‹ Correspondance d'OrientChapitre 20 sur 62 · SUITE DE LA LETTRE LXL · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTRE LXL

Octobre 1030.

Suivons les croisés à Dorylée. Ils marchent pendant deux jours au milieu de montagnes élevées ; le soir du second jour ils s’arrêtent près d’un pont construit sur une rivière dont les bords offraient des pâturages aux chevaux et au bétail ; l’armée s’y reposa pendant deux jours. Il est évident que cette rivière est le Gallus. Le pont près duquel campa l’armée chrétienne ne devait pas être éloigné du lieu où le Gallus se jette dans le Sangaré. Quoique les chroniqueurs ne fassent mention d’aucune ville sur ce point, il est hors de doute que les pèlerins se trouvaient alors dans le voisinage de l’ancienne Leuca» remplacée aujourd’hui par le village de Lefké . L’armée, pour s’assurer plus de ressources , se partagea en deux corps dont l’un était commandé par Godefroy, l’autre par Bohémond; le duc de Lorraine se dirigea vers la droite et suivit par conséquent les bords du Gallus ; le prince de Tarente prit la route directe vers Dorylée et s’avança le long du Sangaré (Sakariè) qui se présentait à lui . Ainsi les deux troupes eurent chacune un fleuve ; et c’est peut-être la rencontre de ces deux rivières , dont l’une venait de l’est et l’autre du sud , qui engagea l’armée à se partager ainsi en deux routes différentes. Je suis surpris que cette remarque n’ait pas été faite par le colonel Leake , et je m’étonne surtout que ce voyageur n’ait point cité le Sangaré. La troupe de Bohémond, après une journée de marche, arrive dans une vallée appelée par les Latins Dogorganhi, ou Gorgoni, et par les Grecs Ozellis. Cette vallée , couverte de belles prairies , était arrosée par une rivière qui ne peut être que le Sangaré. A peine les compagnons de Bohémond eurent mis pied à terre dans la vallée de Gorgone , qu’ils aperçurent devant eux une immense multitude de Turcs ; le prince de Tarente envoya aussitôt un messager à Godefroy pour l’avertir de l’approche de l’ennemi , et les croisés se hâtèrent de se

fortifier aux bords de la rivière. Le colonel Leake, dans cette partie de son travail sur la marche des premiers croisés » paraît commettre une erreur qu’il est important de relever. Ce voyageur suppose que Bohémond était campé dans la plaine sur les bords du Tymbrius, lorsqu’il fut tout à coup attaqué par l’armée de Kilidj-Arsîan ; les chroniqueurs disent formellement que Bohémond était alors campé dans la vallée de Gorgoni, et non point dans la plaine de Dorylée. La vallée de Gorgoni, que le triomphe de nos croisés a rendue célèbre, est appelée en turc Tchelteklik- W adi . La petite cité de Sugut (le saule) est la dernière qu’on rencontre avant d’entrer dans la plaine de Dorylée ; on remarque près de Sugut le tombeau du père d’Othman, chef de la dynastie ottomane.

Vous avez raconté cette grande bataille de Dorylée qui décida du sort de la première croisade. Les musulmans qui avaient eu d’abord quelques avantages, se voient bientôt entourés de tous côtés par les guerriers de Godefroy accourus au secours de leurs compagnons. Le combat avait commencé au bord du fleuve , et les guerriers se réfugiaient tour-à-tour derrière leurs bagages ou dans l’épaisseur des roseaux ; mais bientôt la bataille eut pour théâtre le sommet des monts, les vallées profondes, les roches escarpées ; repoussés et emprisonnés dans des gorges de montagnes , les soldats musulmans ne pouvaient se servir de leurs arcs ni de leurs flèches ; les mourans, dit un témoin oculaire, se lamentent, gémissent, broient la terre de leurs talons, ou tombant en avant, coupent de leurs dents l’herbe de la vallée. Quand les infidèles virent V évêque du Puy et le comte Raymond se précipiter sur eux des hauteurs voisines , un frisson de terreur s'empara de cette multitude; ils crurent que des guerriers pleuvaient sur eux du haut du séjour céleste , ou quils s'élevaient contre eux du sein des montagnes ; le même chroniqueur nous dit que la terre et les flancs des monts étaient rouges de sang , et que la rivière avait grossi par le sang qui s’était mêlé à ses eaux. Le lendemain , après qu’on eut pieusement enseveli les martyrs du Christ , on s’occupa de piller le camp des Turcs ; les croisés vainqueurs ramassèrent sur le champ de bataille des traits et des flèches pour remplir leurs carquois vidés dans le combat. Le butin de cette journée fut immense. Le chroniqueur Robert qui, en sa qualité de moine, avait beaucoup prié ce jour-là dans la vallée de Gorgoni, ne peut s’empêcher d’exalter le nom de Dieu , toujours admirable dans ses œuvres . Maintenant

b’oriest-.

les caravanes, qui vont de Stamboul à Koutayé, traversent la vallée de Gorgoni sans songer aux grandes choses qui s’y sont passées; elles font halte à Lefké, auprès du pont qui servit de lieu de repos à l’armée chrétienne, car il y a là toujours un pont qui sert de passage, et quand les caravanes s’abreuvent dans le Sangaré, elles ne savent point que le glaive des Francs ensanglanta jadis ses eaux.

En quittant la vallée de Gorgoni , on entre dans la plaine d’Eskicheyer ou de Dorylée. La ville turque d’Eski-cheyer (vieille ville) occupe l’emplacement de l’ancienne Dorylée. Elle est renommée par ses bains chauds, et c’est de là qu’on envoie à Stamboul cette terre rouge ou noire dont on se sert pour fabriquer les noyaux de pipes. Eskicheyer a deux grandes djamies, des caravansérails et desbazars. D’après îe rapport du colonel Leake , la ville est agréablement située au pied des collines qui bordent la plaine du côté du nord ; elle est partagée en haute et en basse , et traversée par un petit courant qui joint au pied des collines le Tymbrius , appelé par les Turcs Poursouk. Cette rivière , qui sort des flancs du mont Dindymène , se confond bientôt après avec le Sangaré; les deux fleuves arrosent la vaste plaine de Dorylée. Les croisés laissèrent à leur droite l’ancienne Cotyleum , aujourd’hui Koutayé, bâtie au pied du mont Dindymène, sur les bords du Tymbrius, et couronnée d’un vieux château. Cette ville, qui est le siège d’un grand pachaîik, ne compte pas cependant plus de vingt mille habitans. Long-temps les voyageurs avaient traversé le pays de Koutayé sans y rencontrer les ruines d’Esanos ou d’Àzania ; cette ville grecque était comme perdue et entièrement effacée de la mémoire des hommes , lorsque en 1826 M. Alexandre de Laborde , passant^ Koutayé, apprit qu’il existait de belles ruines, à huit heures de là , à l’ouest , près d’un village appelé Chap-deer ; le voyageur , accompagné de son fils, M. Léon de Laborde, se rendit au lieu qu’on fui avait indiqué, et trouva au penchant d’une colline les restes magnifiques d’une antique cité, deux temples ioniques bien conservés, un théâtre, plusieurs portes encore debout et d’autres monumens; plusieurs inscriptions lui annoncent qu’il foulait les débris de l’ancienne Azania ; huit jours passés au milieu de ces ruines lui ont permis de lever le plan de la ville et d’en prendre tous les dessins. Pendant notre séjour à Smyrne , nous avions entendu parler de cette découverte qu’on attribuait à des Anglais ; mais nous avons su à Constantinople que la gloire en appartient au voyageur français.

Les guerriers de la croix s’éloignèrent sans doute avec regret d’un pays fertile et arrosé par plusieurs rivières , car on était alors dans les premiers jours de juillet , et la contrée qu’ils allaient parcourir était aride et déserte ; de plus les musulmans avaient dévasté les campagnes qui se trouvaient sur le passage de l’armée chrétienne ; les épis échappés au fer des barbares furent la seule nourriture des pèlerins; nos croisés , pressés par la faim , arrachaient les tiges à peine mûres, les froissaient dans leurs mains, et mangeaient ainsi les grains de la moisson. La plupart des chevaux moururent sur la route. Les chroniqueurs ne peuvent voir sans attendrissement tant d’illustres chevaliers réduits à monter sur des bœufs et des vaches, sur de grands chiens et de hauts béliers. Albert d’Aix , décrivant la marche de l’armée chrétienne , parle de montagnes appelées montagnes Noires ? au sommet desquelles les croisés passèrent une nuit. Les voyageurs ont remarqué à l’extrémité sud-est des plaines au-delà de Konieh „ une montagne isolée appelée Karaclagh (montagne noire) ; mais ce n’est point évidemment celle dont il est question dans Albert d’Aix ; il ne serait pas impossible que le nom de montagne Noire eût été donné à toute la chaîne en général. Albert d’Aix ajoute que les Latins, en descendant de ces hauteurs, se trouvèrent dans une vallée nommée Malabyumas , remplie de défilés étroits. Des désastres marquèrent le passage des Francs dans ce pays sans eau ; le récit qu’en fait Guillaume de Tyr devient presque invraisemblable , tant il est affreux ; l’historien raconte, d’après Albert d’Aix, que plus de cinq cents personnes moururent de soif et de chaleur dans l’espace d’une seule journée. C’est ainsi que les chrétiens traversèrent la Phrygie brûlée, et allèrent de Dorylée à Antiochette. Les pays que parcouraient alors les armées de la croix avaient vu jadis les lieutenans d’Alexandre se disputant l’empire de l’Asie mineure; depuis le passage de nos paladins , d’importantes cités se sont élevées dans cette contrée; plus d’une fois à Stamboul , nous avons entendu parler d’Afioum-Karahissar , ville industrieuse qui envoie à la capitale musulmane ses maroquins , ses tissus de laine et ses tapis. Cette ville , composée d’une population de trente à quarante mille habitans, est surtout connue des mangeurs d’opium , car c’est de là principalement que vient cette substance enivrante qui donne les songes enchanteurs et les voluptés du paradis. Afioum-Karahissar est dominée par une haute montagne isolée qui présente un étrange aspect ; cette montagne a gardé un vieux fort à

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son sommet et des murailles délabrées qui de tous côtés entourent ses flancs.

Une fois entré dans la Pisidie , les croisés trouvèrent un pays abondant et fertile, des pâturages, des ruisseaux et de belles forets ; les princes et les chevaliers , voulant se donner quelques délassemens agréables à la suite de tant de fatigues , et se distraire un peu des soucis rongeurs dont ils étaient habituellement préoccupés , pénétrèrent dans l’épaisseur des bois pour y chercher les plaisirs de la chasse. C’est dans ces forêts que Godefroy terrassa un ours d’une taille énorme qui poursuivait un pauvre pèlerin. L’armée chrétienne campa dans des prairies auprès d’Antiochette qui lui ouvrit ses portes. Nous retrouvons à la place de cette ancienne capitale de la Pisidie, la cité turque d’Ak-cheyer (la ville blanche), qui est le chef-lieu du sandjiak de ce nom. Cette ville a été distinguée des voyageurs comme étant assez bien bâtie ; on cite comme monumens remarquables la grande mosquée d’Ak-cheyer et le médrèse qui porte le nom de Bajazet. La Ville-Blanche est entourée de vignobles , de jardins et de ruisseaux ; les hadji de la Mecque qui ont passé par là vantent les délicieuses retraites de Buïuk-téké (le grand couvent). Le pays d’Ak-cheyer est encore aujourd’hui couvert de forêts comme au temps des croisades. Baudouin et Tancrède se séparèrent de l’armée chrétienne à Antiochette , et prirent le devant dans la Lycaonie et la Caramanie ; vous savez ce qui se passa sous les murs de Tarse. Les chroniqueurs parlent d’une voie royale que suivirent les croisés. Des chameliers qui vont sans cesse de Stamboul à la cité d’Alep , et que nous avons interrogés sur cette voie royale, nous ont dit que le pays de Konieh est en effet traversé par une ancienne route , large et commode , par où passent les piétons et les chars. Nos vieux auteurs ne se sont pas beaucoup étendus sur Iconium , métropole de la Lycaonie ; selon les uns, la ville était déserte , et l’armée n’y trouva aucune ressource ; selon les autres , Iconium était une ville opulente , et les chrétiens , par V inspiration du Seigneur , y furent comblés de tous les biens de la terre. Konieh est maintenant une cité de vingt-cinq mille habitans, environnée de murs épais que surmontent des tours carrées; on remarque sur les murailles et sur les tours des croix grecques, des lions, des inscriptions grecques et des inscriptions arabes , qui représentent au voyageur les différens âges d’Iconium. Les mosquées de cette vieille métropole ont été remarquées par les voyageurs; le style ara*

besque n’a rien produit de plus parfait ; les minarets , semblables à nos clochers gothiques , présentent des formes légères et gracieuses, des découpures infinies ; les plus belles mosquées d’Iconium sont les plus anciennes , et présentent l’aspect de ruines abandonnées ; la prière a déserté ces sanctuaires des premiers temps, et les fidèles de l’islamisme se réunissent dans les, nouvelles mosquées. Au milieu de la grande plaine qui entoure cette ville , est un lac où se jettent plusieurs courans d’eau ; la cité a des faubourgs et d’assez beaux jardins ; on cultive dans la plaine le coton , le lin , l’orge et le blé ; les tapis de Konieh sont estimés et forment une des principales branches du commerce de la ville. L’Asie mineure n’a point de cité plus religieuse et plus musulmane que Konieh ; là sont fidèlement conservées les mœurs premières et les vieilles traditions de l’islamisme. Konieh renferme , dit-on , des familles très-anciennes , une entre autres , qui remonte à des temps plus reculés que la famille impériale d’Othman. La ville est remplie de derviches ; le monument le plus remarquable qu’on y trouve, est le tombeau du fondateur des mèvlévi, objet d’un culte public ; c’est à Konieh que furent envoyés la plupart des derviches bektachis frappés de proscription.

Je ne suivrai pas plus loin les pèlerins de la première croisade; je laisse les croisés prendre le chemin de Tarse et d’Antioche ; dans quelques mois, j’irai les joindre sur les bords de l’Oronte et du Cydnus; je vous dirai alors ce que j’aurai vu, et l’aspect des lieux répandra peut-être plus d’intérêt et de couleur dans mes récits.

En attendant que j’étudie dans une prochaine lettre les autres itinéraires des croisés à travers l’Asie mineure, je veux indiquer en peu de mots quelle est aujourd’hui la physionomie morale et politique de ces contrées ; mes observations seront fondées sur le témoignage de quelques personnes qui ont visité récemment le pays.

La population de l’Asie mineure est mêlée de Turcs, de Grecs et d’Arméniens, comme au temps des croisades ; les musulmans de cette contrée ont gardé la simple et naïve barbarie des premiers temps; impassibles et résignés à tous les destins, ils regardent passer avec une égale indifférence toutes les dominations. L’Asie mineure a toujours été une proie facile pour les conquérans, parce qu’elle a toujours été habitée par différons peuples qui ne s’entendaient point, qui n’avaient ni les mêmes intérêts, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes croyances; il y a eu de tout temps dans l’Asie mineure, des tribus, des castes,

d’orient.

des peuplades, il n’y a jamais eu une nation. Dans ces dernières -années, ce pays est devenu le refuge de la plupart des fanatiques et des mécontens; janissaires, derviches, ulémas de l’opposition, tous les soutiens de l’ancien régime ottoman ont été envoyés dans l’Asie mineure comme dans un lieu d’exil. On pense bien que tous ces exilés ne prêchent point la réforme dans ce pays : leur présence et leurs discours ne peuvent qu’y entretenir le fanatisme musulman, et nous ne devons pas nous étonner qu’aux yeux des Turcs de l’Asie mineure le sultan Mahmoud ne soit rien moins que l’antéchrist.

Toutefois on s’accorde à vanter le caractère doux et pacifique, les mœurs religieuses et hospitalières des Turcs de cette contrée ; ils sont là plus voisins de leur origine première, et le souffle impur de l’Europe n’a point corrompu cette race naturellement bonne et inoffensive; aussi vivent-ils en paix avec les Grecs. Les Grecs de l’Asie mineure ne se plaignent point du joug musulman ; ils s’adonnent paisiblement au commerce ou aux travaux agricoles, sans songer aux révolutions de la Morée. L’Asie mineure a des peuplades intéressantes à étudier; tes plus connues et celles qu’on rencontre le plus souvent, ce sont les Turcomans et les Curdes , vivant sons des tentes noires ou sous des huttes de boue. Les deux peuples s’en vont de plaine en plaine, de vallée en vallée, suivis de leurs troupeaux et de leurs chevaux, cherchant les pâturages et les bords des fleuves. Les Turcomans sont affables, généreux et hospitaliers ; les Curdes sont rudes et cruels, et leurs mœurs inhospitalières les font redouter des voyageurs. Les deux: peuplades, toutes deux hères et belliqueuses, ne reconnaissent d’autre autorité que celle de leurs chefs de tribus ; la Porte ne leur demande qu’un léger karatck ; encore ne le paient-ils que quand cela leur plaît.

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