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peu près mille ou douze cents malades ; l’organisation du service estencore très-imparfaite; la pharmacie que nous avons visitée, n’a qu’un très-petit nombre de médicamens; toutes les maladies sont confondues, de sorte qu’un soldat, loin de se guérir de la maladie qu’il a , court le risque d’en prendre une autre ; la plupart des médecins attachés à l’établissement sont d’une grande ignorance; un de ces médecins, qui est musulman, avait prié le docteur Corio de disséquer avec lui une tête qu’il s’était procurée ; après la première leçon, le docteur turc est venu dire qu’il ne pouvait pas continuer, parce qu’il avait fait une chute, et que cette chute était un avertissement de Dieu. L’ignorance superstitieuse n’est pas seulement le partage des médecins, mais elle règne aussi parmi les malades et les empêche quelquefois de guérir. Pendant que nous parcourions les corridors de l’hôpital, un grenadier d’une taille de six pieds, et qui paraissait fort comme Hercule, a pris à part le docteur Corio, et lui a dit tout bas que le mal qu’il souffrait était l’effet du mauvais œil . Il ne voulait pas qu’on lui tâtât le pouls en présence de ses camarades. Le docteur nous a dit qu'il avait déjà vu plusieurs malades comme celui-là. Les guérissez-vous? lui ai-je dit. — Si j’avais un remède pour la superstition, m’a-t-il répondu, je n’aurais pas eu besoin de venir jusqu’ici. — L’hôpital de Maltépé a deux petites chapelles, où les soldats qui peuvent marcher, vont faire la prière. J’ai été présenté à l’iman attaché à l’hospice. Il passe pour s’enivrer quelquefois; on l’a menacé de le renvoyer, s’il ne se corrigeait; il exprimait ses doléances au docteur Corio ; s’ils me renvoient, disait-il, ils ne trouveront pas facilement quelqu’un qui lave le cadavre comme moi. Je
vous dis ceci pour vous donner une idée de ce que fait un iman dans un hôpital militaire.
Tandis que nous étions à causer avec l’iman de Maltépé , un soldat de la caserne de Péra a été apporté sur un brancard ; il avait reçu deux cents coups de bâton sur la plante des pieds pour avoir été surpris dans l’ivresse. Le docteur Corio qui l’a visité devant nous, désespère de sa vie. Le pauvre diable a joué de malheur, car il arrive tous les jours à des soldats de s’enivrer, et les officiers donnent souvent l’exemple. On aura beau faire des réformes, et parler de la civilisation, le monde où nous sommes nous offrira toujours la malheureuse histoire de l’âne dans les animaux malades de la peste.
L’hôpital de Maltépé n’est pas le seul hôpital militaire établi à Con-
iii. l
stantinople ; la garde impériale a deux hôpitaux qui passent pour être assez bien tenus; l’arsenal a aussi son hôpital pour les marins. Si j’en ai le temps, je visiterai ces établissemens, et je vous en parlerai avec quelques détails.
J’ai vu ces jours derniers à Solimanieh l’hôpital des aliénés. Nous sommes entrés dans une cour au milieu de laquelle est un bassin plein d’eau. Quelques platanes sont plantés autour du bassin ; les aliénés habitent des loges dont les fenêtres grillées en fer donnent sur la cour. Cette enceinte et les loges qui l’entourent , n’ont rien de triste que le spectacle des infirmités humaines qu’on y rencontre. Nous nous sommes arrêtés devant chacune des loges, et le concierge nous a fait l’histoire des malheureux confiés à sa surveillance. Parmi ces aliénés se trouvent trois ou quatre derviches , qui prononcent toujours le nom d’Allah, mais qui du reste ont une folie tranquille ; nous avons causé avec un pauvre jeune homme dont le père a été décapité ; sa manie est de croire qu’il a été décapité aussi ; il se croit au champ des morts, et s’entretient mystérieusement avec les anges du sépulcre. Nous lui avons adressé quelques questions, auxquelles il a répondu avec un très-grand sens. Le concierge nous a montré un jeune nègre qui a perdu l’esprit en apprenant à lire, et deux pompiers à qui le spectacle et les périls des incendies avaient ôté la raison. L’hospice renferme des aliénés qu’on ne montre pas au public ; on m’a parlé d’un renégat, qui était revenu à la foi chrétienne, et qu’on retient en prison comme fou, pour ne pas lui appliquer la loi contre l’apostasie. On m’a cité un visir qu’on accuse d’avoir trempé dans un complot, et qu’on fait passer pour insensé , afin de lui sauver la vie.
Tous les aliénés que nous avons vus, sont liés au cou par une chaîne* qui tient à une fenêtre ou grillage de fer ; on leur donne une couverture et une natte ; ils ont chacun un pain et une cruche d’eau ; l’établissement n’a aucun moyen curatif ; l’acte de fondation avait établi un médecin et lui accordait un traitement de trois paras par jour ; aujourd’hui trois paras ne valent pas deux centimes de notre monnaie ; il résulte de là que l’hospice n’a plus de médecin , car on ne connaît pas à Stamboul la médecine des pauvres ; l’établissement ne subsiste que par la charité des étrangers et que par les secours que donnent les familles des aliénés.
j’ai parlé avec le concierge, et je lui ai exprimé ma surprise pour l’espèce d’abandon où le gouvernement laissait son hospice. Le gou-
d’orient.
vernement, m’a-t-il dit, ne dépense jamais un para pour un établissement de charité. Ce sont les mosquées qui sont notre providence; quand les mosquées sont bien administrées, tout va bien; mais souvent la cupidité et la mauvaise foi viennent priver les pauvres de leur patrimoine. Ajoutez à cela que l’altération des monnaies dénature et change la valeur des libéralités pieuses ; vingt établissemens publics se trouvent quelquefois ruinés par une refonte de piastres qui fait la fortune d'un directeur et de quelques hommes de la cour. « Je conçois , lui ai-je répondu , les obstacles que vous devez trouver pour servir l'humanité souffrante ; mais pourquoi n’a-t-on pas eu quelque déférence pour les fous , dans un pays où la folie passe pour avoir quelque chose de divin ? pourquoi les aliénés confiés à votre garde sont-ils chargés de pesantes chaînes et traités plus durement que les criminels? » — Le concierge embarrassé de ma question, s’est contenté de me répondre qu’il y avait plusieurs sortes de fous ; je n’ai pas trop compris ce qu’il voulait me dire. — On voit beaucoup de gens, a-t-il ajouté, qui sont privés de la raison, et dans lesquels réside l’esprit de Dieu, ce ne sont pas ceux-là qu’on met en prison . — J’ai voulu savoir l’opinion du concierge sur cette espèce de parenté que les Turcs ont établie entre l’esprit de sainteté et l’aliénation mentale ; la raison (je vous répète les paroles du concierge musulman), la raison a été donnée à l’homme pour le conduire dans cette vie ; dès qu’elle se retire , il faut bien que la bonté divine prenne sa place. Cette explication ne réussirait pas sans doute auprès de nos grands philosophes ; pour moi, je m’en contente, car j’y trouve la simple et naïve poésie de la charité.
Chaque secte religieuse de Stamboul a ses hospices pour les aliénés.
Celui des Grecs est près de la porte d’Egri-Capou. Les aliénés n’y sont guère mieux traités que dans les hospices des Turcs ; en visitant cet établissement, je suis entré dans une église où plusieurs malheureux se trouvaient enchaînés aux stalles. Au fond de l’église, quelques papas étaient en prières; les insensés agitaient leurs chaînes, jetaient des cris , nous menaçaient de la voix et du geste ; les papas se sont mis à les exorciser ; dans ce mélange de la superstition et de l'aliénation mentale, on ne sait trop de quel côté se montrent le plus les infirmités humaines. Pour moi, qui ne trouve rien de plus effrayant, rien de plus triste que le spectacle d’un homme privé de sa raison, je n’ai pas eu le courage d’adresser la moindre parole ni aux papas qui
faisaient leurs exorcismes , ni aux malheureux aliénés qui criaient dans les stalles; j’ai jeté quelques piastres sur le parvis, et je me suis enfui , en priant Dieu de veiller sur les pauvres malades de cet hospice et sur ceux qui veulent les guérir.
Une remarque toutefois que j’ai pu faire, en visitant les hospices des Grecs et des Turcs, c’est que l’aliénation mentale ne se manifeste pas de la même manière chez les deux nations. Chez les Grecs , la folie éclate par une exaltation vive, par des transports bruyans , par des paroles précipitées ; dans les accès du délire , les osmanlis conservent presque toujours cette gravité silencieuse , ce calme imperturbable qu’on retrouve dans toutes les circonstances de leur vie ordinaire.
Lorsque j’ai visité l’hospice des aliénés que les Arméniens ont établi dans le quartier des Sept-Tours, celui qui me conduisait, m’a montré un cercueil dans lequel on venait de déposer un mort, et il m’a dit: Voilà comme on guérit dans ce lieu. J’ai jugé par là qu’il en était de l’hospice des Arméniens comme de ceux des Turcs, et qu’on n’y employait point de moyens curatifs ; après nous avoir montré les loges des fous , le directeur de l’établissement nous a fait entrer dans une grande salle où sont enfermés quelques jeunes gens ; ce sont les familles qui les envoient là pour les corriger. « Comment traitez-vous vos jeunes captifs? ai-je dit au directeur. — On les nourrit au pain et à l’eau ; on leur donne quelquefois la bastonnade, on les force de travailler. — En corrigez-vous quelques-uns? — Il est rare qu’ils ne sortent d’ici meilleurs qu’ils n’y sont entrés. » Je n’ai pu en savoir davantage.
J’ai demandé s’il y avait à Stamboul un hospice pour les en fans trouvés; on m’a répondu que non, et je n’en suis pas surpris. Dans un pays où la débauche non permise est punie de mort, où le concubinage est autorisé et produit des enfans légitimes, comment s’occuperait-on des bâtards !
Il n’y a point de grande ville où les enfans trouvés soient moins nombreux qu’à Stamboul ; à Paris, on expose les enfans, parce que leurs parens ne peuvent les entretenir ; à Constantinople, il arrive quelquefois qu’on enlève les enfans et qu’on les fait élever, pour les adopter ou pour les vendre ; j’ai remarqué ici une bien grande singularité dans la législation criminelle des Turcs ; on est puni pour avoir enlevé l’enfant d’un esclave ; on ne l’est point pour avoir enlevé l’en-
fant d’une personne libre ; dans le premier cas, la justice peut apprécier la valeur de l’objet volé ; dans le second, elle ne le peut, car on ne connaît le prix que de ce qui se vend.
J’ai remarqué en général que les lois en Turquie ne veillent pas sur la naissance de l’homme et sur le berceau de l’enfance, comme dans nos sociétés policées. L’infanticide n’est puni que d’une peine correctionnelle ; l’avortement, s’il est autorisé par le maître de la famille, ne peut être poursuivi en justice. Aussi ce crime est-il trèsfréquent dans les harems ; on a représenté au sultan Mahmoud qu’il manquerait à la fin de serviteurs et de soldats. Quelques femmes juives, qu’on accusait d’être les complices du désordre, ont été noyées dans le Bosphore ; mais la législation est restée la même.