SES ÉCOLES CBEZ LES TURCS
Péra, octobre 1ÎJ30.
Dans ma dernière lettre , je vous ai parlé des sciences et de Fétat des lumières chez les Osmanlis ; je vous parlerai maintenant du mode d'enseignement et des écoles établies en Turquie. Je commencerai par les mekteb ou écoles primaires : la lecture, l'écriture, l'arithmétique , les élémens de la religion musulmane , voilà ce qu'on enseigne dans les mekteb. Les premières lettres qu'épelle l'enfance sont celles qui composent le nom à^ Allah ; ce qu'elle apprend d'abord par cœur^ ce sont les prières et le symbole des vrais croyans. Le» élèves prononcent tous ensemble le même mot ; en
le prononçant ils s'inclinent tous ensemble et de Iîï même manière. Ainsi ^ cette institution première leur pénètre en quelque sorte par tous les sens; les mouvemens et les habitudes du corps se trouvent associés aux opérations de la mémoire et de l'intejligence : cet enseignement ressemble assez à notre enseignement mutuel.
Toutes les classes et tous les rangs se trouvent confondus dans ces écoles populaires. Les enfans des visirs et ceux des porteurs d'eau sont assis sur les mêmes nattes. On fréquente les mekteb depuis l'âge de cinq ans jusqu'à Tàge de douze à treize ans ; quelquefois les petites filles vont à la même école que les garçons; elles ont néanmoins des écoles particulières tenues par des femmes , mais du reste en assez petit nombre. Tous les mekteb se ressemblent^ ce sont toujours les mêmes élémens d'étude et de religion , mêlés à quelques préceptes de morale , à quelques conseils sur la civilité et la manière de vivre dans la société des Osmanlis. Chaque mekteb est dirigé par unkodja ou maître, particulièrement chargé d'enseigner le Coran; le reste est abandonné aux sous-maîtres. Chacune de ces écoles primaires est fondée par un legs pieux ; car en Turquie , c'est la religion et non point le gouvernement qui fait les frais de l'éducation publique. On compte à Stamboul jusqu'à douze cents mekteb;, répandus en divers quartiers. Il y a des quartiers qui en ont jusqu'à douze ou quinze. Une
Ibule de voix enfantines^ aiguës et monotones vous avertissent du voisinage d'un mekteb. Je rencontre souvent dans les rues des enfans turcs qui vont k l'école CKi qui en reviennent; point de dissipation^ point de joies bruyantes parmi eux ; leur maintien est calme,, leur démarche lente et mesurée; ils ont déjà l'attitude et la gravité des vieux Osmanlis.
Quoique l'enseignement soit gratuit, les parens donnent ordinairement une gratification ou bakchis au kodja ; cette gratification varie selon les facultés des familles : il y a beaucoup de pauvres gens qui donnent à peine une piastre, six ou sept 30US par mois. Il arrive quelquefois que les fa^ milles riches prennent un kodja, comme on prend chez nous un précepteur, pour donner à leurs enfans les mêmes leçons qu'on reçoit dans les mek^ teb. Mais cela est assez rare ; carde telles habiludes pourraient nuire à l'uniformité de renseignement ; on aurait l'air d'^jlleurs de renoncer à la communion des fidèles. Cet adage reçu partout : // faut faire comrm tout le monde , est chez les Turcs une véritable loi de Dieu.
Lorsque les jeunes Turcs sortent de l'école primaire, les uns prennent un métier, les autres vont dans les niédtessés ou collèges, établis auprès des grandes mosquées. Des maîtres, choisis parmi les principaux ulémas^ enseignent dans ces médressés Ja syntaxe et la l'hétoriquc, la langue arabe e{ persanne, la philosophie, la théologie, le droit^ etc.
C'est aux dépens des mosquées^ comme je vous Tài dit, que subsistent les médressés; chaque mosquée fournit à Tentretien d'un certain nombre d'élèves qui sont nourris par Fimaret et logés dans le collège. Comme l'étude est une chose toute religieuse, les élèves se rasrsemblent souvent dans les sanctuaires musulmans , et les leçons commencent après la prière de midi. Les administrateurs des mosquées ont le privilège de nommer les professeurs, en soumettant leur choix à l'approbation dumouphti.
La plupart de ceux qui fréquentent les médressés , se bornent à apprendre la syntaxe , un peu de rhétorique, et le turc choisi. A mesure qu'on avance dans les hautes classes,, le nombre des étudians diminue , soit que les familles ne puissent fournir aux frais de l'éducation , soit que la plupart des Osmanlis aient peu de dispositions pour l'étude , soit enfin , et c'est ce qui arrive le plus souvent, que les élèves se dégoûtent de l'application et du travail. On a chez les Turcs une telle idée des difficultés de l'étude , qu'on donne aux écoliers le nom de softa, qui veut dire brûlé ou patient. Ceux qui ne peuvent brûler et souffrir long-temps dans les médressés , embrassent les uns des professions mécaniques, les autres la carrière des armes; ceux qui ont une belle écriture se destinent à l'état de kiatib (écrivain). Les kiatib forment en Turquie une classe fort nombreuse , que la plupart des
voyageurs n'ont point assez fait conn^iitr^. Quoique la plume du kiatib ne soit qu'un roseau grossier , Mahomet nous assure que Dieu a juré par cette plume ; la gloire que donne la plume a ceux cpii s'en servent y dit le Prophète de la Mecque ^ durera pendant des siècles. Ces paroles^ que le génie de la poésie ou de l'éloquence pourrait prendre pour lui^ et qui ne s'adressent cependant qu'au simple kalem du kiatib ^ sont écrites en lettres d'or sur la porte du reis-effendi ^ chef et patron de la classe des écrivains. Tous ceux qui copient le Coran ou d'autres livres^ et qui forment la corporation d^s libraires^ appartiennent à la classe des kiatib ; cq sont ces kiatib qui fournissent des employés et des commis au gouvernement. Toutes les pièces officielles, tout ce qui s'écrit dans le divan est leur ouvrage; chaque ministre, chaque pacha, chaque mulzelin, chaque tribunal, a ses kiatib. Au milieu des perpétuelles révolutions du ministère ottoman, ce sont les kiatibs qui conservent les traditions du sérail, les coutumes et les habitudes politiques de chaque administration. Tous ces écrivains prêtent aussi leur talent au commerce et à l'industrie ; quelques-uns se consacrent au service du public ; dans le voisinage d'une grande mosquée , on voit presque toujours l'échoppe d'un kiatib qui sert de secrétaire à tous les gens du quartier ; il n'est point de famille turque qui ne s'honore d'appartenir à un homme exerçant la noble profession du cahm.
En nous promenant aux champs des morts , nous avons souvent vu sur des pierres sépulcrales une plume et une écritoire, ce sont les tombeaux des kiatib.
Les soflas qui suivent la carrière des études n'arrivent aux derniers degrés du doctorat qu'après de longs travaux et de rudes épreuves ; on n'admet tous les ans qu'un petit nombre de candidats pour chaque grade; ceux qu'on admet^ sont ordinairement les plus instruits ou les mieux protégés; les autres sont obligés d'attendre, quel que soit leur âge ; il est arrivé y m'a-t-on dit , que des muderis ou docteurs n'ont pu obtenir tous les grades de la ticience qu'à Tàge de soixante ans. C'est dans les médressés de Bajazet et de Soliman, que s'achèvent les études, surtout l'étude du droit ; la solimanieh est l'école la plus célèbre de l'empire; on pourrait la comparer à nos anciennes universités d'Europe.
Voilà donc , pour ce qui a rapport à l'enseignement , la jeunesse turque partagée en trois classes. La première, la plus nombreuse , est celle qui est sortie des mekteb , après avoir appris la lecture, l'écriture , le catéchisme musulman ; beaucoup n'ont appris que les formules des prières. La seconde classe, ayant fréquenté pendant quelque temps les médressés , a pu s'instruire dans la syntaxe, étudier le turc choisi, se donner quelque teinture de la rhétorique , ce sont les kiatib; la troisième classe est celle des soflas ou brûlés , qui
poursuivent les hautes études ; c'est delà que sortent les ulémas^ à qui est réservé l'empire du monde intellectuel en Turquie j les ulémas représentent ce qu'il y a de plus important et de plus élevé dans la nation , et forment à la fois la magistrature, le clergé et le corps enseignant.
On parle beaucoup aujourd'hui des ulémas, et ce serait peut-être une occasion de rectifier les idées fausses qu'on s'en fait en Europe ', mais peutêtre faudrait-il pour cela faire un gros livre, et je n'en ai pas le loisir. Je vous dirai seulement que je trouve un peu d'exagération dans ce qu'on dit de l'opiniâtre opposition des ulémas aux réformes de Mahmoud. Quelle résistance invincible pourrait opposer aux entrej#ises d'un réformateur habile une magistrature nomade, qui ne demeure jamais plus de deux ans dans la même place , et qui attend son avancement de la faveur impériale'? Le sultan des Osmanlis , en sa qualité de premier iman et de successeur des kalifes, ne doit-il pas conserver quelque influence sur un corps dont il est le chef suprême! Ajoutez à cela que le mouphti, chef de la loi religieuse ^ peut être destitué comme un visir, et que la faveur du prince distribue souvent des grades de docteur; ce qui doit affaiblir l'indépendance du corps enseignant. Une observation générale qu'il faut faire avant tout , lorsqu'on étudie ce pays-ci, c'est que tout y dépérit peu à peu, et que, dans l'opposition comme dans le gouver-
nement^ on aperçoit partout des symptômes de destruction et de décadence. Le sérail a perdu sa force morale^ et n'est plus qu'une vaine image de la grandeur des saltans -, les ulémas , depuis la chute des janissaires, ont pu quelquefois exprimer leur mécontentement , mais , énervés par les doctrines de la fatalité, ils n'ont plus ce fanatisme qui court au-devant du martyre, ce fanatisme qui agit et qui se montre autrement que par des malédictions ; les institutions qui rendaient le despotisme redoutable au peuple , celles qui rendaient le peuple redoutable au despotisme, semblent tomber chaque jour une à une, non pas précisément par une suite de la corruption , mais elles sont* comme ces fruits détachés de l'arbre avant le temps, qui périssent dispersés sur le sol qui ne les nourrit plus, exposés au soleil qui les dessèche et les brûle sans les mûrir.
Toutefois, cet esprit de décadence s'est moins fait sentir dans les médressés et dans les mekteb que partout ailleurs. Le mode d'enseignement est ce qui a le mieux résisté jusqu'ici au temps et aux révolutions. Je vous ai dit que les chaires des mosquées étaient ouvertes à tous ceux qui avaient quelque chose à enseigner; peu de gens, il est vrai, usent de la permission j mais il n'est jamais arrivé qu'une école ait retenti d'un paradoxe ou d'une opinion contraire aux idées reçues ; aussi ne parlet-on point de la liberté de l'enseignement en Tur-
quie ; on ne parle guère de cette liberté que dans les pays livrés aux désordres de toutes les opinions^ où Tanarchie n'existe pas seulement dans les idées ^ dans les spéculations de l'esprit, mais dans la morale et jusques dans les mœurs du peuple. Chacun alors se fait une vertu à sa manière y se fait une patrie, une religion, une conscience j comme la société se trouve dans un véritable état de dissolution, il ne reste plus que des individus, que des partis qui s'agitent dans le cahos , et chacun brûle de faire une société nouvelle avec ses systèmes ou ses doctrines particulières. Dans un pareil état de choses^ la liberté de l'enseignement est la grande affaire, le grand mobile de toutes les oppositions ; mais n'est-on pas plus près alors de la barbarie que d'une éducation publique qui puisse obtenir l'assentiment de la raison ou les suffrages du peuple.
Une même pensée préside à l'éducation des Turcs, et le seul aspect de la société nous révèle un enseignement uniforme. Il ne s'agit pas dans les collèges de ce pays, de faire des hommes, mais de faire des Turcs , et tous ces Turcs se ressemblent ; ils se ressemblent non-seulement dans les occasions solennelles, mais dans les circonstances ordinaires de la vie ; dans leur maintien et leur démarche, dans leur manière de parler, de saluer, de prier. La nation ottomane est jetée tout entière dans le même moule ; on a comparé quelquefois les
peuples à un troupeau; cette comparaison^ quî^ dans d'autres pays, n'est qu'une image de rhétorique^ est en Turquie d'une exacte vérité. La nation turque est un immense troupeau qui s'avance silencieusement et sans lever la tête. Vous jugez quel parti on devait tirer de cette uniformité^ lorsque la société était pleine de vie et qu'elle marchait à la gloire; mais lorsqu'on arrive au jour de la décadence , une pareille société ne présente plus qu'une multitude d'hommes, tombés dans un même engourdissement, qui s'endorment tous ensemble^ rangés côte à côte comme au champ des morts. Comme il n'y a qu'un chemin étroit par lequel tout le monde doit passer^ on avance péniblement, et Iorsqi;e ce chemin étroit conduit à un abîme, il arrive que tout un peuple s'y précipite comme un seul homme.
Toutefois, l'éducation des Turcs, telle qu'elle est , a dans son organisation quelque chose qui me frappe, et me donne à penser. Les mekteb ou écoles primaires sont chargés d'apprendre à tous les membres de la famille musulmane ce qu'ils doivent savoir; vient ensuite une instruction plus étendue, une éducation supérieure ; celle-là ne se donne qu'à un petit nombre ; personne en Turquie ne peut ignorer ce qui doit le conduire dans la vie publique et privée; mais la société s'en tient là, et ne forme dessavans, des hommes lettrés, qu'autant qu'elle en a besoin et qu'elle peut en entretenir.
Celte sagesse des Turcs m'a fait quelquefois songer à noire pauvre France, où nous voyons précisément le contraire de ce qui se passe en Turquie: ici l'éducation première qui appartient à tous est dans un état de perfection admirable ; l'éducation supérieure parait beaucoup moins encouragée parce qu'elle est le partage du petit nombre, qu'elle est comme une exception , comme un privilège dont il importe de resserrer bien plus que d'étendre les effets et les limites. Chez nous, c'est l'éducation de tout le monde qu'on néglige et c'est l'éducation supérieure qu'on perfectionne -, on s'occupe peu de la première à laquelle on semble n'appeler personne , et qu'on laisse aller comme il plaît à Dieu -, toute l'attention, tous les soins, toutes les dépenses sont pour la seconde à laquelle tous sont appelés comme au festin de l'Evangile; chez les Turcs, réducàtion publique se présente à moi comme une pyramide très-étendue dans sa base , et qui, à mesure qu'elle s'élève, va toujours en se rétrécissant; en France la pyramide est renversée, et sa base est bien plus étroite que son sommet.
Aussi qu'est-il arrivé depuis quelque temps dans notre pays ? la grande manufacture des intelligences, pour parler le langage du jour, jette chaque année dans le monde une multitude d'esprits perfectionnés dont la société n'a que faire et qui ne peuvent y vivre; que répondraient nos gouvernemens , si C5ette multitude intelligente qu'ils se sont plu à
former, s'élevait tout à coup contre eux et leur disait : « Nous avons été élevés pour être quelque chose dans ce monde et nous n'y sommes rien ; la fortune devait être le prix de nos lumières et nous restons misérables; que la société périsse ou que les promesses de notre éducation ne soient pas vaines. »
Mais au moment où je parle, les hostilités n'ontelles pas déjà commencé entre la société qui voudrait rester telle qu'elle est^ et la jeunesse impatiente de la changer. Bien des gens cherchent la cause de nos révolutions dans les idées, dans les erreurs qui s'accréditent, dans la corruption des mœurs ; tout cela peut être vrai jusqu'à un certain point ; mais la véritable cause, la cause principale de cet esprit d'agitation et d'inquiétude, qui trouble les sociétés, modernes, c'est^ je crois, celle que je viens ^ ^'indiquer; je ne m'arrêterai pas plus long-temps sur une question aussi triste ; il est douloureux de signaler un péril qu'on ne peut prévenir, et d'avoir à parler d'un mal sans remède; chaque peuple porte avec lui les germes de sa ruine , comme chaque individu le principe de sa fin, et ce qu'il y a de plus fâcheux pour les sociétés humaines, c'est qu'elles prennent presque toujours les maladies dont elles doivent mourir, pour de la vie, delà prospérité et de la gloire. Malheur à ceux qui leur disent la vérité^ car elles sont souvent plus disposées à lapider ceux qui les avertissent qu'à pro-
fîter de leurs avis. Aussi se glorifie-t-on d'ajouter au mal , et tandis que toutes les voix s'élèvent pour célébrer le siècle des lumières , la destruction arrive comme un voleur de nuit^ sicut latro.
Je ne vous parle pas des écoles spéciales^ entretenues par le gouvernement ; parmi ces écoles ^ on distinguait celles de l'arsenal^ de l'artillerie et du génie. La plupart des voyageurs ont parlé du collège des itchoglans, établi dans le faubourg de Péra ; c'est là que s'élevait la jeunesse qui fournissait au sultan ses serviteurs les plus dévoués et les plus habiles; cet établissement magnifique est maintenant abandonné et tombe en ruines ; le gouvernement de la Porte avait d'abord eu le projet de le remplacer par une école militaire; mais, comme cela arrive souvent dans les révolutions, on s'en est tenu à détruire ce qui existait.
Les rayas n'ont à Stamboul que des écoles primaires qui ne sont pas aussi bien tenues que celles des Turcs ; les Osmanlis qui n'ont pas encouragé pour eux l'éducation supérieure, n'ont pas dû la protéger pour les sujets tributaires. L'éducation perfectionnée d'un raya ne leur présentait que ridée d'un ennemi plus difficile à soumettre, ou d'un esclave plus difficile à contenir.