LETTRE LH
Fera, octobre 1830^.
J'ai fait, ce matin, une visite au mollah d'Eyoub, Le village ou faubourg d'Eyoub est situé à Textrémité de la Corne-d'Or, au pied d'une colline riante, et près de l'embouchure du Barbisès. Ce village renferme les tombeaux de plusieurs princes et princesses de la famille d'Othman, de plusieurs visirs et ministres de la Porte. Un silence religieux règne dans les rues, bordées à droite et à gauche de turbès ou chapelles sépulcrales. On n'y entend que le bruit du ciseau qui travaille les pierres tumulaires, et la v(Mx de quelques pauvres femmes turques qui vivent de la charité qu'inspire la vue des sépulcres, in. 2
C'est dans Eyoub , dans cette ville des morts , queles sultans, à leur avènement au trône, reçoivent lesabre impérial. Quel spectacle que celui d'une grandeur qui s'élève, d'un règne qui commence dans le lieu même où tout succombe et tout finit ! Un con— traste aussi imposant aurait pu donner aux princes d'utiles leçons ; pourquoi faut-il qu'il n'ait jamais frappé que l'imagination des voyageurs, et qu'il soit devenu un lieu commun pour les poètes sans avoir jamais occupé la pensée des sultans! On nous a montré, dans une rue d'Eyoub, le mausolée que la sultane , sœur de Mahmoud , a fait bâtir pour eHe à côté de la chapelle sépulcrale de son époux, mort ii y a quelques années. La chronique de Stamboul raconte plusieurs aventures géantes dont cette princesse est l'héroïne^ et qui sembleraient annoncer qu'elle ne songe pas encore à rejoindre- ^n n>ari dans ^ dernière dettiaure» Nous avons vu quelques chaosons amoureuses qu'on lui attribue, et dans lesquelles elle adopte frandbement la maxime d'Horace et des poètes erotiques , qui nous <tisent que la vie est courte , et qu'il faut la passer gaiement. Nous nous sommes arrêtés devan-t un turbè récemment coustruit. Une inscription invite les pi«sa;ns à prier Dieu pour Pâme de Seïda-Effendi. Seïda fut un des ministres les plus vertueux de la Porte ; on croit généralement qu'il mourut empoisonné pour avoir dit la vérité au grand-seigneur, et lui avoir conseillé la modération -enveî* les 'Grecs
et Içs Arménien^ cat})oiique8. Que Dieu fasse pai:^^ 4w$ W^^ fiutre yie^ aux amis de la modération et dp la yérité? toujours si persécutés dans ce monde ! J'étais préoccupé de ces tristes pensées, lorsque nous sommes arrivés chez le mollah d'Eyoub . Comme la iQoUah ^st un des hauts justiciers de la capitale, nous avons trouvé à sa porte un grand nombre de plaideurs c^yant des procès à faire juger. Lorsque nous sommes entrés chez lui^ il était assis au coin de son sofa, entouré de beaucoup de papiers. Je ne savais trop quel titre me donner pour me pré- Sf9Ptpr k un mollah. J'aurais bien pris celui d'académicien ; mais qu'est-ce qu'un académicien pour les psma)[^lis qui n'ont point d'académies ? J'ima-r ginai de me donner pour un uléma, et le titre d'uléma parisien a fait merveille. Nous avons été suTrle-champ à notre aise, et nous avons causé dès l'abord ^yec un abandon qui ressemblait presque à de l'iqltimité. I^e mollah a des manières élégantes et polies. Son esprit n'est pas brillant , mais il s'allie à une raison solide : c'est un bon sens perfectionné. Si on* me demandait ce qu'est un homme comme il faut chez les Turcs, je citerais le mollah d'Eyoub:
Nous avons parlé des révolutions en général j car c'est un sujet qui ne s'épuise jamais, et qui revient toujours à l'esprit en qjielque pays que Ton soit, ha conversation s'est d'abord portée sur le danger qu'il y a de.se mêler de la politique. Je lui
ad dit que j^araôs été condamné a mort dans la prr* WÊnirc létuhitMNi firançaisc. JLa chose loi s pou tonte simple; il en est de la poGtiqnc cxmunedela gneire; pour Fun et ponr Fantie on doit moorir. «PooTTÎTfetnnqninedanscemondev tait-41, fl fiot se confier à la puissance de Dieu, et
aurait coutume de dire: Heureux cdni qui ne me connaît pas et que je ne connais pas! — Ces paroles sont si Tiaôes , lui ai-je répondu^ qa\in de nos monartpies les plus populaires, Henri Wy m. dit à peu près la même diose. b Le i^fiHalB dEiaoub s^oca]|ie depuis quelque temps du dënomlvcnient de Constantmople ^ ordonné parle grand-seîgnen§. Ce travail est Cort avancé; mais il nm. pu rKios dire quelle était la pc^mlation de la ca^Htale. Au reste, ce dénombrement doit être très-tncoraplet , attendu qu^on ne compte pas les femmes^ et qu^cm ne peut
cda qu^on nm^ point de re^iistre pour les nûssanoes et les décès. Les calculs les plus pifibaUes portent la population de Constantinople à quatre cent mille
Le sultan Mahmoud ne fait rien dunportant sans consulter les mincipanx ulémas: on les consulte pour des Irrres de tactique militaire qu'on
traduit du firançais. Le moflah^ en nous pariant d'un ouvrage qn\Mi vient de traduire, iknis a demandé notre acfis sor la sipiificalÎQQ dn
de-eoMÊf, qui n'a point d'ékjuivalent dans la langue turque. Il est question depuis quelque temps de donner une nouvelle oiganisaticm à la police ; un conseil a été nommé pour cela^ et les premiers magistrats de la capitale j sont sqppelés. Le moUah^ qui est de ce conseil^ m'a demandé si nous avions en français de bons livres sur la police des grandes cités. Je ne connaissais que le Traité du marquis d'Argenson, qu'on ne lit même plus aujourd'hui. Cest ici qu'on peut voir combien les Turcs sont peu avancés; car le mollah d'Eyoub regardait comme une merveille la décision qu'on a prise de donner un numéro à chaque maison^ un mm à chaque rue de Gonstantinople. Encore tout cda n'est-il que sur le papier ; on recule devant l'exécution ; on n'ose mettre la main à Fonivre y dans la crainte d'un mécontentaient populaire. Tout en nous parlant de ce projet et de l'hésitation du gouvemementy le mollah roulait dans ses mains une tabatière en terre cuite , ou se trouvaient quelques 6gures en basHreUef. Il me Ta montrée^ en me priant de lui donner Feiq^lication des figures : c'était la bàAc du Conseil des rats , de La Fontaine. La phjsicHiomie grave du mollah s'est déridée lorsqu'il a reconnu les prindpaux personnages de la yaU înMôHnenuy assis à la manière des Turcs^ et dans l'attitude de gens qui délibèrent. Je lui ai expUqué de mon mieux^ aidé par mon spirituel interprète ^ la représentation un peu grotesque qu'il avait sous
les yeux. « Ce conseil que vous voyez, lui dis-je, a décidé qu'on attacherait un grelot à Rodilànt y à Yj^lexandre des ehûts; la réècdtitidii est Uiiânimëy mais personlie'ne ise présente jkWir Texécutiôtt.
L'étui dit : n Je n'y vas point j je ne suis pas si sot ^ »
L'autre : <c Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire On se quitta
Ce conseil des rats ressemble parfaitement au conseil dont le mollah d'Ej^oub faisait pao-tie. Le mollah souriait lui-même de la ressemblance et de la leçon; mais il n'en craignait pas moins d'é->veiller les passions du peuple, et, pour justifier ses craintes , il nous a cité un apologue oriental ^ dont Voici le sens :
« Un jour le cousin se présenta devant Salomon, » et se plaignit du véft t du nord qui lui fidsait de » grands dommages. Salomon écouta les plaintes » du cousin y et lui dit : Si le vent du nord t'a fait » quelque dommage^ il sera puni; maïs je ne dois » pas le Condamner sans Fen tendre : je vais le faire i) venir devant moi. A ces mots, le cousin tout » effrayé, répliqua : O grand Salomon, que Dieu » me préserve de la présence du vent du nord ; » car s'il vient ici, je ne pourrai plus, foire enten- » dre ma voix ni rester devant votre tribunal. » « Nous autres magistrats, ajouta le mollah, nous
t^ummos; le cqùsùï 4e cet a^olague^ ec ile v^Dt du nord Représente la multitude ^ d&kt il £suit surtout éviter là présence dans led affaires palitique^^ n -
La comparaison nous a paru 4»t% iagênîeuse et pleine de justesse^ J'ai promis «atsi nuillah de faiiie connaître en Frande son apologue àa Cousin jé^ «ooditdon qu'il. parierait aux :utàina8'ii{ii''Conse^«2^ :ra£5' de notre bon La Fontsâme. Laieomrebsationj qui a xoulé quelque temps sur «ee sujet y paéaissait beauooup l'intéresser^ lorsqu'on; est'v^enu le cheopt- •dier poixr aller à la màsquéci ¥oyant qcte je nm •disposais a sortir^ il à'a invité a r^ater énàxey^iA nous a dit du ton le plus pofli : « S'instruire: n'estf oe pas prier? d Gomme nous prenions congé de lui^ il nous a reconduits jusqu^à^aportte^: de que les Turcs font rarement pour lesiohtétijens. :
On croit généralement en Europe que les Tures ne sont pas polis ; on se trompe. Il est vrai que ceux que j'sâ vus sont des gens bien élevés, et <]u'on ne doit pas juger toute la nation par ee <}u^on appelle la bonne compagnie. Mais ce qui me £aàt croire que les habitudes de la politesse sont plus répandues qu'on ne pense, c'est que les Osmanlis ont plusieurs ouvrages ibrt estimés sur les déférences et les égards que les hommes se doivent entre eux dans leurs rapports haln^ tuels. En parcourant le catalogue de la biblior thèque du sérail et celui de plusieurs autres bibliothèques de la capitale, j'ai remarqué ks titnes
suivans : Explication de la Civilité ^ Balance de la Civilité y le Jardin odorant de la Civilité y la Beauté de la Civilité. On a fait un abrégé de ces livres^ à Fusàge de la jeunesse turque. J'ai su que dans les écoles de Constantinople, on enseigne la ciyilité en même temps que la philosophie ^ la morale. Les gens instruits^ parmi les Turcs ^ sont persuadés- que la politesse dans le discours et dans les manières y est l'expression ou tout au moins Fimage de la bonté ^ et que le sentiment des convenances est une partie de la vertu. Les Turcs bien élevés sont, en général , très-polis; et pour paraître avec les avantages que leur donne l'édu^ cation y il ne leur manque qu'une société comme la nôtre ^ où l'envie de plaire et les qualités aimables de l'esprit seraient encouragées et perfectionnées par la présence et le concours des deux sexes.
. . En sortant du village d'Eyoub^ nous sommes entrés dans un café placé à la pointe de la Corne* d'Or. Ce café est le rendez-vous des hommes graves, tels que les derviches, les imans et les ulémas. Dans le cours de ma vie, trois choses m'avaient toujours paru difficiles : la première lettre , la première visite, le premier mot de la conversation. Ces difficultés, grâce à mon interprète, sont aujourd'hui diminuées de moitié pour moi; et je m'étonne de la facilité que j'ai d'ouvrir une conversation avec des hommes aussi peu communi-
catifs que les Tiircs. Nous nous étions bsm, dans le oafié y à coté d'un i^illàrdi à longue l)ai:be^ y . au teint aninyé^ à TœiiVif. Nous avons d'abord échangé i^elques paroles ; puis la oohTérsation s'est établie^ et' nous nous sommés mis à parler de Is^ prédestir nation. Notre interlocuteur, qui était supérieur d'un couvent de.dervicheis, nous a paru> dès^ hèé premiers/mots qu'il nous a dits, tFès*jgrand;p^9U^. san de la doctrine du fatalisme. Il l'a soujt6au0:;avi^ nous par des sentences et surtout ;paip diss Bxmc^ dotesl qu'il racontait^ longuement ; je kd oppoSaîii des doutes , je. mie iretianchais dd^îp^n^on ignorance des volontés de Dieu !ét des lois par le$quellesj^ Providence r^t ce bas monde.' «Nous savons, si peu de choses dans cette vie, lui dis^rje , que JB n'ose rien affîriner. » El, lui montrant les cimer tières que nous avions devant nous ;,: sur la colline de Saint-Dimitri , j'ajoutai : « Ces pierres sépulcrale, que nous voyons là-haut , en savent peut^ être plus que nous. » Cette manière de raisonner a paru embarrasser notre derviche ; et soit qu'il fût blessé de mon scepticisme, soit qii'il ne trouvât d'abord rien à me répondre , il a gardé le silence pendant quelques minutes , puis il est revenu à la charge, et s'est mis à nous raconter une histoire qui venait à l'appui de sa doctrine. Un Musulman avait une femme malade et en danger de mort. Comme cette femme avait des biens considérables^ il s'occupa des moyens de recueillir sa succession ,
t^i^^ortit ! pôiiC • «x^nwlter lé» homtnéi de. la loi.i :Eii Mrtai¥t dfe iche?: lut yîl faît'une dacke y A.esttèeon4 dhiitdànbisaliitlaison' Messe ^nèveiîleh]; ; il mmlrt peu de j éurs aqpfè»^ Sa iemirie^ ^ ap ooètraire y tt^ns^ khià^iïté) et-e'est^tle cpm disposa des biena.do âfimi&qii; lie ^supérieur dès dérvidbes terthiika son h^tddtie paT «q^tte imxrathé :' Quand la fècheydeltM fi^M^é^ëf^ Itmoée, U boHcli&r'ide^ la prudeàaene
- ' J^^i'^r pa»>liesc»fi de v([ms £râ icibsemër que dans hi <ii»<:DSsîdli ^ >ia»'Torcs^ eififfloEéHt (raiwniién^ leâ}^!lé^Âime*; bien ^({^i^s cbi^atesiuit'iaf liogique idUciit tcité. ll!9 $<$ ddUK^iïtisiit db èiter^ iâh&îl liistèriquci^ tm^âpok3^($V '^i3ek(ti€« 'poâstt^^dlfm nvoraliste eAI dluïii poète, l^oui* achever nMre oosÏTictîon ^ etpoiar rê|)6ild)id àu^ doutes que ^ Iui.«i^is exprimés^ en lui'khontifantle cimetière de fiQiiiit-0[>îinitri ^ notre vieux dervioh^ a fini pair Acnisiréciter uns épitaj^e elx vers turcs ; en voici là traduction littérale •< Ma » demeure «est le aammet d<% xnoatagnes. Plus ne h m'oocupe de ce^i se passe dans la plaine 4 J'ai iy ^ bti le sorbet du destin .Plus n'ai besoin du secoiâri W'de Lokmân. » Pbur entendre cette épitaphe> il Sknx. «avoir que Lokman est ici le nom d'un niéde- •cîn^ et que le sommet des rwoniagnes désigne un cimetière ; les Turcs aiment à se faire enterrer sur les hauteurs, et choisissent toujours pour leur sépulture un lieu apparent. J'ai demandé à ce grand partisan ^^ fatalisme s'il appliquait sa^ doctrine aux
événemens politiques. Il m'a ré|Kmdu qmeDiea dirait tout écrit d'avance dans le livre des destinées. Nôtis eii somùies <re»téis là; L(^ idérvi^cbë que j'crht^ftidais parier ainsi m^ ^ét^midt Utf cdlibaste frà^stiM âtéc te mollah d^Eyoub ^ riin éfjait kkxlpli de tt^imë et de prévoyance 5 Tautre moîiti^âît Mme tftiêWgl^ sécurité. Uopinion du pteûAét est <3èUëd'titt hoaiTbé d'état^ qui<ct-dit toujours dëtôîr pt^ettdre d^ J^é^ cautions kveo Favenir; l'o^kiioÉi du àècfô^^^st cdle d'^n rdigieux qui s'esft i^tiré du tooï^^ et qui s'abaiidonneà la volonté dé Dieu ou du dei^li^. Gé qu'il y a ^ plus rèÉnàrquabte^ c'est que <ièuis la nation la |)Olitique da màgi^rat est ôellé ^ petit nombbéf et que la grande majorité èes ^Jh nlanlis pense co^tnë le oéribbitè.
L'histoire teOus apprend que lèfisitàli^i^ ^ô^iUaSè àtààs lei9 esprits aux siècles héî^oique!» de lài&rècët c'est Une disposition qu'on remàiiqucl chez tous lés peuples barbares , Surtout chefc les ^peupliËs qttf ôbto^ mencent. Cette doctrine peurt éire^ boUile dtttiS Ifes joujps heureux, daUs les temps de progrès 'et de victoire, parce qu'elle ajoute à l'enttliousi&slÉre des peuples, et qu'elle les foit mârcheirplus vite. 'Meus, dans les temps^ de décadence , elle n'est plus bohîïe à rien ; elle nuit même plus qtfellé rie sert ; la WUvfiance extrême dans le destin empêche qu'on tie fasse ce qu'il faut faire; elle dérobe aux yeux d'Uh. peuple les maux qu'il pourrait éviter, et la doctrine de la prédestination n'est plus alors qu'un dertiîer
oreiller où les empires s'endorment du sommeil étemel.
Nous avons pris un c^que pour traverser le port ; ks rameurs étaient deux l'urcs^ qui nous ont paru être du parti de l'opposition. Comme on démolit la caserne des Bombardiers^ bâtie près du havre ^ nous leur avons adressé quelques questions, u ha. mode » aujourd'hui , a dit l'un d'eux , est de tout changer ; y^ les pierres ontaussi leur révolution. » lia passion du sultan est de faire démolir les édifices publics , pour les réédifier sur un plan nouveau. Cette passion^ fort dispendieuse d'ailleurs^ n'est pas faite pour plaire aux Turcs ^ qui ne sentent pas même la nécessité dç réparer une maison qui peut les écraser sous ses ruines. Pendant que nous parlions ainsi de la démolition des casernes , nous avons vu passer près de : nous un caïque rempli de femmes qui chantaient et qui parsôssaient dans un état d'ivresse, (c Ce sont des femmes turques^ nous dit un de nos rameurs^ qui viennent des montagnes ( rendez-vous des débauchés dans les environs de la capitale ). On vpit tous les jours maintenant de pareils scandales; on n'aurait pas souffert cela autrefois ; rien 4e semblable n'arrivait dans le temps où un mari pouvait tuer sa femme infidèle. » Ce sont ici les expressions littérales de nos deux rameurs turcs. Ils ajoutèrent à ce qu'ils venaient de dire qu'on ne pouvait pas s'attendre à autre chose quand les mauvais exemples venaient de ceux-là même qui
devaient empêcher le mal. En parlant de la sorte > ils regardaient le sérail , et se regardaient l'un Fâutre avec un sourire amer où se peignait leur mécontentement.
Nous sommes revenus à BÉ'a , et vers les quatre heures du soir^ nous avons été dîner chez le colone! Namik-Bey, dont le régiment occupe la grande caserne de Scutari; le colonel a un kiosque ou maison de plaisance^ au-dessous du grand champ des morts : c'est là que nous nous sommes rendus. On nous a fait entrer dans un belvédère y donnant sur le Bosphore; la vue y est ravissante ; le jardin que nous avons traversé est presque sans culture , et n'offre que l'aspect d'un lieu stérile et sauvage. L'appartement dans lequel nous sommes entrés est très-simple ; point de glaces ^ point de tapisseries ^ quelques nattes^ un sofa circulaire^ voilà tout l'ameublement. Le couvert était déjà mis pour le dîner; c'étaient une petite table ronde^ haute d'un pied et demi , des serviettes brodées en or , de longues cuillei^ de bois, un vase de terre rempli d'eau. On avait servi d'avance la salade, des raisins et des cornichons. Je commençai par là à me faire une idée de la manière de vivre des Turcs ; ils n'ont pas de grandes tables comme nous , ils n'ont pas même de salles à manger; on ne sait pas en Turquie ce que c'est que nos repas de société, nos dîners d'invitation. Les grands comme les petits , les riches comme les pauvres , mangent presque toujours
se^l&j k cevtsi\n0^ solennités seulement^ les gens de lu ^ifHvr,^QUt tx^ltm par le grand visir et les minis* ti^4u dÂYDP j QB di:«sse alors vingt ou trente petites tables rondes dans un vaste appartement on ga-^ teri», et chacune de||fes petites tables reçoit trois ûiï qii^tri? convives. Cette espèce de banquet de cei^éBstofiie peut o£Erîr la perspective d'un gcàiad aalon d^ nos restaurutçurs ^ ou chacun dine sûrement ^ 4V^ la différence que chez les Turcs on est assis ou ppuché sur des so£eis^ jet que le silence religieux de }a mosquée règne dans leurs festins.
Tîamik-Bey n'était point encore arrivé, nous l'avons attendu quelques minutes : c'était de sa part ][iQe recherche de politesse; les usages défendent ^l3oc Musulmans de se lever devant des chrétiens. E» arrivant après nous, il se trouvait naturellement debout pour nous recevoir; il nous a exprimé, en fort bon français, et de la manière la plus gracieuse, le plaisir qu'il avait de nous recevoir et de passer quelques heures avec nous. Le colonel Namik- Bey est un homme de vingt-huit à trente ans, d'une tournure agréable, d'un air fort distingué; il avait le petit uniforme, une veste et un pantalon, avec Jfi plaque de diamant, marque de son grade. Ses serviteurs ne sont pas nombreux; il n'avait dans son kiosque qu'un cuisinier grec et un renégat arménien qui lui s^t de valet de chambre. Il n'est poiat marié ; on voulait lui faire épouser une fille rich^, il a.mii^tius: aigié acheter deux esclaves. Les
femmes qu^on achète sont moins difiSc^Ies à goar verner que cellesi cfU^on -«pousel: Je vous 'prie de croire que cette obsein^tiab est dii.coloBal. Apn^ les premiers compliment ^ oh s?est misa table; noi^ D'ëtioçs que trois ^ un Musulman et dçuk'chpétienév Il n^ a^ait que le oèlomél qui bût dti yin ; il avaif: placé la bouteille à'ses >pi«ds surle panpiét, et se Tersait luinméme la Hqueur défqndue^ tanxHs que «es gens nous versmei&tâeFeau. On ne servait qu'un plat à la fois; d'djord ^est venue la soupe au riz ^ Mrvie dans un grand vase de faïence^ ^dhaicun de timis puisait avec sa longue cuiller de buis ; an potage a succédé un plat de viande bouillie,- puis du mouton coupé en petits morceaux, des plats de lé*gumes^ des plats sucrés, enfii) le pilaw, le dernier plat d'un dîner turc. Le colonel riait \m peu de ma maladresse à me servir de mes doigts au lieu de iourchette^ pendant le dîner, nous n'avoaas point ^é silencieux, selon l'usage du pays; nous avons parlé de la dernière revue de Scutari. Le jour de 4!:ette re^ue, Namil&-6ey avait eu la police du camp,, et veillait au maintien de l'ordre. Beaucoup de ba^ rems étaient venus à Scutari ce jour^à; il avait donné pour instruction aux officiers et aux soldat»^ d'en agir avec plus de modération et de résen^e qu'à l'ordinaire.* Il leur avait recommandé surtout de ne point s'occuper des réglemens sur les eos^ tUHlts, et de n'être pas sçvères avec les dames pour leur iachmaki^ew: voile), et leur/4?rif£^Xmanteau).
Dans cette journée^ qui était commeunefête donnée aux Francs, on avait suspendu les lois rigoureuses cpii tiennent toujours les deux sexes séparés; un Musulman ou un chrétien pouvait se trouver à c6té d'une ou de plusieurs dames turques sans qu'on y prit garde; il pouvait même leur parler sans courir le risque de la prison ou de la bastonnade; on ne devait punir que ceux qui troubleraient l'ordre de la fête. Cette tolérance de la police militaire paraîtra toute simple à Paris ^ mais on doit la regar* der ici comme une innovation extraordinaire dans les usages et les mœurs des Turcs. Le colonel ajoutait qu'il avait vu plusieurs de ses offîciers montant en arabat avec des femmes , et qu'il les avait laissé faire ; chose qu'on eût regardée en d'autres temps comme un scandale inoui^ et qu'on eût peutêtre puni de mort. Il faut bien croire que tovit cela se passait avec la permission du sultan^ car sa hautesse se trouvait en personne à la grande revue de Scutari.
Namik-Bey a fait partie de l'ambassade envoyée à Pétersbourg, l'année dernière; il se plaît à raconter ce qu'il a vu en Russie, et ses souvenirs annoncent qu'il a voyagé avec fruit. C'est une grande chose que cette ambassade, au moins dans l'esprit et à la cour du sultan ; car le chef de cette mission solennelle a été nommé ^ à son retour, capitan^pacha ; tous ceux qui l'accompagnaient ont obtenu des emplois distingués. Namik-Bey doit à
son voyage chez les Moscovites , Fhontieur dé commander un des plus beaux régimens de la garde. Comme la langue française est la langue de la di-^ {ylomatie européenne , on avait choisi tous cewt qui MVâdeût un peu de français ; ils soiit revenus émei*téilléâ d'avoir vu notre langue répandue en Ru^ie ^ dans toutes les classes dé la société. On peut dire que cette ambassade ottomane à térîtablemént porté bonheur à la langue de Rabioe et de Fénélon; comme tous ceux qui la parlaient s'en sont bien trouvés, beaucoup de jeunes gens de Sftimboul se èdnt mis à l'apprendre. Je demandais au colonel ^mbieii il comptait de ses compatriotes qui sussent le français^ il m'a répondu : Cinq cents! Je crois entre nous qu'il y a ici de l'exagération. PoUr trouver dnq cents amateurs de la langue française à Stamboul ^ il faudrait au moins comprendre dans ce nombre tous ces fashionables turcs qui noua abordent quelquefois dans les rues,, en fions disant: Bonjour, monsieur^ comment cous por^ in^ùus? Ils ne savent que ces mots là, et lors-^ iju'on Teut entrer en conversation avec eux, il vous répondent : Mêbch allaJk^ bakaloum. Quoi qu'il en soit , néanmoins on peut affirmer que la contiaissance de notre langue fait chaque jour des pro-* grès parmi lesj jeunes effendis qui se destinent aux affaires. Si la sublime Porte envoyait maintenant une autre ambassade en Europe y elle trouverait en-^ côre plus de Turcs parlant bien le français , qu'elle m. 3
n'en a trouvé pour Tambassade de Pétersbourg^ Lorsque nous sommes scH^tis de table ^ le renégat arménien qui nous servait pendant le dîner ^ nous a versé de l'eau sur les mains , en nous présentant une serviette brodée d'or ; puis sont venus la pipe et le café 9 par lesquels tout commence et tout finit dans ce pays-ci. Un des voisins de INamik-Bejr .est venu fumer avec nous le chibouc; on appellerait cela chez les Francs passer la soirée. La présence du nouveau venu a ranimé la conversation ^ qui commençait à4anguir. On a parlé des progrès de la civilisation en Turquie ; tout le monde est convenu que ces progrès allaient fort lentement ^ et que la civilisation était loin de se répandre d'une manière uniforme et générale. «Il nous manque une chose^ disait Namik-Bey, c'est que nous autres Turcs ^ nous ne sentons pas assez le besoin de vivre ensemble et de nous communiquer nos idées ; nous avons d'ailleurs trop peu de rapports avec les étrangers qui pourraient nous instruire. Comment pourra s'éclairer un peuple qui s'endort dans ses pn^res ibyers^ chez lequel chacun vit dans l'isolement ^ et qui reste lui-même isolé au milieu des autres peuples ? » Ces réflexions nous semblaient fort judicieuses , et chacun de nous y ajoutait ses propres idées. « I^a première chose à faire pour les Turcs , c^t d'apprendre qu'ils sont ignorans^ et jamais ils ne le sauront > s^ils ne voyagent hors de leur pays, la nmsure du iM^au et du vnù pouï eux est dans ce
qu'ils voient tous les jèurs : aussi ont-ils une grande
disposition à se moquer de ce qu'ils n'ont jamais
vu. Comment emprunteraient*ils aux étrangers desf
institutions qu'ils ignorent ou qu'ils dédaignent^ ,«(?
des kimières-qu'ils croyent avoir? Tels «ont d'ailleurs;
tous les peuples de l'Orient qui restent chez eux, et
que les préjugés, plus forts que Fenvie de s'îris-»
traire, empêchent de voyager, w Ainsi parlait le
voisin du Colonel que la Porte a chî^^é de plusieurs;
missions diplomatiques, et qui a beaucoup voyagé
en A^e. En nous parlant des préventions récipro-.
ques des nations, et des antipathies que fait naître
entre elles la. différence deâ mœur^, il à racbnté
une anecdote qui nous a beaucoup amusés ; je veux
vous faire assister à notre conversation , eu vous
répétant son propre récit: a J'avais été envoyé;^
9 nous a-t-il dit, auprès du pacha de Bagdad; à noUre.
» première audience , le pacha et sa cour se rait*ent
» à rire en nous regardant, et de notre côté nous
» nous prîmes k^Are aussi. Nous restâmes ainsi
M pendant cpielque temps en présence les uns des
w autres sans pouvoir deviner pourquoi nous riions ;.
» il se trouva que ceux de Bagdad n'avaient pu
» voir sans rire l'énorme ampleur de nos turbans ,
» et. que les députés de Stamboul n'avaient pu gar-
» der leur sérieux, en voyant le pacha et tous ses
i> courtisans avec unebairbe peinte en ro^e. » Nous
conclûmes de ce récit , que nos habitudes font sur
nous le même effet que les verres de couleurs, qui
noas empêchent de voir les dbjets tels qu'ils soiit ; les hommes^ même chez les peuples éclairés^ ne"^ peuvent échapper à Tempire de^ coutumes et des^ préjugés^ et si oii 6tait de notre esprit tout ce que^ Fhebitude y a mis^ il tfy resterait presque riett. (Jué de sang a coulé dans le monde pour des choses in^ différentes en elles^ttêmés^ }6rsque ces choses se Iféiéiit au^ babltudeâ^ pc^ulaires ! Ne voyons-nôoiS' pas encore ch^t des peuples civilisés qu'on féit \& gaittve pour îa couleur d'un drapeau ! Namik^àeynoos a dit à te sujet que la Porte venait d'otfvrfr twiè négociation *vec fes révoltés de' l'Albanie^ et que les plus ardètt* offraient de dépôsét lés arttïés^ si on n^exigeait point d'eux qu'ils changeassent letii^ cmmrhe. Ils s'engageaient à se soumettre à la dis-^ cipKne européentie; ttiafis ils avaient juré de se fairé^ tuer fous jusqu'au dernier pour défendre leur faus-^ tanelie^ espèce d'habillement particulier à leur pays. Tfos philosophes turcs o^t parlé assez long-temps MV ce chapitre. Nos sages de fttWs n'auraient pas mieux raisonné /Il fallait ^ disaientHlsi ^ punir cette^ bizarre obstination^ cet aveugle attachement à des^ usages surannés < Pour moi> qui suis venu en Orient pour voir ce qui nous reste des anciens^ je n'étaispas de leur avis^ et j'avoue que je penchais au fond du cœur pour la révolte des Albanais. Vous saurez que les Albanais de nos jours sont encore vêtus^ comme les héros grecs- que nous voyons sur nos^ tfiéâtres et dans les chefs-d'œuvre de la peinture et
de la poésie classique. Que de nobles souvenirs se rattachent à une forme de vêtement que portaient Achille, Âgamemnon et le^ personnages si poétiques de rUiade! Il faut se rappeler aussi ^ que l'habillerment des Albanais fut celui d'Alexandre, de Thémistocle , d'Alâbiad^. J^ n'ai rien vu, d'ailleurs , de plus élégant parmi le^s Orientaux. Lorsqu'on neuf forcer aujourd'hui Jçs çnfdJlç 4^ FAlbanie à se dépouiller des costumes dé la Grèce héroïqiff, ne vous semble-t-il pas qu'on fait la guerre à l'Antiquité , et qu'on outrage tous les héros de la fable et de l'histoire? Vous voyez que fàî aussi mes préjugés.
Cette conversation ni'intéresssait beaucoup , mais la voix des muezins venait d'annoncer la prière du soir. Il était près de huit heures; il a fallu nous séparer. Nous avons traversé le champ des morts , que la nuit couvrait de ses ombres. Dans la capitale des Osmaqlis , tout le mooda était CQUch4 > .«cep té les Francs- Nqus n'avons rencontré p^^Qwa dm» les rues. IVle voilà reiiitré dm$m^ petite chambre de Péra, où je prends la plume pour voa$ rendtt^ jcompte d'une journée que je ma flotte d'avoir 9$S07 bien employée ppur mon iostructipn et p<^u)* t^ yôtre, . .
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LETTRE Lin '.
sua lAf «BUOTSt^JUEH 9B STAMpOUL.
Péra, octobre <830.
Il n'est point de voyageur , un peu lettré , qui n'arrive à Constantinople avec la pensée que la bibliothèque du sérail et les autres bibliothèques de Stamboul renferment des manuscrits précieux^ des ouvrages anciens dont nous regrettons la perte. J'ai partagé cette illusion y et je me suis laissé entraîner par les traditions accréditées parmi les savans des derniers siècles. Jean-Chrétien Clodio
' Cette lettre est adressée à M. Reinaud , conserrateur de la bibliothèque ft)yale , et membre de Tacadëmie des Inscriptions et Belles-Lettres.
annonça le premier la nouvelle que Tite-Live avait été retrouvé en entier, et qu'on ie traduisait en langue turque ; on croyait facilement que les Grecs du Bas-Empire , qui affectaient de porter le nom de Romains y avaient conservé avec soin Fhistoire des beaux temps de Rome, et que ce dépôt avait pu rester au pouvoir des Barbares. Pierre de la Vallée, qui vint quelque temps après Clodio , s'était persuadé, que Tite-Live existait tout entier dans une traduction arabe ; Spond croyait aussi à la possibilité d'une découverte intéressante} mais il ajoutait qu'on n'avait pu encore se procurer une copie complète de l'historien de Rome , quelque somme qu'on eût offerte à ceux qui en possédaient l'ariginal .
Ces nouvelles ainsi répandues , et que personne d'ailleurs ne démentait, produisirent une telle sensation en Europe , que la diplomatie elle-même fut appelée à s'en occuper ^ et que des ambassadeurs adressèrent pour cela des notes au divan ; on aurait volontiers, je crois, entrepris une croisade pour sauver deux ou trois auteurs anciens , retenus eu captivité chez les Turcs. Si quelque prince chrétien avait été alors enfeitné dans une tour du sérail, on n'aurait pas montré plus de sollicitude , on n'aurait pas fait plus de frais pour sa délivrance. Quelques siècles auparavant , on demandait à ceux qui revenaient d'Orient si les chevaliers de la Croix avaient vaincu les Sarrasins, et
s'ils étaient maîtres de Jérusalem. Au dix-septième siècle on ne leur demandait plqp qu'une seujç chose y au moins parmi les hommes lettrés : oii Içur demandait si on avait retrouvé les Décades d^ Tile-Live, Xes Comédies de Ménandr^, YJlia4§ 0% V Odyssée y écrites sur la peau d'un dr?^on.
Qui avait donné lieu à ces bruits ? qui avait ùi% naître ces espérances ? Il faut se reporter au temp^a^ passé : on savait en Europe que la bibliothèque dfi Mathias Corvin, roi de Hongrie, était tombée au pouvoir des Turcs , et qu'elle avait été transportée au sérail d^, Stamboul; d'un autre côté, il s'était vendu à Péra une assez grande quantité de livres provenant du palais impérial , et portant le sceaii des sultans. Plusieurs de ces livres ou manuscrits avaient été envoyés dans les principales capitales de l'Europe : la Bibliothèque du roi, à Paris, comme vous savez , en avait reçu quelques-uns qu'elle possède encore aujourd'hui. Toutes ces circons-r tances réunies avaient dû exciter la curiosité e% nourrir l'espoir de retrouver quelques-uns des trésors littéraires de l'antiquité qu'on avait perdus.
Il arriva même que cet intérêt que l'Europe portait à la conservation ou à la découverte de quelques ouvrages anciens^ réveilla l'esprit d'émulation parmi les habitans du sérail. Comme des notes diplomatiques leur étaient présentées au nom des grands monarques de la chrétienté pour le recouvrement de quelques manuscrits, les Osmanlis
se trouvèrent naturellement disposés à porter leurs regards sur les trésors qu'Us possédaient &x ce genre ; l'importance qu'on mettait à des livres leur fit mettre quelque pri^ k ceux qu'ils avaient. C'est alors que s'ét^tblit la première WbliQthèque du sérail, Rien Bi'est plus çuwux que le lirman pv 1^ quel Acbmed III ordouua l'établifsem^jpit d^ wtte bibliothèque, placée dans U troisième çpurdupidai^ impérial, près de la deuieure des suU^fîs^ Sa bau*^ tesse parle d'abord ^s précimx ^t beaux mami^ criu acquis do tous les cotés depuis la fondation de Fempire ottoman j et jusque-là entassés dans Ia fond 4^ armoires où ils sont rongés par la poussière de Vouhli et par les vers; sa majesté impériale, éclair réepar J)iev. qui sait tout y s'est affligée de voir que tant de livres fussent enfouis et soustraits aux regards des hommes studieux : des hommes sa^r ges , ajoute le firmàn , ne doivent pas s'exposer à ce qu'au dernier jugement Dieu leur reproche cette indifférence pour des trésors scientifiques, dérobés à la clarté du jom' et au service des fidèles. D'après cette considération , le sultan se détermi«n nait à faire construire dans l'intérieur du sérail une bibliothèque où devaient être déposés tous les li^ 9res magnifiques et manuscrits parfaits^ gardés aux archives du trésor impérial. Après cette résolution, le sultan posa lui-même en grande pompe la pre«n mière pierre de l'édifice, et quand l'édifice îuD achevé , les livres y furent transportés en présence
de sa hatitesse et de tous les grands de Tempire. Ainsi fut fondée la première bibliothèque du sérail.
Vous devez penser qu'une bibliothèque établie avec tant de solennité par le sultan n'était pas de nature à refroidir les esprits sur les précieuses découvertes dont l'Europe savante était toujours préoccupée. On regarda même la bibliothèque impériale comme le véritable dépôt de ce qu'on n'avait pu retrouver dans les états chrétiens^ et personne ne douta plus que les Turcs n'eussent fidèlement conservé ce que nos moines du moyen -âge avaient laissé perdre. Le refus même de la part des Turcs, d'ouvrir leurs bibliothèques et de montrer leurs dépôts de livres aux érudits qui demandaient à les visiter, ne fit qu'accréditer les espérances qu'on avait conçues ; dans le dernier siècle , plusieurs savans firent les recherches les plus laborieuses, et quelques tentatives furent renouvelées pour pénétrer dans la bibliothèque du sérail, ou tout au moins pour connaître les livres qu'elle renfermait. L'abbé Sévin, envoyé en Orient en 1727, rapporta en France plus de six cents manuscrits; mais aucun ne provenait du sérail. L'abbé Toderini , qui se trouvait à Constantinople en 1784, parvint enfin à se procurer un catalogue de la bibliothèque impériale, transcrit par un des pages du grand-seigneur. Ce catalogue qu'il a publié indique plusieurs copies du Coran, des commentaires sur le livre du Pro-
phète, quelques livres d'histoife et de littérature, beaucoup de livres de jurisprudence, de philologie, de dévotion ascétique , des ouvrages de physique, de médecine, d'astronomie, d'astrologie, de géométrie , de mathématiques ; on trouve parmi ces livres la logique et la physique d'Aristote , les Merveilles de la nature par Pline, ouvrages traduits en arabe. Quoique ce catalc^ue n'ait jamais pu être vérifié, et qu'on soit autorisé à élever quelques doutes sur sa parfaite exactitude, il n'en a pas moins excité vivement l'attention des gens éclairés. Puisqu'on avait retrouvé Aristote et Pline, il n'était pas impossible qu'on retrouvât quelques autres auteurs de l'antiquité grecque ou latine. On savait d'ailleurs qu'il existait d'autres dépôts de livres dans l'intérieur du sérail, et qu'une autre bibliothèque, sous le nom de bibliothèque des Bostaiigis , avait été fondée par Moustapha m , en 1 767 , quarantehuit ans après la fondation de la bibliothèque impériale. Ainsi, rien ne pouvait démentir les conjectures plus ou moins probables, les espérances plus ou moins fondées , auxquelles s'étaient livrés les amis de la littérature ancienne.
A la fin du siècle dernier , le savant d'Anse de Villoison eut la mission de visiter les principales bibliothèques de l'Orient j mais il ne fut pas plus heureux que ceux qui l'avaient précédé ; le mémoire dans lequel il rend compte de ses recherches, et qui se trouve imprimé dans le recueil de l'Académie
des Inscriptions^ n'apprend rien de plus que le livre de Fabbé Toderini j le savant hetléniste sç bornç h citer un manuscrit grec qui parle de quelques livr^ de la bibliothèque d^s empereurs dç Byzance^ et la correspondance de M* Girardin, ambassadeur de France à Constantinople^ sur dei$ ipanuscrifs prot venant du sérail.
I^orsque l'Angleterre vint aider la Porte à recon«<^ quérir l'Egypte, le crédit des Anglais s'accrut dai|$^ le divan ; et lord Elgiq en profita pour fiaire ouvrir au docteur Carlisle quelques-uns des dépota de livres enfermés dans le sérail. J'ai sous tes yeu^ Is^ lettre dans laquelle le voyageur anglais rend compta de son admission dans la bibliothèque des Bostan*^ gis. Voici son récit fidèlement abrégé : « Il travers^ une vaste enceinte, couverte de cyprès, au fond dç laquelle est une mosquée , qui sert comme de ve^-^r tibule à la bibliothèque. Le bibliothécaire le con»duisait ; trois mollahs avaient reçu l'ordre de l'ao^ compagner. a Nous trouvâmes, dit>-il, labibliothè^ )) que fermée; un sceau était sur la serrure ; au-- M dessus de la porte on lisait une insçriptipn arabe, » avec le nom du sultan Moustapha IIIw La salle où » sont enfermés les livres ^, la forme d'une croix )> grecque; un des bras de la crpi^f sert de vesti- » bule ; les trois autres branche^ forment la biblio^ M thèque ; sur la porte d'entrée^ pu lit ces motsi p écrits en arabe ; Entre;^ çnpaix; le vase ou le vais^ ^> seau de la bibliothèque n'a guère plus de trente
y) pus d'une branche de la croix à Pextrémité oppo- » sée ; le centre de la croix est couvert d'un dôme » supporté par quatre colonnes de marbra; les trois n bi^anc^hes de la croix qui s'écartent du centre ont » chacune six fenêtres^ trois en bas et trois en haut. >i Les cases des livres ^ qui sont au nombre de y> quatre daiis chacun des trois brâs> n'ont rieii que n de très-simple ; elles sont fermées^ pdi* des portes » grillées et munies d'un cadenas avec le sceau ou w le cachet du bibliothécaire. On a place les livres^ » les uns sur les autres ^ 1- extrémité êri dehoî*s ; cha-* n que volume porte trois lettres tracées sur la traîi-' w che. La disposition des livres ( c'est toujours le n docteur Carlîsle qui parle ) a beaucoup fedlité n nos recherches ; je suis sûr qu'il n'y a pas un seul n volume que je n^aie examiné séparément 5 mais il la présence des mollahs m'a empêché de faire un n catalogue détaillé ; j'ai cependant pris note de » tous les auteurs y soit en histoire, soit en littéra- » ture générale; et j'espère, au moyen d'un pré- » sent , md procurer une liste exacte du reste. Le » nombre total des livres de la bibliothèque se » monte à douze cent quatre vingt-douze , la plus » grande partie en arabe ^ On y trouve aussi les » meilleurs écrivains turcs et persans j mais héUisT H pas un seul volume en grec , en hébreu ou en latin, n Telle fut la visite faite par le docteur Carlisle à la bibliothèque du sérail; il espérait obtenir la permission de visiter d'autres dépôts de Kvres^ tds; que
ceux qu'on disait enfermés au trésor impérial ; mais le grand-seigneur refusa toute espèce de permission ; il parait que les ulémas avaient fait de» représentations, et que la visite du docteur Carlisie avait éveille les soupçons et la jalousie isi naturelle chez les Turcs; le savant anglais fut obligé d'en rester là pour ses recherches ; le docteur Carlisie n'en affirme pas moins qu'il n^y a dans le sérail que les livres qu'il a vus ; il ne dit pas un mot^ dans sa relation, de la bibliothèque impériale dont l'abbé Toderini nous a donné le catalogue ; de même que celui-ci ne parle point dans son livre de la bibliothèque des Bostangis.
Le docteur Carlisie visita la bibliothèque des Bostangis en i8oi ; six ans après, la France reprit son crédit sur le divan , et comme la pensée de faire des découvertes littéraires était encore une des préoccupations de la diplomatie, M. Sébastiani^ ambassadeur de France, demanda à son tour la permission de visiter les dépôts de livres du sérail ; on lui répondit que cette permission n'était pas même accordée aux premiers des mollahs; cependant, comme la Porte avait le désir de faire quelque chose qui fût agréable au ministre de France, on fit chercher dans le sérail quelques manuscrits grecs ou latins; à la suite de cette recherche, l'ambassadeur reçut plusieurs volumes parmi, lesquels se trouvaient un manuscrit de l'Évangile en grec et quelque^ fragmens de Denys d'Halicarnasse.
Depuis cette époque , je ne crois pas qu'aucune tentative ait été renouvelée ; devons-nous pour cela renoncer à tout espoir de quelque découverte intéressante? Je sais bien que le temps s'écoule, et qu'il détruit chaque jour ce qu'il avait épargné jusqu'à présent ; ïes vers et la poussière ont pénétré dans les lieux où les tavans n'ont pu parvenir ! n'est-il pas permis toutefois de penser que tout n'est pas détruit? Les savans qui nous ont assiu*é qu'il n'existait dans le sérail aucun^ ouvrage grec ou latin, doivent-ils nous inspirer une entière confiance ? Les manuscrits donnés par la Porte à M. Sébastiani ne sembleraient-ils pas prouver le contraire ? N'a-t-on paà parlé des livres conservés au trésor impérial , où personne n'a jamais pu pénétrer î Ne serait-il pas possible que les manuscrits long-temps recherchés par le monde savant fussent restés dans un coin du sérail , dans le coin de l^ oubli y selon l'expression d'Àchmet , sans que les bibliothécaires turcs pussent le savoir, à cause de leur ignorance des langues grecque et latine? Ne voyons-nous pas tous les jours , dans nos grands dépôts de livres en Europe , des manuscrits qui .sopt restés long-temps ignorés , et qu'on possédait sài^ quepersonne s'en doutât? Un livre relié à la suite d'un autre par un ouvrier mal habile , un faux-titre donné à un volume, tout cela' ne suffit-il pas^quelquefois pour que des ouvrages précieux restent ensevelis dans la poussière , jusqu'à ce qu'une main laborieuse^
un œil exercé, ou le hasard, viennent les tirer de l'oubli où ils paraissaient condamnés? Rappelez- ▼ods ce qui s'est passé à la renaissance des lettres y lorsqu'on cherchait partout des trésors littéraires de l'antiquité pour les trartsmettre au public pftr IsE voie de l'impresa^ion ; qu'on se rappelle datis quel état et comment plusieurs Aatiuscrit^ qu'on crôytât perdus ont été retrouvés, Udtt thél des barbares qui auraient pu en'Sgnorér l'existence ^ ittâis dans les monastères et parmi des cénobites, à fa gardé desquels ils avaient été confiés. Les découvertes presque miraciUleuses qui eurent lieu en d'autres
temps ne peutent-elles pas se renouveler encore !
Vdùs Voyé2, mon cher ami , que je défends mes illusions 4rvec Opiniâtreté, et que je renonce diÉfi-. cilement à mes espérances. Avant de quitter Paris^ j'avais reçu de trois ministres dts l'Intérieur l'auto-^ risation de faire les dépenses nécessaires pour faire quelques recherches utiles; je rêvais déjà la gloire d'avoir découvert quelques pages de l'antiquité j mais la révolution qui vient d'éclater à Paris a fait évanouir cette destinée brillante; j'ai perdu le talisman qui fait qu'un vorf ageur peut se fH^senter partout ; et , moins heureux que le docteur Carlisle^ je n'ai })asmémepu entrevoir la portede cette bibliothèque déa Bostangis où il est entré* J'espère que d'auti'ea seront plus heureux que moi, et que je pourrai jouir de leur$ découvertes* Pour obtenir lout^ia d'heui'^ux ly^uUats^ je aen$ qu il ne feui
pas s'en rapporter aux voyageurs qui ne font que passer^ ni aux diplomates qui ont beaucoup d'autres choses à faire. Tout le monde a les yeux- aujourd'hui sur l'empire ottoman ;^ les cabinets des rois, pour profiter de ses dépouilles^ y envoient leurs ambassadeurs ; pourquoi le monde savant n'y enverrait^il pas les siens?
SDITE
DE LA LETTRE Lffl
DBS BIBUOnÈQUBS DE STAnOOl..
Péra , septembre i 830.
Stamboul a peu de mosquées impériales qui n'aient un dépôt de livres; l'abbé Toderini a compté à Constantinople treize bibliothèques publiques ; d'Ohsson en compte jusqu'à trente-cinq; il s'en forme chaque jour de nouvelles 5 on m'en a cité plusieurs qui n'existaient pas du temps de ces deux savans; parmi les nouveaux établissemens en ce genre, je rappellerai seulement la bibliothèque des derviches tourneurs de Péra , fondée par Halet-Effendi ; la plupart des bibliothèques de la capitale sont le produit de legs pieux; des sultans, des vi-
sirs, des pachas, ont cru assurer par là le repos de leur àme dans une autre vie. ^
Comme on ne peut entrer, dans la plupart des bibliothèques , qu'en traversant les mosquées , leur accès devient plus difficile pour des chrétiens; j'ai trouvé l'occasion de visiter la bibliothèque de Rha^ gid-Pacha. On lit sur la porte une inscription arabe qui annonce aux amateurs de livres , que cet établissement fut fondé dans r intention de plait^ a Dieu. La salle où se trouve la bibliothèque est assez vaste et bâtie en marbre; au milieu de la salle on voit une enceinte formée par des grilles de fer ; c'est là que sont déposés les livres enfermés dans des cases de bois de noyer; chaque volume repose dans un étui ou couverture de peau ; cette précaution préserve les livres de la poussière et des vers, qui font plus de ravages dans ce pays que partout ailleurs; les livres, et surtout ceux qui sont reliés à l'européenne, éprouvent souvent des altérations, et ne peuvent se conserver long-temps, ce qui expliquerait pourquoi tant de précieux manuscrits ont pu disparaître dans le sérail et dans d'autres lieux où ils restaient abandonnés.
Nous avons été reçus dans la bibliothèque dé Rhagid-Pacha par trois bibliothécaires, qui sont là depuis huit heures du matin jusqu'au soir, et qui accueillent les étrangers avec beaucoup de politesse. Autour de l'enceinte, qui renfermé les livres, on a placé des nattes ou tapis sur lesquels s'accroupis-
sent ou s'étendent les lecteurs. Ceux-ci ont auprès d'eux des tables de deux pieds de haut^ dont ils se servent pour écrire et placer leurs volumes ; les catalogues restent entre les mains des bibliothécaires, qui les ouvrent et les consultent à chaque livre qu'on leur demande. On nous a dit que le chef de la loi ou le mouphti venait chaque année visiter la bibliothèque j il fait l'examen des livres , et s'il n'y en a point de perdus ou de gâtés, il donne aux bibliothécaires de grands éloges et quel-quefois une gratification. La bibliothèque de Rhagid-Pacha est surtout fréquentée par les softas et les ulémas; nous y avons trouvé sept à huit perw sonnes occupées à lire et à prendre des notes. Le chef des gardiens nous a fait les honneurs de la bibliothèque , en nous montrant les ouvrages de son fondateur; ces ouvrages sont, i^ le Vaisseau des gens (V étude ^ où Fauteur traite de plusieurs points de morale , de religion et de philosophie j 2*^ un choix de mots remarquables et de sentences; 3° enfin , un recueil de lettres écrites par Rhagid* Pacha pendant son visiriat. J'ai interrogé un des gardiens sur le mérite de ces trois ouvrages^ et j'ai pu juger à sa réponse que les chefs-d'œuvre du visir ne sortaient guère de leur étui de peau ; Rhagid-Pacha , qui vivait au milieu du siècle dernier, avait eu la confiance do plusieurs sultans ; le baron de Tôt et quelques autres voyageurs nous le repré^ .sentent comme un homme ambitieux , jaloux.
cruel, dissimulé, à qui tous les moyens étaient bons pour perdre ses ennemis ou ses rivaux. On admirait la finesse de son esprit, sa prudence consommée ; et ce qui , dans l'opinion des Turcs , ne laisse aucun doute sur son habileté^ c'est qu'après avoir accumulé d'immenses trésors et gouverné pendant plusieurs années la cour et l'empire^ il mourut de vieillesse ^ il mourut dans son lit, toujours redouté^ toujours puissant. Si je savais la langue turque^ je mettrais un grand prix à lire les oeuvres complètes du ministre de la Porte, car on doit y retrouver quelque chose de son caractère et de la politique ottomane.
La bibliothèque de JRhagid-Pacha renferme un bel exemplaire du premier des historieils turcs , Coggia-Effendi ; c'est d'après cet historien , traduit en français par Galland, que j'ai raconté dans l'hisrtoire des Croisades y la fameuse bataille de Varna , livrée par Amurath II, et la prise de Bysance, par les Turcs ^ . Parmi les livres arabes qu'on m'a montrés , mes regards se sont arrêtés avec intérêt sur l'histoire des Attabecks^ par Ibn-Alatir ; dans votre excellent travail sur les historiens arabes des croisades, vous avez eu à regretter que l'histoire des Attabecks ^ qui se trouve à la bibliothèque du roi ,
' On peut lire dans le troisième Tolnme de la Bibliothèque des croisades , des extraits de Coggia EfTendi j les passages relatifs aux croisades ont cté traduits fidèlement par M. Garçin de Tassy .
eût une lacune de trente années, ^exemplaire que j'ai vu, passe pour être très-complet. J'aurais bien voulu vous voir à mes côtés , non-seulement pour connaître tout ce qu'il y a d'intéressant dans Ibn* Alatir , mais pour me taire une idée des ouvrages historiques qu'on étalait à mes yeux % et que mon ignorance des langues orientales ne me permet pas d'apprécier.
La bibliothèque de Rhagid-Pacha avait été visitée par Toderini; le nombre des livres y est toujours le même; la piété a fondé ces établissemens, 1^ piété seule les soutient ; il arrive souvent qu'un Osmanli qui a des livres , les lègue en mourant à une bibliothèque; un kîatih qui a une belle écriture, fait une copie du Coran , et la donne à une mosquée pour faire une chose agréable à Dieu. Les cendres de Rhagid-Pacha reposent près de la bi^ bliothèque qu'il a fondée; ceux qui gardent les volumes rassemblés paria piété du visir, sont chargés d'entretenir les lampes allumées près de son tombeau; on aime à voir se mêler ensemble le respect qu'on a pour les livres et le respect qu'on a pour les morts. Nous avons été obligés d^'ôter nos souliers pour entrer dans ces deux sanctuaires.
Du reste, le gouvernement ottoman ne fait rien
* On peut Toir dans le quatrième volume dé la Bibliothèque des croisades , Textrait de tous les historiens arabes qui ont parlé des guerres entreprises par les chrétiens contre les Musulmans, en Palestine , tn Syrie et en Egypte. *
pour les bibliothèques; il ne s^en occupe pas plus que de l'entretien et de la réparation des mosquées ; dans la conversation que nous avons eue avec les gardiens de la bibliothèque de Rhagid-Pacha, nous, avons appris que plusieurs bibliothèques de la capitale se trouvaient fermées ; c'est une des suites malheureuses de l'altération des monnaies. Cette ak tération, qui va toujours ctoissant^ a réduit à rien ou à très-peu de chose la pension ou traitement accordé aux bibliothécaires par l'acte de fondation; les administrateurs des mosquées n'ont pas cru devoir y suppléer ; les gardiens des bibliothèques n'étant plus payés, ont fini par se-retirer, et les livres sont restés tout seuls. Quoique les dépôts de livres à Constantinople soient ouverts gratuitement au public, on n'en est pas moins obligé de donner quelques piastres aux bibliothécaires qui vous ont reçus ; c'est au moins la coutume des étrangers ; il
est d'usage , lorsqu'on voyage em Turquie , qu'on ne se présente nulle part les mains vides. On Ae voit gratis à Stamboul que le soleil, la mer et les dômes des mosquées. '
LETTRE UV.
Pén, octobre I8J0.
Apres vous avoir parlé des bibliothèques de Stamboul^ je veux TOUS faire connaîk^ Fimprimerie impériale. Cette imprimerie était établie autrefois. à Scutari ; elle a été transportée au centre de la capi« taie ; elle occupe un vaste édifice ^ anciennement destiné à des bains publics. Nous avons d'abord été introduits dans une salle ^ où deux correcteurs accroupis sur un divan ^ corrigeaient des épreuves; tÇS^s la céiHÎmonie do la pipe et du café, le directeur nous a montré son établissement $ dans une salle très -bien éclairée et trt^s- spacieuse, se trouvent quatre pi^sses qu*on a fait venir de Paris ; six com-
positeurs^ étendus sur des sophas^ travaiiraient à la casse; deux pressiers tiraient les feuilles d'un our vrage de jurisprudence oij de théologie ; Vimprjja}^ rie impériale a de$ caractères persans^ a^ab^s et turcs ^ qui ont été fondus à Constaatiiiople ; le papier qu'on emploie vient de Trieste. liC directeur nous a dit que soq établissement avait peu ^d's^Otivité, carie gouvernement fait raremwt. imprimer; la presse n'est point encore chei les Turcs un moyen de publication. On venait d'achever l'impression d'un ouvrage d'algèbre, dont les planches sQiit d'uile exécution médiocre; chaque chapitre de ce liyre commençait par des réflexions pieuses , car la religion se mêle k tout , et l'arithmétique ne peut dire que deux et deux font quatre, sans ajouter que Dieu est Dieu et que Maliomet est le prophète de Dieu. J'ai acheté à l'imprimerie inipériale l'histoire turque de la destruction des janissaires , imprimée par ordre du sultan. Le directeur nous a dit que cette histoire était le seul des livres imprimés jusqu'à présent qui ait eu quelque débit ^ . ,
Je vous épargnerai la longue histoire de l'imprimerie impériale ; établie d'abord en 1726, suspendue quelques années après par la mort du directeur, rétablie de nouveau sous le règne d'Abdoul- Amid, ;suspendue une seconde fois, et remise en
' M. Reinaud a fait connaître dans ane notice tous les ouvrages imprimés à rimprimerie impériale dans les derniers temps. Cette notice a été publiée dans les joumanx.
activité au temps de Sélim. Le gouvernement ne fait guère pour cet établissement que ce qu'il fait pour beaucoup d'autres , c'est de leur permettre d'exister. Le diplôme de sa création renferme quél^ ques dispositions curieuses et fort bonnes en ellesmêmes ; j'y ai remarqué celle-ci : « Il importe à l'imprimerie de ne pas admettre autant qu'il plaira à Dieu des sots et des ignorans. » Ne pensez-vous pas comme moi qu'un aussi bon conseil ne serait déplacé nulle part , et pourrait avoir son à-propos dans d'autres pays que celui-ci. J'aime à croire néanmoins qu'il eût été nécessaire pour les progrès de l'établissement de joindre à cet excellent avis quelques avances d'argent ; mais le divan n'a point d'argent à donner pour l'iencouragement de l'industrie ou la propagation des lumières.
L'opinion des Osmanlis n'est guère plus encou?rageante. Vous savez que l'art de Guttemberg s'aopcrédita d'abord dans la chrétienté , en reproduisant la Bible et les écritures ; moins heureux dans ce pays, il lui est défendu de reproduire le Coran, et tout ce qui a rapport aux dogmes religieux. Les Turcs ne voient dans cet art merveilleux qu'une invention de l'Occident, et c'est pour eux une raison de s'en défier. On a dit que la jalousie des copistes avait beaucoup nui aux succès de l'imprimerie ; le caractère ombrageux de la nation y a bien nui davantage. On m'a dit qu'on revenait un peu sur ce point j les ulémas commencent à se per-
^uadex que: Finipritnr^^ xj^ peut Uite ni bieti ni mal ^ et cett^ opinipa e$t ui^i véril!pJ>le jprogrès. De-^ puis quelque temps^ il ^t perims s^ux presse» ino»périales de tout iippimçry excepta Icifiisul lÎTB&dTEi
jCoiun. * ■ . . *'^i "■ *' ■ I
J'ai parlé au directeur 4«S: progrès ffura^wiil faits
l'art de rimprimerie ^ \^urope dqpoi» quelques
années j^ ce que je lui ai di( lui a dôtmé.ûne ^:aiïde
sui^prise. J'ai cherché à lui expliqui^ Factidn de la
presse mécanique^ iKHiVellemeQt dé:couvèrte ^ el If
rapidité avec laquelle oô est veau à bout de multi-t-
plier les exemplaires d^un journal cm d'ua lièvre ;i il
iie pouvait surtout concevoir comment on distri^
buait chaque matin dans les nies de Londres ou dé
•Paris^ trente mille feuilles d'une gazeilte. Je ne
p\iis vous jpeindre son étonnemeqt^ lorsqu'il m'a
entendu dire que la diernière révoluUon de Pari^
avait été faite par les journaux. (< . J^s jo^ndtlbtés
de votre pays sont doi^c des jaâi^ires ? » iii!a->'^>l
dit.' Notre pauvre directeur n'en Siayait pas davan^
tage.
La réforme ottomane ^ comme mous vôjez^ n'en est pas encore à la liberté de la presse; Mais ne serait- ce pas un bien curieux ^eolacle.^que celui de la presse périodique établiie. à Stamboul^ comme elle l'est à Paris ?. Sui^sbiid un mo»ment que les Osmanlis o^t renoncé à -ûlire de la polémique en bridant dç^ n^^isons ^ et qu0 ie^^^artis y dans leurs quereUes> §^ nonA armés; de VécrixÀke
de caivre jaune et du calem des kiatib. L'opposition no défendra point ^ comme chez nous ^ les nouveauté^ du présent, les vagues espérances de l'avenir ^ mais on la verra , s'appuyant sur le passée regretter les anciens jours de l'islamisme; rappe^ 1er de ses voeux les milices exilées, la tactique d'O^ mar et de Soliman ; redemander à grands cris les beaux turbans de cachemire, la robe flottante des vieux Osmanlis. Si le gouvernement s'avise de prendre des précautions contre la peste, de réformer quelques abus, de proclamer une politique nouvelle, vingt journaux s'élèveront contre lui, armés des versets du Goran , et des doctrines de la fatalité. L'agitation sera grande dans Stamboul ; ^ mais comment tous ces combats finiront-ils ? Quand* on aura de part et d'autre noirci des montagnes de psçier, sans avoir rien éclairci, et sans avoir rien décidé, il&udra bien que la force, qui est la raison des Tiares et celle de presque toutes les révolutions, reprenne ^on empire naturel , et qu'elle se mette à décider quelque chose. On apprendra un beau jour que le sultan a été étranglé dans son harem, et jeté par dessus les murs du sérail , ou bien que leis têtes les plus ardentes de l'opposition ont été exposées devant la Porte sublime, dans un plat de bois ou d'argent. Qui pourrait nous dire ce que deviendrait ialws La liberté chez les Turcs?
:t Constantinople a plusieurs autres imprimeries, ^les de» Orecs;, des Arm^iéns et des Juifs; l'im-
primerie des Grecs est au quartier çiu Phanar : elle n-a que deux presses^ deux coinipositeurs et un prèsdier. On n'y imprime que des livres de liturgie et des circulaires : elle se ressent de l'état de décadence où sont tombés les Grecs de Constantinople. Un Juif anglais avait formé un établissement assez considérable à Galata : on y trouvait rassemblés des caractères hébraïques , arméniens , turcs et arabes. Je n'ai point vu cettp imprimerie, et je n'ai pu savoir quels ouvrages y avaient été publiés. L'imprimerie des Arméniens a trois presses toujours en activité ; c'est à ces presses que nous devons un dictionnaire arménien et turc, publié en 1826. Ce dictionnaire est impriipé en caractères turcs , ce qui annonce que la tolérance a fait quelques progrès parmi les Osqi^nlis , car il n'y a pas Ipng-temps qu'il était défepdu aux rayas de se servir dans leurs impressions des lettres turques ou arabes.
Il n'estpas inutile de dire que la censure n'est pas connue à Constantii^ople ; jamais la police ottomane ne s'inquiète dç 3av.oir ce qui se fait dans les imprimeries dont je viens de vous parler y il est vrai que le public nç s'en occupe pas davantage. Les presses de ce pays n'ont pas à se repro-r cher d'avoir fait couper une tête. Il faudra bien dq du temps encore pour que les partis de Stamboul se servent, dans leurs querelles, de cç <}ue nous
«jppelonâ V artillerie de la pensée, et les faùbcnungs de Péff« et de Gidata seront brûlés vingt fois avant cpie lit presse périedique ne toit pour quelque chascu. daâ$ r^ppo^ticm des Tares.
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