‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 4)Chapitre 29 sur 31 · LETTRE LXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXII

OM,i«iTier IIEII

L'oMBBE et les souvenirs dHîppocrate sont partout dans le pays de Cos, comme Tombre et les souvenirs d'Homère remplissent les campagnes d'Ilion ; nous parcourrons sous le grand platane de Stancho la correspondance de celui qui fut surnommé le dwin vieillard y comme nous avons relu V Iliade sous les saules du Simoïs. Le prince de la poésie et le prince de la médecine eurent tous deux des autels ; mais il fallut que le poète mourût pour que le monde reconnût en lui un dieu^ et le mé-

' Celte lettre de M. Poujoulal et la précédente sont adressées à madame Michaud.

(lecin de Cos fut dieu de son vivant : autant la vie d'Homère fut humble et pauvre^ autant la vie d'Hippocrate s'écoula brillante et glorieuse. Au chantre d'Achille le bàtori de l'aveugle et la besace du mendiant^ au descendant d'Esculapé la vénération des peuples ^ les trésors des rois et le Prytanée.

La correspondance d'Hippocrate se compose de vingt-sept lettre» ; nous choisirons dans cette correspondance les récits les plus curieux, tout ce qui peut servir à faire connaître Etippocrate et les cho ses de son temps. Il est certain , comme on l'a remarqué, que le médecin de Cos n'a pas écrit toutes les lettres qui portent son nom , mais les lettres mêmes qui ne sont point de lui conservent pour nous un grand intérêt, parce qu'elles ont été rédigées sur un fond de vérité que personne ne révoque en doute | s'il y a du roman dans cette correspondance, c'est du roman fait avec de Fhistoire; et dans ce cas , la fable elle-niême peut nous révéler de piquans traits de mœurs. Nous lirons la correspondance d'Hippocrate comme nous avons visité ces jours derniers la fontaine qui porte son nom. Ce monument ne fut point sans doute l'ouvrage du père de la médecine ; nous nous sommes pourtant arrêtés avec respect devant toutes ces pierres qui semblaient nous parler de sa gloire.

Nous avons vu dans l'histoire ancienne comment Hippocrate refusa les présens d'Artaxerce; cette

négociation entre le roi de Perse et le médecin de Cos , a doniié lieu à quelques lettres intéressantes. Le grand roi avait demandé un médecin ou des remèdes pour mettre un terme au fléau qui désolait son peuple et ses armées ; on lui désigne Hippocrate de Gos^ issa des dieux du côté de son pire et de sa mère^ Hippocrate qui, doué d'une nature merveilleuse^ guérit toutes les maladies humaines [^ et qui déjà, dans beaucoup de pays, a obtenu les honneurs divins ; on engage le prince à o£frir de l'or et de l'argent à celui qui est le père et le conservateur de la santé. Bientôt le Satrape de l'Hellespont reçoit l'ordre de mettre aux pieds d'Hippocrate tous les trésors qu'il demandefa. On promet au fils d'Esculape de l'élever au rang des plus grands personnages de la Perse. «^ Dites au » roi des rois, répond Hippocrate, que j'ai ce qu'il » faut pour me nourrir, me vêtir et me loger ; ce » serait un crime d'accepter les trésors de la Perse, » de guérir les Barbares qui sont les ennemis des » Grecs. » Ces paroles allument le courroux d'Artaxerce ; il veut forcer les habitans de Cos à lui livrer Hippocrate , sinon leur cité sera renversée, leur ile sera anéantie et disparaîtra dans les profondeurs de la mer , et l'avenir ne pourra savoir s'il exista jamais à cette place une cité et une île de Cos. Les menaces du grand roi furent vaines : le peuple de Cos lui répondit qu'il ne livrerait point Hippocrate son dieu, dût-il subir le plus affreux

t^estin. Après deux mille ans^ les enfans de ceux qui parlaient ainsi au grand roi^ sont encore restés fidèles au culte d'Hippocrate 5 au milieu des débris de temples dispersés autour du grand platane , Hippocrate est le seul dieu du monde ancien dont on ait ici gardé le souvenir.

La Grèce et l'Ionie ^ tous les pays que nous venons de parcourir, avaient des hymnes et des couronnes pour le médecin de Cos. Platon, qui était son contemporain^ se plaisait à rendre hommage à son génie ; Athènes , pour témoigner sa reconnaissance à celui qui l'avait délivrée de la peste , décréta que les enfans de Cos auraient le privilège de passer leur jeunesse dans son sein, Hippocrate était regardé comme le bienfaiteur des hommes , comme un autre Jupiter sauveur dont les paroles donnaient la vie, dont la voix aurait pu commander au sépulcre lui-même. Dans l'opinion de ses contemporains, il était celui qui guérissait les douleurs humaines, et son pouvoir s'étendait jusques sur les infirmités de l'esprit. C'est pourquoi le sénat et le peuple d'Abdère s'adressèrent à lui pour qu'il voulût bien guérir Démocrite qu'ils croyaient atteint de folie. Cet événement est raconte avec des circonstances fort curieuses dans les lettres que nous avons sous les yeux. Je prendrai la fleur de cette partie de la correspondance pour lui donner place dans mon petit tableau. Ecoulons d'abord la voix triste et suppliante des citoyens d'Abdère : « Notre .111. 3i

j) grand homme est malade , ô Hippocrate ! lui qui » était notre espérance et notre orgueil , lui dont » la sagesse était divine^ a maintenant moins de » sens et de raison que le plus petit des Abdéritains. » Pendant que nous sommes dans Fînquiétude et » le désespoir, Démocrite rit et rit de toutes cho- » ses 5 il écrit et parle sur des sujets qui ne tiennent » point à cette vie ; il dit que l'espace est rempli de w divinités ; il écoute d'une oreille attentive la voix w de tous les oiseaux qui passent; souvent il se lève » pendant la nuit et se promène seul ; il nous ré- » pète que la vie n'est rien , et quelquefois il nous )) dit qu'il part pour l'immensité. Notre grand » homme tombe dans la démence , et son corps et » son esprit s'en vont. Voilà pourquoi, ô Hippo- » crate! nous implorons votre secours; nous ne » sommes point un peuple sans gloire, et d'hono- » râbles témoignages parlent en notre faveur. Si » notre ville était de l'or, ce ne serait point assez » pour payer la guérison de notre grand homme. » Venez , ô'Hippocrate ! car ce n'est pas seulement » un homme qui est malade, c'est toute une ville, » c'est le peuple et le sénat. »

Nous savons qu'Hippocrate consentit à faire le voyage d'Abdère pour voir Démocrite ; dans sa réponse aux Abdéritains, il félicitait les peuples qui savent que leurs grands hommes sont leurs monumens , et non point les tours et les murailles ; il repoussait l'or et l'argent que lui avaient proposés le

sénat et le peuple d'Abdère ; s'il avait voulu s'enrichir, ce n'est point à Abdère mais à la cour de Perse qu'Hippocrate serait allé^ « il est aussi crimi- « nel, disait le fils d'Esculape, de guérir ses enne- » mis que de guérir ses amis pour de l'argent » . Je ne sais pas jusqu'à quel point cette maxime du père de la médecine est mise en pratique par la faculté des temps modernes. Avant de partir pour Abdère, Hippocrate se fit remplacer à Cos par un médecin d'Halicarnasse nommé Denis; il lui écrivait qiie les malades de l'île n'étaient pas nombreux et que Tannée n'était pas mauvaise. |

Arrivé dans la cité des Abdéritains, Hippocrate se vit entouré de la population toute entière, hommes^ femmes, vieillards et enfans; sauvexr^le, guérissez-le j tels sont les cris de la foule. Le médecin de Cos demande qu'on le mène auprès de Démocrite. Le philosophe habitait alors sur une colline isolée, loin du bruit et des affaires humaines ; un ruisseau murmurait au penchant de la colline ; ce lieu était couvert de vignobles, et là s'élevait un temple consacré aux nymphes. C'est là qu'Hippocrate est conduit. Il aperçoit Démocrite assis au pied d'un platane , seul, sur un banc de pierre, pâle et maigre, avec sa barbe en désordre et couvert de sales vêtemens. A côté de lui étaient placés des oiseaux morts et d'autres animaux sans vie; le philosophe tenait un livre sur ses genoux, et d'autres livres étaient répandus à terre autour de

hii ; tantôt il écritait, tantôt il se recueillait et me-* ditait en silence; puis il ^e levait, se prorrienait, observait les énti^àillei et les restes des ainimaux qui étaient près de lui et s'asseyait ensuite. « Fous le )) vo/ez y ô Hippocrate ! ^'écriaient les Abdéritains tristes et dans les larmes ; i)ous voyez Démocrite , voilà la vie qtiil mhte maintenant ! Le philosophe ^ eii entendant ces lamentations, ^ex^ousiit la tête ou riait aux éclats. Hippocrate descend la colline et s'approche de Démocrite; celui-lci l'ayant aperçu, é Salut notre hôte! lui dit-il. Salut ô lé plus sage des hommes y répond Hippocrate. —Je Vous ai appelé notre hôte, reprend le philosophe , parce que j'ignore votre nom ; qui êtes vous ? — Je suis Hippocrate mé-decin de Cos ; — O Hippocrate ! votre gloire est arrivée jusqu'à moi ; reposez-vous sur le siège de feuillages que vous voyez là, et dites-moi le sujet qui vous amène? — Le désir de vous connaître et de vous entendre m'a conduit dans ce pays ; sur quoi écriviez-vous tout à l'heure, ô Démocrite.^ — Sur la folie. » Là-dessus la ^conversation s'engage ; le philosophe voulant expliquer pourquoi il avait coutume de rire de toutes choses, expose en détails toutes les contradictions de l'esprit et de la vie de l'homme ; il s'élève à des considérations qui excitent l'étonnement et Tadmiration d'Hippocrate, et celui-ci, enthousiasmé du génie de Démocrite, s'^n va au milieu des Abdéritains pour les remercier de lui avoir fait connaître le plus sage des hommes.

n ne m'appartient point de parler des ourrages d'Hippocrate ; vingt siècles d'études n'ont presque rien ajouté aux lumières qui se trouvent répandues dans les œuvres de ce grand homme, et les leçons du médecin de Cos sont encore aujourd'hui des oracles. Ainsi la gloire habite éternellement ces ri^ vages ; elle resplendit comme le soleil dans cet archipel radieux ; Homère à Chio , Py thagore à Samos, Hippocrate à Cos, et des dieux partout j vers quelques points de l'horizon que le navire nous entraine, il nous faut saluer l'autel d'un dieu ou k berceau d'un grand homme. •

fBoea

LETTRE LXXXIIL

mimnes d^baugamvasbe. cwateav db bouiirouv*

13 janvier 4 BSi.

Après avoir attendu deux jours, nous nous sommes embarqués dans la chaloupe de la Truite. Nous avons passé à'travers une foule de petites îles qui n'ont point de nom dans les auteurs anciens ni dans la géographie moderne. Je ne puis vous exprimer l'effet merveilleux que produit Taspect du fort de Boudroun, lorsqu'on en approche après avoir traversé les îlots qui en déi*obent d'abord la vue; les Turcs, qui ont grand soin, comme je vous l'ai dit souvent , de faire blanchir les châteaux qu'ils ont sur les bords de la mer, semblent chargés de décorer les paysages maritimes, et de tra-

vailler aux plaisirs des voyageurs qui passent devant les côtes. Boudroun a deux petits ports ; l'un au midi y qu'on appelle le port secret parce qu'il n'est aperçu que du château; l'autre, au sud-Oiuest, est plus à découvert. C'est dans celui-là que nous sommes entrés. Nous avons débarqué sur un quai vaste et commode^ on nous a d'abord conduits chez le commandant qui demeure en face du port; après avoir passé par une grande cour où se font voir d'anciennes et de nouvelles ruines , on monte par un escalier de bois, tout délabré; puis au bout d'une galerie, se trouve un appartement qu'on prendrait chez nous pour un grenier ; c'est l'appar-^ tement du vaivode. Celui-ci nous a reçus avec des manières polies; mais il n'avait point de chibouc à nous offrir, et nous avons été obligés de nous asseoir par terre à côté de lui) car il n'a ni tapis ni divan. J'avoue que cet air de pauvreté dans la maison d'un vaivode a quelque chose qui ne saurait me déplaire ; il m'annonce au moins que le maître n'a point abusé de son pouvoir, qu'il respecte les sueurs du peuple. Quand j'arrive chez un homme puissant , j'aime mieux le voir manquant d'un chibouc, et n'ayant pas de sopha pour se reposer, que d'apprendre en sortant de chez lui que la population qu'il opprime est moissonnée par la faim. On s'occupe maintenant dans la province de Carie du dénombrement ordonné par le sultan Mahmoud. Ce dénombrement jette quelque fermenta-

fion dans le» esprits, et déplaît à la phipari des Osnianlis^ qui n'aiment point voir leurs noms sur des registres et qui s'appliquent le proverbe : brMs eampiée le hup la mange. Le vairode n'était pas sans inquiétude sur la population turque des mon--^ tagnes.

Avant de visiter la ville, nous avons voulu Toîr le chantier de la marine, établi près du port. On nous a montré une frégate, qui est en construction depuis sept ans; le bois dont on s'est servi, est déjà eh grande partie vermoulu^ et le bâtiment tombera en ruines avant d'être achevé. Ce sont les Grecs du pays qui travaillent au chantier; chacun est obligé de travailler tous les ans peu-* dant un mois; les chefs de l'établissement à qui la Porte a déjà reproché leurs retards, n'attendent qu'avec effroi les prochaines nouvelles de Stamboul ; on croit généralement qu'il y aura quelques têtes coupées à Boudroun si la frégate, commencée depuis si long-temps, n'est pas lancée dans le bassi» avant le mois d'avril.

Nous avons parcouru la petite ville de Boudroun ; sa population n'a pas trois mille âmes ; elle n'a ni cx)mmcrce ni industrie; son territoire ne produit que du blé et des figues. Nous avons fait une visite à quelques familles grecfjues. Nous espérions trouver quelques renseignemens sur l'ancienne Halicarnasse ; mais les Grecs n'en savent pas plus làdessus que les Turcs ; nous nous sommes donc mis

à errer autour de la ville nouvelle , n'ayant d'autres guides que les voyageurs qui nous ont précédés. Partout la terre et les chemins sont couverts de fragmens de marbre y de tronçons de colonnes et de sarcophages brisés. En traversant un champ de blé^ nous avons remarqué une statue de femme couchée à terre dans l'attitude d'une personne qui est tombée en fuyant ; une draperie et la main droite posée sur la poitrine, annoncent le ciseau d'un grand maître ; la tête, séparée du tronc, était restée long-temps sur le bord du chemin, lorsqu'elle a été apportée au consulat français de Stanchio. Elle se trouve parmi les objets d'antiquité quç M. D'Avenat m'a chargé de remettre au Muséum de Paris. On a cru y voir une tête d'Artémise ; comme le souvenir de la reine de Carie est toujours présent à l'esprit des voyageurs qui visitent les ruines d'Halicarnasse, on retrouve volontiers ses traits dans tous les marbres qui ont conservé l'image d'une femme ou d'une déesse. J'ai remarqué qu'on retrouvait aussi son nom dans toutes les inscriptions anciennes que les ravages du temps ne permettent plus de déchiffrer. La science a aussi ses illusions , et nous devons les respecter.

L'ancien emplacement d'Halicarnasse nous présente un bassin circulaire, environné à l'est et au nord de montagnes élevées. En nous avançant du cotç du nord-est, nous avons suivi un chemin creusé par l'eau des pluies et semblable au lit d'un

tori^nt; ce chemin est bordé de murailles presque entièrement ensevelies sous terre : on remarque dans ces décombres de grosses pierres de taille y disposées en formes de degrés ou de gradins. Ces ruines y qui portent l'empreinte de l'antiquité y sont-elles les derniers restes d'un temple ou d'un acropolis ? Elles paraissent occuper l'extrémité de l'ancienne ville du côté du nord-est. Lorsque Alexandre-le-Grand fit lé siège d'Halicamasse^ son armée s'avança d'abord vers la ville par le chemin de Mylassa qu'on aperçoit encore à l'orient ; elle porta ensuite son attaque vers le nord de la place ; hes efforts se dirigèrent sans doute contre les fortifications dont nous avons vu les fondemens.

Comme les ruines de la ville ont fourni beaucoup de pierres, on s'en est servi pour la clôture des champs^ ce qui rend la campagne très-difficile à parcourir. J'ai été encore une fois martyr démon amour pour les antiquités. En franchissant une de ces murailles de pierres , qu'on rencontre partout sur son chemin, je suis tombé assez violemment, et je me suis relevé avec quelques contusions au front ; la force morale, en cette occasion, est venue à mon secours, et j'ai poursuivi mes courses sans m'arrêter un seul instant. Si je ne craignais pas d'employer une comparaison usée ou de vous paraître trop fanfaron, je m'appliquerais volontiers ce qu'on a dit de la chute d'Antée; car je n'ai jamais été plus dispos et plus ingambe que dans celte journée où

mon front meurtri a touché les ruines et la pous- ~ sière de Fantique ci té .

En gravissant les montagnes du nord^ nous n'avons pas tardé à rencontrer un plateau étendu , une vaste esplanade où se trouvent çà et là plusieurs colonnes d'une grande dimension ^ quelques-unes debout , les autres couchées par terre et à moitié brisées. J'ai cru reconnaître en ce lieu l'emplacement d'un des acropolis d'Halicarnasse ; car l'histoire compte plusieurs acropolis placés dans l'en- . ceinte de la ville, et destines à sa défense. Il est probable que dans l'intérieur de cette citadelle on avait bâti un temple , et que ce temple était celui de Mars ; Vitruve nous dit que la statue colossale et les autels du dieu Mars se trouvaient dans le lieu le plus élevé de la ville. Les historiens parlent de plusieurs assauts livrés sur ce point par les soldats d'Alexandre.

Par de là cet acropolis commence ce qu'on peut appeler la région des morts ; les sommets de la montagne sont remplis de cellules ou de cavernes sépulcrales ; nous sommes entrés dans quelques-unes de ces grottes funèbres; elles sont de plusieurs dimensions ; les unes n'ont de place que pour un cercueil, dans quelques autres plusieurs morts semblent avoir été ensevelis. La plupart de ces sépulcres ont été ouverts par la main de l'homme ou par la faux du temps; la montagne se dégrade comme les monumens humains, et plus

d'une tombe a laissé échapper sa proie, c'est-à-dîre un peu de poussière et quelques débris d'ossemens. Assis sur ces hauteurs couvertes de tombeaux, nous avions autour de nous les lieux où reposèrent les vieilles générations d'Halix>amasse, et ncms pouvions contempler à nos pieds te vaste bassin où sont dispersées les ruinées de l'ancienne ville; rien n'est plus propre à remuer l'imagination que ce double spectacle.

JEji descendant de la montagne^ nous avons aperçu de loin un vaste amphithéâtre. Cet amphi*théâtre , placé sup un coteau , rappelle au premier .coup-d'œil sa destination ancienne ; ses gradins > rangés sur plusieurs ligaes circulaires, semblent attendre les spectateurs ; si le lieu de la scène n'était pas planté de figuiers , on pourrait y donner encore des représentations. Rien n'est plus propre à nous faire juger la magnificence des spectacles chez les anciens ; là , tout un peuple était assemblé sous la voûte radieuse du ciel ; il avait devant lui et autour de lui la cité , les montagnes , la mer ; à ses pieds , on représentait les triomphes des héros , les miracles des dieux, les vertus des premiers sages; on chantait la puissance de Jupiter, la sagesse de Minerve ^ les bienfaits de Bacchus et de Cérès ; ainsi les souvenirs religieux , les beautés de la nature , les arts enfantés par le génie de l'homme, tout se réunissait pour ajouter à la pompe et à l'éclat des grandes solennités. Les ruines que nous

Voyons semblent avoir gardé . la mémoire de ces temps merveilleux , et le voyageur qui les visile peut encore se croire assis au milieu du peuple assemblé. Sur les avenues de Famphilhéàtre se trouvent de tous côtés de grands amas de pierres. Parmi ces amas de pierres nous avons remarqué un piédestal représentant les neuf Muses en bas-relief; le monument a été mutilé^ mais on y distingue encore les attributs de chacune des neuf déesses. Nous avons trouvé, au milieu de toutes ces ruines, des maçons occupés à enlever des matériaux de construction; la présence de ces ouvriers a dérangé toute la poésie de nos souvenirs; un vieux Musulman à la barbe blanche encourageait les travailleurs ; il m'a semblé voir le Temps armé de sa faux, qnî^ désespérant de détruire à lui tout seul les anciens monumens d'Halicarnasse, avait appelé des auxiliaires, avait fait venir des ouvriers et des maçons pour l'aider. Le Turc que nous avons vu est le propriétaire du terrain sur lequel se trouvent les restes de l'amphithéâtre ; il s'est mis à vendre les pierres qui sont entassées en ce lieu, et comme les pierres, surtout celles qui forment les gradins , sont très-bien taillées et d'une belle conservation , il est probable qu'elles seront bientôt vendues. Si j'étais riche , j'achèterais tout l'amphithéâtre, et je ferais volontiers une pension à ceux qui le démolissent, s'ils me promettaient de le conser^^er et de le montrer aux voyageurs.

D'autres ruines nous attendaient au bas de la montagne; nous voilà en £ace d'un beau portique^ dont les colonnes sont encore debout ; elles ont leur entablement et leurs chapiteaux ^ couronnés d'arbustes verdoyans. Cette colonnade s'étend sur une ligne de quatre cents soixante pieds ^ ce qui donne l'idée d'un vaste édifice ; vis-à-vis la colon* nade^ on découvre un pan de muraille antique. C'est là que M. de Choiseul a placé le temple de Mars ; je ne puis partager cette opinion toutrà-£ait contraire à ce que nous dit Vitruve qvd^ dans sa. description y place le temple de Mars sur le lieu le plus élevé de la ville. Sans donner ici mon avis comme une autorité^ ne pourrait-on pas croire que ces colonnes et ces murailles sont les restes du temple de Mercure? Tout près de là, en traversant la cour d'une maison turque , nous avons trouvé d'autres colonnes de marbre ; autour de chacune de ces colonnes , qui sont cannelées et d'une forme très-élégante, sont tracées de grandes lettres grecques , dont nous n'avons pu suivre le sens, parce qu'elles se trouvent à moitié cachées dans le mur de clôture d'un jardin ; près des colonnes , nous avons vu une mosaïque fort bien conservée ; cette mosaïque, ces colonnes, tous ces amas de pierres taillées, sembleraient indiquer l'emplacement d'un temple 5 ne pourrait-on pas voir en ce lieu le temple de Vénus ? Vitruve nous apprend que le temple de Vénus était près de celui de Mercure, et que

ces deux temples étaient bâtis au pied de la colline où s'élevait la statue colossale et les autels de Mars. Pour assigner avec précision la place des deux monumens y il faudrait savoir ce qu'est devenue la fameuse fontaine Salmacis^ qui coulait dans leur voisinage. Je n'ai rien pu découvrir sur, cette fontaine célèbre chez les anciens ^ j(i ce n'est qu'elle est maintenant cachée dans l'enceinte d'un harem. Le lieu où nous nous trouvions, est rempli de jardins, et chacun de ces jardins a quelques débris de vieux monumens ; plusieurs Musulmans, assis devant leurs portes, nous invitaient à entrer chez eux pour y voir des débris de l'antiquité. Nous gardons ces pierres, nous a dit un vieillard turc , pour faire . plaisir aux étrangers; j'ai remercié nos bons Osmanlis de tous les trésors qu'ils ont conservés pour nous, et rien ne m'a plus touché. que de voir ainsi l'hospitalité gardienne des vieilles ruines , car l'hospitalité est aussi un reste ou un souvenir des temps anciens. . Vous êtes sans doute impatient d'apprendre quelle place occupait le tombeau de Mausole, et s'il en reste encore des vestiges ; on ne rencontre plus de trace du monument élevé parArtemise ; quant à son emplacement, je ne puis que vous répéter ces paroles traduites de Vitruve : « Halicarnasse for- » mait un circuit au pied des montagnes , et dans » le milieu du circuit, sur la pente de la colline , » se trouvait une grande place , où fut bâti le ma-

» gnifique ouvrage nommé Mausolée, Vunt des » sept merveilles du monde. » Il y a long-temps que le tombeau de Mausole est détruit ; mais cette de^ tructioQ est-elle l'ouvrage du t^nps ou des révohi-* tions humaines? Vous savez que des accusations graves ont souvent été répétées à ce sujet contre les dievaliers de Rhodes , qui ont &it bâtir le chàtean deBoudroun. On peut dire néanmcnns, à la justification de nos chevaliers ^ que les Sarrazins les avaient précédés sur le territoire d'Halicamasse ^ et que les farouches compagnons de Moaviah n'a-vaient probablement rien laissé à. détruire. Toutefois y .il est permis de croire que le premier soin de la chevalerie de Rhodes^ lorsqu'elle s'empara de cette CQte^ ne fut pas de sauver ce qui restait de l'antiquité. On peut en juger par la seule inspection des murailles extérieures du château. En jetant les yeux sur ces murailles construites au quinzième siècle, nous avons reconnu des fragmens de marbre qui ont appartenu à des monumens an^ cieus ; on y a remarqué aussi quelques bas-reliefs mutilés y représentant des combats héroïques , tels que celui de Thésée et des Amazones. On composerait peut-être un muséum avec les débris précieux, employés et comme ensevelis ou perdus dans la construction de cette forteresse , et si jamais le château de Boudroun est démoli, la vieille Halicarnasse , nous disent les voyageurs , pourra y retrouver ses plus vénérables ruines confon-

dues avec la brique et les matériaux les plus grossiers . Rien n'est plus curieux que de voir dans ce château bâti à la place du Regia domusy du palais des anciens rois de Carie ^ toutes sortes de ruines mêlées ensemble ^ et la représentation confuse de plusieurs âges difierens; parmi les marbres mutilés des temples et les vestiges à moitié e£Esicés de l'antiquité grecque ^ vous pouvez retrouver là des croix ^ des fleui^s-de-lys^ des armoiries de notre Occident^ et çà et là des lions tels que les faisaient nos sculpteurs du treizième et du quatorzième siècle. Des tours et des remparts^ où flotte l'étendard du Croissant y offrent encore aux voyageurs des paroles écrites dans la langue de l'Évangile. Ici on lit sur une porte : Seigneur y sawez^naus pendant que nous veillons , gardez^nous pendant que nous dormons ; si le Seigneur ne protège point une ville y c'est en vain que ses gardiens veilleront pour la défendre. Ailleurs un marbre vermoulu répète aux passans : Nous occupons ce lieu en vertu de la foi catholique ( propter fidem catholicam tenemus locum istum ). Ces inscriptions , et surtout la dernière, font un contraste assez singulier avec l'occupation des Turcs ; mais ceux-ci n'y prennent pas garde ; ils n'ont pas même changé le nom du château, car Boudroun n'est que la corruption du nom de Saint-Pierre, ou Santo BedrOy que lui avaient donné les chevaliers de Rhodes.

Mais je ne vous ai point encore parlé du père de

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