LETTRE LIX
Des établissemens de charité chez les Turcs.
Péra , octobre 1830»
Après avoir visité quelques-unes des prisons de Constantinople , j'ai voulu connaître les hôpitaux et les établissemens de charité que renferme cette capitale : parmi ces établissemens de charité, se présentent d’abord les imarets ou cuisines des pauvres. On y distribue du pain, du riz et de la viande; cette distribution a lieu deux fois par semaine ; dans quelques imarets, elle a lieu tous les jours ; pour avoir part à la distribution, il faut se présenter avec l’autorisation des administrateurs de la mosquée, et un certificat de l’iman du quartier. Stamboul n’a pas un imaret, qui ne nourrisse au moins deux ou trois mille personnes, sans compter des étudians ou softas, et quelquefois les desservans des mosquées, les gardiens des bibliothèques dont l’entretien est à sa charge. La multitude des osmanlis, inscrits dans les imarets, s’accroît chaque jour en proportion de la misère publique ; si j’en crois les habitans de Péra les mieux informés, je ne crains pas de vous dire que dans le moment où je vous parle, la bonne moitié des familles turques de la capitale vit des distributions de la charité.
Stamboul renferme d’autres établissemens moins connus ; ce sont des maisons ou des édifices très-vastes, destinés à recevoir les infirmes et les pauvres gens sans asile. Les salles y sont spacieuses et bien aérées , mais on n’y trouve d’autres meubles , d’autres lits que de grands sophas circulaires, sur lesquels trente ou quarante personnes restent étendues la nuit et le jour. À chacun de ces hospices, se trouve réuni un jardin où les malades peuvent prendre l’air ; on n’y a pas oublié les fontaines pour les ablutions. Chacun de ces établissemens a beaucoup de gens employés au service des infirmes. Ces hospices sont appelés en turc, darousch-schifa (maison de la guérison), ou
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dewakané (maison des médicamens), ce qui semblerait prouver qu’ils étaient autrefois des hôpitaux comme ceux que nous connaissons en Europe. Les traditions de Stamboul ajoutent que plusieurs de ces hôpitaux, tels que celui de Solimanieh, ont eu en d’autres temps une assez grande célébrité. L’hôpital de Soliman , nous dit-on , avait quatre-vingts coupoles d’où se répandaient l’air et la lumière, soixantedix salles, deux cents serviteurs, d’habiles médecins ; il était dit dans l’ordonnance de fondation que les malades auraient la nourriture la plus délicate, la plus succulente, et qu’on leur servirait souvent des figeons , des moineaux et des rossignols. Au moment où je vous parle, cet hôpital et les autres hôpitaux des mosquées impériales ont bien dégénéré ; non-seulement on n’y sert plus des rossignols, des colombes et des moineaux , mais on n’y trouve plus ni médecins ni remèdes. Ce qu’il y a de curieux, c’est que dans des hospices abandonnés aux soins de la nature, et dépourvus des secours de l’art, il n’y a guère plus de mortalité que partout ailleurs; si les Turcs n’étaient pas une nation grave et sérieuse , ne croiriez-vous pas qu’ils ont voulu faire une épigramme ou une mauvaise plaisanterie contre la pharmacie et la médecine? Il faut ajouter toutefois qu’on ne vient dans ces maisons de la guérison, que lorsqu’on n’est pas sérieusement malade.
On reçoit les pauvres ou les infirmes dans les dewakané ; mais on ne les y soigne pas. On peut dire en général qu’il n’y a chez les Turcs aucun asile ouvert à ceux qui souffrent, et qui ont besoin de secours. Une remarque qu’on a faite sur la Turquie, c’est que la charité ne s’y montre que pour ceux qui vont au-devant d’elle, qui vont la chercher ; tant qu’un homme peut se tenir debout , et qu’il peut solliciter l’appui des âmes charitables , on s’occupe de lui ; lorsqu’il tombe et qu’il ne peut plus se montrer , on n’y songe plus ; nous chercherions vainement à Stamboul cette charité ingénieuse et toujours inquiète, qui s’étend sur l’infortune absente, qui implore pour autrui la pitié du public, qui se fait comme une profession, comme une gloire de se dévouer aux souffrances des autres ; point d’hommes, point de femmes ne sacrifient ici leur vie aux misères humaines; les Turcs ne concevraient ni la vertu angélique de nos sœurs de F Hôtel- Dieu, ni cette verve de charité que nous admirons dans Vincent de Paule. On croirait volontiers que tout ce qui tombe, que tout ce qui est tombé, a perdu ses droits à la compassion d’un osmanlis. Aussi n’entend-on jamais dire ici qu’un Turc s’est jeté à l’eau pour sauver
du homme qui se noie, et dans les incendies, il arrive rarement qu’un disciple du prophète brave le trépas pour dérober aux flammes des malheureux qui vont périr.
Yous ne devez pas néanmoins conclure de ce que je viens de dire que les Turcs n’ont point de charité ; les préceptes de leur religion leur font un devoir de secourir et de consoler les malheureux ; ils ont une foule de maximes, de proverbes, qui les rappellent au sentiment de l’humanité. Mais leur charité a quelque chose qui tient de leur caractère ; elle craint de se montrer au grand jour; elle n’aime point à sortir du sanctuaire des pénates ; elle se plaît dans le silence et le repos. Le Coran ordonne à ses disciples de prélever la quarantième partie de leurs biens pour les indigens ; cette loi du Coran est une véritable taxe des pauvres, imposée par Dieu lui-même et levée par la conscience des contribuables; les Turcs passent pour être fidèles à cette obligation sainte. Il y a de plus une foule de péchés pour lesquels un musulman est obligé de nourrir des pauvres; aussi les pauvres ne manquent-ils pas plus que les péchés, et la moitié de la nation vit d’aumônes ; mais rien ne se montre au dehors , rien ne se fait à la clarté du soleil ; point de mouvement, aucune exaltation extérieure; à peine voit-on des pauvres dans les rues et sur les places publiques ! Chose singulière î la religion musulmane défend à un pauvre de demander l’aumône , lorsqu’il a recueilli de quoi vivre une journée. Est-ce pour donner aux mendians quelque retenue, ou pour que les mendians restent toujours dans la pauvreté? La loi veut ainsi qu’on soulage l’indigence, mais elle ne veut pas que l’indigence puisse disparaître tout-à-fait, ne fùt-ce que pour quelques jours. Il y a là, ce me semble, quelque chose d’incomplet qui montre assez bien ce qui manque à la charité des Turcs.
Il n’existe ici d’hôpitaux comme les nôtres que pour l’armée. J’ai voulu voir celui qu’on vient d’établir à Maltépé ; j’y ai été conduit par le docteur Cono, médecin français attaché à cet établissement. Le plateau de Maltépé , comme je vous l’ai dit , est en face des portes d’Andrinople et d’Ègri-Capou ; l’édifice consacré à l’hôpital présente de loin l’aspect d’une caserne ; on y entre par une grande cour carrée, autour de laquelle s’élèvent des corps de bàtimens en bois. Nous avons parcouru les salles et les corridors ; on y voit surtout une grande quantité de fenêtres, ce qui est un avantage pour l’été et un inconvénient pour la saison des pluies et des frimas; l’hôpital renferme à