‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 31 sur 33 · LETTRE CLXI · texte numérisé non relu

LETTRE CLXI

VILLU DS lATTAqmtn L->AVCISK1IS UkOmOÈB.

Lattaquié , juin 1 85-f

NoTBE vice-consul de Tripoli avait eu Tobligeance de me remettre une lettre de recommandation pour M. Geoffi'oy, agent consulaire de France à Lattaquié. Je suis traité avec une inexprimable bienveillance dans cette nouvelle famille que vient de me donner mon heureux destin de voyageur. J'habite une maison entièrement française, uoe maison où chacun parle notre langue, et si madame

Geoffroy et ses filles ne portaient le costume syi rien , si je n'entendais continuellement le bruit de leurs nalines et le tintement des pièces d'or et d'argent^ suspendues à de longues tresses noires qui flottent sur leurs épaules, je pourrais me croire sur les rives dé Friswîce, ftitoin^ de mes meilleuris «mis. J'ai plusieurs fois parcouru la ville et les alentours^ apnt pour guide M. Bélier , jeune Français, qui connaît fort bien l'arabe, et qui, aprè^ avoir voyagé tour-à-tour avec M. de Laborde et M. Taylor^ en qualité de drogman^ est venu épouser à Laôdtc^e une sœur de notre agent consulaire. Il remplit. iti les fonctions de chancelier, demandant aux vents et à Mercure, de pousser dans le port des navires européens , par la raison que la loi les oblige à laisser tomber quelques thalaris dans les coffres de la chancellerie. M. Bélier se recommande par un aimable caractère et par de l'instruction : ce qui m'a d'abord prév'enu en sa faveur, c'est qu'il a conservé un souvenir tendre et reconnaissant des voyageurs dont il a été le compagnon et l'interprète. J'aimais à l'entendre faire l'éloge de M. le baron Taylor, dont l'album oriental doit être si riche % et qui nous a précédés sur tous les chemins où nous passons -, de M. Léon de Laborde, qui

' Nous avons reconnu dans le poyrtefeuiile de M. le baron Taylor, les principaux monumens de Jérusalem , les ruines de Balbek et la forêl des cèdres du Liban , dessinés avec an talent remarquable.

probablement n<3 tardera pas à livrer à la cuiibsité cks savans d'Europe , les résultats de son voyage dePétra.

Lattaquié ^ dans le siècle dernier , une des villes les plus florissantes de la côte^ a été tant de fois bouleversée par des tremblemens de terre, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer des décombres. La ville de Seleucus, assise sur un sol volcanisé^ qui semble trembler sans cesse , a de la peine à se tenir debout. Sa plus grande occupation consiste à se relever de ses propres ruines. Le tremblement de terre de iSaix, fut surtout funeste à cette cité; la secousse renversa desqùa^liers toiit entiers ^ et le grand khan de Lattaquié ne put résister. La population est réduite à six mille habitans environ : musulmans. 3,3oo^ Grecs schismatiqueS; 5 ou 600; une cinquantaine dé maronites et autant de juifs. Les Grecs ont cinq chapelles ; l'église du couvent de Terre-Sainte sert de sanctuaire aux familles catholiques de Lattaquié; le couvent de Terre-Sainte n'est habité que par un seul religieux. Les musulmans de cett« ville ne sont pas d'humeur facile et tolérante ; leur piété fena-* tique leur donne des .traits de ressemblance avec les musulmans de Damas et de Tripoli. Non con-« tens des onze mosquées qu'ils avaient déjà, ils viennent d'en bâtir une douzième en l'honneur d'un eheik maugrabbin mort de la peste depuis quatre ans, et placé par eux au rang des saints de l'isla-*

misme. La mosquée du cheik maugrabbin, construite sur une hauteur où fut le château de Lattaquié, n'est pas entièrement achevée ; le luxe et l'élégance remarquables de l'édifice, les ornemens dont on l'entoure , nous annoncent bien vite que c'est \^ dévotion d'un peuple crédule <)ui en fait les frais. Les musulmans dé Lattaquié implorent avec autant de confiance le cheik maugrabbin que le prophète de Médinc. Ils ont voué un culte particulier à sa mémoire, et comptent beaucoup sur sa protection souveraine^ pour pouvoir passer au dernier jour sur le pont de fil jeté à travers les flammes de la Géhenne.

Voici en quelques mots la biographie du cheik maugrabbin. Mahomet (c'est le nom du santon), naquit en Barbarie en ijYi* Il choisit la Syrie comme le théâtre le plus digne de ses vertus et de ses miracles, et vint d'abord à Alepj ce n'est pas là que Mahomet devait avoir le plus de succès ; ayant un jour prêché qu'il était criminel de permettre aux Francs d'aller à cheval dans la cité, parce que le cheval était chéri du Prophète, il reçut l'ordre de sortir d'Alepet de n'y jamais reparaître; le santon se réfugia dans un bourg voisin connu par l'étrange licence de ses mœurs; le cheik s'obstinant à vouloir convertir les habitans, fut chassé du bourg et vint à Lattaquié. Une de ses premières œuvres dans cette ville, ce fut de faire assassiner un chef de la secte des ansariens dont je vous par-

lerai prochainement. Le santon maugrabbin trouva à Lattaquié des cœurs qui recueillirent ses saintes paroles , des bouches qui publièrent ses miracles ; il se vantait d'entretenir un commerce habituel avec Dieu et les anges , et les nnisulmans croyaient cela comme parole du Coran. Il n'est point de maison turque qui ne ^e fît gloire de recevoir cet au*-' tre élu d'Allah ; disons même que la porte des harems ne se fermait jamais pour lui.

Le tombeau du cheik, dressé en manière de catafalque^ est renfermé dans la nouvelle mosquée; il est en marbre et revêtu d'une draperie j aux quatre coins du sépulcre pendent de longs rosaires. J'ai vu une douzaine de musulmans prier autour du tombeau^ assis sur leurs talons et branlant la tête. Us comptaient les quatre-vingt-dix-neuf grains de leur cumbolio^ en répétant à chaque grain avec .ime endormante monotonie, un des quatre-vingtdix-neuf attributs d'Allah; quelqu'un qui, passant auprès de la mosquée, eût entendu un pareil bourdonnement, sans en savoir la cause, eût pu croire facilement qu'une ruche d'abeilles était enfermée dans l'édifice, plutôt qu'un sépulcre entouré de dévots musulmans.

Les bazars sont comme l'image du commerce dans une cité asiatique ; le dénument et la solitude des bazars de Lattaquié, prouvent assez que les beaux jours de cette ville sont passés. Il n'y a plus guère que le tabac qui soit resté comme richesse

du pBys. Le tabac de Lattaquié ^ si doux, si parfumé ,> le meilleur et le plus célèbre d'Orient, est cultivé dans les montagnes voisines habitées par les ansariens. Cette peuplade vend tous les ans pour cinq à six cent mille piastres de tabac. Les ansariens donnent à leur toHtùun la suave odeur et la couleur noire qui le distinguent , en brûlant d^un bois nommé kezet; ils suspendent le toutoun en feuilles au plancher de leurs cabanes, et ces feuilles se parfument et se brunissent par la fumée du hezez. En cultivant ainsi la plante fameuse à laquelle la moitié de Tunivei^ a voué tin culte désormais impérissable, que de jouissances, que de tranquilles plaisirs les ansariens préparent ! Pour un véritable Oriental , le bonheur est une plante qui fleurit dans les montagnes de Lattaquié, etc'6«t la peuplade ansarienne, peuplade sauvage et sombre , haïe et méprisée des musulmans, qui envoie? chaque année aux bords du Bosphore et aux rivages du Nil, les plus aimées des feuilles du toutoun , source de consolation et de volupté.

1j€s autres productions de Lattaquié , telles que la soie, les galles, la laine et la cire, sont trop peu abondantes pour qu'on s'y arrête; citons seulement le coton de ce pays que les commerçans estiment , beaucoup , et qui forme , après le tabac , la ressource la plus importante des Lattaquiotes. L'huile d'olive est détestable; je lui préférerais notre huile

de noix^ quelque insipide qu'elle puisse paraître. Jadis les vins de Laodicée coulaient dans les ban-quets d'Alexandrie; la cite égyptienne n'en comtoissait pas de meilleurs. Les mêmes vignobles sont toujours là , mais la liqueur autrefois tant vantée, aurait en France tout au plus la renommée des vins de Surenne. On s'explique difficilement une pa^ reille décadence ^ surtout quand on a mangé, des raisins de Lattaquié^ qui sont délicieux^ et que les habitans font sécher au soleil. Les plus beaux rair sins j ceux dont les grains sont énormes , proyiennent des montagnes de Sahioum , à l'est de Làttarquié. Cette ville i^çoit tous I^s ans des bords du Nil une grande quantité de la poudre appelée lieni^éf qui occupe tant de place dans la toilette des femmes d'Orient ; ^Lattaquié se charge d'expédier de cette poudre égyptienne à Antioche ^ à Alep et aux principales cités de la Persé.»La poudre de henné est de couleur verte; mais elle devient rouge orangé sitôt qu'on l'applique mouillée sur la peau.

L'ancien port de Laodicée^ qui pouvait contenir, si l'on en croit l'histoire^ plus de mille galères, est aujourd'hui en partie comblé, en partie couvert d'orangers , de citronniers , de mûriers et de jujubiers, formant un vaste jardin. Le port où mouillent maintenant les navires , n'est autre chose qu'un bassin suffisant à peine à dix ou douze bàtimens marchands. Si Dolabella revenait à Laodicée avec sa flQtte^ il serait très embarrassé de lui trouver un

logement , et les Romains seraient peut-être assez surpris de pouvoir cueillir des oranges et des jujubes là où leurs galèi'es se balançaient autrefois sur les eaux. Le tremblement de terre de iSaa, en renversant une partie du château construit à Tentrée du port , a encombré de débris cette entrée déjà bien étroite ; de sorte qu'à présent les navires audessus de trois cents tonneaux ne peuvent s'engager dans le port. Des mains habiles qui nettoieraient le bassin de Lattaquié, pourraient en faire un asile commode et sûr; mais avant que des main^ habiles se mettent à Tœuvre dans ces pays-ci, par combien d'événemens il aura fallu passer !

Une distance d'un quart-d'heure sépare Lattaquié de son port ; des vergers d'oliviers et des jardins occupent cet espace. La scala ou la marine se

compose de deui: rues remplies de vastes entrepôts à moitié renversés par le dernier tremblement de terre), la manne a plusieurs cafés ; la douane est là. Le champ des morts de I^attaquié possède un mo^ nument funèbre que je dois vous indiquer^ c'est le tombeau de la mère de ce sultan Ibrahim moçt à Gibelet, dont je vous ai parlé; le monument de la sultane est en marbre , et porte une inscription turque. On prétend que la mère d'iHrahira^ venue de Constantinople pour voir son fils , expira de douleur à Lattaquiéen apprenant qu^il n'était plus. Les pèlerins musulmans, avant d'aller à Gibelet^ viennent prier autour du tombeau de la sultane-mère.

Après tant de vioUtttes secousses qui ont agité ce sol^ il ne Êiat pmnt s'attendre à trouver debout les monumens de l-anoîenne Laodicée ; le seul débris remarquable des siècles antiques, c^est un édifice carré , aujourd'hui converti 'ex^ mosquée , revêtu d'insignes militaires tels que des casques, des boucliers, des gardes d'épée; les savans ont pensé que cet édifice était un arc de triomphe élevé en i^bon* neur de Lucius Verus ou de Septime Sévère. On peut citer aussi les débris d'une grande église 'du n^oyen-àge, des restes de portiques et de colon^ nades , des chambres sépulcrales taillées dans des rochers voisins de la mer. Il est à présumer qiie le sol de Lattaquié cacHe dans son sein des monumens ou d'intéressantes ruines ensevelis à la suite des trembkmens de terre. Les fouilleurs ne creuseraient point en vain dans l'enceinte de la cité rivale d'Apamée et d' Antioche. Les vestiges circulaires de ràncienne Laodicée, qu'on peut suivre encore , lui donnent une circonlérence de plus d'ui^e lieue et demie. Le tour de la cité nouvelle se fait en trois quarts^d'heure^ Ainsi donc les voyageui's curieux des ruines du passé , n'auront pas aujourd'hui beaucoup de choses à admirer à Lattaquié, mais les amans de la belle nature et des rians paysages trou- ' veront ici de quoi satisfaire leur goût ; les oliviers , les mûriers , les palmiers et les orangers , mêlés à toute espèce d'arbustes et de fleurs , répandus sur tin sol inégal , dans les vallons et sur les collines ,

forment uu spectacle dont l'œil ne se, lasse point : la côte de Lattaquié est surtout charmante et pittoresque à voir, qufuid ou y arrive par mer.

L'air de ce pays est trè$ saiu. Eu été, les habitans dorment sur leurs terrasses faiteiS d'étoupes et de chaux, sans crainte de la fièvre; et leur vue, ainsi exposée à la rosée et âo vent des nuits ^ ne ressent aucune fâcheuse atteinte. Mais la ville est malpropre, et les cadavres d'animaux, et les ordures qu'on entasse dans le quartier grec , exhalent des miasmes impurs qui pourraient nuipe à la santé des habitans. Dans cea dernières années on allait jusqu'à jeter dans le quartier grec les corps de ceux qu'on avait pendue ^ empalés ou crucifiés. L'eau de Lattaqnié est mauvaise ; la seule bonne fontaine est celle de Saint^Alexis^ à peu de distance de la ville , et c'est là que vont puiser la plupart des liabitans.

Le pays de Lattaquié se divise en treize cantons ou moukata; chacun de ces cantons est gouverné par un moukadem ou chef de mookata. Les treize cantons dépendent du mutselim de Lattaquié , lequel dépend lui-mên^e du pacha d'Acre. Voicî le» noms de ces cantons : i^ Kadmous, habité par des ansariens ; a^ Krouabi , habité par des chrétiens , des musulmans et des ansariens ; 3*^M8rkab, habité par des musulmans , des Grecs et des maronites ; 4® Semt-Koblé , habité par ées ansariens ; 5° Beniali, habité par des ansariens, le plus petit de»

mize cantons ; 0^ Rardaa , habile par des ansariens , le pins étendu des treize cantons ; 7*^ Mëelbc , habité par des ansariens ; 9o Brit-EI-Chiif , habité par de^ ansariens ; 9^ Sahioum , habité par des musulmans ; 10^ El-Bah LouUé, habité par des ansariens ; 11^ Gd>el-EI-Kerad , habité par des ansariens et des curdes ; 1 1^ El-Baîr, habité par des ansariens et des turcomans ; 1 3^ El-Boujac^ habité par des ansariens et des turcomans. On trouve aux alentours de Lattaquié trente-trois villages , tous ansariens ^ dont le plus considérable se nomme Deni^Serkou y situé à une demi -heure de la ville ; ce village paie lui seul soixante mille piastres d'impôts par an ; calculez approximativement le karatch annuel des treize cantons 9 et vous verrez que le mutselim, grand fermier de Lattaquié, ne doit pas faire de trop mauvaises affaires.

Les chrétiens de Lattaquié m'ont paru avoir un goût particulier pour les plaisirs et les fêtes; à les voir ainsi perpétuellement disposés à s'amuser^ on ne dirait pas que la domination musulmane étend sur eux de pesantes chaînes. Les femmes que j'ai vues sont presque toutes belles ; l'éclat et la noblesse de leur costume ne les servent pas médiocrement. Les chrétiens forment souvent des réunions joyeuses le soir; au printemps ^ en été ^ et en automne les familles ou les amis s^'asseient en cercle dans4a cour des maisons sur des nattes et des tapis, en hiver, dans une des salles

intérieures meublées de divans ëcarlates. Là^ les heures se passent en causeries ^ en histoiresy ea contes merveilleux 3 sauvent les feœmes . dansent en cadence à la manière des aimées é^i^tiennes ; les hommes chantent au bruit du psaUerion ; Kara-^ gueuse y donne des représentations tant soit peu licencieuses ; ^t par-dessus tous les groupes^ la fu-p. mée odorante du kassabé ou du narguillé s'élève en nuages blancs. La maison de notre agent consulaire est le rendez-vous de la meilleure compagnie de Lattaquié^ et chaque soirj'assiste commeà des spectacles où se retracent à mes veux différentes scènes de la vie arabe. Les mœurs et les coutuipes locales sont là devant moi sans mystère , sans aucun de ces voiles qui dérobent la vérité au voyageur. On me parlait hier soir de la honte qui s'attache à une jeune fille ^ arrivée à sa vingtième année sans avoir trouvé un époux ; on me disait que la grande affaire d'une bonne mère est de marier sa fille , n'importe de quelle manière , n'importe avec quel mari ; plus une jeune fille se marie de bonne heure ^ plus elle a des droits au respect et à l'estime de tous. On imagine facilement que de pareils préjugés doivent faire bien des victimes. Il y a quelques années que la peste enleva la plus jolie femme de Lattaquié^ qui avait été mariée à neuf ans avec un homme de soixante ans , la petite fille était pauvre ; elle n'avait d'autres ressources que sa voix et ses chansons; son mari^ aussi pauvre qu'elle, accompagnait ses VI. ' 29

chansons avec un tambour. La jeune épouse devenue grande^ donna son amour à un jeune homme qui l'aimait également; celui-ci ayant été atteint de la peste, la pauvre femme courut à son chevet ; elle ne voulait pas survivre au trépas de son amant ; collant ses lèvres sur les lèvres du jeune homme ^ elle prit la peste , et tous deux moururent le même jour*

LETTRE CLXn.

SOUVSVimS HISTOmiQUES DE UkODIGÉE AU TSMVS

DES OEOISADES.

Lattaquié, juin 4831.

Il y a eu en Orient quatre ou cinq villes du nom de Laodicée , celle d'où-je vous écris était connue sous la dénomination de Laodicée sur la mer , et c'était la plus noble et la plus belle des villes de ce nom. Pourtant elle est peu citée dans Thistoire ancienne^ et semble n'avoir pris qu'une faible part aux grandes révolutions qui ont éclaté autour d'elle y quelques médailles frappées en a^ mémoire ^

et le combat deDolabella et de Cassius sur ses rivages, résumait à peu près l'Histoire de l'antique Laodicée. Dolabella, troisième mari de la fille de Cicéron, marchant contre la Syrie, à la tête d'une flotte, trouva dans Cassius un ennemi terrible; ayant perdu ses galères et toute espérance de con-* quêt^e , il s'immola lui-même sur les débris de sa fortune, et Laodicëe vit la chute et la fin dernière d'un des Romains les plus remuans de cette époque. Si nous feuilletons les chroniques de nos vieux croisés , nous ne^verrons pas non plus de grands événemens s'accomplir à Laodicée. Dans la première croisade , pendant le siège d'Antioche , vingtdeux navires flamands descendent a Laodicée, qui était alors la seule ville grecque de cette côte ; les^ pirates francs pillent la cité et massacrent une partie des habitans. Lorsque Godefroi et le comte de Flandre, suivis du peuple chrétien, passèrent à Laodicée en. allant d'Antioche à Jérusalem ^ le duc de Lorraine obtint la liberté de Guinemer de Boulogne, autre pirate qui avait tenté une entreprise contre la ville , et que les habitans avaient fait prisonnier. L'aventurier Guinemer avait rendu des ser* vices à Beaudoiii, après la prise de Tarse, et c'est en recotinaissance de ces services que Godefroi avait sollicité sa délivrance. D'ailleurs le pirate boulonnais avait des hommes et des navires qui pouvaient servir utilement la cause de Jésus-Christ ; Godefroi obtint que ces hommes et ces navires lui

fussent rendus ; et Guinemer, devenu champion de la croix, reçut le commandement de la flotte chrétienne qui longeait la côte, à inesure que lois pèlerins suivaient la route de terre eii vue de la mer. Laodicée avait été le point de ralliement des croisés k*estés en arrière à Antioche ou dansJes villes de la Cilicie. La prise ou Foccupation première de cette ville par les croisés est entourée d'obscurité dans nos chroniques; répoque précise de cet événement n'est pas facile à déterminer. D'après le récit d'Albert d'Aix, Guinemer de Boulogne^ chef de pirates, dont la troupe se composait de Pisans , de Danois et de Flamands, serait parvenu à s'emparer de Laodicée> et aurait cédé la ville au comte Raymond , qui peu de temps après, l'aurait rendue à l'empereur de Constantinople. Le même auteur raconte que pendant le siège de Jérusalem, et après la conquête de la ville sainte , Bphémond , aidé des Pisans et des* Génois, pressa Laodicée d'un siège opiniâtre, au mépris des traités de paix <|ui unissaient les croisés à l'empereur grec. Déjà deux tours situées aux bords de la mer étaient tombées au pouvoir des assiégeans , et les Grecs caUioliques, gardiens et défenseurs de ces tours , «valent été les uns massa-* crés, les autres précipités du haut des tours après avoir eu les yeux crevés , La chronique nous, apprend que les Génois eC les Pisans avaient deux cents Dây vires, dont les mats s'élevaient jusqu'aux nues,, portant à leur extrémité des corbeilles en osief -ï.

Deux ponts avaient été construits sur le fossé qu'il fallait firanchir avant d'aborder aux murailles y et la ville serrée d'aussi près, ne pouvait résister long-temps à Bohémond. Sur ces entrefaites^ les priDces et le peuple croisé qui revenaient de Jérusalem ^ et se trouvaient alors sur le territoire de Gibel^ apprenant le siège de Laodicée^ furent indignés que Bohémond osât insulter ainsi à la fois à l'empereur grec de Constantinople et au comte Raymond y qui avait plus que personne des droits à la possession de la cité. Les princes chrétiens envoyèrent de Gibel une députation à Bohémond pour l'inviter à renoncer au siège , à respecter l'alliance faite avec un empereur qui pouvait inquiéter les pèlerins en marche pour retourner dans leur patrie. Bohémond rejeta les paroles des députés chrétiens , et aussitôt que sa réponse fut arrivée au camp de l'armée chrétienne, les croisés prirent les arines pour venir combattre le prince félon. Dans le même temps , l'évêqùe de Pise y informé de ce qui s'était passé, alla trouver ia flotte pisaane et génoise^ et l'engagea à refuser à Bohémond l'assistance qu'elle lui avait prêtée jusque là. Les Pisans et les Génois s'éloignèrent ; Bohémond , réduit à ses propres forces, abandonna le siège, et le lendemain, dit Albert d'Aix, on vit arriver à Laodicée les croisés de Gibel, portant leurs armes et revêtus de leurs cuirasses , leurs bannières de pourpre déployées, et; remplissant l'^ir du son des irom-

pettes. Les pèlerins passèrent quinze jours à Laodicée j au milieu de la joie et dans l'abondance de toutes choses; une conférence eut lieu dans la plaine entre Bohémond et Raymond ; le prince de Tarèkite revint à des sentimens de paix et d'amour^ et le prince de Toulouse resta en possession de Laodicée. En 1 1 88 ^ Saladin s'empara de Laodicée sans coup férir ; les habitans s'étaient retirés dans deux châteaux bâtis sur une montagne voisine; cette montagne est celle de Sahioum^ située à l'est de Lattaquié; les forteresses se voient encore. Durant le séjour de SaUdin a Laodicée^ une flotte chrétienne de soixante navires^ venue de Sicile et commandée par un chef nommé M argarit , se présenta à l'entrée du port. L'amiral sicilien^ indigné de la retraite des "chrétiens de Laodicée, menaçait de faire passer au fil de l'épée tous ceux qu'il pourrait rencontrer, mais les habitans se mirent sous la protection du sultan et s^obligèrent à lui payer un tribut annuel. L'historien arabe Ibn-Alatir, attaché à l'armée du sultan , parle de Laodicée comme d'une ville bien bâtie et ornée de beaux palais; « Les musulmans, dit le même auteur, détruisirent » tous les édifices, surtout les églises, et empor- » tèrent les marbres. » Saladin donna Laodicée à son neveu Taki-Eddin^ prince de Hamah^ et lui enjoignit de réparer la ville. En 1197, Laodicée fut une des villes que les Sarrasins abandonnèrent, à la suite delà victoire remportée par les croisés suc

Farinée de Malek-Adel, près de Tyr et aux bords de la rivière de KasenUehy dont je vous ai parlé dans une de mes lettres.

En 1 287, Laodicée dont le commerce portait ombrage aux habitansd^Alexandrie, vit rassembler cofftre elle toutes les forces de Kélaoum ; une tour très forte bâtie au milieu de la mer , défendait l'approche de la ville ^ et le sultan hésitait à l'attaquer^ mais, au moment du siége^ un tremblement de terre renversa une partie de cette tour $ la même secousse fit crouler une autre tour appelée la tour des Pi-^ geons^ et un phare qui éclairait les navires pendant la nuit. Kélaoum^ encouragé par cet événement qui semblait lui révéler la protection de Dieu ^ dirigea contre Laodicée ces redoutables machines dont les langues y dit un auteur arabe , chantent les succès y et les doigts font signe a la victoire ; ces machines avaieiit été placées sur une chaussée de pierres construite dans la mer y et bientôt une brèche fut ouverte. Les chrétiens^ ajoute Fauteur de la vie de Kélaoum, ne songèrent point à se défendre contre une armée ainsi protégée par les anges du ciel et les tremblemens de terre ; ils capitulèrent et sortirent de la ville avec les trésors qu'ils purent emporter. La grande tour , qui servait de citadelle à la ville du coté de la mer, fut sur-le-champ rasée, et Laodicée redevint musulmanne. En i366, Laodicée fut une des cités de la côte que les chrétiens hvrèrcnt aux flammes , dans cette expédition de Pierre de

Lusig^an^ où les nobles chevaliers de Rhodes figuraient à côté d'aventuriers de tous les pays d'Occi- • dent , et qui , sans livrer aucune bataille , parvint à améliorer pour un moment le sort des Latins de Syrie. A partir de i366, je ne sais rien d'intéressant sur cette ville. Je n'ai point écarté les détails pour ce qui touche au moyen- âge de Laodicée , parce que ces événemens-là sont très peu connus ; cette ville, si importante dans les temps anciens et dans le moyen-âge, n'a point trouvé dans l'histoire une fidèle gardienne de ses souvenirs \ des nuages nous empêchent de suivre exactement son passé, et les faits épars que je viens de ramasser ressemblent eux-mêmes à ces ruines de Laodicée que j'ai sous les yeux, ruines sans suite, sans physionomie et sans grandeur.

Page 1