DOUTENT
lui restaient, se trouvèrent tout à coup entre deux troupes d’ennemis, toutes deux victorieuses ; ii ne put leur résister, et ce fut sans doute dans l’horrible désordre qui dut suivre cette double invasion des Turcs, que disparut Paléologue; on voit encore près de la porte d’Égri-Capou, les restes assez bien conservés d’un palais que les traditions ont appelé jusqu’ici le palais de Constantin ; ce palais est situé dans un lieu élevé et domine toutes les ruines du voisinage ; on pouvait suivre de là tous les mouvemens du siège et veiller sur tous les points menacés ; la construction de cet édifice ne paraît pas remonter plus loin que le règne de Paléologue , et tout nous porte à croire qu’il fut bâti par ce prince peu de temps avant l’attaque des musulmans. Je ne crois pas qu’il faille chercher ailleurs la place où succomba le dernier des empereurs grecs; pour ceux qui veulent honorer la mémoire de ce héros du patriotisme, quel plus beau mausolée, quel plus digne monument que ces nobles ruines qui portent encore son nom?
Je viens de vous faire l’histoire des murailles de Constantinople , au moins pour ce qui regarde les croisades et la conquête des Turcs. J’ai visité très-souvent ce qui reste de ces remparts extérieurs de la ville, qui avaient fini par enfermer dans leur enceinte tout l’empire romain ; aujourd’hui les murailles de la ville du côté du port , sont presque partout détruites ; plusieurs des portes, placées de ce côté, n’existent plus, ou sont en ruines ; en revenant du fond de la Corned'Or, à la pointe du sérail, on voit des murs rétablis et rebâtis à neuf, d’après le plan de l’ancienne construction : lorsque l’étranger voit par-dessus ces murailles reblanchies , la pointe dorée des kiosques , la cime verdoyante des cyprès , il juge facilement que de pareils remparts ne défendent plus que des jardins solitaires, et les voluptés jalouses des sultans. Du côté de la Propontide, les murs extérieurs de la cité n’ont jamais été exposés aux assauts de l’ennemi, et n’ont eu à souffrir que des ravages du temps, du voisinage des flots, et des tremblemens de terre. Lorsqu’on regarde du côté de la mer cette partie de la ville, on ne voit ça et là que de vieux remparts montrant leurs briques et leurs pierres grisâtres; des tours délabrées, qui paraissent comme suspendues au rivage, des créneaux à demi démolis, et de vieilles maisons de bois, mêlant ensemble leurs ruines. Vers l’angle méridional de la ville , on peut voir encore debout l’arc de triomphe de la porte Dorée, et le château des Sept-Tours, jadis une
prison redoutée des chrétiens, des janissaires, même des sultans r maintenant un édifice solitaire et presque abandonné.
Je reviens aux murailles extérieures qui regardent la campagne ; en suivant la route qui borde la cité, on ne se lasse point d’admirer d’un côté les forêts de cyprès qui couvrent les cimetières, de l’autre des touffes d’arbousiers, d’oliviers sauvages, sortant des masures, s'échappant du flanc d'une muraille, ou couronnant le sommet d’une tour ; si j’avais le talent de la peinture , au lieu de vous écrire une lettre, je vous ferais un tableau ; je vous montrerais les fossés d’une capitale, à moitié convertis en jardins, les bois verdoyans, la parure des saisons, croissant sur des brèches faites par le boulet, et montant sur les créneaux de la porte du Canon ; ce tableau de la nature agreste et des tours qui furent le théâtre du carnage, pourrait servir de pendant à ce bouclier d’Achille si poétique, où le génie d’Homère mêle partout, aux images sanglantes des combats, l’aspect des vertes campagnes, l’aspect des vendanges et des moissons.
Il suffit d’avoir vu les murailles de Constantinople, telles qu’elles ont été conservées jusqu’ici, pour se convaincre que les Grecs regardaient leur capitale comme leur dernier asile, et leur dernière espé^ rance de salut ; aussi tout le patriotisme des empereurs consistait-il à faire bâtir ou réparer les portes et les murailles de la ville ; rien n’était plus glorieux pour les successeurs de Constantin que d’ajouter quelque chose aflx fortifications comme aux embellissemens de la cité impériale. Les travaux de ce genre étaient comparés par la flatterie des Grecs à ceux de Minerve et d’Apollon ; quelquefois, on invoquait, dans une inscription gravée sur la pierre, le Dieu qui mourut pour sauver le monde. L’opinion commune attribue au feu grégeois la conservation de Byzance; c’est un préjugé historique, que Montesquieu n’a pas dédaigné d’adopter dans son livre immortel ; nous ne voyons pas dans les sièges dont nous avons parlé que les Grecs aient fait un grand usage du feu grégeois, pour défendre leur ville ; la vérité est que Byzance plaçait principalement son salut dans la hauteur de ses remparts, dans le nombre de ses tours ; Nicétas, après avoir raconté la prise de Constantinople, ne parle pas du feu grégeois, mais il s’en prend aux murailles de la cité qui n’ont pas rempli l’espoir des empereurs et du peuple. Lorsque j’eus franchi la porte Dorée, nous dit cet historien, et que je fus sorti de la ville livrée aux fureurs des Latins, je me plaignis aux murailles de ce qu'elles demeuraient
d’opjent.
insensibles aux grandes calamités publiques , et qu elles se tenaient encore debout au lieu de fondre en larmes. Ainsi les Grecs regardaient leurs remparts, comme les dieux Termes, comme les véritables gardiens de l’empire.
Les Turcs ne paraissent pas avoir la même pensée, et leurs préjugés nationaux ne leur permettent pas de croire qu’ils puissent jamais être attaqués dans Stamboul la bien gardée. Dans la dernière guerre des Russes , l’armée de Diebitch s’approchait de la capitale ; l’idée ne leur est pas même venue de relever les tours démolies et de fermer une seule brèche des murailles. Ces murs, depuis l’entrée de Mahomet dans la ville, n’ont subi aucun changement, n’ont jamais été réparés ; si jamais les chrétiens rentraient victorieux dans la cité de Constantin , ils pourraient passer par les brèches qu’avait faites l’artillerie des Turcs, et trouveraient les remparts, les tours, les portes de la ville telles qu’elles étaient au jour de la conquête des barbares.
F. S. Je dois vous avouer, avant de terminer ma lettre, que j’ai reconnu une erreur grave dans laquelle je suis tombé , et dont il m’importe d’avertir mes lecteurs; j’ai dit, dans la description que j’ai faite de Byzance, que les fossés de la ville se convertissaient en un canal large et rapide , et que cette ville artificielle pouvait être allernativement environnée par les eaux ou par le continent. Il suffit d’avoir vu le terrain exhaussé sur lequel la ville est bâtie du côté de la campagne, pour être assuré que jamais les fossés n’ont pu être remplis d’eau ; ces fossés se trouvent au-dessus du niveau de la mer et des rivières qui se jettent clans le port. J’avais commis cette inexactitude topographique, d’après une assertion dé Emmanuel Chrysoloras, adoptée par Gibbon ; cet Emmanuel Chrysoloras, venu de la Grèce en Italie, m’avait inspiré trop de confiance ; il est arrivé quelquefois à des rhéteurs, mais je ne le savais pas alors, de sacrifier des vérités trop simples aux ornemens de la rhétorique ; mes voyages me font revenir chaque jour de ma crédulité.