III
se parer des plus belles fourrures ;, à se couvrir d'cclatantes pierreries ; c'est à la quantité de ses bijoux qu'on reconnaît sa félicité; c'est au nombre des diamans achetés pour sa parure, qu'elle juge la tendresse de son mari. Les femmes des harems ne sortent jamais de la maison qu'avec le simple feredjé^ le voile de mousseline et les bottines jaunes ou rouges ; elles ^servent leurs plus beaux atours pour, les pénates, et c'est là qu'on peut les comparer aux lys de rÉcriture, qui ne filent ni ne travaillent, et qui sont vêtus magnifiquement. Les dames turques se font des visites entre elles; elles vont aux bains , quelquefois elles se promènent en a rabat, ou traversent le Bosphore dans un kaïke élégant ; les plaisirs les plus chers aux Osmanlis , le café, et le chibouck , font aussi les délices des harems; la danse, la musique, les marionnettes, occupent quelquefois les loisirs .des belles captives ; on pense bien que les passe-temps ou les joies de la médisance ne leur sont pas inconnus. Etudier l'avenir par la nécromancie, consulter les devineresses, chercher le bonheur de plaire dans des talismans ou des philtres magiques , voilà ce qu'un harem offre d'occupations sérieuses. Quant à l'étude , elle semble interdite aux femmes turques ; jamais la lecture n'a dissipé leurs ennuis , et je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans un harem rien qui pût ressembler à une bibliothèque. L'éducation des femmes est en général fort négligée; la société
tie les élève que pour le plaisir des hommes ^ et les choses sont arrangées de telle manière qu'un sexe opprimé ne peut jamais, à Faide des facultés intellectuelles ;, ressaisir ou partager l'empire qu'il a perdu. C'est ainsi que dans l'empire grec on privait quelquefois de la lumière les princes qu'une açibition jalouse avait détrônés.
Les femmes, traitées de la sorte, sont-elles phjs heureuses que celles de notre Europe ? Il me serait difficile de répondre à cette question : en jugeant les femmes des harems d'après nos habitudes , nous déplorons leur sort; il est probable, que de leur côté , les dames turques jugent aussi les femmes chrétiennes diaprés leurs idées habituelles, et que tout ce qu'elles en apprennent^ leur donne à la fois une grande surprise et une grande pitié. De tout cela , il faut conclure qu'il n'y a point de bonheur absolu ni en Turquie ni dans la chrétienté , et que pour savoir jusqu'à quel point on peut être heureux dans un autre pays que le nôtre , il faut bien nous garder, comme nous le faisons trop souvent, d'en juger d'après nos usages , nos goûts et nos penchans.
Je ne vous parle ici que des harems des grands, que de ceux où beaucoup de femmes se trouvent réunies. Je dois vous dire que la plupart des Turcs, surtout dans le peuple, n'ont qu'une femme; il est rare qu'un artisan ou un marchand ait deux épouses ; lorsqu'il ne se trouve qu'une femme dans la
maison ^ il n'y a pas une très-grande différence entre elle et une femme chrétienne ou juive j si ce n'est que Tépouse tu^rque est toujours voilée, et que sa vie a quelque chose de plus mystérieux. Plus il y a de femmes dans un harem , plus il est difficile d'j maintenir Tordre et la discipline. Aussi le Coran recommande-t-il à ses disciples de n'avoir pas plus de femmes qu'ils n'en peuvent gouverner. Vous savez combien dans notre Europe on méprise les eunuques ; le besoin qu'on en a ici leur a donné de la considération ; c'est par eux que l'ordre se maintient dans les harems des gens riches et puissans. Les harems ont leurs lois répressives, qui sont quelquefois très-sévères ; pour expier certaines fautes, on force les femmes à jeûner, à garder le silence, à se vêtir d'une toile grossière ; la prison et la bastonnade sur la plante des pieds, ne sont pas inconnues dans ces tristes séjours de la volupté; plus d'une fois, les ondes du Bosphore ont englouti dans leur sein des femmes que la justice des harems avait condamnées.
Le premier supplice des femmes turques doit être la jalousie; elles sont jalouses pour la moindre chose ; un regard , un mot , la plus légère préférence suffît pour mettre tout un harem en combustion; j'ai pour voisin, à Péra, un Turc que je vois souvent et qui n'a que deux femmes; ces deux femmes ne peuvent vivre sous le même toit, et lorsque l'une des deux est préférée, l'autre va se ca-
cher chez ses parens ; elles sont conime le jour et la nuit qu'on ne peut jamais rencontrer ensemble sur le même horizon ; mon voisin a fait ce. qu'il a pu pour les mettre d'accord ^ et n'ayant pu j réussir y il a fini par prendre son parti j il pourrait contraindre ses deux épouses à rester avec lui , mais il aime mieux être délaissé par l'une d'elles ^ ce qui est un grand scandale pour les Osmanlis^ que d'avoir dans sa maison une guerre perpétuelle.
A travers les occupations et les pkisirs frivoles dans lesquels se prolonge l'enfance des femmes turques , il se rencontre, de temps à autre, des passions fortes, des haines vigoureuses, des caractères indomptables. Je pourrais vous citer la femme du malheureux llalet-Effendi. Cette femme, qui ne pouvait souffrir son mari vivant, montra une joie extraordinaire à sa mort; elle immola deux moutons en action de grâce; elle vint même, avec la foule des curieux, contempler la tête sanglante de son époux exposée à la porte du sérail. Des caractères semblables ne sont-ils pas propres à troubler la paix et la sécurité d'un harem? On m'a cité plusieurs pachas, qui n'entrent qu'en tremblant dans le sanctuaire redoutable de l'hymen ; comme leurs gardes ne peuvent les suivre dans le harem, il n'est pas étonnant que des pressentimens sinistres y troublent quelquefois leur sommeil, y empoisonnent jusqu'à la volupté. 11 faut remarquer, à ce sujet, que les plus belles femmes des harems [viennent
de l'ancien pays de Médée , cette maîtresse passionnée de Jason ^ avec laquelle on a fait tant de tragédies. Beaucoup de gens m'ont assuré que dans la révolution qui causa la mort de Sélim^, ce prince fut étranglé par les femmes de Moustapha; ces femmes avaient déjà porté leurs mains homicides sur Mahmoud^ qui s'en est ressoiîvenu et qui les a fait vendre au bazar.
Si je vous parlais du harem du grand-seigneur, je ne vous dirais que ce que vous savez déjà ; on vante la discipline , l'ordre sévère qui règne dans ce lieu qui pourrait être appelé la cité des femmes. Les odalisques y sont partagées en compagnies ; chaque compagnie a ses chefs, son uniforme, sa solde, son logement, je dirai presque sa caserne. On m'assure que, malgré toutes les précautions, malgré les murs , les grilles de fer et les gardiens , le grand-seigneur a quelquefois trouvé des infidèles parmi ses épouses. Entreprendre de comprimer l'essor des amours défendus, n'est-ce pas vouloir donner des fers aux vents? En vain, dit le proverbe turc, la nature enferme le feu dans l'intérieur d'un caillou , il parvient à sortir de sa retraite ; il en est de même de l'amour emprisonné au sérail.
L'existence et la situation des femmes enfermées dans le harem impérial dépendent beaucoup du caractère et des goûts de chaque sultan . Le harem est quelquefois comme un divan , comme un conseil
du prince j où la poliûque se juge en dernier ressort; le plus souvent 5 ce n'est qu'un séjour où le plaisir semble raffaire principale; je crois qu'aujourd'hui ce n'est ni le plaisir ni la politique qui animent cette enceinte tristement privilégiée; là s'écoule la jeunesse des odalisques au milieu de leurs rivalités qui pourraient paraître de l'ambi^ion^, au milieu de leurs jalousies, qu'on pourrait prendre pour de l'amour; ces vaines images de la félicité ne durent qu'un moment, et disparaissent plus vite encore que la beauté. N'allez pas croire qu'un harem impérial vieillisse avec le sultan ^ ce qui détruirait tout-à-fait l'objet de l'institution ; il faut que le harem soit toujours jeune; il n'est donné qu'aux eunuques, aux femmes qui ont été jnères et à celles qui exercent d'utiles emplois , d'y ressentir impunément le poid« des années. A peine les belles esclaves de Circassie ont-elles passé quelque temps dans les jardins enchantés du sérail, qu'elles doivent quitter cette demeure passagère, pour languir dans quelque palais inconnu , ou poup épouser un pacha , quelquefois même pour être revendues au bazar. Il n'est point de pays où les générations s'écoulent avec plus de rapidité, point de cité qui change plus souvent d'habitans ; la nature est moins prompte à renouveler les formes du printemps, à remplacer les feuilles des bois et les fleurs de nos piïiiries.
La plupart des relations de voyage renferment
quelques épisodes romanesques ^ quelques aventures galantes où figurent les dames turques ; les conteurs peuvent ici se mettre à l'aise ;, car ils n'ont point de contradicteurs; toutefois il faut bien un peu de vérité à leurs récits pour qu'on les croie, comme ii faut un peu d'or à la monnaie du grandseig«eur pour qu'elle circule. Pour moi, depuis que je connais mieux les usages, les lois, les préjugés qui veillent avec les eunuques noirs et blancs à la garde des harems, je ne crois guère que la moitié de ce qu'on dit , et je vous invite à en faire autant pour tout ce que vous diront les voyageurs. La première chose qu'on se demande à Stamboul , c'est de savoir comment l'amour peut y venir; les femmes y sont presque toujours voilées ; elles ne voient les hommes qu'en passant, ne les connaissent point et n'en sont point connues ; ajoutez à cela que tout ce qu'il y a de moral, tout ce qu'il y a de délicat dans les rapports des deux sexes , ne peut être parfaitement senti dans un pays où il n'y a que des maîtres et des esclaves. Si on lisait dans un harem la Nouvelle Héloïse, Clarisse Harloive , ou quelques-uns des romans de Walter-Scot, il est probable qu'on n'y comprendrait rien ; on ne comprendrait pas davantage la tragédie de Bajazet ou celle de Zaïre.
L'amour est toléré chez les Turcs comme on tolérait le vol à Sparte ; il faut qu'il «ache avant tout se dérober à tous les regards. Cette barbarie ja-
louse qui veille de tous côtés , suspend même les lois de la politesse entre les deux sexes ; à peine reconnaît-on les droits de la nature^ les rapports de la famille ; c'est presque un état de siège pour l'amour et pour tout ce qui ressemble à la galanterie. Une femme musulmane qui s'appuierait sur le bras d'un homme , fût-il son père , son mari , son fils , ferait crier au scandale ; les patrouilles chargées de l'ordre public ne manqueraient pas d'arrêter une femme qui regarderait un homme en face ; il y aurait plus de danger à saluer une dame turque dans la rue qu'à la dépouiller de ses diamans. Quoique les lois sur l'adultère tombent chaque jour en désuétude , elles subsistent néanmoins, et de temps à autre, elles se montrent avec toutes leurs rigueurs, semblables à ces goules ou revenans , qui apparaissent la nuit dans un château abandonné.
Les rendez-vous amoureux se donnent dans le quartier des Francs, des Grecs ou des Juifs ; les cimetières paraissent aussi des lieux propices , et l'ombrage des cyprès funèbres a souvent protégé des amours illicites ; d'autres fois on se rend aux environs de Constantinople , dans des lieux incultes et inhabités que le peuple appelle les Montagnes; les rives du Bosphore offrent plus d'un asile aux amans contre la vigilance de la police, et souvent un caïque arrêté dans une anse solitaire, est devenu la conque de Cvpris. Il faut ajouter qu'une
aventure galante doit avoir lieu à la clarté du soleil , et que l'infidélité ne peut se couvrir ici des ombres de la nuit , car pendant la nuit toutes les maisons sont fermées^ et personne ne peut y entrer ni en sortir. Les femmes ont coutume de choisir l'heure de la prière , et c'est la voix du muezzin qui appelle les amans à leur rendez-vous.
Parmi les Osmanlis , le libertinage ou la corruption vient surtout des . militaires , par la raison qu'on n'ose pas trop sévir contre eux , et que la plupart n'ont point de femmes. Les Francs ou les Orecs qui figurent dans les aventures galantes sont ceux qui^ par leur état, peuvent avoir quelque accès dans les harems , tels que les médecins , les apothicaires^ les marchands de bijoux et d'étoffes ; on m'a parlé d'un jeune pharmacien qui a été obligé de changer trois fois de boutique , à cause des séductions périlleuses auxquelles une jolie figure l'avait exposé. On m'a cité un bacal ( le mot bacal répond à notre mot de gargotier ) , qui a enlevé la femme d'un officier du sérail ; la femme avec ses bijoux, le ravisseur avec son industrie, ont été s'établir à Odessa, où ils ont ouvert une auberge qu'on appelle V Auberge turque. Vous pouvez voir, par cette préférence donnée à un bacal , que l'amour est ici comme le grand-seigneur ou l'ombre de Dieu , qui ne prend pas garde au rang et à la dignité des personnes pour le choix de ses favoris. Si les femmes turques ne sont pas libres de choisir
leurs époux ^ elles n'ont pas plus la liberté de choisir leurs amans.
Comme les femmes turques ne vont presque jamais seules , il doit arriver dans les aventures d'amour ce qui se voit dans nos comédies : la dame a toujours une ou plusieurs suivantes. Quelquefois une héroïne de roman est accompagnée de sa sœur ou même de sa mère. Si une intrigue galante venait à être découverte ^ il ne s'agirait de rien moins^ pour la femme y que d'être cousue avec des chats dans un sac de cuir^ et jetée ainsi dans le Bosphore; il est assez simple, d'après cela, qu'on prenne quelques précautions. De son côté , un homme pris en flagrant délit court le risque d'être empalé, étranglé, ou forcé, si c'est un chrétien, de prendre le turban ; raison suffisante pour que les galans se fassent un peu prier, et qu'ils soient tenus à la plus grande discrétion comme les femmes. Aussi ne connait-on rien d'une aventure qu'elle ne soit finie ^ et quelquefois long-temps après. La chronique scandaleuse est ici comme l'histoire, qui ne parle ^es événemens que lorsqu'ils sont accomplis.
Je ne vous ai point encore dit comment les jeunes Turcs ont coutume d'exprimer leur passion amoureuse. Qui n'a entendu parler du langage des fleurs? Ce langage ne pouvait manquer d'arriver à sa perfection dans un pays où la plupart des femmes ; ne ; savent pas écrire. Il existe une autre ma-
nière de faire la cour aux belles Musulmanes^ qui peut-être vous est moins connue; un jeune Osmanli, en passant sous leurs fenêtres^ porte la main à son cou, comme pour montrer que sa tête n'est plus à lui; il se donne de grands coups de yatagan dans les Lras et dans les jambes, pour faire voir que son sang est prêt à couler pour celle qu'il a choisie. Cette manière d'exprimer son amour devient de jour en jour plus rare, et je n'en suis pas étonné , car elle n'est guère compatible avec l'humeur indolente des Osmanlis. Des Francs, qui ont vécu long-temps à Stamboul, m'ont assuré que la passion de l'amour n'y éclate presque jamais par des actes de violence. Un accident tragique arrivé depuis peu a surpris tout le monde, et les Turcs ont quelque peine à se l'expliquer. Un effendi a tué d'un coup de pistolet une jeune veuve qui avait promis de l'épouser, et qui en avait épousé un autre; il s'est présenté, déguisé en femme, au milieu des fêtes et des cérémonies du mariage; en s'approchant de la mariée, il s'est écrié d'une voix terrible : Malheur a toi ! Et l'infortunée , frappée d'une balle , est tombée morte entre les bras de ses parentes et de ses voisines qui étaient venues la visiter. Le meurtrier a été arrêté dans sa fuite, et le lendemain on a pu voir sa tête exposée dans la rue , tandis que les tristes restes de sa victime étaient transportés au champ des morts. On a remarqué ici que la violence des sentimens n^y por-
tait jamais au suicide ; jamais on n'entend dire à Stamboul que deux amans se sont asphyxiés ou se sont jetés dans le Bosphore ^ à la suite de quelque grand désespoir.
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