‹ Correspondance d'Orient, 1830-1831 (volume 5)Chapitre 7 sur 47 · X.ES FEMMES TURQUESi · texte numérisé non relu

X.ES FEMMES TURQUESi

Péra, octobre 18:^.

On a pu voir dans nos romans de chevalerie le respect que les anciens preux avaient pour la beauté , les Turcs respectent aussi les femmes , mais c'est le respect qu'on a pour la propriété. Les Osmanlis n'aiment point les femmes pour ellesmêmes; ils ne combattront pas pour venger la gloire et l'honneur des dames ^ pour les délivrer d'un péril ^ ou briser les fers de leur captivité^ mais seulement pour qu'elles ne puissent pas échapper à ceux qui les possèdent ; cette condition des femmes^ et cette manière de les respecter suffiraient seules

pour nous prouver que chez les Turcs la civilisation n'a point fait de progrès. Que d'actions héroïques^ ^ue de sentimens généraux y que d'inspirations du génie, sont dues parmi nous à la présence et aux suffrages des femmes! En Turquie, les femmes n'encouragent rien, ne dirigent rien , et ne peuvent concourir ni à la gloire ni au bonheur d'une société qu'elles ne connaissent point et qui ne les connaît point, où elles sont considérées comme une chose qu'on achète, et comme un trésor qu'il faut cacher.

Voyez parmi nous ce que produit cette heureuse alliance des deux sexes , qui mettent en commun leurs sentimens et leurs vertus , et qui supportent ensemble les chagrins et les adversités 3e cette vie; cette alliance , cette association morale, fondée sur une espèce d'égalité, ne peut avoir lieu dans les familles turques , où le mari est un maître absolu , et la femme un être subordonné, quelquefois un esclave acheté au bazar. On ne connaît point chez les Turcs la dame du logis ^ la maîtresse de la maison. Comment donnerait-on ce titre à la femme qui peut être chaque jour remplacée, et qui partage avec d'autres la confiance et l'affection du maître?

Les femmes turques nourrissent elles-mêmes leurs enfans , et pour remplir ce devoir si naturel , elles n'ont pas besoin des conseils de notre philosophie. Toutefois l'éducation de l'enfance ne sau-

rait être qu'imparfaite y en présence de plusieurs femmes animées par des passions jalouses. Comment les femmes , surtout les Circassiennes y auraient-elles pu apprendre à devenir de bonnes mères , elles qui ont été abandonnées ou vendues par leurs parens? Comment ces filles inconnues du Caucase ^ que n'a jamais émues la piété filiale , pourraient-elles connaître toutes les sollicitudes de la maternité? Sans doute que la nature a donné aux femmes de tous les pays les mêmes sentimens , mais les sentimens les plus humains , corrompus par de mauvaises lois , ne valent pas même quelquefois l'instinct des animaux. Sans vouloir faire ici une satire, il me semble qu'il y a moins de vertus domestiques dans un harem , qu'il n'y en a dans le nid d'un passereau ou d'un pigeon ramier -, il me semble que les femelles dejs oiseaux du ciel mériteraient mieux le titre de mères de famille que les épouses d'un Osmanli.

Si les femmes rie peuvent rien être dans la maison^ à plus forte raison au-dehors : elles ne peuvent embrasser aucune profession ni aucun genre d'industrie; on n'en trouve jamais ni dans les comptoirs ni dans les boutiques ; on regrette de les voir éloignées de tout ce qui se fait de bon , de tout ce qui se fait d'utile , de ce qu'elles font beaucoup mieux que les hommes : je veux parler des œuvres de charité ; elles ne sont jamais chargées de secourir les pauvres, de soigner les ma-

lades ; les hôpitaux et tous les lieux où rhumanité souffre ne connaissent point ces anges de la terre qu'on appelle chez nous les sœurs grises ^ ou sœurs de V hôpital.

Tout le monde sait que dans nos sociétés d'Europe y c'est au commerce et à l'association des femmes ^ que nous devons ce sentiment des convenances qui distingue chez nous la bonne compagnie^ et même les gens bien élevés parmi le peuple. Les Turcs en sont encore sous ce rapport à la rudesse des mœurs barbares j rien n'est plus libre que leurs conversations sur certains objets , rien n'est plus scandaleux que leurs danses et leurs spectacles. Cette licence^ qui a quelque chose de sauvage^ provient surtout de ce que les deux sexes vivent séparés, et que la place des femmes dans le monde est en quelque sorte restée vide. La décence et la pudejir sont nées, je crois, de la réunion des deux sexes. '

Il n'est pas même permis aux fehîîfies turques de se montrer sous les auspices de la religion. Je rfai pu m'empêcher de faire une remarque générale : c'est qu'en France on voit plus de femmes que d'hommes dans les églises, et qu'en Turquie on voit plus d'hommes que de femmes dans les mosquées. Les femmes sont exemptes d'assister aux cérémonies religieuses; on leur défend même d'y paraître. J'ai vu des Musulmans prier sur des chemins, dans des places publiques, dans les lieux déserts: je

Page 1