine dé maisons, et une population de quatre ou cinq cents âmes. Sans descendre de cheval, nous l'avons parcouru dans toute son étendue, et nous avons questionné plusieurs habitans pour savoir s'il restait quelques vestiges d'une ancienne cité; le voyageur Savari avait remarqué des pans de murs à fleur de terre , l'arceau d'une voûte de briques , les restes d'une grande mosquée. Nous n'avons pu voir çà et là que des fondations dont l'origine nous a semblé fort incertaine; nous n'avons retrouvé ni l'arceau de la voûte , ni la mosquée ; seulement on nous a parlé de plusieurs citernes, de plusieurs aqueducs sou-
terrains, qui indiqueraient remplacement d'une graiide ville; quelques habitans ajoutaient qu'au siècle dernier, on voyait encore les restes d'une tour, et que le village en avait tiré son nom ; il faut remarquer que le village de Lesbeh a été brûlé pendant l'expédition des Français, et que dans sa nouvelle construction, tout ce qui appartenait à d'anciennes ruines a pu disparaître. Je crois qu'en fouillant le terrain, on ferait d'utiles découvertes.
Après avoir parcouru à la hâte le village de Lesbeh ' et ses environs , nous avons traversé le Nil et nous avons poussé notre course jusqu'au rivage de la mer ; je voulais voir' la côte où avaient débarqué les croisés de Jean de Brienne en i a 1 7, et l'armée de saint Louis en 1249. Dans l'espace de plus de deux milles, toute cette plage présente une surface unie , qui, en un temps calme, devait en facili-; ter l'accès aux chrétiens. Nous avons pu reconnaître l'endroit où les armes et les boucliers des Sarrasins, selon l'expression du Mre de Joinville , brillaient de tous les feux du soleil , où le bruit de leurs tam-. bours et ,de leurs nacaires était chose épouvantable h ouïr et moult estrange aux François. C'est sur cette partie du rivage que le roi de France , précédé de l'oriflamme de Saint»Denis, vint planter sa tente d'écarlate en présence des bataillons ennemis ; le point de débarquement se trouvait à trois ou quatre milles du lac Bourlos, à un mille et demi de l'em-
bouchurc du NiL Les Ucux n'ont pas changé d'asr pect , et le théâtre de la guerre paraît êtrç, resté le même. Dans rexpéditlqn de- Jean de ByrûeAnc^^ les pèlerins avaient creusé un canal qui prenait ses eauiç dans le Nil , à une petite lieue au - dessus de l'ancienne Damiette^ traversait la plaine ,où. élaient dressées les tentes de3 chrétiens , et ^e rendit dan^t la mer au lieu même où abordaient les barques et les navires qui venaient d'Europe. Ce capal n'çxistç plus^ mais on en retrouve encore des vestiges. . Tout le rivage de I9 mer est une plaine de sable qui se prolonge à perte de vue dans le Delta ^ et qui s'étend le long du Nil ; dans cette plaine où l'œil ne distingue rien^ et qui ne présente qu'un aspect uniforme, je n'avais pour guide qufi mes spuveniins historiques ; là campèrent; à plusieurs reprises d'innombrables armées venues de l'Occident* Ma vue sis portait tantôt ourles rives de la mer et l'embouchivre da fleuve du côté du nord, tantôt vers les petites cqIt lines de sable qui bordent la rive gauche du Nil ao TDÎdi , et vers la pointe du lac Mens^eh à l'orient; j'avais devant moi ^ de l'autre côté du £^uye , le. village de] Lesbeh ou l'emplacement de l'antique Damiette; en présence de ce vaste tableau, les événçmens si dramatiques de la sixième croisade ma revenaient naturellement à la pensée j je suivais sur le fleuve les flottes des chrétiens et des musulmans ; je me retraçais sur les deux rives les camps des croises, ceux du soudap^d'Egypti^ ; je me représentsûs ^
titévdÛsiiitntLTiékfetstsïAin^tets et se> hautes tours ; l'avais en quelque sortesoùs mes yeux tous ks assauts qu^eHe eut à sôutciitr pendant dix - sept "taioîà , et tous lescotnbats qui, pendant le siège > furent livrés autour de ies murtiilles > sur léséauîc dti Nil et dans les campagnies Vôidnes. ' ' ■ ^ -
'Leis créiis^, conduite par Jean dcf ÏBIrife^nej roi de Jérusalieni , débarquèrent àuf la côte vers la fin de mai. LeKéu de l€?ur campement ,nèus dit Olivier Scholastique , ^aît une île (le Delta) qui se trouvait imire la mer et le fleurvè du Pariadis qu -on appelle Gihon (le Nil). A peine débarqués , ils fiirènt témoins d'une 'éclipse de lune y et ce signe lèut parut une uianifestation de là faveur divine. On entreprit d'abord d^attaquer la tour qui s'élevait au milieu du Nil et qui défendait le pass^age du fletrre. Que de prodiges de bravoure, que d'efforts incriiis, que de travaux et de périls pour rénvérisrér ci' jpk^éniîer boulevard de la dté { Ici je me sen:^ lé bésôfti d'empi^ùntièr fô langage des chrôni^ quèii eOnïèiti{Kî¥àîtaes^ p*Ùl?^ iéâ récit,
m^vL^^ qtêé' jél'^'iftëi-^ttféfmé parmi les croisés dttftt«^je>bëtiâ pàrléi ^étT'qUè'je i'ifus éérfs sous^ la dictëéde* quelques sart^ttS tfew» qufr cmi suivi llarméô'^IrtétSénteef vous pourrez" voir ainsi, comme daiii^^t!^ tableau, Ic^ batailles san^a»tes, les àc<^ tidrisî]lérbilq[iiés, lés tribulations, les misères, les extases, les visions des pèlerins; je vais commencer par Tattaqué de la tour du Nil :
« Le premier de juillet^ les chrétiens s'avancèrent » sur plusieurs navires^ et placèrent des échelles » pour monter à l'assaut ; chaque vaisseau des as- » saillans portait une tour et des madiines de » guerre ; les Sarrasins se défendirent vaillamment; » plusieurs des échelles furent hrisées y les cheva- » liers qui les montaient , revêtus de leurs armes ^ » tombèrent dans lés eaux du Nil ; les Egyptiens , » assemblés sur les murailles de Damiette^ pous- » sèrent de grands éclats de rire ; leurs trompettes » et leurs tambours retentirent en signe • de vie- D toire ; dans le même temps , toute l'armée chré- » tienne , réunie sur la rive gaudie du Nil , &émis- ^> sait de crainte ; Dieu ne permit point que cette » première tentative des croisés fut couronnée de » succès; on fit des préparatifs pour une. autre » attaque ; un des clercs de l'armée , agissant sous. D les yeux du Seigneur^ et lui obéissant comme à » un architecte^ construisit une citadelle flottante^ » qui s'avança sur les eaux du jQeuve ; à la fête de » saint Barthélemi l'apôtre^ les Frisons et les Teui-, » tons entrèrent dans cette citadelle^ et livrèrent up » assaut à la tour des Sarrasins; le feu grégeois rpu^. D lait sur les chrétiens comme un torrent sorti, de » l'enfer ; la flamme avait pris aux échelles etmena- » çait de gagner la tour de bois des assaillons ^ à » cette vue , les croisés restés sur le rivage^ tombé- » rent à genoux ; se prosternèrent dans, la pous^ » sière et versèrent des torrens de larmes ; ils étaient
» 5i oppressés par la douleur, que la voix leur man-^ » quait , et qu'ils pouvaient à peine dire y Seigneur, » ayez pitié de nous; toute Farmée cbrétienne avai-t » les mains tendues vers le cid y et comme si 'Dieu » eût voulu exaucer les prières de ses serviteurs , » tout-à-coup le feu s'éteignit , et l'étendard de la » sainte croix parut sur la tour; alors les chrétiens » recouvrèrent la voix et la parole que la douleur ,» leur avait ôtées^ et ils rendirent des action^i^ de » grâces au Seigneur miséricordieux; bientôt les » guerriers qui attaquaient la to\ir, s'en rendirent » maîtres ; les musulmans qui la défendaient fu- » rent chargés de chaînes^ et amenés au camp des » chrétiens; les prisonniers disaient qu'ils avaient » vu parmi les assaillans^ des guerriers célestes ve- » tus de blanc , et un. guerrier vêtu de rouge ; à » ces signes , les croisés comprirent que Jésus- » Christ avait envoyé ses anges et l'apôtre Barthé- » lemi pour attaquer la tour. »
Ce récit que j'abrège, est tiré d'Olivier Scolastique et de l'anonyme de Reggio, tous les deux témoins oculaires; je veux vous donner d'autres récits puisés à la même source, et vous présenter ainsi les principales circonstances du siège de Damiette ; je ne crois pas qu'il y ait dans aucune histoire ancienne ou moderne , des tableaux plus poétiques et plus animés. Dans ces images vivantes des temps reculés, vous trouvez tout à la fois la description pittoresque des lieux, l'exposition naïve
déi; faits, et ïà véritable physionomie ddsr croisés et des musulmans.
wXés pèlerins, maîtres de la tour du Nil; et toti-s^ » jours campés sur la rive gauche du fleUVë, n'a- » vàient j^d s'approcher àt la ville ; ils inurthura^etit )) cotnme les Hébreux dans le dfeert, et disaient au » légat du pape : S^il nous faut rester dans cette )) solitude, pôui*è[ùôî nous avez -vous amenés' ici; w' l'Europe manquai t-ellè dfe sépulcres? A ces j)lain- )) tes, le légat fondait en larmes , et conjurait lé » Seigneur d'aider les chrétïeiis; ce fat alorS que M t)ieu voulut éprouver son peuple : làVeiffe dé '^) Saint-André Tapôlre, aU mitieii de la ntiit, le tiel » ouvrît ses cataractes ; ïa mer et le fleùv'è , Foraige » et la pluie , inondèrent tous les envîrôite de Da- » miette, ties poissons de la mer vinhndnt juisque'' )) dans les tentes des pélerinis ; plusieurs' malades » furent noyés dans, leurs lits, beaucoup de vais^ » seaux périrent Sur le Nil . Le légat se mit en priè- » res : Seigneur, disait-il, ô vous^ qui avez sauvé la I) barque de Pierre dans une tempête, commandez au » vent et à la mer de retourner à leur place! Cette » prière fut répétéedans touterarmée. Peu de temps » après, le soleil reparu t^ le ciel rfeprit sa sérénité, » et la mer se retira dans son lit. Cependant lè^s M croisés eurent beaucoup à souffrir de Thumidité » et du ïroid; à(t^ maladies se répandirent d^ns le )> camp ; il fallait à la fois se défendre des rigueurs M de l'hiver, de la disette des vivres j chaque jour
M était marqué par une nouvelle misère^ par un « combat opiniâtre ; par de grandes funérailles; et « » l'armée , après toutes ces épreuves , n'avait pu » encore porter ses tentes sous les murs de la ville.
» L'armée du Soudan couvrait toute la rive » droite du Nil y depuis Damiette jusqu'à Casai ; » tous les jours le fleuve et ses rivages voyaient de » nouveaux combats ; les croisés y après s'être » battus toute la journée , revenaient le soir dans ]) leurs tentes^ en disant tristement t Sauvez^nous, » Seigneur j sauQexr-nous de cette nation perverse, » afin qu'on né nous dise pas où est votre Dieu B crucifié P Cependant à la fête de sainte Agathe^ )» pendant la nuit , l'apôtre saint Georges et des lé^ )> gions d'anges apparurent dans lé camp des Sar- » rasins; une voix terrible courait dans l'armée » musulmane et répétait : Fu/ez^ ùuvous mourrez! » Le Soudan, saisi d'une frayeur subite ^ s'enfuit » avec toujb ses émirs ^ . Le lendemain^ les templiers n s'avancèrent à la tête de l'armée dirétienne; on n s'empara des tentes et des armes .qUè l'ennemi » avait abandonnées; tout ce qui fut trouvé depuis » Casai jusqu'à Damiette , tomba au pouvoir des » croisés. »
» Dès ce jour y l'armée chrétienne mit le siège de-
* Cest ainsi que les chroniques latines expliquent la retraite du Soudan ; oti peit Toir dans les chroniques arabes {BibUothèqut des Croisades * t. IV) , la cause yérilafale de cette retraite inattendue.