LETTRE LXII
Sur la littérature des Turcs.
Péra , octobre 1880.
Depuis que je suis arrivé dans cette capitale* je me suis appliqué à connaître l’état de la littérature chez les Turcs. Je connais ce qu’en ont dit l’abbé Sevin, l’abbé Toderini, le savant anglais Jones et plusieurs voyageurs éclairés ; je vous dirai dans cette lettre tout ce que j’ai pu savoir par moi-même, et par de fréquentes conversations avec lesFrancs les plus instruits de Péra.
Je commencerai par la poésie, car la poésie est connue des peuples barbares comme des peuples policés : elle a été cultivée avec succès en Turquie à diverses époques ; on cite plusieurs sultans qui Font encouragée par leurs largesses et quelquefois même par leur exemple ; ceux qui connaissent le sultan Mahmoud, disent que sa hautesse ne dédaigne pas les concerts des poètes de son empire, et que, parmi les louanges qu’on lui adresse, les louanges en beaux vers sont celles qu’elle préfère. Quoique les jours de troubles et de sédition ne soient guère favorables à la poésie, il ne faut pas croire qu’elle soit toutefois abandonnée, et que personne ne s’en occupe aujourd’hui. Le goût des vers est même assez répandu parmi les gens qui ont reçu une certaine éducation ; il n’est point de courtisan bien élevé qui ne sache tourner un quatrain et mettre en vers une flatterie. Dans les maisons des grands, dans les mosquées, sur le marbre des fontaines, et sur les murailles mystérieuses des harems, on trouve des inscriptions qui annoncent quelquefois le talent des vers. C’est surtout dans les cimetières qu’un voyageur qui sait la langue du pays, peut faire un cours de poésie turque; que de regrets touchans, que d’inspirations originales sont gravés sur la pierre des cercueils !
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Dans une de ses lettres , M. Poujoulat a parlé de l’inscription tracée en lettres d’or sur le bend construit à Belgrade par le sultan Mahmoud ; cette inscription est fort longue , et tout entière à la louange de sa hautesse ; après avoir pris son parti sur l’exagération des éloges donnés au sultan, on ne peut qu’admirer le talent et l’imagination du poète; il faut croire d’ailleurs que cette exagération est naturelle aux muses d’Orient, car toutes les inscriptions grecques de Bas-Empire portent le meme caractère. Pour s’en faire une idée exacte, il suffit de relire les vers inscrits au-dessus de la porte Dorée, ceux qu’on retrouve sur plusieurs monumens, et surtout les lignes fastueuses retracées au bas de l’obélisque égyptien.
Afin de vous faire oublier l’emphase des inscriptions, qui de tout temps ont fait mentir les pierres, je veux vous citer les vers composés par Achmet III , pour une fontaine que ce sultan a fait construire près de Sainte-Sophie. L’inscription commence ainsi : « La fontaine te parle de son âge dans ces vers du sultan Achmet. » Ici les mots indiquent la date du monument, car les mots dans la langue turque ont une valeur numérique et servent quelquefois à exprimer un nombre ou à marquer une époque. Après ce début, l’auguste poète ajoute : « Passant, ouvre la clé de cette source pure et limpide qui » ne tarit point, et prie Dieu pour le sultan Achmet. » Yoilà toute l’inscription. Une si grande simplicité serait remarquée dans tous les pays du monde. Il faut toutefois observer ici que dans un pays despotique, où tout le monde loue le prince avec excès, il n’y a guère que le prince lui-même qui puisse parler de lui avec une certaine modération : on aurait peut-être étranglé un courtisan qui se serait exprimé avec la simplicité qu’on admire dans l’inscription du sultan Achmet.
Cette remarque excusera sans doute dans votre esprit l’inscription emphatique qui dépare le bend de Belgrade. Vous serez plus porté encore à l’excuser , quand vous saurez que cette inscription est l’ouvrage d’un poète, mort en exil , pour avoir hasardé une vérité dans des vers adressés au sultan. Izzet-mollah avait consacré son talent à célébrer les vertus et la gloire de Mahmoud; plusieurs fois le sultan avait paru touché de ses louanges, le poète jouissait même d’un assez grand crédit à la cour ; lorsque la révolution de la Grèce eut éclaté , les ministres ottomans voulurent détourner Mahmoud du projet de déclarer la guerre à la Russie , et pour réussir dans leur dessein , ils
s’adressèrent au poète Izzet-mollah , comme le seul capable de faire entendre la vérité au sultan. Izzetnese dissimula pas le danger, mais il n’en accepta pas moins la mission honorable qu’on lui proposait ; il adressa des supplications poétiques au trône impérial ; pour toute réponse, on lui envoya l’ordre de garder les arrêts dans sa maison. Lorsque plus tard, la Porte publia son manifeste contre la Russie, le patriotisme d’Izzet- mollah lui inspira un nouveau poème , le meilleur ouvrage , dit-on, qu’il ait composé ; il fut exilé à Sivas.
Yous savez que les ministres de Louis XIY , pour éloigner de leur pays le fléau de la guerre , employèrent de même l’influence d’un grand écrivain et l’autorité de la poésie. La supplique éloquente de Boileau ne fut point écoutée , mais au moins la noble opposition du poète n’attira point sur lui d’amères disgrâces.
Izzet-mollah , après être resté quelque temps dans son exil , fit parvenir au sultan un poème dans lequel il déplorait sa disgrâce et sa misère ; comme je me suis procuré une copie de cette espèce d’élégie, j’essaierai de vous la faire connaître d’après une traduction littérale de M. Desgranges. Le poète se plaint d’avoir perdu la présence du sultan , et d’être jeté sur la terre lointaine de Sivas. « Semblable au » derviche en voyage , la tasse des offrandes à la main , il a couru y. > long-temps les monts et les vallées; les larmes de la rouge absence » ont mis autour de ses yeux le corail à la place du surmé de la joie et » de la volupté. Depuis qu’il a été arraché aux douceurs (le sucre » candi ) de la présence impériale , sa douleur est si grande qu’elle » suffirait pour convertir en poison un champ de cannes à sucre. Ne » pouvant plus me voir , ajoute le poète , au miroïr de cette ombre de Dieu , il me semble que je n’aie plus rien de la noble face de » l’homme; ce qui est arrivé à Adam , le père du genre humain, y> m’arrive aussi ; nous avons quitté tous les deux les délices du pa- » radis pour une terre inculte et sauvage. »
Ce qui afflige le plus l’infortuné Izzet dans son exil , c’est qu’un firman adressé au pacha de Sivas contient ces mots : Prends garde quilne s'échappe. « Non, il ne cherchera point à s’échapper, puisque y> les procédés généreux du pacha de Sivas sont autant de chaînes » qui le retiennent, et qu’il se croit encore comblé des bienfaits de » sa hautesse. Oh non ! s’écrie le poète, je ne m’échapperais pas, » quand tous les Persans du monde me nommeraient pour l’éternité » leur premier mollah. » Il faut venir dans le pays du despotisme
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pour savoir que l’art de la louange a quelquefois ses difficultés et même ses périls ; le despote craint toujours de trouver un conseil ou une censure sous la forme d’une flatterie ou d’une prière. Il n’aime pas d’ailleurs les éloges qui s’adressent à d’autres qu’à lui ; Izzet va au-devant de cette humeur jalouse ; après avoir loué un pacha, il revient au sultan pour lui dire que la disgrâce a éteint son génie , et que loin de son prince il n’a plus rien de ce qui l’avait fait poète ; c’est de la faveur impériale qu’Izzet recevait ses poétiques inspirations; c’est au jour de son bonheur qu’il fallait le voir , pour connaître son talent ; alors il eût peint une rose dans un œil en pleurs ; alors du sein meme de V enfer , il aurait fait sortir V Océan et V aurait montré à la pointe d’un cil . Avec les bonnes grâces du sultan , tout ce pouvoir magique s’est évanoui, sa muse ne sait plus que pleurer et gémir.... Mais leg jours de la félicité et de la gloire ne peuvent-ils donc plus revenir ! Izzet est-il tout-à-fait rayé de la liste des vivans ! Ici le poète renaît à l’espoir, et termine ainsi son épître : « O Dieu, prolonge » les jours heureux de mon souverain ; oui , c’est encore lui qui me » délivrerait , si j’étais jeté dans une obscure prison ; lorsque la gloire » de ce prince habite mon cœur comme un hôte sacré , pourrais-je » dire à un autre : Étranger , sois le bienvenu ; si je n’avais su recon- » naître la grâce que m’a faite sa hautesse, vieux fou que j’étais » déjà , je l’aurais été doublement ; illustre visir , souviens-toi de » ton prisonnier ; avec le temps tu verras. Ce puissant monarque est » favorable aux désirs de ses ministres.. . Que Dieu te conserve à lui, » que Dieu le conserve aux musulmans. »
Quel fut l’effet de cette supplication poétique sur l’esprit de Mahmoud? On ne l’a jamais su bien positivement; si on croit les bruits qui ont circulé, ces mots avec le temps tu verras , auraient donné de l’ombrage à sa hautesse; le sultan Mahmoud aurait trouvé dans cette phrase et dans celle qui la suit , un complot de ses ministres en faveur d’Izzet ; ce qu’il y a de certain , c’est que le poète ne fut point rappelé , et que peu de temps après avoir envoyé son épître, il mourut à Sivas.
Je compare quelquefois cette élégie d’Izzet avec les Tristes d’Ovide, composés aussi dans l’exil et presque sous le meme ciel ; on retrouve dans le poète turc et dans le poète latin les mêmes sentimens et le même esprit de mélancolie : les éloges adressés à Auguste ressemblent à ceux qui sont adressés à Mahmoud. Toutefois, l’auteur des Tristes
fut plus heureux que le poète de Stamboul ; le prince qui l’avait exilé, m’interrompit point ses chants, et le despotisme turc n’a pas permis à Izzet de continuer les siens ; on a pensé généralement que ce dernier avait été empoisonné ; car ce qu’on croit le moins dans ce pays-ci , c’est qu’un homme disgracié survive à sa disgrâce , et que ceux qui ont déplu au souverain puissent mourir naturellement. Les Turcs qui avaient la plus haute estime pour le caractère et le talent d’Izzet-mollah, l’ont placé, comme homme, parmi les martyrs delà vérité , et, comme poète, parmi les rossignols du paradis. On a fait un recueil de ses vers , et ce recueil est entre les mains de tous les amateurs de la littérature turque.
Je n’ai pu me procurer des œuvres de ce poète, que l’élégie dont je viens de vous donner un extrait ; vous y reconnaîtrez sans doute des couleurs qui n’appartiennent qu’à l’Orient; je regrette que Je style et les images de ce poème soient si difficiles à traduire dans nos langues d’Europe ; nous n’avons rien des mœurs, de la manière de sentir et de l’esprit desOrientaux; ils ont un autre ciel, une autre nature, et c’est pour cela que des expressions très-simples aux yeux des Turcs, sont pour nous bizarres, recherchées, quelquefois même inintelligibles; ceux qui parmi nous se plaisent le plus à la nouveauté et à la singularité du langage , ne pourraient se faire à certaines expressions de la poésie turque ; je veux vous en citer un exemple : Izzet-moliah dit dans son élégie que rien ne peut attirer ses regards, depuis qu’il ne voit plus le sultan Mahmoud ; le rossignol , ajoute-t-il, fuyant la rose des joues impériales , ne regarde point les vergers et les vignes dans de tristes vallons. Comment faire passer en français le rossignol qui fuit la rose des joues impériales ? J’ajouterai que la langue turque se prête facilement aux jeux de mots et aux doubles sens ; les poètes et les prosateurs les prodiguent volontiers dans leurs compositions ; ce qui embarrasse souvent les traducteurs et ne leur permet pas toujours de rendre avec facilité ce qu’on admire le plus dans ce pays-ci.
Les Turcs ont une poésie lyrique comme les Arabes et les Persans ; ils ont des hymnes dont quelques-uns ont été recueillis par les voyageurs et les savans ; toutefois ils ne connaissent pas le chant dans leurs cérémonies religieuses, et jamais la poésie n’a fait retentir ses accens dans les mosquées pour célébrer les louanges de Dieu ou du prophète. Dans nos courses à travers l’Anatolie , nous avons souvent entendu nos chameliers chanter des complaintes ; chacune de ces complaintes
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a tant de couplets, qu’une journée suffirait à peine pour les chanter ; je crois qu'ils s’en servent quelquefois pour mesurer le temps et les distances dans les lieux inhabités ; en chantant trente ou quarante couplets d’une chanson, ils savent qu’ils ont fait deux ou trois lieues, -et qu’il s’est écoulé deux ou trois heures.
Je ne m’arrêterai pas ici sur ces complaintes, presque toutes consacrées aux aventures romanesques d’un guerrier ou d’un héros ; on croit parmi les Turcs que les mulets et les chameaux ne sont pas insensibles à cette poésie lyrique des grandes routes ; et souvent un chamelier entremêle ses chants avec les sons d’une flûte ou d’un flageolet, pour ra miner une caravane fatiguée.
Quoique les Turcs soient un peuple grave, les poésies légères et badines ne leur sont pas inconnues; ils doivent avoir peu de ces chansons que nous appelons chansons de table, chansons à boire, par la raison que les Turcs dînent fort rarement ensemble, et que lorsqu’ils s’enivrent, ce qui leur arrive quelquefois, ils s’enivrent tout seuls; on m’a pourtant montré des couplets où l’ivresse et les joies illicites de Bacchus sont très-gaiement célébrées. Quant aux poésies galantes, il n’est guère permis aux Turcs de chanter d’autres beautés que celles qu’ils achètent ou qu’ils épousent ; cependant la galanterie inspire parfois leurs poètes, et l’amour, à qui ils font guerre perpétuelle, n’est pas toujours banni de leurs chansons. M. Desgranges s’estprocuré un recueil de chansons amoureuses toutes copiées par la sœur de Mahmoud. Je voudrais vous les faire connaître, mais je n’ose l’entreprendre, même avec le secours de mon savant interprète. Il en est de la poésie des Orientaux, car je ne saurais trop le répéter, comme de leur climat et de leur soleil ; tout cela ne se traduit point et ne s’envoie point par la poste; comme il faut pourtant que vous ayez une idée de la poésie légère des Turcs, je vous parlerai de quelques romances que M. Desgranges a pris la peine de m’expliquer.
« Une belle se joue de mon amour, s’écrie un poète passionné; » elle me renvoie toujours au lendemain; faudra-t-il dire : Adieu, » la belle! tes sourcils, charmante amie, sont un arc , et mon ame » est blessée; ta voix module les sons du rossignol, tes paroles sont » du miel, ta taille est le jeune cyprès qui se balance ; ton cœur sera- » t-il moins flexible que les rameaux inclinés sous le vent ? » Dans une autre chanson, un amant traîne les lamentations du chagrin, et voudrait être le rossignol ou bulbul de la rose; sa vie s’est éteinte depuis
qu’il ne voit plus la beauté qu’il aime ; je souffre , dit-il; toi qui est lit lumière de moname , tu peux voir de tes propres yeux ma souffrance . » Un autre appelle en secret l’objet de son amour parce qu’il a un mot à lui dire et que sans lui il ne peut plus comprendre ni son cœur ni le monde ; tu es au ciel la lune , sur la terre la neige , dit celui-ci à sa belle* viens vers moi; celui-là se plaint de ce que son amie, tendre bouton de rose , a détourné de lui son visage, mais il l’aimera néanmoins jusqu à la résurrection ; un autre reconnaît ses torts envers celle dont les formes gracieuses appartiennent aux régions aériennes ; il s’est réfugié sous le cyprès de sa grâce , et demande qu’on laisse là le passé, car il ny a dans la vie qu'un temps , c’est le présent; un autre enfin languit d’amour et verse des larmes sans quon ensache rien , et ces derniers mots sont le refrain de tous les couplets de sa romance. La plupart de ces productions légères n’ont rien de très-remarquable par la pensée, mais ceux qui connaissent la langue turque y trouvent une vivacité, une grâce d’expression que nous ne pourrions imiter.
La langue turque n’ayant point de genre, on ne peut savoir facilement à quel sexe appartient la personne qui parle et celle à qui on s’adresse dans les chansons d’amour; cette équivoque peut servir à cacher les mystères de la galanterie ; une femme n’oserait prononcer le nom de son amant, ni un amant celui de sa maîtresse ; on fait semblant quelquefois d’adresser des hommages à son propre sexe, et cette espèce de déguisement de l'amour ne scandalise pas trop les Turcs.
Quoique la poésie turque soit difficile à comprendre pour un Européen , il faut dire toutefois que les osmanlis, comme nous l’avons vu, si éloignés de nous dans le genre sérieux, dans le style tempéré, s’en rapprochent souvent dans leur poésie érotique ; la nature a voulu que les peuples qui ont des lois et des mœurs différentes, parlassent cependant le même langage, pour exprimer ce que l’amour a de délicat et même ce qu’il a de licencieux. Vous pourrez en juger encore mieux par le petit poème érotique dont il me reste à vous parler.
Ce poème , qui a pour titre Description d’un bain de femmes , a beaucoup de succès parmi les Orientaux ; on l’attribue au fils d’Omer de Saint-Jean-d’Acre, dont parle Yoiney dans son voyage de Syrie ; la poésie en est facile et pleine d’images riantes; malheureusement, l’auteur ne respecte pas toujours la décence, ce qui me donne quelque scrupule pour mon extrait; il faudra que j’en écarte tout ce qui paraîtra trop libre, et que la muse du poète reprenne ici son voile quelle a quitté pour plaire aux amateurs de Stamboul.
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a Écoute, ô amateur du sexe féminin, la joyeuse description d’un » bain de femmes ; que ne font-elles point, sitôt qu’elles se trouvent » dans l’enceinte intérieure ! et les murs de cette enceinte, quel n’est » pas leur empire sur eux-mêmes pour résister du matin au soir à la » vue du tableau qu’ils renferment ! D’une part, ces baigneuses rem- » plies de grâce, de l’autre , ces tellag (filles de bain) au pantalon » d’écarlate, aux corps transparens, vrais cristaux à pieds humains! » elles portent sous le bras des paquets enveloppés sous des draperies » d’or; le cœur des amans n’est-il pas enfermé dans ces brocards? .... » Ici une jeune beauté laisse tomber négligemment le vêtement qui » la couvre, et son corps répand autour d’elle la lumière. Son visage » se réfléchit dans les eaux du bassin ; tel on voit dans la mer le disque » du soleil. De ses deux doigts teints en henné , elle dénoue avec grâce » la tresse de ses longs cheveux , et ses doigts rouges dans sa belle » chevelure, ressemblent à une branche de corail sur de l’ébène. Elle j> a cherché à disparaître sous sa chevelure brunie; mais comme l’astre » des nuits dans l’épaisseur des ténèbres , sa taille élégante brille » d’une douce clarté... Cependant les dames s’asseoient à l’écart, » des femmes cherchent à les divertir ; les tuecha (cornichons) , les » fruits, les sorbets sont apportés ; quelques-unes mettent les plateaux » au pillage ; d’autres font voler des boules de savon ; chacune d’elles » s'efforce d’inventer un nouveau tour ; l’une se fabrique une fausse c< barbe avec le siffe ; celle-ci jette à ses compagnes de l’eau froide avec » une tasse ; celle-là se frotte le visage avec l’herbe qui en fait tomber » le duvet.... Ce désordre ressemble à une noce; il n’y manque que » les musiciens. Parmi ces jeux, une dispute éclate enfin ; toutes les » assistantes se précipitent au milieu de la salle; l’une comme un » homme, saisit d’une main vigoureuse un nalin , l’autre la boîte du » siffe, une troisième, la tasse ; le diable arrive au milieu d’elles : x> qu’on se figure le tapage ; toutes se prennent aux cheveux ; les fronts » se heurtent ; elles s’adressent des injures ; ... chacune fait honte à » l’autre, ... les dames sortent des chambres intérieures; la sueur » et le sang coulent de leur visage ; cependant leur figure apparaît » comme un astre aux gardiennes qui les attendent en dehors, et qui » les reçoivent au cri de Maschalla ! Notre jeune bouton de rose » s’est étendu sur un lit délicat : ses esclaves se rangent en cercle, les » mains croisées; puis vient la cérémonie des parfums, de l’ambre,
» du bois d’aloès brûlé dans des cassolettes... Quelle exclamation!
» quelle voix délicieuse 1 ah ! je vais me trouver mal, s’écrie l’une )) avec un accent plein de charme ; entourée de ses esclaves, elle revêt » ses habits en faisant mille minauderies. Que de bruit, que de gen- » tillesses, que de grimaces , que de bijoux et de diamans , quels » beaux pendans d’oreilles! La société reste jusqu’au soir dansl’ap- » parlement extérieur, elle reste, jusqu’à ce qu’un intarissable flux » de paroles se soit écoulé. Alors, les femmes sortent du bain5, » comme des malades, l’œil languissant, l’air délicat, la démarche » lente ; tous leurs pas sont étudiés ; elles veulent paraître faibles et » abattues. »
J’ai beaucoup retranché de ce poème d’Omer ; peut-être en ai-je encore trop laissé ; le poète est malheureusement dans tous ses tableaux d’une clarté qui désespère; j’avais supprimé de ce poème d’Izzetmollah plusieurs passages trop difficiles à rendre dans notre langue ; dans celui-ci sont accumulées des peintures qui ne se comprennent que trop, et qu’on n’ose mettre sous les yeux du lecteur. Je vous invite toutefois à relire dans miladi Montagne, la description qu elle fait d’un bain de femmes turques. Les couleurs de la spirituelle voyageuse ne sont guère moins vives que celles que vous venez de voir ; elles serviront d’excuse à ma citation ; je n’ai pu d’ailleurs résister à la tentation de vous faire connaître la poésie des Turcs, et de mettre en même temps sous vos yeux un tableau de mœurs qu’on m’assure être d’une grande fidélité.
Les osmanlis cultivent plusieurs autres genres de poésie ; ils ont un grand nombre d’apologues, de fables, de contes plus ou moins estimés ; j’ai remarqué que leur littérature n’avait produit aucun poème épique, aucun poème d’une grande étendue; seulement, ils emploient quelquefois le rhythme de la poésie dans des ouvrages historiques .
Vous me demanderez peut-être si les Turcs ont un théâtre; je vous répondrai que non ; des représentations théâtrales seraient tout-à-fait incompatibles avec leur manière de vivre; les osmanlis, comme vous avez pu le voir, ne vivent que de la vie privée, delà vie domestique; ce que nous appelons chez nous des assemblées, tout ce qui peut ressembler au public, est inconnu aux Turcs; on peut dire qu’il n’y a de véritable public à Stamboul, que le jour d’un incendie, d’une grande émeute, ou dans les solennités du bairam. Chez les Grecs et chez les Romains, le peuple était presque toujours assemblé ; il fallait
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i’amuser et le distraire par des spectacles ; on n’a pas besoin de faire tant de frais et de prendre tant de soins avec les Turcs qui n’aiment point à se réunir ni pour leurs plaisirs ni pour leurs affaires. Des baladins, des voltigeurs, les farces de karagueuse, mélange de polichinel et des ombres chinoises, voilà tout ce qui est en possession d’égayer quelquefois la gravité des osmanlis. Les scènes héroïques de notre tragédie ne sauraient émouvoir leur imagination ; la comédie qui vit des ridicules de la société, ne pourrait réussir dans un pays qui n’offre point de contrastes, point de nuances, où tout le monde se ressemble; les petites scènes de karagueuse , qui divertissent parfois les Turcs , ne sont pas même en rapport avec les mœurs habituelles ; on s’y amuse aux dépens des étrangers, aux dépens des chrétiens, mais jamais un bourgeois de Stamboul, assistant à ces représentations grossières, n’a pu rire d'un fidèle portrait sur lui-même tracé.
L’éloquence ne doit avoir fait que peu de progrès dans un pays où il n’y a ni barreau ni tribune publique. L’éloquence de la chaire y est protégée par les mœurs et les lois religieuses ; mais les prédications n’y sont pour l’ordinaire que des paraphrases, des commentaires du Coran; on n’y trouve jamais ni cette chaleur de discussion, ni ces attaques contre le vice et contre les passions, qui donnent tant de vie aux chefs-d’œuvre de notre éloquence chrétienne. Des prédicateurs turcs censurent quelquefois la marche du gouvernement, mais cette espèce d’opposition, qui ne sort guère de l’enceinte des mosquées, n’a rien produit qui mérite d’être rappelé. Lorsqu’on parle de l’éloquence des osmanlis, il serait injuste de ne pas leur tenir compte de plusieurs pièces émanées de leur chancellerie ; on retrouve quelquefois une véritable éloquence dans un fîrman, dans un kat-chérif, dans un manifeste, et jusque dans une note diplomatique; les Turcs mêlent toujours la religion et la morale à leurs affaires, ce qui donne au langage politique un caractère de noblesse et de dignité qu’on ne retrouve point dans ce qui émane de nos gouvernemens d’Europe. Rien ne m’a paru plus éloquent que la plupart des discours et des firmans qui ont accompagné la destruction des janissaires. Vous savez que dans la dernière guerre, la Russie et la Porte ont publié plusieurs déclarations; dans cette exposition réciproque de leurs griefs, dans ces combats de la diplomatie, dans cette polémique des souverains, on peut dire que les écrivains du sérail l’ont emporté da beaucoup sur ceux du cabinet des czars.
Les Turcs ont un assez grand nombre d’ouvrages historiques et plusieurs histoires nationales ; quelques-unes de ces productions ont été traduites en français, et nous pouvons juger de leur mérite. C’est en vain qu’on y chercherait le moindre esprit de critique et quelque philosophie. Les annalistes turcs rapportent les faits tant bien que mai, mais leur raison ne s’applique jamais à en connaître les effets et les causes; une révolution se présentera à leur pinceau ou à leur calem, sans qu’ils songent à lui demander d’où elle vient, où elle va ; ils raconteront une guerre sans avoir la moindre envie de savoir et de nous dire si elle est juste ou injuste; de grands personnages, des. héros, des tyrans passeront journellement devant eux, sans qu’ils s’occupent de nous retracer leur physionomie. On croirait en lisant leshistoriens turcs, que le Coran qui a défendu à la peinture de reproduire l’image de l’homme, a fait la même défense à l’histoire.
J’ai lu plusieurs fois l’histoire de Coggia effendi dans une traduction française de Galland, conservée en manuscrit à la Bibliothèque du Roi ; cette histoire que les Turcs admirent beaucoup, a tous les défauts dont je viens de parler; l’auteur met toutes ses facultés à rechercher des images hyperboliques, à répandre partout les ornemens du style figuré, et voilà ce qui a fait ici sa grande réputation. Il me suffira de vous en citer un seul exemple; en racontant le dernier siège de Constantinople qui avait commencé au mois d’avril, l’historien turc croit devoir nous montrer le printemps dans son histoire, et pour que le printemps ne paraisse pas trop étranger au milieu des scènes de la guerre, il nous fait une nature toute belliqueuse. L’anemone porte sa massue de fer ; la rose a couvert son visage d'un bouclier ; l’œillet élève sur sa tête une lance d’ émeraude ; cette armée végétale attire les regards de la terre et du ciel ; le zéphyr en est Y avant-garcle ; la narcisse, la sentinelle ; le jasmin montre en avant un étendard blanc ; le platane étendles bras pour faire des vœux en faveur de Mahomet II y, et demande à Dieu la possession de Constantinople pour les Turcs*. Après une peinture aussi bizarre, ne serait-ce pas manquer de sens que d’appliquer à l’histoire de Coggia effendi les règles d’une critique sérieuse? J’aime mieux m’arrêter un moment sur une production contemporaine dont je vous ai déjà parlé, Y Histoire de la destruction des janissaires. Cette histoire ne fait point assez connaître les principaux personnages de la fameuse journée du 16 juin. Mais l’enthousiasme du peuple, le désordre de l’odjak, la politique ferme et habile
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du divan, la conduite de Mahmoud, tout cela est présenté avec vérité, clarté et intérêt ; l’historien sacrifie dans sa narration au goût de ses compatriotes pour le style figuré ; toutefois ce style, employé avec une certaine mesure, ne déplaît pas trop, parce qu’on y retrouve la physionomie du pays; l’auteur de ce livre, Mohamed Assad effendi, me paraît un homme plein de candeur ; il ne manque pas d’ailleurs de philosophie, et j’aime à le voir quelquefois lâchant la bride au coursier de ses pensées dans le champ des observations. Tout en lui reprochant d’avoir exagéré l’éloge de Mahmoud, on ne doit pas oublier qu’il écrit par ordre du sultan dont il est l’historiographe ; il nous dit dans son dernier chapitre, quelles récompenses il a reçues, et ces récompenses sont bien autre chose pour un historien turc que les suffrages des gens de goût; vingt bourses, aussi précieuses que les fruits du paradis , la place de mollah de Scutari, voilà le prix de ses travaux ; il nous dit qu’il est maintenant plongé dans un océan de grâces, et qu’il est exempt des soucis de ce monde : ce qui vaut mieux sans doute que de vivre en proie au démon de la vérité. J’entre dans ces petits détails, parce qu’ils peuvent vous faire comprendre comment et pourquoi la Turquie n’aura jamais de grands historiens.