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LETTRE LXI

Sur les différentes marches des croisés dans l’Asie mineure.

Troupes «le Pierre-l’Uermâie ; armée «le Godefroy depuis Coaastaatl»

nople jusqu’à leonfum.

Octobre J 030.

Nos adieux à Constantinople se mêlent au regret de ne pouvoir parcourir ces contrées de l’Asie mineure, où flottèrent à différentes époques les étendards de la croix, et qui sont restées aujourd’hui presque aussi inconnues qu’au temps des guerres saintes. Votre âge qui, plus fort que ma jeunesse, a jusqu’ici lutté victorieusement avec 3a fatigue, vous défendait cependant de tenter un voyage par terre trop pénible et trop long, et moi, faible et malade, je ne puis m’aventurer seul dans les pays déserts. D’ailleurs la saison est déjà trèsavancée, nous sommes pressés de prendre le chemin de Jérusalem, et pour étudier les différentes marches des croisés dans l’Asie mineure, nous sommes réduits à n’avoir pour guides que les relations de nos vieux chroniqueurs pèlerins, et de quelques voyageurs modernes ; nous profiterons aussi des documens que nous ont fournis des personnes éclairées qui connaissent le pays. Dans les vieux chroniqueurs, nous trouvons le récit des évènemens de la guerre sainte, et rien ou presque rien touchant les localités; les voyageurs modernes, à l’exception du colonel Leake, nous font plus ou moins connaître le pays, et ne disent pas un mot des expéditions chrétiennes. En interrogeant cesdifférens compagnons de route, les uns sur les lieux, les autres sur les évène-

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mens, nous chercherons à tirer de leurs témoignages une géographie historique des croisades1.

Les premiers croisés, les bandes de Pierre-l’Hermite et de Gauthier-sans-Avoir, passent le Bosphore et vont camper à Hélénopolis, cité grecque qui porta d’abord le nom de Drepanum, et qui était bâtie sur le golfe de Nicomédie; d’après le rapport de Procope, c’est à Ilélénopolis qu’on avait coutume de débarquer quand on allait par mer de Constantinople à Nicée. Les troupes chrétiennes, en côtoyant la mer, rencontrèrent la vieille cité de Pantichium, celle de Lybissa, célèbre par le tombeau d’Annibal, et Nieomédie qui s’élevait en triangle au penchant des collines. Dans cet espace de vingt lieues environ , le pays présente des vallées remplies de jardins , des pâturages où paissent des troupeaux, les paysages les plus pittoresques et les plus variés ; en se tournant vers la mer, on a devant soi ce petit archipel de la Propontide, ces îles des Princes couvertes de villages et de monastères, de bois de pins et de vignobles, et du côté du sud, vous voyez les cimes neigeuses de l’Olympe bithynien. A la place d’Hélénopolis, on trouve aujourd’hui un petit bourg nommé Hersek, situé dans des marais; on y remarque une mosquée ou djamie, un bain public, et un caravansérail bâti par le sultan Sélim ; la distance d’Hersek à Nicée est de dix heures. Quelques chroniqueurs disent que les bandes chrétiennes établirent leur camp un peu plus au sud de la Propontide, près du port de Civitot, où des marchands arrivaient sans cesse avec des navires chargés de grains, de vins, d’huile, d’orge et de fromage. Civitot dont le nom est une corruption du mot latin civitas (cité) était construite sur remplacement de l’ancienne Ci us, au fond du golfe de Moundania, à peu de distance, à l’ouest, du lac Ascanius ; Orderic Vital, historien de Normandie, nous apprend que l’empereur Alexis avait bâti cette ville pour les Anglais qui avaient quitté leur patrie afin de se dérober au joug de Guillaume-le-Bâtard ; le chroniqueur ajoute que les Turcs n’avaient point permis à l’empereur d’achever la cité nouvelle. Civitot existe encore aujourd’hui sous le nom turc de Ghio ou Kemlik ; comme les bois de construction

1 M. le ministre de la guerre avait adjoint à M. Michaud deux officiers ingénieurs chargés de traverser l’Asie mineure, pour y suivre les traces des croisés J l’un d’eux est mort malheureusement à Alep ; l’autre, qui n’est point encore revenu en France, n'a rien envoyé qui puisse éclaircir la géographie des croisades* pi à M. Michaud ni au bureau topographique de la guerre.

ne manquent pas sur les côtes du golfe, la marine ottomane a établi un chantier dans le port de Kemlik.Nos vieux historiens nous parlent d’une rivière appelée Draco, dont les détours sont sans nombre, et qui entraîna dans ses eaux plusieurs pèlerins; nous retrouvons le Dracon dans la rivière appelée en turc Kirh-Guctchit (les quarante gués) ; le colonel Leake raconte qu’en allant de Dil au village grec de Kizderbent, il traversa le Dracon environ vingt fois ; le nom Dracon (serpent) fut sans doute donné à ce courant d’eau à cause de ses sinuosités.

Tous nos auteurs parlent du château de Xerigordon ou à’Exerogorgo , emporté d’assaut par trois mille Allemands partis du camp d’Hélénopolis, et qui bientôt devint leur prison et leur tombeau ; les chroniqueurs ne sont pas d’accord sur la situation de ce château ; quelques-uns, tels que Robert-le-Moine, l’ont placé à trois journées au-delà de Nicée; je n’ai pas besoin de vous dire combien cette dernière assertion est dénuée de vraisemblance ; en recueillant ce qu’il y a de plus probable dans les rapports des historiens, il résulte que le château d’Exerogorgo était situé à l’extrémité des montagnes qui débouchent dans la plaine de Nicée, à trois milles au nord de cette ville. Les croisés, voulant venger la mort des trois mille pèlerins teutons, quittèrent leur camp d’Hélénopolis, et vinrent dans les montagnes du côté d’Exerogorgo. Le sultan Kilidj-Arslan, à la tête d’une armée nombreuse, fondit tout à coup sur les chrétiens. Le récit des chroniqueurs est ici tellement obscur qu’il est bien difficile de déterminer avec précision les lieux où périrent les compagnons de Gauthier-sans-avoir. D’après les relations d’Anne Comnène et d’Albert d’Aix, on peut croire que la première attaque eut lieu à l’entrée de la plaine de Nicée, du côté du nord ; les Turcs, qui avaient sur les pèlerins l’immense avantage de connaître le pays , s’emparèrent de tous les passages et surtout de ceux qui conduisaient à la mer, et dans ces vallons boisés, au milieu de ces gorges qui n’offraient aucune issue, le massacre des chrétiens fut horrible. Deux ou trois mille pèlerins parvinrent jusqu’à Civitot, où ils ne tardèrent pas à être assaillis par les Turcs victorieux ; l’intervention de l’empereur grec put seule les sauver du glaive musulman. Ainsi plus de vingt mille croisés tombèrent dans ces montagnes qui s’étendent de Kemlik à la plaine de Nicée. Anne Comnène raconte que les ossemens des Latins furent amoncelés dans la plaine, et qu’ils paraissaient comme une haute

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montagne ; ces ossemens servirent dans la suite à fortifier une ville, ce qui fait dire à la fille d’Alexis qu’on éleva de cette manière un tombeau pour les morts et une demeure pour les vivans.

L’armée de Godefroy et de Tancrède, ayant traversé le détroit de Saint-Georges, se rend à Nicomédie où elle reste trois jours. Le duc de Lorraine veut aller droit à Nicée sans passer par Hélénopolis ou par Civi tôt, et ne découvrant aucune route par où il puisse conduire l’armée chrétienne, envoie en avant quatre mille hommes avec des haches, des sapes, des socs de charrue et des instrumens de fer, pour ouvrir un chemin. Des croix de bois furent plantées à toutes les sinuosités de la route, pour marquer le passage des pèlerins. Un chroniqueur qui suivait l’expédition, parle de ce pays comme d’une terre tout-à-fait impraticable , par les obstacles que présentaient les sommets des montagnes , les creuses vallées et les enfoncemens. Le même auteur nous dit que le chemin ouvert par les ordres de Godefroy, était assez commode pour tout le monde.

Je ne m’arrêterai point ici aux évènemens du siège de Nicée ; tout cela est raconté dans votre histoire ; ce qu’il nous importe de connaître, ce sont les localités. Nicée est située dans une plaine, à l’extrémité orientale du lac Ascanius. Cette plaine, coupée çà et là par des ruisseaux et destorrens, offre tour-à-tour des champs couverts de mûriers, d'oliviers, d’amandiers et de vignes, des pâturages, des marais couverts de joncs ; au nord, les montagnes d’Arganthon couronnées d’arbousiers, d’yeuses et de chênes ; au couchant et au midi, d’autres montagnes boisées dominent la plaine. Le lac Ascanius, qui baigne, à l’occident et au midi, les murs de Nicée, a dix milles de longueur sur quatre milles de largeur ; ses rivages sont sablonneux ; ceux qui ont vu le lac du haut des montagnes voisines , disent qu’il présente un beau spectacle. Tels sont les lieux qui réunirent plus de six cent mille guerriers venus des lointaines contrées de l’Occident. Nicée, capitale de la Romanie, avait d’imposantes fortifications ; les chevaliers de la croix admiraient ses hautes tours très-rapprochées les unes des autres , ses doubles murailles construites en briques et en larges pierres carrées, ses larges fossés que remplissaient différens ruisseaux de la plaine; Robert-le-Moine, chroniqueur témoin oculaire, dit qu’aucune force humaine n’aurait pu emporter cette ville sans le secours de Dieu. Vous savez comment les guerriers chrétiens enlevèrent aux assiégés leur dernière espérance en leur ôtant tout moyen

de communication du côté du lac Ascanius ; lorsqu’au lever du jour, les musulmans de la cité aperçurent sur le lac les barques et les navires qu’on avait transportés pendant la nuit depuis le port de Civitot jusqu’à Nicée, ils tombèrent à terre, dit Kobert-le-Moine, comme s’ils eussent été morts. Que reste-t-il deNicée? Des murs plus ou moins renversés ; le lierre s’est emparé de ces murailles jadis ébranlées par les catapultes et les balistes de nos croisés. Nicée avait quatre portes qu’on reconnaît encore ; les tours les plus hautes et les plus fortes sont celles qui défendent le côté du lac et les différentes portes de la ville. On remarque sur quelques-unes de ces tours, comme sur les tours de Constantinople, des inscriptions grecques que les voyageurs ont recueillies. L’enceinte de la vieille Nicée, semée de débris de tous les âges, a plus de trois milles de circuit : on y trouve des jardins et des terres labourées qui, en été, se couvrent de moissons. C’est au milieu de cette vaste enceinte qu’apparaît la petite cité turque d’Isnick ; les mosquées, les bains, les églises grecques qui gisent en ruines dans les champs voisins, font croire qu’Isnick eut dans les derniers siècles plus d’importance qu’elle n’en a aujourd’hui.

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