‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 25 sur 33 · DE LA. LETTRE CLV · texte numérisé non relu

DE LA. LETTRE CLV

CAHPBIKSIIT BB Lr^AMMÈM BB SAIMT I.OinS SUB Ui BIVE OAUeBK BU Mn.. — BÉKOUnOB BE L'>AHCIEmB BAMIBTTE BACOBtrtB FAB ABOULFÉBA ET NUkKBISl.

— TBASmOllS BAPPOBTÉCS FAB I.BS AVCIEMS BU VILUkOE

Avril 4 831

Dans la croisade de saint Louis y la prise de Damiette ne coûta point de combats^ et les croisés n'eurent qu'à chanter un Te Deian, car les Sarrasins^ frappés de terreur, avaient déserté la ville. Un pont avait été construit sur le fleuve, et la cité communiquait ainsi avec un faubourg situé sur la rive gauche; Tennemi, dans sa fuite, avait négligé de

roo^ri^ le pput Q^ d'y mçttre le fw;^ ta place qu'o<^pp£4; le £sii^})Qurg de Pamifitte ^ qqus «tons vu de^ espècç^ de hwgar$ qui ^ ervei^t d'enU^^t pçiuir h xpario^ ou de logemmt pour k dou^me i la faneuse tWF du KU ét^U ^aps/do^t^ bâtie dMif linè ff^itç île, ^sûs fl^iq île a ffepv^ %Y§Q 1« twr. . L^ çaxnpfigp^^ dé^f tfl4 quf piousî if OQons dci fMPr courir >e çqwvfifjçnii w^â de$ tjei^te^ 'd^ IVc^té* phrét^ppe, lor3qiii9 Ïi0^^$ IX fut iDAÎtré de la viltei J'ai avec n^çii uoe r^lfiti<>p tin^pua^rîte de cette oroir ^d(2; d^ piei?^ mppftrque, qw commença par des pFQ4igQ9 et qi^ fiqU par de ^ grande calainiléai Qîll^ r^alioti parle aipsi diii oampwleAt des ^roiàés s^i^igi^ riva pc^idontate dp âe^ve ^ «.Lepei, ie légat » du» papd ^ l0 plusJort 4« l'ariaée, dit raiitfiur j^ qpi jetait «laPisi doatQ wp téiûw» oettUive, «Èakufc M l(9g4^ devante Ift c\^ aii-rd^dû po»t> <m cette* île » de Mi^hf^el par )aqu^l$ .4^ étaimf aeiÂTéa^eD j0 ^QV^^qw \q flfuv^ ét^U entre l'arotée^el I>aDiiJ9ite9 )> le rpî ^ 1^ chi?étii^pa étaient là :ai«r<le sakiB^ » gr^adea ipcopupodit^ii et gtwid^ Misaîsses'soaf? n j[rai^^f iU d^ la gi^awlei chaleur , dei 1% gran^da » qijimtit^ 4? nï0P<*i« »î 4^ puoe* fort^ et: gràs«s n qui étaient dans rarir^^J[|S3 Ipt^doitioa ei ks SadK

)x ça«iip^ qi», i^llaiaftt épiaipit wto^r du.fiwftp^>^ Wrs^

V qp'il^ , tffiiipf^pti quelqij^: çhréli«8« : Caftes. 4»

» raient spr eWf.»p«inçs fem 1^ Sww^swwavweirt

» Ip dessus, et l^s fiôj^'e^ pJi^s ^opYfl*ife î^ Içî'W

camp des chrétiens n'offre plus les scènes aniniëes

de la croisade précédente-; la conquête facile de

Damiette avait fait oublier aux pèlerins les dangers

d^une^ guerre k^lntaîne; « Les barons, nous dit

JoiuTilIe y se prirent à faire grands banquets les

uns aux autres ; le commun peuple se prit à yioler

femmes et filles, b Au milieu de tous ces excès ^ les

lois de la 'discipline- étaient si mal observées i on

négligeait tellement la gfurde du camp y que les Arabes

bédouins s'introduisaient la nuit jusque dans les

tentes des chevaliers , les tuaient dans leur lit et

portaient ensuite leuri» télés au soudan. Ajcràtez à

cela les discordes élevées entre les chefs de Tarniée^

et Fimpuissance du roi de France à les apnséri

Ainsi y dans le lieu même où les croisés de. Jean de

Brienne avaient souffert tant de misères, motitrë

tant d'héroïsme et de résignation, ou chaque oooibat

commençait par Hneprièrê' et finissait par un saint

cantique >' <m vit régner pendant plusieurs, mois les

vices de Babjlone et les. désordres précurseurs des

grandes calamités; tels sont les tristes souvenirs,

les afSigeântes images que nous a laissés la lecture

de Joinville, dans cette plaine où c^mpaiefitjes

compagnons de saint Louis. : . ^ • -c

Nous avons repassé le Nil et nous sommes rêve-*-

nus au village de Lesbeh , où nous avons dhié

dans une maison appart^iaht à M. Faker; après le

dîner nous avons convoqué lès anciens du village,

pour connaître les traditions du pays et savoir par

tvcs. ce qui resté des souvenirs da temps passé, sur-, tout du temps des croisades. Avant de vous dire ce que j'ai pu recueillir, je dois vous rappeler ce qui est rapporté par Aboulfeda et Makrisi ; ces deux auteurs nous ^prennent que l'andenne Da«miette fut démolie et qu'on bâtit une nouvelle cité plus loin de la mer ) celte déjnolition eut lieu deux années après L'expédition de saint Louis ; il est pro-i bable que les malheurs qui accompagnèrent le siège et la prise de la ville^ dans l'expédition du roi Jean ^ n'avaient point . cessé d'être' pré^ns à la mémoire du peuple égyptien. On peut croire qu'à l'approche de Louis IX et de son «nuée , ce souvenir contri-* bua à répandre la terreur dans les esprits > et qu'il fut une des causes de la. Mte précipitée de la gar*nison i la population s'enfuit en même temps , car personne ne voulait s'enfermer dans une place qui avait été pour ses habitans un véritable tombeau. On fut obligé ainsi de construire une autre cité dans un lieu moins exposé à l'invasion des chrétien^ , et ce qu'il faut remarquer ici , ce qui nous prouve que le peuple ne voulait plus habiter une ville exposée à subir un siège , c'est que la cité nouvelle ne fut point fortifiée. Cependant ces précautions n'avaient point encore dissipé toutes les alarmes ; onze ans après le départ de Louis IX, le sultan Bibars fit jeter des décombres et des pierres dans l'embouchure du Ml , ce qui ferma l'entrée du fleuve aux gros vaisseaux.

>) van t Damiette > et p^sonxie ne put y entrer ni en » sort^ ; {a^ i^ille Vf9^^ qMatre-vîngt mille habitans ; » |e soi^çUn y availâ }ais6é , pour la défendre y une » garnison de cinquante mille hommes d'élite, avec 9 les p^u$ braves des éi;nir$ et des provisions pour » ^eijii^ afi^ ; le$ chrétiens avaient en abondance du jp^ biscuit > du freinage et de la chair de porc; le '^ pain , le vin, la viande de bœuf et de mouton '>) étfii^t r^nes; un mouton se vendait dix oncea *)> 4'argent j ui|e poule, trente sous y un ceuf deux *» |K>us ; demfimie qu'un looalade désire la sanlé^ do '» ipeme l^es croisés désiraient voir la verdure dea *» ambres ^et des gazons ; mais il n^ avait autour » d'eux que du ^le; et dans les ^campagnes , les i) drap^auiK belliqueux ^'élevaient à la place des 1» pfilcaier^f C^isindant le soudan du Caire y au^ Il qui4.s'i^UMi;t i^uni le sultan de Damas, vint i) 4? nouveau at^uer \^s chrétiens ; les Sarra** # «CE» se présenlèrent devant le camp des croi- ]» j&éê v^n leur disant: DfmiX qite vams mnonciez^ A lOift €hnat ^«imei Seigneuàr ethsit nàre^àtwrie^ au n, qifàMms^ rtMncim\s krMre prophète Mtàum»t ; les M priiDoes mvsuknanS' dressèrent ensuite un pa^ w villon deyant le fossé des croisés y et là ils man«- » gèrent deux <:oqs y en jurant de dévorer de même ^) tous -les soldats de la croix. Bientôt la bataille ^) i^p^meifiça ; ratais les musulops^as nç purent sou- » tenir le choq des pèlerins ; \9» chrétiens restèreiii s inébranlables comme un mur d'Iairain y et leur

>T doutage était animé par ces paroles : Si î)ihù est H. pMtnms^ ^Uisèhi contré nous? L'eiïfienii enire- » prit en tâîii dé briiler' un porif de bateaux établi »y sur le fl€iute i Tàssistsmcé de JfésUs-Chrîst et la va- V kfcar dùé cbtétiehsl parvinrent à éloigner l'^incen- » êStej La tîHè lut jpres^ée <5e totrs côtés ; les chréj) tiens s'emparèrent de toutes les sitèriues, ët.leur )) armée d'ét^iSdii sur un espace de diï milles.

A Le dimfâiiche des Rahïeaoi, le soûdfan du

M Caîv0 et celui dé Dâihâts , sàcbaiïi qûé les chré-

») iienëfotâàiem clélébrer l'entrée dû Christ à Jéru-

» ralem^ ré^lârélhlt de les sCttaquer; ih tinrent par

>i le Ntl avec soixante et ôri^e galères , et par terre

» av^<: une miiltifude infinie de païens et def Sarra-

n sins. lka{]^rtè>ènt«vecfétix des plaâcheâr^ des

>» tixbles^ des pky]i^tés de maison ^ et se firent suivre

>i de bce^Cotflp de ifiulets chargés de bràtK^héscfàr-

» bres^ potti^ réÈllplir le fossé dû eafiipi ils espé-

n rakrit châssér tés chrétiei^ de la rivé droite du

» fleuve et délivrer Dfthriette. Le combat qui &''én-

H gage$> dora depuis^ Tarurore jusqu'à la ntiit ; le

»^ Seigneur fà^ô^isa tellement les chrétiens y qu'ils

» tnèl^iit plud dé ciiiq mille ennemis , et prirent

» tiiéifte gatères. Les croisés célébrèrent ainsi le

n dimodchie àev Rafnieaux. Ge jour-là, ils île p'ôrtè-

n rent d'atttrei» palmes que des épées et des» fafiiidés.

y» Le jôWr dé laPéfrtccôte, fë légat dû pa*pé^ ïé roi

n et le pirtriai*e!ie de Jérusalem, firent cfonsti'riîre a

» là matoîère des Éombardi ; unf cam^îû Mît* lequel

Toules ces circonstances , racontées par Maktw et Aboulféda> {>araissèient ctre îgnofées des ailcimM du YÎUage de Lesbeh ; aussi n Vaient-ils ^e deê idées Gcmfiisés sur raûcienûe Damiette -, lés uns lâ pk^séeoft dans «n lieu appelé Cheik-ChêMy Mit I« rive occidentale du lac Mensaleh^ et dans tedl* opinion, l'eniboucbute dtt Nil aurait chëdgé Aë place , ee qui n'est point vraisemblaUé ; d'aûtréà > la plaçant à l'ondroit même (ju'occope le villa^ de li^bth , ndua parlaient de la toui' qu'on i^)^aie la Tour tU laduOrne^ qui dléfetidàifi le {îasSitgé Att fléuTe) une ile'^om disalent'-ils , s^élevâit M tni^ lieu du Nil ^ et la tour à laquelle était attachée Ufie chaîne de fer^ en foutrait toute la surfittce ; cette tour n'avait point été détruite aveè la TielUe dté^ et dans Ut siècle demidr ^ on en voyait ericorë dé# vestiges. Un Grec du pays y d'après un livre iixti^ tulé MMiadfùh ^ nous a indiqué plusieurs K^ot du voisinage où s'étaient livrées de grandes batailles^ pendant les guerres des Francs; un de ces Hetttt portait pour cela le nom de Bcùkr-el^Dem {ttïtfÈ âé sang); t^s musuhnans y avaient enseveli leurs moifts, dans le tkmewc Aége de Damiette ; on y ti^uvàit encore des pierres taillées^ appatienant k des tûm^ beauic. Toutes ces indications, comme vous l6 voyez , ne nous donnent pas dets notions bien positives, et j'ai remarqué qu'à chstque question c^« j'sfdressàis aux anciens de Lesbeh , il y avafit 'plùa^ de vague dans leurs réponses j ils confWidaietft ,

coinm^ beau€6if> de voyageurs^ ce qui d'est passé au temps des ctûbades^ aveô ce qui est arrivé dans les temps liiodetvies , et même au temps de l'expé*"^ dîtion de BoiMpartej il in'afiallu borqer là mes in* vefitigatians sut l'àociepiié Daiâiette> mettant à pr^t pour itiou itastruotion ce qu'op m'avait dijt de {4us raisonuaUe^ elitie résigqant à mon ignoratieé pour tout le reste. Cette expérience m'a du l^ôins appris une chose bonnèà savoir et dont je profiterai détorEiais y c'est que^ poui^ l'histoire àei teâtps re^ Gulés^îl ne fent pas iro^s'aiifêtér à ce qui li-est pa^ éoriisur les monumens ou dans les livres ; quanè phiskurs siècles ont passé sur un événez)leti^t ^ la vérité se trouve rarement daiis lea traditions popu-» laires> et les anciens d'^un pays De sont pas plus une autorité <pi n'en savent guère plus q)ie les jeune» gens.

Avan« de quitter lë^ notaUéè dé viHagé de Lesbek je leur al adressé quêlqûeisf quéstiotis sûi^ tes deuit fbrisqùi Mm à rein{>6uehdi*é db Nit^ ee que je n'ai point iras; édui qui se^ troote ttir la rive occidett--

taie, a été réparé par les Français pendant Véspé*^ dition de Bonaparte ; il est encore debout et en assez bon état ; les Francs l'appelaient autrefois le fort Saint-Louis i le fort de la rive orientale tombe en ruines; on y avait joint une mosquée qui est maintenant abandonnée; les habitans de Lesbeh ne parlent qu'avec effroi du bogas de Damiette ; l'accumulation et la mobilité des sables rendent ce pas-

sage îfèêâaogaeax; les djenaes ^pn sont les seuls aames^ poissent caticrdaosleHil, y ien MiuU > eitf sans œsse de nooTeauDLécoeflSy et dans la mauvaise saiscm^ on apptend tons les joors qodqœs naufrages. En arrivant an Tillage de liedbdi, j'avais cra m^apercc^oir qae le lac Menaalch s'était avancé hors de son lit, et qu'il tendait à s'approdier dn Nil; les ga» dupajrs conviennent qœ le lac a en* vahi qœlqaes terrains bas du côté de FOocident; il ne serait pas impossible qoe dans on temps plus oo moins éloigné^ le Mensal^ et le Nil ne confimdissent leurs eam^ et qoe les environs de Damîette ne devinssent comme , le territoire de Fanciènne Pélose ; ce qui pourrait fortifier cette opinion^ c'est que les eaux du Nil perdent chaque jour dé leur profondeur^ et que le sable et le limon s'accumnlent journellement dans le lit du fleuve ; j'ai vouluyoos donner tous ces détails, quoiqu'ils ne soient pas l'objet de mes recherches; je laisse auxsisvans qui étudient les révolutions du globe, le soin d'eiq^ quer et de juger les £aits que je me contente d'indiquer.

veuve , quoique touchant à son dixième lustre^ a toutes les prétentions de la coquetterie^ et paraît peu oc-^ ^upée des malheurs de sa famille ; elle nous a mon^ tré par la légèreté de son esprit et de ses manières jusqu'où peut conduire le défaut absolu d'instruction chez les femmes d'Orient. La belle-fille est remarquable par sa beauté ; ses yeux pétillent d'es^ prit, et ses paroles ont plus de raison qu'on ne permet à son sexe d'en avoir , au moins dans .le pays où nous sommes.

Lorsque nous leur avons été présentés ^ les deux dames Faker étaient assises sur une estrade élevée comcte deux reines d'Orient. Après le moka, on novii^ a servi le kassabéfa; la mère et la fille avai^E^ à là rddîH/ une longue f»pe de bois de cerisier^ et elles ont fui»é avec nous; puis nous avons échangé à l'aide cf un; trudbementlescomjdtmens d'usage; madame Faker la mère nous a demandé des nouvelles de plusieursi voyageurs qui ont passé par Damiette; elle s'était mis dans la tête qu'ils étaient venus en Egypte pour lui fiG^re la cour, et qu'ils reviendraient pour r^^User; comme ils ne revenaient point , elle se plaignait de leur abandon ; il faudrait avoir plus d'esprit^ que je n'en ai pour soutenir long- temps une conversation sur ce sujet; je dois profiter de cette occasion ^our vous faire remarquer que les dames égyptiennes , même dans les choses frivoles^ ont des idées qu'on ne comprend guère lorsqu'on vient de Paris, et pour entendre tout ce qu'elles

disent^ ce h'est pas toujours assez d'avoir un excel-^ lent interprète; ce tpû m'élonnait surtout^ c'est que dans tout ce que je voyais^ dans tout ce que j'entendais , rien n'était triste , et cependant il y avait autour de nous de grands sujets de tristesse.

Après cette première visite , la belle-4ille de M. Faker a voulu me recevoir daus son apparte^ ment ; elle m'a fait signe de la suivre , et je l!ai suivie sans trop savoir opu j'allais. Je me suis trouvé dans une grande salle ^ où j'ai vu des coffires remplis de bardes et du linge pendu à des cordes. Madame Faker me disait quelques mots arabes^ maisje:^e l'entendais point ; je n'avais perfiK>iine pour lui dire, mes pensées et pour me rendre les siennes ; à la fin j'ai vu rouler des larmes daas sesyeux , et comme les larmes sont un langiige qu^on entend partout^ alors j'ai compris qu'elle Touhdt m'intéresset à ses malheurs et à ceux de sa famille ; pauvre femme , étranger dans ce pays , que puîs-je feire pour vous consoler, si ce n'est de pteurer avec vous? Jamais la vue d'une personne affligée ae m'a plus \ivement ému, et si j'avais du crédit auprès du pacha ^ je ferais volontiers le voyage du Caire^ pour lui parler de la famille Faker.

Nous avons parcouru plusieurs fois la ville de Damiette ; au-dessus de chaque maison est uiie terrasse d'où se découvre au loin le cours du Nil ^ les rues sont plus spacieuses que dans la capitale; Fairy circule librement, et comme la chaleur du climat

e$t tempérée^ les habilans ont moins de précautions à prendre contre le soleil. Les pluies y sont fréquentes surtout en hiver. Je vous invite à Kré avec reserve les descriptions pompeuses qu'on a faites des environs de Damiétte; on peut admirer , it est vrai , ces vastes rizières , source de richesse , ces campagnes , coupées par mille canaux , où le cristal de Tond^ disparaît pai>tout sous les feuilles^ftertes du lotus ^ où le voyageur aime à retrouver le calamus (le caUm ou la plume des Orientaux)^ et le papyrus (le papier des anciens). Je me suis promené souvent au milieu de toutes ces merveilles; j^ai vu des bosquets de citronniers et d'orangers, des bois de palmiers, des plantations de sycomores, des jardins où croît le bananier aux larges feuilles , le grenadier à la fleur d'écarlate , le cassier semblable à notre cytise j j'avoue que ces paysages ne sont^ pas sans agrément; mais dans tout cela, je no trouve rien de pittoresque, rien qui ait assez frappé mes yeux et mon imagination , pour me mettre ea fraiâ d'enthousiasme descriptif.

Croiriez-vous , mon chec: ami , qu'on a mis ici de la poésie jusque dans les chiffres , et que la po-* pulation de Damiette a été portée jusqu'à quatrevingt mille âmes ; tout ce que je peux vous dire avec quelque certitude , c'est que la ville compte à peine aujourd'hui trente mille habitans. Les Turcs et les Arabes forment à peu près les deux tiers de cette population ; on y trouve uii assez ^rand nombre.

de yiifs , plusieurs familles syriennes , grecques oa cophtea. Les pères latins de Jérusalem ont à Damiette une succursale ouverte aux chrétiens catholiques. La ville a plusieurs grandes mosquées; on n^en cite aucune qui attire l'attention des étrangers; autrefois la population musulmane de Damiette poussait le fanatisme jusqu'aux derniers excès; elle avait massacré^ à plusieurs reprises , des Européens ; aucune puissance chrétienne n'avait de représen*» tans dans le pays ; depuis un demi-sièicle, les haines ardentes se sont calmées ^ et maintenant la tolârance des habitans de Damiette pourrait être citée comme modèle.

Le peuple que nous voyons dans les rues parait moins vif et moins turbulent que celui du Caire ; on trouve ici moins de baladins et de danseurs ^ on voit moins d'oisifs dans les cafés. Damiette a aussi ses aimées^ mais elles ne paraissent pas sur les places publiques; souvent les gens riches donnent des concerts où sont appelées les cantatrices du pays, et ce qui m'a paru fort curieux, c'est que^ dans certaines soirées musicales > on fait venir des rossignols élevés pour chanter en compagnie. J'ai parlé , dans mes lettres , d'un concert que nous avait donné le pacha d'Abouzabel ; dans ce concert figuraient tous les virtuoses de l'Egypte, mais on y avait oublié les rossignols de Damiette.

La cité a de beaux bazars ; on voit qu'ils ont été bâtis dans un temps où le commerce florissait ; ce

temps est passé et n'est pas près de revenir. Dâ^ miette Élisait autrefois un grand commerce avec là: Syrie j avec Chypre et Mairseille; elle recevait les soies du Liban ^ le tabac de Lattaquié^ l6 savon dé la Palestine ^ le bois de l' Asie-Mineure^ et fournissait a tous ces pays les productions de l'Egypte j le monopole et le fisc ont interrompu toutes ces* sources de praspérité ; il n'existe plus de relation entre Damiette et Chypre j l'embouchure dù.Nîl ne voit plus aucun navire de France, ni même d'Italie ; jadis les vaisseaux de Marseille venaient chaîner du vïz mezalajoui y le plus beau que produise l'Egypte ; mais depuis que le pacha s'e^t mis à la tète de toutes les cultures, et qu'on a voulu ^ perfectionner les moyens de préparer le riz , il est arrivé que le riz de Damiette a perdu sa qualité, et^ que, dans les marchés d'Europe , il n'a pu soutenir la concurrence avec celui de Lombardie et de Piémont. Lorsqu'on arrive par le Nil, on peut reconnaître dès l'abord cette décadence du commerce e^ de l'industrie. Quand nous avons passé à Rosette, le Nil était couvert de voiles; à Damiette^ nous voyons à peine quelques djermes qui ont échappé aux écueib du bogaz.

Plusieurs historiens arabes nous disent que Damiette était jadis célèbre par ses tissus d'or et de soie; Damiette ne fabrique plus de riches étoffes, mais elle fournit encore des serviettes de table à toute l'Egypte et aux pays voisins ; cette industrie

qui occupe beaucoup d'ouvriers dans la cité et dan^ les villages du Nil y suffirait pour répandre l'aisance parmi le peuple^ si le pacha n'y avait mis la main^ et lie l'avait soumise au fisc.

Nous avons fait ce matin une promenade ait lac Menzaieh ; nous y sommes arrivés après trois quarts-d'heure de marche;. le lac s'ét(md de l'ouest à l'est y sur un espace de vingt-deux lieues ; sa lar-^ geur est de six lieues environ ; ses eaux n'ont guère que quatre ou cinq pieds de profondeur lorsque le Nil s'est retiré dans son lit; le fond du lac est vaseux et plein d'herbes ^ ; il communique avec la mer par trois embouchures y. et n'en est séparé que par une langue de sable. Plusieurs canaux du Nil abMiUssent au lac, entre autres le canal de Mou^s et celui d'Achmoun ou de Mansourah. Les traditions des Cophtes et des Arabes nous disent que l'espace occupé par le lac était autrefois une terre fertile ; l'Egypte n'avait pas de canton préférable pour la richesse du sol et la salubrité de l'air ; on y voyait partout des jardins^ des forêts de palmiers, des vignes y des moissons, des villages et des boui^s» Vers le milieu du sixième siècle* les eaux de la mer couvrirent une grande partie de ces campagnes ié^ condes ^ toute la contrée fut enfin submergée quidques années avant la conquête des Arabes.

' On peut consulter ici le mémoire du général Andréossy sur. le lac Ble»« »aleh \ Voyez le Recueil des m é moire s sur l* Egypte.

Cette partie de l'Egj'pte avait , dans Tantiquité ;, plusieurs villes célèbres; on trouve encore les ruines de Thanis au sud-est du ldc> celles de Pharamia et de Péluse au nord-est , non loin de la mer. Péluse ; qu'on a confondue avec plusieurs autres villes^ avait disparu dès les premiers siècles de l'ère chrétienne^ Pharamia existait encore audouzièmé siècle^ et fut prise par Beaudoin P"^, roi de Jérusalem; c'est à Pharamia que ce prince tomba malade y après avoir mangé, nous dit Guillaume de Tyr^ des poissons du Nil ; il fut emporté par ses compagnons d'armes jusqu'à El^Arich, où il mourut en recommandant à son cuisinier de saler son corps ^ afin qu'on pût le transporter à Jérusalem , et l'ensevelir près de son frère Godefroi. Thanis fut la plus illustre des cités bâties dans cette belle province égyptienne } l'Ecriture parle souvent de-Thanis ; c'est là que mourut Jérémie , c' est là que Moïse fut exposé sur les eaux et sauvé miraculeusement ; c'est là qu'habi-^ taient les Pharaons lorsque les Hébreux sortirent d'Egypte pour aller dans la terre deCanaàm. Si leâ Juifs ne prirent pas la route d'El- Ârich , qui est la plus courte et la plus facile^ ce ne fut pas seulement dans la crainte de.rencontrer les Philistins^ mais j^ans doute aussi parce qu'ils voulaient s'éloigner de Thanis^ où résidait toute la puissance des monarques égyptiens. Thanis était encore célèbre après la conquête des Arabes; dans la croisade de Jean de Brienne, elle tomba au pouvoir des chrétiens ; plus

tara , les habitans ^ de Tfaanis furent transportés à Damiette. '

L*aspect du lac est fort animé ; on y voit sans cesse voltiger toutes sortes d'oiseaux aquatiques^ y et des milliers de bateaux pécheurs le sillonnent joui* et nuit dans tous les sens ; le pélican ^ là grue , le héron y tous les oiseaux qui vivent chez nous dans les marais, sur les étangs ou sur les riviètes, habitent les iles du Menzaleh ; on y a reconnu Yïbisy qui ne se retrouve presque plus en Egypte^ que dans les catacombes de Sackarah. Les habitans ont une singulière manière de prendre les macreuses^ et les canards sauvages ; ils se couvrent la tête d'un bonnet noir ou d'une écorce de citrouille, et, se plongeant dans l'eau, ils s'avancent jusqu'au lieu où ces oiseaux nagent en troupes ; ils les saisissent par les pattes ou leur jettent un filet qui les retient captifs. Les eaux du Menzaleh sont très poissonneuses ; les Arabes disent que le lac a autant d'espèces de poissons qu'il y a de jours dans l'année. Il ne faut pas croire à cette exagération , mais il est certain que les poissons du lac, quel que soit le nombre de leurs espèces , se multiplient à l'infini. La pêche du Menzaleh a toujours été affermée par le gouvernement d'Egypte ; sous les sultans circafs-

■ On peut lire une description très détaillée et fort intéressante des rmne» de Thanis, par M. Louis Cordier. Cette description est dans le tome X da Recueil des mémoires sur V Egypte»

siens elle rapportait dix mille dinars ; sous les Mamelucks y quarante mille ëcus ; Méhémet-Ali en retire aujourd'hui huit cents bourses^ ce qui équivaut à six cent mille piastres ou deux cent mille francs de notre monnaie.

Le lac Menzaieh renferme un grand nombre de petites îles ; ce sont des terrains exhaussés qu'occu* paient autrefois des villages et des bourgs > et que les eaux de l'inondation ont laissés à découvert. Les îles Matharieh sont les seules qui «oient maintenant habitées. Leur population est si nombreuse qu'il ne reste pas de place sur le sol pour planter un arbre ^ et que les cabanes s'y trouvent pèle* môle avec les tombeaux. Là tout le monde est occupé de la pêche et de la salure des poissons ; les endroits les plus poissonneux sont divisés ea plusieurs enceintes formées de joncs et de roseaux ; ce sont là lès domaines des pêcheurs > et cette propriété est beaucoup plus respectée que celle des terres cultivées par Ie& malheureux fellahs. Les habitans de Matharieh ont les jalousies des peuples insulaires^ et prétendent à la domination exclusive des eaux qui les environnent; malheur au pêcheur étranger qui pousserait sa barque jusque dans leur petit archipel y et qui serait surpris jetant ses filets près de leurs îles !

Nous sommes entrés dans le village de Kafr-EIr^ Nossarah, situé à la pointe occidentale du lac ; au-^ près du village est une espèce de port pour les barques des pêcheurs ; on voit là des bateaux avec une

voile ^ d'autres qui ont des rames ou qui sont pous-^ ses à l'aide d'une longue perche: Le village est bâti de roseaux et de boue ; la population se trouve là entassée dans de misérables huttes; les en&ns sont nus y les hommes portent sur la tête un taibouch rouge; et n'ont pour vêtement qu'un caleçon; les femmes que j'ai vues sont sans voile ^ une tunique bleue les couvre et leur descend jusqu'au talon ; leur physionomie a quelque chose de triste et mênie de sauvage. On compte autour du lac Menzaleh dixsept villages comme celui de Kafr-El-Nossarah; la plus grande partie de cette population riveraine^ placée entre le lac et des déserts de sable , n'a d'autre industrie et d'autre ressource que la pêche ; avec le poisson salé qui est envoyé au Caire ^ dans la Syrie^ dans l'intérieur de l'Afrique^ les peuplades de pécheurs se procurent des dattes^ du riz, des draps grossiers, du bois de construction pour leurs bateaux, du chanvre pour leurs filets et des armes pour faire la guerre aux oiseaux du lac, quelquefois même pour se défendre contre leurs ennemis. Non moins barbares que les Arabes-bédouins^ ils n'ont qu'une idée vague du Coran; ils savent à peine compter les jours de l'année, jet ne mesurent les heures que par la projection de leur ombre. L'habitude de vivre au milieu de toutes sortes de privations, la facilité qu'ils ont de se transporter par le lac d'uû lieu à un autre, et d'échapper « toute poursuite du gouvernement , entretiennent chez eux un esprit d'in<»

dépendance que les Mameluk» n'avaient jamais pu dompter, «t que Méhémet-Aly a beaucoup de peine à T)ontenir.

Dans les derniers temps , les pêcheurs du lac ont servi de guides aux pauvres fellahs qui désertent leurs fojers pour se fendre dans la Palestine. Il faut remarquer ici que la Palestine est encore la terre promise pour. fous les habitans de ce pays, que la misère accable j c'est par le lac Menzaleh que s'écoule la partie malheureuse de la population, qui né VU{^oint dans le désert, comme autrefois les Juifs, pour BÔùter le vrai Dieu , mais potir fuir le gouvernement de Wtêbémet^y , qu'elle acGuae de rendre l'Egypte stérile, Dï^iiis qi:^l(|ûés mois , le pacha a fait réclamer les fellahs fugitifs , et le pacha de Saint-Jean d'Acre ne se inontre point disposé à Ie$ renvoyer. On s'attend de toutes parts à une guerre qui mettra en feu tout l'Orient , et ce terrible orage sera venu du lac Menzaleti.

LETTRE CLVn.

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