QUELQUES SOUVEMIBS DE LA VIE D'>HIPPOCRATE
Cos , janvii-r 1 831
L'ombre et les souvenirs d'Hippocrate sont partout dans le pays de Cos^ comme Fombre et les souvenirs d'Homère remplissent les campagnes d'Ilion ; nous parcourrons sous le grand platane de Stancho la correspondance de celui qui fut surnommé le divin vieillard, comme nous avons relu V Iliade sous les saules du Simoïs. Le prince de la poésie et le prince de la médecine eurent tous deux des autels ; mais il fallut que le poète mourût pour que le monde reconnût en lui un dieu, et le mé-
' Cette lettre de M. Poiijoulat et la précédente sont adressées à ma dame Michand.
decin de Cos fut dieu de son vivant : autant la vie diPIomère fut humbJe et pauvre^ autant la vie d'Hippocrate s'écoula brillante et glorieuse. Au chantre d'Achille le bâton de l'aveugle et la besace du mendiant, au descendant d'Esculape la vénération des peuples , les trésors des rois et le Prytanée.
La correspondance d'Hippocrate se compose de vingt-sept lettres ; nous choisirons dans cette correspondance les récits les plus curieux , tout ce qui peut servir à faire connaître Hippocrate et les cho ses de son temps. Il est certain, comme on Ta remarqué, que le médecin de Cos n'a pas écrit toutes les lettres qui portent son nom , mais les lettres mêmes qui ne sont point de lui conservent pour nous un grand intérêt, parce qu'elles ont été rédigées sur un fond de vérité que personne ne révoque en doute ; s'il y a du roman dans cette correspondance, c'est du roman fait avec de l'histoire; et dans ce cas , la fable elle-même peut nous révéler de piquans traits de mœurs. Nous lirons la correspondance d'Hippocrate ^omme nous avons visité ces jours derniers la fontaine qui porte son nom. Ce monument ne fut point sans doute l'ouvrage du père de la médecine ; nous nous sommes pourtant arrêtés avec respect devant toutes ces pierres qui semblaient nous parler de sa gloire.
Nous avons vu dans l'histoire ancienne comment Hippocrate refusa les présens d'Artaxerce ; cette
négociation entre le roi de Perse et le médecin de Cos, a donné lieu à quelques lettres intéressantes. Le grand roi avait demandé un médecin ou des remèdes pour mettre un terme au fléau qui désolait son peuple et ses armées ; on lui désigne Hippocrate de Cos, issu des dieux du côté de son père et de sa mère, Hippocrate qui^ doué d'une nature merveilleuse^ guérit toutes les maladies humaines ^ et qui déjà^ dans beaucoup de pays ^ a obtenu les honneurs divins ; on engag:e le prince à offrir de For et de l'argent à celui qui est le père et le conservateur de la santé. Bientôt le Satrape de FHellespont reçoit l'ordre de mettre aux pieds d'Hippocrate tous les trésors qu'il demandera. On promet au fils d'Esculape de l'élever au rang des plus grands personnages de la Perse. « Dites au » roi des rois, répond Hippocrate, que j'ai ce qu'il » faut pour me nourrir, me vêtir et me loger ; ce » serait un crime d'accepter les trésors de la Perse, » de guérir les Barbares qui sont les ennemis des » Grecs. » Ces paroles allument le courrbux d'Artaxerce ; il veut forcer les habitans de Cos à lui livrer Hippocrate , sinon leur cité sera renversée, leur île sera anéantie et disparaîtra dans les profondeurs de la mer , et l'avenir ne pourra savoir s'il exista jamais à cette place une cité et une île de Cos. Les menaces du grand roi furent vaines : le peuple de Cos lui répondit qu'il ne livrerait point Hippocrate son dieu, dùt-il subir le plus affreux
iîestin. Après deux mille ans^ les enfans de ceux qui parlaient ainsi au grand roi^ sont encore restés fidèles au culte d'Hippocrate ; au milieu des débris de temples dispersés autour du grand platane , Hippocrate est le seul dieu du monde ancien dont on ait ici gardé le souvenir.
La Grèce et l'Ion ie , tous les pays que nous venons de parcourir, avaient des hymnes et des couronnes pour le médecin de Cos. Platon, qui était son contempovain^ se plaisait à rendre hommage à son génie ; Athènes , pour témoigner sa reconnaissance à celui qui l'avait délivrée de la peste , décréta que les enfans de Cos auraient le privilège de passer leur jeunesse dans son sein. Hippocrate était regardé comme le bienfaiteur des hommes , comme un autre Jupiter sauveur dont les paroles donnaient la vie, dont la voix aurait pu commander au sépulcre lui-même. Dans l'opinion de ses contemporains, il était celui qui guérissait les douleurs humaines, et son pouvoir s'étendait jusques sur les infirmités de l'esprit. C'est pourquoi le sénat et le peuple d'Abdère s'adressèrent à lui pour qu'il voulût bien guérir Démocrite qu'ils croyaient atteint de folie. Cet événement est raconté avec des circonstances fort curieuses dans les lettres que nous avons sous les yeux. Je prendrai la fleur de cette partie de la correspondance pour lui donner place dans mon petit tableau. Écoutons d'abord la voix triste et suppliante des citoyens d'Abdère : « Notre m. 3i
/ grand homme est malade ;, o Hippocrate ! lui qui » était notre espérance et notre orgueil , lui dont » la sagesse était divine^ a maintenant moins de » sens et de raisor; que le plus petit des Abdéritains^ » Pendant que nous sommes dans l'inquiétude et » le désespoir^ Démocrite rit et rit de toutes cho- » ses; il écrit et parle sur des sujets qui ne tiennent )) point à cette vie; il dit que l'espace est rempli de » divinités ; il écoute d'une oreille attentive la voix » de tous les oiseaux qui passent; souvent il se lève » pendant la nuit et se promène seul; il nous ré- » pète que la vie n'est rien , et quelquefois il nous » dit qu'il part pour l'immensité. Notre grand )) homme tombe dans la démence ^ et son corps et » son esprit s'en vont. Voilà pourquoi^ ô Hippo- » crate! nous implorons votre secours; nous ne » sommes point un peuple sans gloire ;, et d'hono- » râbles témoignages parlent en notre faveur. Si » notre ville était de l'or, ce ne serait point assez )) pour payer la guérison de notre grand homme. » Venez , ô Hippocrate ! car ce n'est pas seulement » un homme qui est malade, c'est toute une ville, )) c'est le peuple et le sénat. »
Nous savons qu'Hippocrate consentit à faire le voyage d'Abdère pour voir Démocrite ; dans sa réponse aux Abdéritains, il félicitait les peuples qui savent que leurs grands hommes sont leurs monumens, et non point les tours et les murailles ; il repoussait l'or et l'argent que lui avaient proposés le
^sénat et le peuple d'Abdère; s'il avait voulu s'enri^ chir, ce n'est point à Abdère mais à la cour de Perse qu'Hippocrate serait allé; « il est aussi crimi- « nel, disait le fils d'Esculape, de guérir ses enne- » mis que de guérir ses amis pour de l'argent » . Je ne sais pas jusqu'à quel point cette maxime du père de la médecine est mise en pratitjue par la faculté des temps modernes. Avant de partir pour Abdère^ Hippocrate se fît remplacer à Cos par un médecin d'Halicarnasse nommé Denis; il lui écrivait que les malades de l'île n'étaient pas nombreux et que Tannée n'était pas mauvaise.
Arrivé dans la cité des Abdéritains , Hippocrate se vit entouré de la population toute entière, hommes^ femmes, vieillards et enfans; sauvez-hy guérissez-le y tels sont les cris de la foule. Le médecin de Cos demande qu'on le mène auprès de Démocrite. Le philosophe habitait alors sur une colline isolée, loin du bruit et des affaires humaines ; un ruisseau murmurait au penchant de la colline ; ce lieu était couvert de vignobles, et là s'élevait un temple consacré aux nymphes. C'est là qu'Iïippocrate est conduit. Il apen^oir Démocritc assis au pied d'un platane, seul, sur un banc de pierre, pâle et maigre, avec sa barbe en désordre et couvert de sales vêtemens. A coté de lui étaient placés des oiseaux morts et d'autres animaux sans vie; le philosophe tenait un livre sur ses genoux, et* d'autres livres étaient répandus à terre autour de
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îûi ; tantôt il écrivait^ tantôt il se recueillait et méditait en silence; puis il se levait^ se promenait^ observait les entrailles et les restes des animaux qui étaient près de lui et s'asseyait ensuite. « Vous le )) voyez y ô Hippocrate! s'écriaient les Abdéritains tristes et dans les larmes -, vous voyez Démocrite , voila la vie quHl mène maintenant! Le philosophe^ en entendant ces lamentations^ secouait la tête ou riait aux éclats. Hippocrate descend la colline et s'approche de Démocrite; celui-ci l'ayant aperçu, ^ Salut notre hôte! lui dit-il. Salut ô le plus sage des hommes y répond Hippocrate . — Je vous ai appelé notre hôte, reprend le philosophe, parce que j'ignore votre nom ; qui êtes vous? — Je suis Hippocrate médecin de Cos ; — O Hippocrate ! votre gloire est arrivée jusqu'à moi ; reposez-vous sur le siège de feuillages que vous voyez là, et dites-moi le sujet qui vous amène ? — Le désir de vous connaître et de vous entendre m'a conduit dans ce pays ; sur quoi écriviez-vous tout à l'heure, ô Démocrite? — Sur la folie. » Là-dessus la conversation s'engage ; le philosophe voulant expliquer pourquoi il avait coutume de rire de toutes choses, expose en détails toutes les contradictions de l'esprit et de la vie de l'homme; il s'élève à des considérations qui excitent l'étonnement et l'admiration d'Hippocrate, et celui-ci, enthousiasmé du génie de Démocrite, s'en va au milieu des Abdéritains pour les remercier de lui avoir fait connaître le plus sage des hommes.
11 ne m'appartient point de parler des ouvrages d'Hippocrate ; vingt siècles d'études n'ont presque rien ajouté aux lumières qui se trouvent répandues dans les œuvres de ce grand homme, et les leçons du médecin de Cos sont encore aujourd'hui des oracles. Ainsi la gloire habite éternellement ces rivages ; elle resplendit comme le soleil dans cet archipel radieux ; Homère à Chio , Pjthagore à Samos, Hippocrate à Cos, et des dieux partout j vers quelques points de l'horizon que le navire nous entraine, il nous faut saluer l'autel d'un dieu ou le berceau d'un grand homme.