‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 3)Chapitre 6 sur 33 · LA LETTRE CXLI · texte numérisé non relu

LA LETTRE CXLI

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i^yriH834.: .

Ek quittant Mattharieh , nous n'av(M» reûçoan tré sur notre route qu'une seule maison ^ c'e«t im café établi en face d'un Jbois de piatliniera. Après: ce café^ on n'aperçoit plus devant soi et autour de sot que de$ ^itudes ; un sable jaune qui cDUTre des^ Hrrainsapac^eax^ annonce asse% que Je Nil n'j porte plus le tribut de ses eaux,

Coinme nous marchions lentement et qu'aucun spectacle n^attirait notre attention , nous avons pu causer tout à notre aise sur tout ce qui nous ve-

naitsthi pensée; notre convefrsaiHÔQ s'est porlée^ d-iJ>ord sur la ouhui^ dupais etsurla^ négligences que le gouyerœtnentipai^aît mettre à la favoriser. r- Ne vaudrait-il pas. mieux i^ .dtsioiiSHQous , ouvrir d^ canaux sur la fleuve que.de lancer t€Hfô,les moi» wth yaisseau de ligne à la merr? Ne serai t*^ilp^.pUis avantageux pour le pays de multiplier les raachiilés hydrauliques , que de fabriquer de lafMcmdro et des^ canons ; de bâtir des fermes et des villages y que des arsenaux et des casernes? Les conquêtes sur le désert ne seraient--ell€:s pas. plus glorieuses que celles qu'on a faites vers la mer Rouge et dans le Seanar^ que ^les même qu'on- se propose de f^e dans la Syi^ie et dans la Palestine ? --* Alors un de nos voyageurs qui n'avait rien dit jusque là a pris la parole; c'est ainsi^ nou& a^t^il répondu^ que raisonnent tous ceux qui passent par- l'Egypte ; ii n'y a rien de plos'beau sans doùte^ de plus poétique même que des conquêtes sqr le désert ; mais on ne songe pas qu'il s'agit maintenant pour Méhémet-Aly de se maintenir contre les entreprises» ds la Porte^ et pour cela, il lui faut une armée , il lui iaut une flotte et non des canaux et des puits à roue; l'Egypte couverte de moissons ne le défendrâit pas contre le dernier des Capidgi> porteur d'un firman^ et les sept vaches grasses de Pharaon n^e l'empêcheraient pas d'être étrange avet un Jâc^f de peau de serpent, s'il n'avait ni vaisseaux de U- Çne ni soldats. Si le pays ne fouit pas de tous? les

avantages que la nature lui a donnés^ il ne but toujours en voir la cause dans la mauvaise administration du pacha V niais dans la nécessité qui domine sa politique y dans la position incertaine et périlleuse ou sa fortune Fa placé ; si l'Egjpte n'est pas heureuse'^ il faut s'en prendre à l'état de rOiîent^ sur lequel sou£9ent tous les vents des ré* volutions y et peut-^tre aussi à l'Europe qui entire-tient des haines^ qui nourrit <les discordes qu'elle pourrait et qu'elle devrait apaiser. — Ces observations m'ont paru d'un grand sens y et nous n'avons rien répliqué; ainsi ^ pour que toutes le9 terres soient fertiles y et pour que le désert ne coa^ tinue pas ses usurpations , l'Kgypte doit attendre

que son pacha soit tranquille^ et pour que le pacha soit tranquille ^ il £aut que le sultan de Stamboul écoute la voix de la modération , et que tous les cabinets de l'Occident soient désintéres^és^ et conduits par une sagesse prévoyante. J'avais envie de parler du fameux canal de Suez , mais y d'après ce qu'on nous a dit j il faut tant de choses miraculeuses pour qu'on puisse creuser le plus petit des canaux , que je n'ose plus songer à celui qui doit joindre les deux mers.

Nous avions terminé notre conversation sur les canaux^ lorsque nous sommes arrivés dans une plaine sablonneuse et stérile où can^ depuis quel* que temps une tribu d'Arabes ; notre caravane s^est arrêtée un moment devant ce camp de bé-*

douias; les tentes y sont séparées les unes des au^ très, et distribuées à peu près comme les huttes d'un village; le camp est divisé en plusieurs quar-^ tiers., qu'on; appelle/eri^f oa familles; on trouve là des troupes de diiens comme dans les rues du( Caire : ce sont les seuls gardiens de la tribu pen«* dant Ja Duit.Xa richesse des bédouins ccmsiste en des dhameaux^ des jumens, des chèvres et des brebis : tous ces animaux sont maintenant dans de& pâturages affermés à des villages voisins ; lorsque nous nous sommes approchés des tentes^ plusieurs femmjes étaient assises par terre, tissant des étoffes de peaux de chèvre et de chameau ; nous leur avons demandé à boire, et plusieurs d'entre, elles nous ont apporté de Teau dans des vases d'af*gile ; comme elles étaient sans voile, nous pouvions voir leur teint hàlé, leurs dents blanohes, leiur nez épate ^ leurs sourcils noirs , semblables à Tare du croissant; elles portent une tunique de laine , des bagues et des boucles d'oreilles en cuivre; la. plupart ont des anneaux de verre bleu aux bras et aux jambes , sur le front une couronne de piastres , la paume des mains jaunie par le henneh ; toutes ont la taille svelte, et dans leur physionomie quelque chose de plus distingué que les femmes des fellahs. Tous les hommes de la tribu se trouvaient hoi;s du camp; ils étaient assemblés à quelque distance des tentes et délibéraient sur un sujet grave; on avait commis un assassinat dans le. ^voisinage; la

rumeur publique accusait les Arabes ^ et le pacha avait ordonné qu'on prit des informations; comme dans tous les états de remgîre ottoman ^ les habi-^ tans du canton où s'est commis le meurtre y doivent payer une amende on le prix du sang ^ quand le meurtrier n'est pas connu > les bédouins cpe Mnis avons vus délibérant^ s'occupaient de repousser les soupçons élevés contre eux^ ou d'échapper à la res-. ponsabilité pécuniaire qu'on pouvait faire peser sur leur tribu. Leur déUbération paraissait fort ani-*. mée; j'aurais été curieux de savoir ce qu'ils di* saient dans leur conseil tenu en plein vent ; nous. n'avons entendu qu'un bruit confus^ et leurs paroles ne sont pas venues jusqu'à nous.

Rien n'est {^us fietcile à saisir que la physionomie des bédouins ; aussi tous les voyageurs en ont^ls parlé ^ et ce qu'ils en ont dit ne manque pas. d'exactitude; comme ces peuplades errantes sont toujours les mêmes et qu'elles ne changent ni de mœurs ni de caractère , on peut indifféremment les étudier dans les vieux auteurs^ comme dans les auteurs les 'plus récens ; nos chroniqueurs des croi-^. sades parlent souvent des Arabes bédouins , et la, peinture qu'ils nous en ont laissée^ né ressembla pas mal à ce que ces tribus nomades sont aujouiw. d'hui 5 nous les retrouvons tels que nous les repré sente le sire de Joinville> ^o^tfane es montagnes e& déserts, n'ayant ni ville ni cité où ils puissent se ^re tirer, /fcRmt(:^r terre une façon cNiabitacle ; cojn^.

posée de tçM^ 0< (U toihs liées a Jks perches ; portait sor cuK cks fesdjx de moaton > ou /^«aux de éwamosj avec des plisses à grand poil ; toujours à çbf val ; revêtue 1^ plus souvent d'une éu^e de laine l^lanche^ comme si ^'estaient surplis. Joinville ajoute quç 1^ bédouins ont les cheveux longs ainsi que la barl;)^, 0%qu^ils sont presque to&s laids et hideux h regarder^ ç& qui parait tant soit peu exagéré pour ceux qui les voient maintenant. Ce que ie bon sépéçhai ne pouvait pardonnera ces Arabes nomades^ c'^ qu'ils pillfiient tour -à -tour les chrétiens et t|t l^ Ipusulmans ; ils ne s'épargnaient pas même enir^^qx^ ce qui lui faisait dire qu'ils étaient de la nature d^ ishiensj laquais ^ sitôt qu'ils voyent un ifes leufsbatitus par d^ autres, se mettent k crier et se fettwl, t^s sur lui^

XavQue qu0 dans tout mon voyage , rien n^ m'a plus fiappé que ces tribus errantes ; j'ai vu en pas<^ sam celles de la Palestine^ et j'en ai parlé dans mes lettres;. cçUes de l'Egypte, quoiqu'elles aient à peu près les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, ont çjepend«int dans leur physionomie quelques traits distincts , qu'on peut remarquer au premier aspect. f^k beaucoup interrogé les Francs établis dans le pays^ ejt les voyageurs qui ont le mieux observé les Arabes; je vais recueillir tout ce que j'ai pu apprendre d'iqtéressant et de nouveau.

Qupiqy^ \H, vie des bédouins soit très agitée , elle çst le plus spuyent uniforme et monotone comme.

les solitudes qu'ils habiie=nt. Des qu'ilit se sont ar^ rêtés ien quelque lieu , et qu'iU y ont dressé lémv tentes^ toute leur occupation est de soigner leiur» armes ^ leurs jumens et leurs chameaux; le pliw grand événement pour ces tribus oisives y est la naissance d'un cheval dé race. Les chefs le reçoivent dans leurs bras^ comme ils recevraient le fils d'iine dé leurs épouses; ils le tiennent ainsi pendant plusieurs heures ; et quand ses pieds sont raffermis , ils le posent sur le sable. Les bédouins ne font tlsage du tabac que pour le mâcher entre leurs derits^ en le mêlant avec du iiatron. Ils fument rarement , car la fumée de la pipe pourrait avertir quelquefois de leur présence , et nuire à leurs c*-^ pédi lions noclurnes. Quelques-uns d'entre etix s'adonnent à l'exercice de la chasse ; plusieurs ont encore des fusils à mèche , et s'en servent avec ttae dextérité surprenante. Pendant le jour^ l'Arabe court le désert ^ se nourrissant de quelques dattes, faisant paître à sa jument quelques herbes. Il est suivi de son lévrier plus rapide que les gazelles , et porte à sa main un faucon , habitué comme lui à vivre de sa proie. Le soir, il revient dans sa tente, où l'attendent un lait caillé et un pilau préparé par les femmes. Les bédouins sont en général très, sobres ; ils n'ont point de médecins y et peu de ma-» ladies ; l'ophtalmie , ce mal si commun en Egypte > leur est presque inconnu; la peste fait rarement parmi eux de» ravages. Tous ces holes du désert

recoai]taîssent en géojéral la .loi duCocàn^ maisib n'en prennent guère que la doctrine du fatalisme. Il y a des bédouins qui ne sont jamais entrés dans une mosquée ; ils ne tiennent point compte du ramadan , et ne font le pèlerinage de la Mecque que pour savoir s'il y aura quelque chose à rpiller sur la route. Ils ont presque tous, des talismans , et se laissent souvent aller à des .. superstitions païennes ; on les soupçonne même d'adresser.qudquefois leurs prières du matip et du soir au soleil. Rien n'est plus simple que leurs funéraîll^ : les morts sont accompagnés par leurs parens qui ne gémissent ni ne pleurent. On creuse uae fosse dans le sable; aucun signe ne la distingue ^ et personne n y vient pr^er. Les Arabes ne jurent point par les ossemens de leurs pères ^ et lorsqu'ils ont se* journé quelque temps dans une partie du désert^ le voyageur n'y reconnaît pas plus la. place où ils ont enterré leurs morts, que celle où ils ofxt dressé leurs tentes. A la guerre , les bédouins, ne recherchent point la gloire , mais le butin ; ils pillent tout le monde^ et personne n'use avec. eux de représailles^ ce qui fait que 'plusieurs sont fort riches , et que des tentes ^-ecpuvertes d'un feutre grossier ont souvent renfermé des trésors. Les Arabes ont pour leur race un orgueil qu'on a peine à comprendre dans les habitans du désert ; il est curieux, de voir les petits garçons d'une tribu venir au-devant de l'étranger qui passe^ et s'écrier

avec une certaine fierté : ffima simmès hédànins î On leur apprend dès le berceati à dédaigner tous ceuiii qui ne passent pas leur vie en plein air 00 sous la tente , qui s'enferment dans les murs éeé cités ^ et qui re>coiitiaissent une autre patrie ^é des solitudes sans nom.

Les femmes des bédouins sont plus chastes qmi les autres femmes d^EgJrpte; elles vivent toujours en présence de la tribu , et la tente qu'elles îttr+ bitent est sans cesse e^osée à tous les regai^é. Une femme d'une tribu arabe se mafie quel(}ue^is avec un Arabe des tribus voisines j mais jlrmdis avec un feltâh. On m'a raconté qu'un jeune fellah avait séduit une bédouine de la tribu des Amàjrni il offrait de l'épouser , mais cette offre fut te^ poussée avep mépris par les parens de là jeunre fille. La tribu tout entière prit les armes ^ et m é-*^ naça de brûler le village qu'habitait la famillie< dti séducteur. Le malheureux fellah fut obligé dé donner tous ses biens pour expier Poutrâge fart à la nation des bédouins ; et quand la querellé ént été ainsi apaisée , les frères de la pauvre bédouine l'entraînèrent à l'écart et la tuèrent à eotipfe dfé couteau. Tel est le caractère farouche et jaloux ie% bédouins ; telle est leur aversion , leur mépris potir une classe d'hommes qui vivent sous le métt^ ciel 7 et qui descendent comme etix dismaêl. Lés Arabes des tentes ne changent pas aussi souvent de femmes qœ les autres > aussi leurs épouses ont^

rapine est un moyen d'existence, Je brigfindage une gloire. Gofmment parler dé la concorde , .comment parler des lois :à de^'hordes qui ont besoin qye l'Egypte soit rtfopblée > .et que foutes les lois y soient moconnues., pour y vivre à Taise? Ne croyez pas que le^ moeu!ir$ s'améliorent^ jinéme parmi les tribus qui oQt' Venopcé à quelques r unes de leurs coutumes. Je ne cooDâis i^ien de piius odieux que. ce qu'on racoc^te de I^ dépravation qui règne parmi certaii^ Arabes de la Haut e^- Egypte ; le crime de la bestialité y. e|St fréquent;, ^t ^ut^^i^e (put ce que r^aptiquité nou^^rîipporte de,çe^.$oirt<^s d^e%cQs. I^ finçi^s^, JRli4tlM^quid Iqir^me^ nous parlent de certains penchan$ honteux dont jes boucs étaient jaloux ; mais qui pourrait dire tout ce qui se passe parmi les bédouins du haut Nil , qui s'adressent pour leurs amours aux monstres du désert , et dont les horribles voluptés , si nous en croyons des voyageurs dignes de foi , ont pu donner de la jalousie aux crocodiles du grand fleuve ^ ? Ne pensez pas que la religion puisse les retenir ; ils n'ont point d'iman^ point de prêtres pour leur rappeler la morale religieuse y ou la morale naturelle; ils sont toujours ce qu'ils étaient au ted/^ de Mahomet, lequel a dit-: L^ Arabe du déserte^ ^ plus opiniâtre des infidèles. L'Egypte a sufcifl^"*^ révolutions; mille gouvernemens s'y sontstf'^*^ ,

* Voyage de Soninien Égypto, lome II, i»age 2i7.

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