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Mansourah, avril 4 831 .
ÂPRES avoir passé quatre jours à Damielte, nous nous sommes embarqués pour remonter le Nil et revenir à Mansourah ; j'ai cherché^ parmi les bourgs et les villages de la rive orientale , à reconnaître ceux qui sont mentionnés dans les vieux historiens des croisades; au treizième siècle ^ deux armées chrétiennes remontèrent le Nil^ après s'être cm-
parées de Damiette ; toufes les deux périrent misérablement ; la même imprévoyance causa leur ' perte , et les mêmes lieux furent témoins de leurs désastres.
Le bourg de Pharescour, situé à quatre ou cinq lieues de Damiette y fut la première station des croisés^ lorsqu'ils se mirent en marche pour le Caire. I^ei6 des kalendes d'août^ dit Olivier Scholastique^ a l'armée chrétienne se trouva toute réunie à Pha- » rescour; elle s'avança en ordre de bataille; la » cavaleiîe qui formait le centre de Farmée ^ avait » à sa gauche le fleuve couvert de vaisseaux » chrétiens > à sa gauche, les fantassins qui étaient )i si nombreux que les Sarrasins les comparaient -» aux sauterelles ; les lanciers et les archers étaient » placés en tête et sur les flatics de l'armée j les ba- » gages , les troupes sans armes , le clergé et les M femmes s'avançaient en sûreté le long du fleuve, n
L'armée de saint Louis se réunit aussi à Pharescour ^ avant de se mettre en marche pour Mansourah 'y ce fut à Pharescour que périt le dernier sultan de la race des Ayoubiles , immolé en présence du roi de France et de ses barons, prisonniers des Sarrasins. Nous avons vu deux fois ce bourg, bâti sur un terrain exliaussé ; il a plusieurs mosquées et paraît avoir une population de deux mille ames«
Les historiens des guerres saintes nomment encore deux autres lieux que nous avons reconnus ^ ce sont les bourgs de Baramcun et de Sarensàh ; les
sultans du Caire avaient un palais à Sarensah y maiâ à l'approche des croisés^ Malec - Kamel le fit livrer aux flammes; Sarensah est appelé sur la dernière carte de Coste y Serinka ; il est à quatre lieues de Pharescour ; Baramoun est plus loin en remontant le Nil ; nous avons pu facilement le voir de notre ba-* teau y car il est bâti comme Pharescour sur tm lieu élevé ^ et parait entouré de hautes murailles; '
Baramoun et Sarensah n'ont été le théâtre d'au^ Gun événement mémorable; mais tous les deux ont vu les guerriers de la croix ^ lorsque ceux^ marchaient vers le Caire ^ et lorsque la faim les rame-* nait ensuite vers Damiette. Je vous montraist<mt'-à« l'heure^ d'après Olivier Scholastique , rarmée de Jean de Brienne^ partant en triomphe de Pha^ rescour ; un mois après leur départ^ ces guerriers devant lesquels toute l'Egypte avait tremblé^ reviennent honteusement sur leurs pas; les cam-* pagnes de Baramoun et de Sarensah sont témoins de leurs misères. Le Nil était alors dans sa crue; les Sarrasins rompirent les digues ; toutes les plai-* nés, tous les chemins se trouvèrent inondés; l'armée dbirétienne ne pouvait ni fuir ni combattre ; il faut voir dans les chroniques ce terrible désastre des pèlerins forcés enfin y dit Olivier, de tendre la main aux infidèles pour en obtenir du pain.
En descendant et en remontant le Nil, j'ai pu reconnaître le lieu où les navires des musulmans s^étaient placés en embuscade pour surprendre les
Vaisseaux des chrétiens ; j'ai reconnu le petit canal par lequel ils firent arriver leurs barques et leurs galères; ce canal tire ses eaux de celui de Mehalel- Kébir^ et se.décharge dans le Nil entre Baramoun et Sarensah^ assis sur le pont de notre kange^ je cherchais des yeux Fendroit ou tant de croisés qui fuyaient par le Nil^ furent dépouillés^ massacrés^ jetés, dans l'eau ou chargés de chaînes y j'ai cru revoir la place où le sire de Joinville, à la vue des galères musulmanes qui le menaçaient^ or- ^donna à ses mariniers de^ jeter l'ancre; c'est près de cette île verdoyante qui s'offre à nos regards au milieu du Nil , qu'il tint conseil avec ses chevaliers pour savoir .s'il devait se rendre, et qu'un clerc leur conseilla de se faire tuer tous pou#aIler en paradis , 00 outils ne voulurent croire, car la crainte de la mort les prenait bien fort; c'est là que le bon sénéchal jeta dans l'eau le petit coffret qui renfermait ses joyaux et ses reliques, et qu'iLiiit sauvé des mains d'une multitude furieuse par. un bon Sarrasin qui le tint embrassé et remporta dans un^ des galères du Soudan.
Arrivés à Mansourah^ nous soiâmes . descendus chez le docteur Canova qui nous attendait ^ et nous a reçus à bras ouverts. Après m'être reposé quelques instans^ j'ai voulu revoir les lieux que j'avais parcourus à mon premier passage ; nos vieux chroniqueurs m'ont servi de guide^ pour parcourir de nouveau les bords du canal d'Achmoun , et toutes VI. 24
ces plaines de Mansourah^ si remplies dliéroîquei souvenirs.
En portant mes regards au-delà du canal ^ j'ai vu d'abord la plaine où s'étaient airêtées les Mitiées chrétiennes qui marchaient vers le Caire ; elles avaient à leur droite Ife Nil, à leurçmiche FAchmoûn ^ je vous ai dit comment, dans celte position, les croisés de Jean dé firîèhne aVàittit ^té Vaincus et fotcés de capitule!* ; treiite ûxï^ après ce grand désastre, Varmée àé saint Louis était vehùe placer ses tentes dans le mêtné liéu.i 4 Arrivés, dit Joltivîllë, en tàee de îa riviète du » Kéd (lé <ôaiiâl d'Aohmoun), nous trouvâmes » de Tatitre côté toute lâ ptiiiâsâhée du soudàn m poBr nous défendre le passade, ce qd^its fâiy^ saient bien aisémeiit, cai' il h^ avait àiicun
3» moyen de passer, éi ii'èùt-bn ^u traverser ta
}i Wvièrë san^ nager, par quoi toute l'ai-méé était fi-'kttéiie* iatis'jyôûVôii* aller phis outre. >\ Où ^ ^aya de faire une digue à travers le canal ;;iifl&i5 . lés ingéùieurs s^y prirent mal, et chaque joiiùr i^ti était obligé de recommencer ce qu'on avait £àh; ; éar le cburant emportait tout ce qu'on voulait lut opposer 3 les Sarrasins ne cessaient de lancer dé* traits et des pierres , plusieurs de leurs machiifes Vomissaient sans cessé ce terrible feu grégeois qUe les croisés tie connaissaient point, et qui leur eau* sait un effroi mortel. Quand les chevaliers Chrétiens voyaient arriver ces disques flamboyans , grùs^
^comme des tùnnmuôc , setnblahles a des dtagtms t^^ Ions y qui retentissaient comme la foudre et qui ui^aimt une queue d'une aune, iU se jetaient à terre^ appuyés sur les coudes et recommandaient leur ame à Dieu; le bon roi saint Louis criant h haute voix et pleurant a grosses larmes y disait : Beau siv^ Dieu^ sam^L-'moi et toute nui gent* Les Sarrasins pas^ ^rent plusieurs fois le canal et vinrent attaquer les chrétiens dans leur camp; mais ils furent reçus vigoureusement aux épées et aux lances, ce II se fit » là, dit une chronique manuscrite , assez degran*^ 1» des prouesses^ et de beaux coups, grands et n hardis de part et 4'autre ; les Turcs finissaient ») toujours par être dëci^n/tlJ^; les nôtres les chas^ » saient^ tuant et abattant jusqu^aix grand fleuve » du Nil ; à cause de la grande peur qu'ils avaient » de la mort , ils se jetaient dans Teau ; il y eut » g^nde quantité de Sarrasins de noyés et d'occis )> de diverses manières . »
Cependant les croisés ne pouvaient vaincre les obstacles qui les retenaient au-delà de l'Achmoun ; après quelques semaines de travaux et d'efforts inutiles, un bédouin vint leur indiquer un gué où ifs pouvaient passer le canal; le gué était à quatre milles de leur camp; nous avons poussé jusque là notre promenade , et nous avons reconnu l'endroit où les chevaliers entrèrent dans lefleus^e et ironisèrent bon gué et ferme ta^re. Cet endroit du canal est appelé par Makrisy, Sedam. Les gens du pays y passent
encore, quand les eaux du Nil sont basses; il y a plusieurs autres gués dans le voisinage ; le fond du canal est vaseux , et ses bords sont presque partout escarpés.
Le passage des croisés dût être fort long ; ceux qui passèrent les premiers n'eurent pas la p&tience d'attendre les autres, et saint Louis était encore de l'autre côté du canal, lorsque l'avant-garde entraînée par Robert, comte d'Artois, s'emparait à plus d'une lieue de là, du camp des Sarrasins eft poursuivait l'ennemi jusque dans Mansoùrah ; il n'y eut dès^lors que désordre dans la marche cJt dans les attaques des chrétiens, et l'histoire de x^ette journée nepréseifte, même lorsqu'on est sur les liieux, que des images confuses* Au milieu de cette confusion, on aime toutefois à suivre le sir^ de Joinville dans la plaine où il combattait évec quelques chevaliers; le sénéchal vit à main senestre grant quantité de Turcs... et se mit à courir sur eux ; ayant aperçu dans la foule des ennemis un grand Sarrasin , il lui donna de son épée pàr-des* «ous les aisselles, tant comme il put le mettre en avant et le tua tout mort cCun coup . Il fut ensuite jeté par un coup de massue sur là crinière de son ché^ val, puis il s'avança avec ses compagnons, à travers une multitude de Sarrasins qui étoient allés aux champs, et qui couraient sur les chrétiens qu'ils rencontraient; alors Joinville et les chrétiens quil'ao^ compagnaient, se retranchèrent dans une maison
fjn ruines. Là fut nasi^xé (blessé) messire Hugues ' d'Escossf^ de trois grandes plaies au visage ou ail^ leurs. : messire Raoul et messire Ferreis furent aussi blessés à l'épaule, tellement que le sang sortait de leurs blessures tou^ ainsi. que dhm tonneau sort Ik vin; messire Erard de Cwray fut atteint au visage d'un, coup d'épée, q'ii luLtranchatoùtle nei , tant qu'il cA^o/£ (tombait) sur la.bouche^ dans cette dé-' tresse, le$énéchal de Champagne se sous^int de man^ seigneur saint Jacques, et lui dit : Beau sire. saint Jacques y je te supplie y aide^mox\ et me secours a ce~ besoin^
TeLest le récit de JoînviHe;n'êtes-vous pas. charmé comme moi de voir le bon sénéchal faire ainsi de yépopée sans le savoir? car ses descriptions resrsemblent tout-à-fait à celles de Tlliade et de l'Enéide. Vous savez qu'Homère et Virgile , dans les bat^lles. qu'ils nous racontent, s'arrêtent à chaque coup de lance , nous décrivent chaque blessure, font parler les hér^s^ nous les montrent avec toutes les. passions qui les animent. Le sire de Joinville^ commue nous allons le voi|', n'est pas mpin^ épique dans le reste de sa narration : Il était toujours re-> tranché dans sa masure , lorsqu'il vit tout-à-coup paraître sur un lieu élevé le rai et toute jageni^ c^ui venaient avec une terrible tempête de trompettes , de clairons et de çorjs. Le heaume du roi de France était doré et maultbel-, il avait dans ses mains une épée d'Allemagne, ce Jamaij>, ajoute le séaéchal, si
bd homme ne vis sous les armes. » La présence de saint Louis devint le signal d'une bataille générale. A cette fois lafwreni faits tes plus heaux^ faits ^ofw me; €[ui oncques furent faits au veage d^ouire^mar, tan& ^une part que d'eaUre ; car nul ne tirait tParCy d^ar^ halète y ni d^autre artillerie ; mais estaient tes cwps: qu'en donnait fun sur Vautre h belles mstsses, épées^ et fers de lances, tout meslés Vun parmi Vautre. Le corps d'armée où combattait Louis IX^ était appuyé à droite sur l'Achmoun ; là un grand nombre de Sarrasins et de chrétiens furent précipités dans le fleuve, et se noyèrent ; les eaux du canal étaient couvertes de casques, de cuirasses, de lances. Sur la rive opposée , étaient les croisés qui n'avaient p» suivre l'armée. « Comme ils ne pouvaient, dit la H chronique manuscrite , secourir leurs compa^ » ^nons à cause du fleuve qui estait entre deux , tous^ » petits et grands , criaient à haute voix et pleu-^ » raient, se frappaient la poitrine et la tête, tor- » daient leurs poings , arrachaient leurs cheveux y » égratignaient leur visage et disaient : Hélas! hélast » le rai et ses frères et toute leur compagnie sont per- » dus! n
Tandis qu'on se battait sur le bord du canal ^ Joinville, à quelque distance de là, gardait un petit pont avec son cousin le comte Jean de Sois-> sons ; le poste était périlleux ; de vilains Turcs leur jetaient des mottes de terre et de grosses pierres ;. fMi leur lançait aussi le feu grégeois , qui prenait à
îcurs arra^s et à leurs vêtemens. Tous ceux qui dér fendirent le poncet étaient couverts de traits et de javelots ; grâce au gmbissça ou cuirassé d*un Sarrasin^ qu'il trouva sur le champ de bataille^ le sénéchal ne fut blçssé qu'en cinq endroits de son corps , tandis que son chevsil avait reçu vingt blessures. A chaque moment il arrivait des troupes d'ennemis qui menaçaient les braves chevaliers ^ et dans uq si grand péril le comte de Soissons disait à Joinville : Laissons braira cette canaille y car^ par la coiffe dieu y nous parlerons encore de cette journée es chambres des danies I J'ai vu plusieurs petits ponts dans la plaine ; quelle eût été ma joie si j'avais pu distinguer le poncel sur lequel des paroles si fran-çaises furent prononcées !
Cette bataille de Mansourah y. que tous nos histo^ riens appellent la bataille de la Massoure y fut g]o^ rieuse pour les croisés^ mais elle ne fut réellement profitable qu'aux Sarrasins. Au commencement de la journée un pigeon était parti pour le Caire, annonçant que tout était perdu ; vers le soir on fit partir un autre pigeon pour annoncer que tout était sauvé. Les chrétiens, qui s'étaient emparés du camp des musulmans, avaient perdu l'élite de leurs chevaliers \ après la bataille , il y avait plus de deuil parmi les vainqueurs que parmi les vaincus. Lorsqu'on vint complimenter saint Louis sur sa victoire, de gr6sses*larraes coulèrent de ses yeux, et tous ceux qui étaient présens, nous dit Joinville,
voyant pleurer le roi, se rriijrent à pleurer comme lui^ en louant le nom de Dieu.
La bataille de Mansourah s*ëtait livrée le jour 'dé carême prenant ; le lendemain et le surlendemain il y eut encore de grands combats où les croisés furent de même victorieux; mais les Sarrasins étaient revenus de leurs alarmés ; Farmée chrétienne, toute triomphante qu'elle était ^ pouvait à peine sortir du camp qu'elle avait enlevé à l'ennemi ; elle était affaiblie par ses propres succès, et des victoires qui ne lui ouvraient pas les cheihins du Caire, ne faisaient qu'ajouter à ses misères et à ses périls. Dix jours après le passage de l'Achraoun, les cadavres entassés dans le canal répandirent des exhalaisons pestilentielles ; une foule de croisés tombaient malades ; la chair de leurs jambes se desséchait jusqu'à l'os, et leur peau devenait, selon l'expression de Joinville , comme une vieille botte qu'on a laissée moisir derrière des coffres ; une excroissance de, chair leur couvrait les gencives ; les médecins ou plutôt les barbiers de l'armée ^ coupaient cette chair morte. Joinville nous dit qu'on entendait les pauvres gens à qui on faisait l'opération , crier et braire comme les femmjes qui travaillent de leurs enfans quand ils viennent sur terre. Personne dans l'armée ne savait que la maladie qu'on traitait de la sorte n'était au^ré chose que le scorbut ; les croisés l'attribuaient d'une part à l'infection des corps morts , etrde l'autre à un poisson fort
commun dali$l€pKn , qui vivait de cadavres( et qu'on appelait barbote. Cette' espèce de poisson est sans doute le £a/^iiiout^ qui dbonde encore aujourd'hui daiis le canal d'Achfixoun. Les naturalistes qui ont décrit le Ararmotcf^^ lui ont reconnu un instinct glouton et vorace ; rien n'indique toutefois que sa chair soit malsaine et qu'elle puisse donner le scorbut ou toute autre maladie à ceux qui en font leur nourriture ^
A la fin ^ la maladie fit de tels progrès et prit un caractère si violent, que tous ceux qui en étaient atteints, mouraient; le signe de mOrt, disent les historiens, était quant on se prenait Or^ saigner du net' Pour comble de malheur, le fléau de la disette
' Voici, an sujet de ce pôtsson , ce que dit M. de Xoanms , oommandant en second du Luxory dans le Magasin> zoologique de Goérin :
4« Il pourrait bien se faire que le nom de annout , karmoiit ou karniot ,
que les Arabes donnent à l'heterobrancbus anguiUaris , ait été transformé
par nos conquérans de la Terre-Sainte , s^occupanl peu d'arabe et d'bistoire
naturelle , en un nom approchant francisé et se rapportant unpen anx ha-
' bitndes da poisson qui est sans cesse \ barboter dans les roseaux «t la Tase \
2<*Poar qa'une armée attribue une maladie à un poisson, il faut qu'il soit assez commun dans le lieu pour qu'un grand nombre de personnes en ait mangé , et il n'y a réellement que le karmout d'assez commun dans le bas Nil pour faire' un article important dé nouriitute ^
30 Enfin , les croisés attribuaient , dit Joinville , Finsalubrité de ce poisson à cette circonstance y qu'il mangeait les cadavres qu'on jetait dans le fleure. Or il n'y a encore que le karmout d'assez grand et dont la gueule vorace soit propre \ un semblable repas. Nous pensons donc , d'après cela » que le barbote de Joinville n'est autre que rheterobranchus anguillaris.
6e réunit bientôt à toutes tes autres m.i^ères:; les-, vaisseaux sarrabins^ comme je Tai déjà dit, »'é-r taient mis en embuscade au dessous de B^ramoun ; aucun navire chrétien ne venait plus de Damiette ^^ l'armée restait sans provisions; ceu^ qui écfa<^>-^ paient à la maladie , étaient dévorés par la £aim } il fallut songer à la retraité ; je ne vous décrirai' point la désolation qui régna alors sur les riv^es de l'Achmoun ; vous savez que Louis IX ne Voulut partir qu'avec l'arrière- garde ; il partit au moment où la nuit commençait à tomber^ et cette puit Ul-t taie a pour jamais couvert de ses ténèbi^es les der-^ niers e^cplpits du roi de France et de son arn^,.
Tout ce que l'histoire nous apprend , c'est quse^ saint Louis fut fait prisonnier des Sarrasins ; Joinville nous dit que le roi était arrivé jusqu'à un village appelle Casai; mais le nom de Casai n'est qu'un nom générique que les Francs donnaieot à un bourg ou à un village ; ainsi cette désignation ' ne nous apprend rien ; les auteurs arabes qui nous parlent de la retraite de Louis IX donnent le noay de Minieh Ahou Abdallah y au lieu où le monarque chrétien se rendit aux musulmans; cette indication n'est guère plus positive j je me suis fait répéter les noms de tous les villages qui se trouvep^ sur la rive droite du Nil depuis Mansourah jusqu'à Damiette , et je n'ai pu reconnaître aucun nom qui pût ressembler au Casai de Joinville ni à VAboin Abdallah de Makrisy.
La chronique manuscrite que j'ai déjà citée, nous fait entendre que saint Louis alla de combat en combat jusqu^à Pharescour ; or Pharescour est à dix lieues de Mansourafa ; comment le roi âfi France, poursuivi par un ennemi victorieux, malade et pouvant à peine se tenir à cheval, a-t-il pu faire ce chemin dans une nuit! Laméme chronique nous dit que l'armée de saint Louis, partie de Daraiette, avait mis trente jours pour venir jusqu'au canal d'Achmoun ; on ne peut croire d*après cela que les débris de cette armée aient pu aller jusqu'à Pharescour dans l'espace de quelques heures ; je ne puis me persuader, en un mot,>que le roi de France dans l'élat ou il se trouvait, ait pu faire plus de quatre lieues , et qu'il ait dépassé Baramoun . Il est donc probable que ce fut à Baramoun que les braves qui l'accompagnaient mirent bas les armes et qu'il tomba entre les mains des musulmans.
Après nôtre longue promenade sur les rives de l'Achmoun, nous sommes rentrés dans Mansourah ; les récits de nos vieux chroniqueurs ne sortaient point de ma pensée ; en parcourant les rues étroi tea et obscures de la cité victorieuse, j'ai songé aux luttes terribles qu'eurent à soutenir le comte d'Artois, le grand-maître du Temple, Raoul de Coucy,^ Guillaume de Longue-Épée et tant d'autres braves ^ surpris et enfermés dans la ville. « Par mallieur ^ )» dit la chronique manuscrite , beaucoup de nos » gens n'éioient point rabserablés j et leurs chevaux.
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» étaient si fatigués^ qu'ils défaillaient tous; tant 2) ils avoient couru et recouru par les maisons des 9 Turcs y qu'ils ne pouYoient s'aider ; les Sarrasins » les trouvèrent par petites, troupas et en firent » aisémeiy ce qa'ils i^ouloiem;; tous les tranchèrent » et découpèrent et. prirent et lièrent et. trakièiient )> eo prison. » Non$ ayons» traversé les>rues pùh teu& ces braves combattirent^, nous avons vu l^s lieux* qui. furent témoins de leurs exploits , qui. furent. teiats.de leur sang et couverts de leurs lances bri-. sées et de leurs étendards en lambeaux. La maisons où: nous sommes logés ^ parait être d'une construction fort ancienne; on y entre par une porte étroite et basse ^ par une cour et un. escalier que le soleîL n'éclaire point; ce vieil édifice ne ressemble pas. mal a une forteresse bâtie au temps des croisades ; il s'est livré là sans doute de sanglans combats ; ces voûtes^ maintenant silencieuses^ ont répété les cris des blessés et des mourans. Quand je- parcours cette sombre demeure ^ il me semble voir la maison dont parle Joinville ^ et dans laquelle le frère du roi de France se défendit long-temps contre les. Sarrasins et tomba sous leurs coupis sans pouvoir être secouru ^ .
Nous avons visité la maison qui servit de prison
' Les Ghroniqaes ne disent point comment mourut Robert, comted'àrlois^ pendant que saint Louis était aux prises avec les infidèles sur les riyes de TAchmoun , on vint lui dire que son frère se défendait dans une m;^on de Mansoarab \ voilà tout ce qu'a pu nous apprendre Joinville.
à saint Louis ; cette maison dojiYie àur le ?fî! ; elle, est à l'eiLtréraité de la ville du côté du canal ; Tédi(îce est d'upe assez bonne construction , et vien n'empêche de CFoire qu'il remonte au t^mps des guerres saintes ; on dit que le s£ânt monarque bd^itait une salle basse qui existe encore, et q\ii dans les derniers temps, a servi d'entrepôt ou de magasin ; l'histoire ^orientale nous apprend que le roi de France fut enfermé dans la maison du scribe Fakr- Eddin , fils de Lokman , et que Feunuque Sabih fut commis à sa g^i^e ; Makrisy nous a conservé un petit poème^, composé après la délivrance de saint Louis ^ ce poème se termioe ainsi : a SI le roi de >* France étoit tent^ de reveniren Egypte, dites- » lui qu'on lui réserve la maison du fils deLok«> î) man , et qu'il y trouvera enioore ses chaînes et » TeUnuque Sabih. »
On nous a montré dans l'intérieur de la ville une autre maison où furent déténus les barons de France 5 les historiens arabes parlent d'une vaste cxyuTy entourée d'une muraille de terre', dans laquelle étaient entassés plus de dix mille prison> niers ; cette enceinte devait être près du Nil , cat l'histoire nous apprend que chaque nuit on en fai^^ sait sortir deux ou trois cents captifs qu'on noyait dans le fleuve. Que de deuil il y eut alors pour les chrétiens dans Mansourali et autour de Mansourah ! Plus de dix mille avaient péri par les maladies qui désolèrent leur camp; combien de braves furent
moissonnés par le glaive dans les plaines que nous avons parcourues ! le voyageur ne fait pas un pas suc les rives de l'Achmoun et du Nil , sans fouler la terre qui recouvre les restes de quelques chevaliers de la croix. Là calamité qu'on déplora le plus danë cette croisade^ ce fut l'apostasie d'un grand nombre de chrétiens ; si nous en croyons les chro-* niques contemporaines y beaucoup de croisés et presque tous ceux qui étaient attachés au service des navires > renièrent la foi chrétienne pour sauver leur vie; tous ces Européens devenus musulmans s'étiJ:4ireii4; dansle pays ^ et la population se trouva par la.suité composée en grande partie de renégats et d'enfans de renégats ; lorsqu'on songe que la plupart dé^ £amilles de Mansourah et des contirées .vobines > descendent de quelques chrétiens compagnons de saint Louis ^ ne faut^'il pas adtnirer )es jeux de la fortune 6t les résultats étranges des révolutions humaines?
Depuis les croisades et dans une époque récente, Mansourah a vu couler encore le sang des Français; dans l'expédition de Bonaparte^ la ville avait une garnison française > composée de deux cents hommes; la population des campagnes voisines se souleva contre eux et vint les attaquer; ils ne purent résister à une multitude furieuse ; après s'être dé-* fendus quelque temps dans les maisons ^ ils furent dispersés et massacrés j tout ce qu'il y avait alors de Français à Mansourah tomba sous les coups dea
Arabes , à rexception d^unc jeune fille qui fat vendue comme esclave et qui est devenue l'épouse d'un cheik du voisinage.
P. S. Je vous écrirai encore une lettre de Man- «ourah.
M . imm
JH