‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 4 sur 33 · LETTRE CXLI · texte numérisé non relu

LETTRE CXLI

VOYAGE A ABOUXABEL. - K. MIMAIIT. - Uk CSABAVAKIS Uk MECÇUE. - I.B KAMSm. - ABROSEl BES Tfi&BES. - KÉUOPOLIS.

Le Caire, ayril , 483$.

Abouzabel est connu depuis quelques années en ' Europe, et son nom est souvent cité dans les journaux, à cause de Fécole de médecine qui s'y trouve établie. J'étais impatient de voir cette merveille des temps modernes , cette victoire remportée par l'amour des lumières et de l'humanité sur l'état de barbarie et les préjugés les plus invétérés de l'islamisme.

L'ouverture des cours dans l'école nouvelle se fait chaque année après les fêtes du Beyram ^ nous avons voulu y assister , et nous sommes partis lundi

Si

dernier avec M. Mimaat et plusieurs professeur^ qui étaient venus passer quelques jours au Caire. M. Mimaut est tm des hommes les plus distingués que la France ait eus dans le Levant; il avait d'abord suivi à Paris la caarièare des lettres, et il l'avait suivie avec saeoès, larscpie les emplois de la diplomatie sont venus rédamer son activité et ses^ ta-*' lens.. Consul à Venise^ consul en Sardaigne , il a laissé partout d'honorables sàuTënirs ; la fortune encore plus que le choix des mimstres ^ l'avait

placé provisoirement en Egyj^te y et son z^ ^ ae^ condé par une habileté peu commune , Ta joënda nécessaire dans un pays où se traitent les aSEairés les plus Importantes du temps présent* ->

M. Mimaut n'est pas seulement un dîplotnate habile y mais un ami très éclairé de Fsintiquité.' Pour mon compte y je lui sais un gré infini de n'avoir pas oublié qu'il y a deux Egyptes y l'une gouvernée par un pacha qui produit du blé^ du riz et du coton ; l'autre^^ sur laquelle plane encore l'ombre de Sésostris > remplie de m<muflOieii)|>€£iAe vénérables ruines qu'il importe à FEurôpe savante: de faire respecter. Un consul de France aiji Caire â deu;^ missions à remplir , et je pe cr^^ pais de dire que M. Mimaut les a remj^îes toutes deux avec honneur. Je ne vous parlerai point des services qu'il a rendus au conuneroe et à l'industrie , mais seulement de ce qu'il a Sût pour Jes iiarlérêts de la science, le vous ai dit phuieûrs fois que daiis'

tous les lieux où il reste quelques débris du viecob temps ^ on fait chaque jour de nouveaux dégâts. ^» tantôt c'est un temple qu'on renverse, un tômc^*. beau qu'on dépduille-, tantôt une colonne' ou '.unev statue qu'on. brise bu qu'on enlève, des. insdrip^; tions, des tableaux hiéroglyphiques qui disparais**, sent soûs le marteau, des démolisseurs. M/ 3I&». maut a plusieurs fois adressé des plaintes au pacha ;! le vice-roi^ au fond, se soucie très peu des antirri quités égyptiennes , mais pour faire, une chose) agréable au cdûsul de France, il vient de défendne^ aux Arabes, sous peine delà vie, de remuer ;une> pierre parhii les ruines de la Thébaïde, et mênle: dans les plaines de Sakarah. Ombres de MeiCiphîsi^ et de llièbes, vénérables restes de la. vieille ÉgyjM^ y jouissez delà trêve qui vous iast accordée , et n'olM bliesipàs. que vous la devez à l'envoyé du pays des? Gaules! . , . \ . ,. ; j;

Comme nous sommes sortis de. la ville du CQté^

de l'orient , nous avons laissé: à notre: droite jUi^. çilU des morts ou le g^ajvd cimetière des soudans! et des califes. A qudqup distance du Caire y nious avons pu voir le lieù-où se rassemble: la caravane > de IsL Mecque J'en avait déjà dressé • un .grand, nombre de tentés f' beaucoup de chameaux se rc^i posaient étendus ^^r le sable, et déjà on ne leur, donnait de !rêâu que tous les deux jours ^ pour fcs. habituer ai^x: privations du désert, ha. plupart deis. péletins qui'suxivent pour se joindre à la cfl^a^^

ir^ne-, viennent) les uns de rintérièur de UAfrique y de Maroc ^ des côles de Tunis et d?Alger-; les autres de l'Asie-Miheure et de la Turquie^ d'Europe. On rémarque- <^'ils sont moins, ncnnbreux qu'à Tordi*» naire'} ces sortes de pèlerinages n'inspirent plus lé mêlme endbousiàsme y depuis que les Wahabites ont envahi et pillé les deux villes saintes ^ la Mecque et Médine ; les gouvememens musulmans ne donnent pllis au départ des caravanes la même solennité^ et n'accordent plus la même^ protection aux pèlerins. Le pacha d'Egypte a nommé, pour la troupe sacrée, un chef' qui doit la conduire, et qu'on appelle Èmii^Adji. J'ai vu à la citadelle du Gairele drapeau qui doit être déposé sur le tombeau du Prophète ; voilà tout ce que le gouvernement de Méhémet-Aly- fait pour la caravane de la Mecque. Du reste , qu'elle périsse engloutie dans les sables , qu'elle soit moissonnée par les maladies et par la faim, pillée par les Arabes; personne ne s'en inquiète dans le diyan^. La dévotion des fidèles avait autrefois donné des maisons et dés terres à Ta ville chérie du Prophète, et leurs revenus étaient emptej'és à Tômement des saints lieux et à l'entretieni des pauvres pèlerins. Tout ce qtfi restait de ces fondations pieuses est tombé entre les mains de Méhémet-Aly , qui a rendu à la Mecque son culte et sai gloire , et qui a gardé pour lui: les offrandes des croyans. D'un autre côté, les caravanes saintes étaient jadis florissantes par le commerce quimar'-

chait à leur suite ; mais le commerce ii'pfiie.pli)$ se meUi*e sùus la sduTe-gar(|e^elardigk>n>etcraiQl plus que jamais les byigàn^ 4u désert fst les ageqs^ du ÛHC; ajoutez à cela qu'il y a maintenant ches^ %^^^ les peuples de rislamisme je ne 2>ais quels $ini^ia^$ pressentiment^ qui ne leur ipontrent dansj'avfi^iir que des calamités. Depuis quelques jours ^ oq jé^ pète ayec effroi que la peste^ le eholéra^mùrhiLs et d'autres maladies contagieuses , ont été apportés par des hadjis venus deis bords de la mer Nxkô^ et de FAnatolie* Aussi avons-nous vu un Bix de tristesse parmi les dévots de la caravane^ qui écoutent à peine les chanteurs et semblent fuir les baladin»^ accourus pour les distraire et les divertir. Un d^ nos interprètes nous a dit de plus que tous ceux qui se mêlent de prédire les choses futures et qui sont en assez grand nombre au Caire , annoncent publiquement que les nouvelles qu'on recevra cette année du désert ^ doivent rempKr de deuil toutes les familles musulmanes de l'Egypte ^ de PA&ique et de la Caramanie.

A peine avions-nous dépa3$é le lieu pu s'asseinble la caravane^ que le soleil a paru 8'éteii)d)*e ^ et n'a laissé voir qu'un disque plombé. Au bout de l'ho^ rizon se montrait une rougeur comme celle d'une fournaise ; une poussière enflammée s'élevait des hauteurs du Mokataii , et le vent du midi la ppus-* sait vers nous :. cfétait le kamsin qui menaçait de tout ébmnler. Dans les orages. d'Europe ^ ce qui

m'a tonjours cause le plusjd'efFroi , c'est le tonnerre qnr gronde , et qui tombe en écrat ; ici ïe cîd ne tonne j)Oitit, et ce qu'il y a tféffi^afnt, c'est lé silence de toute la nature au milieu d'une tempête. Nous avons cherché un abri dans un terrain planté d'arbreis , car fe kanisîn auquel rien ne résiste , et qui soulève des mon tagnes de sabïe com&è les vents de la mer soulèvent les grandes eatix , ^arrête quel* quefbis devant le feuillage du pafmier et les humbles tiges de Tacacia. Je m'attendais à voir un de cé$ ouragans qui avaient englouti les armées db Ca'm* byse , et dont les voyageurs nous font de si horribles tableaux ; mais au bout d'une (fetai-lfi'etnre y le ciel a repris toute sa sérénité, et nous en avoni^élé quittes pour quelques gouttes de pluie ; ce ^ui est, du reste , une espèce de prodige dans ce pays , c^^ il y a plus d'uti ati que îes habi tans du Ca^rè tii'oné vu pleuvoir. :^r ' i

Les campagnes que nous trây^fâftfs sont cou* pées de beaucoup de petits canaux ; de mitre rigdles qui se croisent et se prolongent en tous seûs. ïf nous arrive quelquefois de, marcher entre deux coûrans d'eau, dont l'uil coule vers le nord, et l'autre vers le midi. Cette rosée qui ne tombe point du firmament , et que dirige à soii gré Hud'ustrie de l'homme, couvre tantôt une terre <m croissent le maïs et le coton , tantôt une vigne qui fleurît dans l'eâu comme les plantes d'un marécage. Ce qui m'étonne le plus dans ce pays , c'est de tfou-

ver partout sous mes pas la terre inondée , et d'avoir toujours sur nia tête un soleil ardent. Je chercherais en vain dans toutes ces- campagnes brûlantes- nos claires fontaines^ nos ruisseaux roulant parmi de verts gazons et sur des cailloux mousseux ; quant aux zéphirs printaniers , quant à la fraîche obscurité des bois^ si souvent chantée par nos poètes ^ il ne faut pas seulement y penser.

La< plupart des terres que nous avons vues sur notre passage^ appartiennent^ dit-on^ à Ibrahim pacha qui fait beaucoup d'expériences agricoles. L'état où se trouve la culture^ semble annoncer au voyageur qjie le pays vit dans une profonde paix , et que ceux qui l'habitent n'y sont occupés que des travaux innocens de l'agriculture f toutefois ^ il s'y commet des meurtres et des brigandages qui font frémir ; on en accuse les Maures et les- Maugrabins qu'Ibrahim a pris à son service; mais personne n'ose poursuivre les coupables, et, lorsqu'on eu p^le au pacha , il se contente de demander si ses oliviers sont restés debout, et si on a respecté ses plantations.

Après. une heure de marche, nous sommes arrivés sur l'emplacement de l'ancienne Héliopolis ^ ce nom suffit sans doute pour éveiller toute votre attention ; Héliopolis fut après Thèbes et Memphis la cité la plus illustre de l'Egypte. La gloire de Memphis était dans la magnificence de ses palais et de ses temples , dans ses pyramides et dans ses

hypogées j celle d'Héliopoiis dans Técole de ses prêtres ,. qui^ les yeux fixés vers le ciel ,. cherchaient la divinité^ étudiaient la philosophie et la morale dans le cours des astres et dans la marche des sai« sons. C'est d^ns Héliqpolis que se conservait, le dépôt sacré des sciences égyptiennes f c'est là que Platon y Eudoxe y. Thaïes de Milet et. d'autres sages venaient prendre des leçons qu'ils transmettaient à la Grèce, à l'Italie, à l' Asie-Mineure. Le soleil^ que l'Egypte regardait à, la fois comme le père du jour et le père des intelligiences^^avait dans Héliopolis un temple dont l'antiquité nous a laissé une description; on y arrivait par des avenues couvertes de sphinx^ de statues et de colonnes; plusieurs obélisques chargés d'inscriptions y de superbes portiques ornaient les cours qui précédaient l'enceinte sacrée». On remarquait au dôme du sanctuaire un miroir immense qui réfléchissait les- flots de la lumière du ciel y et ce miroir était disposé de telle manière que le dieit soleil^ depuis son. lever ju^iqu'à son coucher, se trouvait partout, et toujours présent dans son temple.

Lorsque Strabon visita Héliopolis, il vit. ses mo« numens à moitié ruinés,, et la cité se relevant à peine de ce qu'elle avait souffert à l'invasion de Cambyse j mais elle conservait encore son école des prêtres ; on montrait encore aux étrangers l'obser-r vatoire d'Eudoxe vers le Nil , la maison que Platon avait habitée pendant onze ans j depuis le passage

de Stmbon^ rhistoire semble arroir oublié jusqu'au nom d'Kéiic^Hs ; nous savons seulement qoétlan» les premiers siècfes de l'église y des ermites et d^ anachorètes vinrent chercher là une retraite ignorée' parmi les débris des anciens temples ; il ne Testé plus maintenant qu'un obélisque y qui est encore debout dans une campagne déserte; autour dti vieux mtonument^ tout est silencieux et moet / ei lorsque le voyageur lui demande comment ont été détruits tés édifices dont il décorait les avenues^, il garde le silence ; lorsqu'on lui demande comment la ville du soleil a passé sur cette terre sans y laissëi^ de traces, semblable à un hôte qui ne s'arrête qu'uii jour, le témoin solitaire des vieux temps ne répond rien ; la charrue se promène dans celte enceinte couverte autrefois des merveilles de l'architecture ; à la place même où s'élevait le temple du dieu du jour, à la place où s'assemblaient les sages et léi docteurs pour observer lia maj^che du temps et Tordre de l'univers, il ne s'agit plus maintenant que de savoir si un fellah y sèmera du dourah, du trèfle ou du froment ; et pour qu'il ne reste rien de la vieille Hélîopolis\, les nouveaux possesseurs de celieu'où fut trouvée l'année solaire, ne comptent plus les mois^et les saisons que parles révolutions de la lune. Que sont devenus tes autres obélisques dont l'histoire nous a parlé ? Deux ont été transportés à Rome au temps des empereurs , un autre à Constantinople, et nous l'avons vu l'été dernier dans

laplftce de lH^ppodrome* Les deiJâ obé|i$^ue5 d'Ar lexandiâe, qu'on appelle les Aigtâlles de Gléopàtre, et sur lesquels. M. Champollion a lu les uoçpsde Méris et de Sésostris ou Ràmsï&y sont venu$ aus$î dTHéKopolis. On s'aperçoit y en voyant l'obélisque qui est resté seul, que phisi^srs t^oitatives ont été faites pour le renverser y mais il n'en demeure pas moins assis sur sa base comme au tanps des Phat raons. Plusieurs voyageurs ont' remarqué que dii coté de l'est^ là surface latérale du monument àVâit subi quelque altération ; cette altération peut s'explvquer^ ce me semble^ d'une manière assez naturelle ; lès pierres se couvrent chaque nifiit d'une tosée abo»ndante^ et comme le côté oriental de l'obélisque se trouve exposé aux premiers rayons du jour, l'action du soleil , en «'exerçant sur la pierre encore humide, peut, à la longue, en altérer la surface. Cette explication me parait d'autant plus vraisemblable, que les obélisques d'Alexandrie , que celui de Constantinople, ont été de même endommagés, et qu'ils ne l'ont été que du côté qui regarde l'orient.

En approchaut de l'obélisque , nous avons pu distinguer sur les divers côtés de la pierre , l'ibis , le scarabée, le serpent, le lotus , le palmier, la charrue, etc. Jusqu'ici on avait pensé que le langage inconnu de ces signes pourrait révéler un jour quelques-uns des mystères de la vieille Egypte ; celte opinion, qui fut long-temps accréditée parmi les savans, est abandonnée depuis les découvertes

cte M* ChampoUion ; nous savjoas mainténatit! que les inscriptions cfup obélisque ne rappellent jamais que la date du monument , lé nom- du roi qui Ha fait élever ^ et celui de la divinité à laquelle il éitidt consacré; Tinscription. gravée sur l-obélii5que d'Hé^ liopolis annonce qu'il fut élevé par. O^oriasisn'y Pharaon de la vingt- troisième dynastie ^ ; Osortasen régnait vers Fan Sooavant l'ère chrétienne) c'est-idire- près de quatre- ceïibs. ans> avant la conquétet d'Alexandre y et près, de trois cents ans ayant le voyage d'Hérodote en Egypte»

- ' Jé^dois celte'ComiBimicaUon à M. ChanipollioD-I)igeac , 4pnt les soins obligeans et les. recherches, éclairées m^ont souvent secondé dans, moa IraTail. *

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