DES ÉTUDES CHEZ LES TURC
Péra , octobre i 830.
Lorsqu'on veut étudier la physionomie d'un pays y on se' demande d'abord quelles sont les lumières répandues dans le peuple ; on se demande quelles sont les sciences qu'on y cultive^ lés doctrines qu'on y enseigne, comment on y élève la jeunesse. Toutes ces questions vont être l'objet de mes lettres.
Chez un peuple où la religion est tout, la théologie doit occuper le premier rang parmi les sciences. Les Turcs appellent la théologie ^ l'art de parler convenablement de Dieu, et cette définition me paraît assez juste. Chacun des quatre-vingt-dix,-
neuf attributs de la divinité a donné lieu à des milliers de volumes, que doivent lire les théologiens musulmans. Je ne m'arrêterai point ici à réfuter sérieusement les dogmes de l'islamisme, comme on le faisait au moyen-âge et dans le temps des croisades j je veux laisser en paix les docteurs de Stamboul comme ceux du Grand-Caire et des villes saintes de la Mecque et de Médine.
A côté delà théologie, marche une autre science, c'est l'étude du Coran et de la tradition religieuse, considérée comme ïa loi civile et la loi politique , comme la règle souveraine qui prescrit à chacun ses devoirs, qui garantit à chacun ses droits , qu^on invoque dans tous les différens , et d'où émanent toutes les décisions de la justice. Comme ces lois religieuses n'ont pas toujours im sens précis et positif, qu'on en a fait mille applications diverses , qu'elles ont été commentées de cent façons , leur étude n'est pas facile , et toute la vie de l'homme y suffît à peina. Nous admirons , chez nous , la compilation laborieuse 3e d'Ohsson ; mais je doute qu'avec un pareil travail on pût obtenir ici les derniers grades de Solimanieh.
Il ne faut pas perdre de vue la vohonté du prince qu'on regarde aussi comme la volonté de Dieu et comme la loi suprême. On apprend aux Turcs qu'il serait impie de désobéir au sultan , et qu'ils doivent rester soumis aveuglément au successeur des califes. Les codes de Soliman , d'Achmet et plu-
sieurs autres , enseignés comme les Commandemens du Seigneur, n'ont jamais cessé d'obtenir le respect des Osmanlis ; mais tous ces codes qui n'éclaircissent rien, n'offrent souvent qu'une difficulté de plus pour l'étude de la législation ottomane , et la jurisprudence reste souvent indécise entre la volonté de Dieu et la volonté du pouvoir absolu.
On a fait sur le pouvoir législatif des sultans une remarque qui est bonne à répéter, car elle nous révèle l'esprit et la natui;e du despotisme en Turquie. Il n'est point de pays où les ordonnances tombent plus facilement ^n désuétude ; cela vient sans doute de ce qu'on en publie trop; chaque jour voit naître un règlement, une prohibition nouvelle j au premier moment , tout est d'obligation, ^ la ipoindre contravention est quelquefois punie par la peine capitale ; mais bientôt l'autorité elle-même oublie ce qu'elle a défendu, et tout le monde agit comme si la loi n'avait pas été portée ; on m'a cité un proverbe souvent répété parmi le peuple , que les firmans ne durent que trois, jours. Ce qu'il y a de curieux à observer , c'est que le pouvoir suprême n'est point offensé et ne souffre point de cette apparente désobéissance. Les sujets ne croient pas manquer ainsi au souverain , parce que l'habitude et ^l'expérience leur ont appris que le gouvernement tient lui-même peu de compte de ce qu'il a fait ; le despotisme tel qu'on le connaît ici,
le despotisme véritable, le despotisme cl^sique , ressemble aux révolutions du temps présent, qui ne subsistent que pa^ des principes généraux et par des déclarations vagues, qui ne veulent ni règle fixe , ni législation positive , qui ne peuvent soutfrir aucune loi établie , pas même celles qui sont leur ouvrage 5 les révolutions, comme le despotisme, ne tiennent pas à ce qu'elles ont fait, mais à ce qu'elles font, et surtout à ce qu'elles veulent faire; il ne s'agit pas de ce qu'elles voulaient hier, mais de ce qu'elles veulent aujourd'hui, de ce qu'elles voudront demain. Le commencement d'une chose établie, d'une chose qui peut avoir quel que 'durée, serait la fin d'une révolution , et peut-être aussi du pouvoir arbitraire d'un despote.
On enseigne la pTiilosophie chez les Turcs ; mais dans la philosophie comme dans là politique , c'est le Coran qui est la base et le principe de tout; on ne s'occupe guère, par exemple , de prouver l'existence de Dieu , l'immortalité de l'âme : il faut y croire parce que le Prophète l'a dit; mais quelles sont les preuves de la véracité du prophète?. On se garde bien de laisser cela en supposition ; une chose est vraie j parce que le Coran l'a dite^ et que le Coran est un livre divin. Voilà tout le raisonnement des Turcs. Toutefois, les théologiens turcs n^ont pas négligé d'employer les armes tranchantes deja logique, qu'ils appellent la science de Içl balance. Ils connaissent 1^ logique d'Aristote , qu'ils
. ont adaptée à leur manière de raisonner. Aristote n'a pas été parmi les Osmanlis la source d'une foule de discoi*des et de querelles scholastiques, Comme dans notre Occident au moyen -âge ; le précepteur d'Alexandre est^ dans les médressés, le très-humble disciple du Prophète. Au reste, une religion qui ne s'est propagée que par le sabre, ne devait guère laisser dans les esprits l'habitude d« subtiliser et de triompher par les armes du syllogisme. J'aime assez cette maxime des docteurs de la Turquie : Faites du bien a tout le monde^ et ne disputez point avec les ignorans. On m'a parlé d'un de leurs livres / intitulé : Adahe-il-Bahz (règles de la discussion ) , qui enseigne la manière de disputer avec politesse et avec esprit tout à la fois. Je voudrais qu'on fît une bonne traduction* de cet ouvrage, et qu'on la répandit dans les écoles de notre Europe civilisée.
La métaphysique a fait peu de progrès chez les Turcs. Quoique leur maintien soit grave et qu'ils aiçnt un air réfléchi, leur esprit n'est pas porté pour cela aux idées spéculatives. Un Osmanli rêve plutôt qu'il ne médite ; et dominée par la folle du logis , sa raison ne va guère au-delà de ce que les sens peuvent découvrir, et préfère toujours ce qu'on peut imaginer à ce qui doit être approfondi. Aussi les lois du monde intellectuel n'occupentelles que très-peu les savans de Stamboul. Les raisons qu'on peut en donner ne sont pas seulement
tirées du caractère national , mais des préceptes et de Fesprit du Coran. La religion musulmane a matérialisé Thomme : il y a, dans les croyances des Turcs, des souillures pour le corps comme pour rame, et ces souillures sont également des péchés. Beaucoup de cérémonies , prises au figuré et regardées parmi nous comme symboliques, sont prises à la lettre et dans le sens le plus matériel parmi les disciples du prophète de la Mecque. La manière dont ils prient, la plupart de leurs actes religieux, la persuasion où ils sont que les morts souffrent ou se réjouissent dans la tombe, les félicités de leur paradis , montrent une tendance évidente à matérialiser le monde intellectuel ; c'est en cela surtout <JUe Tislamisme diffère de la foi chrétienne qui tend partout à spiritualiser les sociétés humaines. Ce caractère de la religion musulmane est peutêtre ce qui a le plus contribué à retenir les esprits dans une espèce de barbarie j et s'il est vrai , comme on l'a dit et comme je le crois , que le christianisme ait civilisé le monde, il est vrai aussi que l'islamisme a dû arrêter les progrès de l'intelligence chez la plupart des peuples de l'Orient.
Si la logique et la métaphysique sont peu avancées, il n*en est pas de même de la morale; la littérature lui doit ses plus nobles pensées, ses plus sublimes inspirations; l'imagination turque semble avoir transporté, dans le monde moral toutes les couleurs, toutes les meryeilles du pays où nous
sommes ♦ C'est' dans les livres des Orientaux que la vertu ^ que la raison même devient une magnifique poésie; c'est là que la morale est telle comme la nature, brillante comme le firmament avec ses étoiles, vénérable, auguste comme les ruines de Fan tique Asie. Que ^d'ingénieuses allégories, que de fables riantes, que d'images. vives, animées, se mêlent ici à tout ce qu'on y dit des devoirs de l'homme ! Quels modèles parfaits présenteraient au monde les nations d'Orient, si elles mettaient en pratique toutes les belles choses qu'on enseigne dans leurs livres de littérature et de philosophie î La physique , la chimie, les mathématiques, l'astronomie, ne sont pas des sciences tout-à-fait ignorées des Osmanlis; mais la physique des écoles est encore celle qui s'enseignait dans la chrétienté avant la prise de Constantinople ; les docteurs dissertent encore sur la propriété de^s corps, sur le mouvement^ sur* l'espace, sur le repos et Jes modifications diverses de la matière ; la physique d'Aristote, l'optique d'Euclide, l'histoire naturelle de Pline, quelques autres ouvrages traduits des langues d'Europe, s'ils ne sont connus dans les écoles des Turcs , se trouvent du ijîoins rappelés dans les catalogues de leurs bibliothèques. Quant à la chimie, elle se réduit à la transmutation des métaux, c'est-à-dire à l'alchimie; cette science , long-temps cultivée par les Arabes, n'a plus guère de partisans à Stamboul. Il faut dire, à la louange des Turcs,
qu'ils ne s'occupent guère maintenant de faire de l'or avec du charbon. Constantirîople n'a plus d'autres chimistes que les apothicaires de Péra, et les distillateurs qui font l'eau de rose du sérail. Comme la connaissance des mathématiques est nécessaire dans la marine, dans l'artillerie et dans quelques professions^ l'étude de cette science n'a jamais été abandonnée; l'imprimerie impériale a publié dans ces derniers temps quelques ouvrages de géométrie et d'algèbre. On enseigne surtout les mathématiques dans des écoles spéciales 5 on les enseigne d'après les ouvrages de Bezout et de Rejnaud ; comme ces ouvrages sont mal traduits^ les élèves et même les professeurs^ ne connaissent véritablement que les figures qui s'y trouvent jointes, et sont condamnés à deviner le reste ; d'où il résulte que l'enseignement est très -imparfait.
L'abbé Toderini nous vante beaucoup les progrès que l'astronomie a faits chez les Osmanlis; je suis porté à croire qu'il y a un peu d'exagération dans ce que nous dit à ce sujet le savant voyageur 5 on a pu traduire en langue turque les ouvrages de Cassini et les élémens d'astronomie de Lalande; mais il est probable que ces traductions sont peu connues des savans de Stamboul ; le sérail a pourtant son astronome; j'aurais biea voylu voir l'observatoire et les instrumens de cet officier du sérail à qui le sultan a donné le département du ciel ; mais je n'ai pu satisfaire sur ce point ma curiosité j
je n'ai pas même pu me procurer l'almanacti que publie chaque année Tastronome impérial, et dans lequel sont indiquées les saisons, les éclipses de la lune et du soleil, et les jours malheureux ou propices. Je vous dirai comme chose curieuse, que Fauteur de cet annuaire est un des personnages les plus considérables du divan ; c'est à peu près comme si un de nos puissans monarques de la chrétienté appelait à son conseil le rédacteur de YAlmanach de Liège ou du Messager boiteux; on assure que les astronomes de la cour ont eu souvent plus de crédit que les grands-visirs et les muphtis. Le Nostradamus du sérail a pu diriger parfois la politique ottomane, en interrogeant les astres du ciel, et ses oracles n'inspiraient pas moins de confiance et de respect que ceux de Calchas dans le conseil d'Agamemnon ; nous voyons dans l'histoire qu'une éclipse de lune ou de soleil , commentée par l'astronome du sérail, a suffi quelquefois pour bouleverser la capitale et les provinces. Cependant les Turcs d^aujourd'hui ne paraissent pas beaucoup s'occuper des phénomènes du ciel; nous venons d'être témoins, ces jours derniers, d'une éclipse de soleil, et les Osmanlis sont restés dans leur calme habituel; au moment de l'éclipsé, j'étais au champ des morts de Péra; quelques Turcs étaient assis sur les tombes des Arméniens, ou accroupis sur des nattes autour du café; les Francs qui restaient là paraissaient tout préoccupés du spectacle; pour les
Osmanlis, ils ne tournaient les yeux vers le ciel que pour suivre la fumée ascendante de leur chibouc; il ne s'agit pas pour eux d'étudier le phénomène en lui-même, mais de savoir ce que l'astronome aura prédit.
Chez les peuples enfans et chez les peuples encore barbares, on recherche surtout dans les sciences les secrets de l'avenir j comme les choses positives sqnt toujours celles qui ont le moins d'empire sur les esprits, on aime mieux s'en tenir à des connaissances vagues qui peuvent frapper l'imagination. Après avoir interrogé les astres du ciel sur les événemens futurs, les Osmanlis aiment aussi à interroger les rêves et les visions de la nuit -, l'interprétation des songes est la science la plus accréditée à Stamboul, une science dont tout le monde s'occupe ; on dit que les visions prophétiques ont souvent dirigé la politique de Mahmoud, et que dans les momens difficiles, il ne consulte pas moins ses astrologues ou ses devins, que ses ministres; il ne les consulte pas seulement sur les affaires de l'état, mais pour ses plaisirs et ses promenades sur le Bosphore.
Un peuple qui n'a des yeux que pour Tavenir, ne doit pas mettre beaucoup de prix à la connaissance du passé; aussi les médressés n'ont-ils point de chaires pour l'histoire ; toutefois les sultans, en même temps qu'ils ont leurs astrologues ou leurs prophètes, ont aussi leurs historie\)iS ou leurs bis-
toriographes ; quoique la charge d'historien soit moins importante que celle de l'astronome de la cour, elle n'est pas tout à fait sans fonction ; les actes importans de chaque règne , les traités^ les Ipis y les réglemens sont exactement remis à l'historiographe en titre , qui est chargé de les mentionner dans son histoire. On n'a pas besoin , je crois, d'avoir lu de pareilles annales^ pour être assuré qu'elles n'ont pas cette impartialité, cet esprit de critique , cette philosophie que nous admirons dans les grands historiens. Plusieurs choses en Turquie s'opposeront toujours à ce qu'on pousse bien loin la science dé l'histoire ; d'abord le pouvoir absolu ne donnera jamais de grands encouragemens à ceux qui diront la vérité ; le second obstacle est dans l'islamisme ; la religion musulmane est née dans des temps barbares , dont elle a , surtout chez les Turcs, conservé les préjugés et le caractère. Elle n'a point vu l'antiquité , et ne saurait en parler convenablement ; aussi le langage^ des ruines et des vieux monumens est-il inconnu à ses disciples ; ajoutez à cela que Mahomet, en racontant l'histoire ancienne qu'il ne savait pas , a tout brouillé ; et comme ses erreurs sont devenues des articles de foi, le Coran se trouve placé comme une barrière invincible sur le chemin des grandes vérités historiques. II serait impossible de faire à Stamboul un cours d'histoire véridique^ sans déplaire d'un côté au sultan 3 et de l'autre, sans donner
quelques démentis au Prophète de la Mecque , ce qui exposerait tous les jours un professeur y ami de la vérité, à être livré aux griffes de la strangulation.
Plusieurs des sciences dont je viens de parler ne sont plus enseignées dans les écoles. Le gouvernement n*encourage aucune connaissance 5 mais on doit dire qu'il tolère toute sorte d'enseignemens ; un Musulman, quel qu'il soit, s'il veut enseigner une science, obtient facilement la permission d'élever une chaire dans une mosquée et d'y réunir des auditeurs; cet enseignement est regardé comme une action pieuse, et l'opinion du peuple en tient compte comme d'une chose agréable à Dieu. J'ai demandé à plusieurs personnes éclairées, si on profitait beaucoup de cette liberté ; on m'a répondu qu'on n'en voyait plus d'exemple depuis que l'empire est livré aux révolutions ; on peut en conclure que plusieurs sciences ont dégénéré chez les Turcs, et que les lumières s'en vont avec tout le reste. En portant leurs regards vers l'Occident qui ne leur a rien apptis, les Osmanlis ont oublié ce que leur apprenait autrefois l'Orient; ils n'ont point acquis nos connaissances , et ils ont oublié ce qu'ils savaient.
Avant de terminer ma lettre, je vous dirai quelques mots sur Fenseignement des langues. Les Osmanlis dont l'éducatron a été soignée, parlent le persan et surtout l'arabe; la langue arabe étant