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LETTRE LXIII

Itinéraire et désastres des croisés de 1101.

Octobre 1830.

Les pays que je vais parcourir avec vous dans cette lettre, sont ceux que la géographie connaît le moins. Il n’est venu à la pensée d’aucun voyageur de rechercher dans cette partie de l’Asie mineure les traces des armées de la croix ; nous ne pouvons nous empêcher de regretter encore une fois que ceux qui nous ont précédés, n’aient rien fait pour éclaircir la géographie des croisades. Pourtant ces immenses évènemens valaient bien la peine qu’on leur donnât un souvenir; les gigantesques victoires ou les grandes catastrophes de nos phalanges chrétiennes, sont aussi intéressantes, aussi épiques que la marche de Cyrus ou d’Alexandre, de Trajan ou de César. Mais il faut dire que l’histoire du moyen âge est bien moins connue que l’histoire ancienne ; les croisades sont long-temps restées dans un indilférent oubli avant de trouver en vous leur Tite-Live, et nous sommes les premiers qui traversions l’Orient , escortés de nos vieux chroniqueurs.

Quand les armes chrétiennes eurent délivré le divin sépulcre, une immense multitude de pèlerins entraînés par l’enthousiasme de la conquête, passa tout à coup d’Europe en Asie pour aller défendre le nouveau royaume de Godefroy. Vous n’avez pu consacrer que quelques pages à cette expédition de 1101 qui fut un immense désastre; je ne craindrai donc point de raconter dans mon itinéraire géographique quelques-uns des principaux faits qui ne sont point entrés dans votre tableau. J’ai avec moi trois chroniqueurs pour me

d’orient.

redire cette lamentable histoire, l’abbé Eckkard qui Suivait les Allemands, Orderic Vital et Albert d’Aix ; ce dernier est celui dont le récit est le plus complet 1 .

L’expédition de 1101 se partage en trois corps d’armée; nous suivrons chacune de ces armées. L’évêque de Milan et le comte Albert avec trente mille Lombards ; Conrad, connétable d’Henri III, avec

deux mille Teutons ; Étienne, comte de Blois, que la honte ramenait

sous les drapeaux de la croisade ; Etienne de Bourgogne et d’autres princes partis avec leurs troupes des rives occidentales de la France, se donnent rendez-vous dans la cité de Nicomédie. Vous avez parlé des désordres et des brigandages qui excitèrent la colère d’Alexis contre les Lombards, et de leurs attaques contre la ville impériale ; ces flots de barbares qui venaient ainsi battre en passant la capitale grecque, devaient inquiéter un empereur qui n’avait que des murailles pour toute force et pour toute défense ; aussi, sans partager ici les préjugés des pèlerins, il est bien permis de croire que l’empereur Alexis ne fut pas trop fâché des désastres qui tombèrent sur ces grandes troupes d’hommes.

La première bande, composée d’environ deux cent soixante mille pèlerins, ne veut point prendre le chemin qu’avait suivi Godefroy, et oblige ses chefs à la conduire à travers les montagnes de la Paphlagonie pour conquérir le royaume du Korasan . La route du sud était la meilleure et la plus connue ; la route du côté du nord-est devait présenter une longue suite d’obstacles difficiles à vaincre. La troupe chrétienne, ayant à sa tète Raymond de Saint-Gilles et cinq cents turcopoles qui lui servaient de guides, arrive après trois semaines de marche à un château que les chroniqueurs appellent Ancras . Dans cet itinéraire de vingt jours, nos vieux auteurs ne citent aucun nom de ville, de château ou de rivière ; au premier coup d’œil qu’on jette sur une carte de la Turquie, on voit que les pèlerins traversèrent les montagnes qui dominent Sabandja, et passèrent par les pays do Cheiva , de Terekli et de Torbali ; le château que les chroniques nomment Ancras est probablement Angora (Ancyre) ; vous me direz; peut-être que depuis bien des siècles Angora n’est pas seulement un -château mais une grande ville; à cela je pourrai vous répondre que

1 Guillaume de Tyr parle aussi de cette malheureuse expédition, mais sont récit n’est guère que la copie d’Albert d'Àix.

nos vieux historiens donnent souvent le nom de château à une cité ; j’ajouterai que plusieurs chroniqueurs parlent d’ Ancras comme d’une ville, et que d’ailleurs Angora est sur cette route le seul lieu qui, par sa dénomination et sa position géographique, corresponde au château d’Ancras. Angora se trouve à quatre-vingts lieues environ de Nicomédie ; les caravanes font ce trajet en dix jours; il en fallait bien vingt à une armée qui traînait avec elle toutes sortes de bagages et une multitude confuse et embarrassante. Le chemin qui va d’Isnick à Angora passe dans des contrées fertiles; aussi Albert d’Aix nous raconte que pendant les trois premières semaines, la marche des croisés fut heureuse; ils vivaient dans une grande abondance, et la plupart des gens du peuple, dit le chroniqueur, se livroient à toutes sortes de débauches et d’impuretés. En approchant d’Ancyre, les pèlerins ne remarquèrent point sans doute les ruines de Pessinonte et de Gordium, répandues sur les rives de Sangaré, près de Beybazar et de Nalikan. J’emprunte au voyage de M. Félix de Beaujour une description d’Angora qui pourra vous intéresser : « Angora, l’ancienne Aricyre, est située au milieu d’une grande plaine autour d’un groupe de petites collines, dont la plus élevée est occupée par la citadelle. La ville, bâtie autour delà citadelle, est fermée d’un double mur, flanqué de tours, dont quelques-unes sont terrassées et portent du canon ; mais le mur extérieur est en général mal entretenu et croule sur plusieurs points. Au milieu de cette double enceinte est un labyrinthe de petites rues et quelques restes d’anciens édifices, parmi lesquels on distingue ceux du temple d’Auguste. Angora peut avoir trente mille habitans, Turcs ou Arméniens, mêlés de quelques juifs. Son territoire est nu et dépouillé d’arbres ; mais il est très-fertile, surtout en pâturages, où l’on nourrit des chèvres, renommées pour la beauté et le soyeux de leur poil. »

L’armée chrétienne s’empare du château d’Ancras pour le compte de l’empereur grec, et poursuivant sa marche, elle arrive au château deGargara ou de Gangra que nous retrouvons, au nord-est d’Angora, dans la dénomination moderne de Kiankari ; les voyageurs ont remarqué à Kiankari , sur une roche élevée, d’anciens restes de fortifications. Albert d’Aix nous dit que le château de Gargara était inexpugnable par sa position, et que les pèlerins, ne pouvant s’en rendre maîtres, ravagèrent les récoltes et les moissons.

A partir de Gangra, l’itinéraire de la troupe chrétienne devient

d’orient.

plus difficile à suivre ; les indications de nos chroniques sont rares et fort incomplètes, et les croisés s’avancent comme dans une profonde nuit. Albert d’Aix, notre principal guide, se contente de nous dire que les chrétiens 'passèrent successivement devant plusieurs villes et places fortes , dont les noms sont inconnus. Comment déterminer les véritables positions géographiques avec desdonnées aussi incertaines? cette manière de tracer un itinéraire était sans doute fort commode pour le chroniqueur, mais nous qui aimerions à suivre pas à pas les champions de la croix, à marquer, pour ainsi dire, toutes les étapes de l’armée chrétienne, combien nous regrettons qu’il ne soit rien resté pour nous aider à reconnaître les chemins des croisés! Continuons à suivre pourtant, avec le secours de la critique et des conjectures, la marche des pèlerins.

Les croisés vont en avant à travers des pays inhabités et des montagnes horribles. Les Turcs, dans de fréquentes embuscades, massacrent les traînards, les malades et la partie faible de l’armée ; sept cents Lombards, chargés de protéger l’arrière-garde, s’enfuyent lâchement devant l’ennemi et abandonnent au glaive musulman une multitude sans défense. Étienne, duc de Bourgogne, avec cinq cents chevaliers cuirassés, se présente pour le service de l’arrière-garde ; ce jour-là l’armée ne perd pas un seul homme. Le comte Raymond, à son tour, fait sa journée de garde, et malgré une rude attaque de la part des Turcs, trois pèlerins seulement reçoivent la mort. Mais la disette qui était aussi un ennemi terrible, vint attaquer l’armée ; l’or et l’argent devinrent inutiles dans un pays où l’on ne trouvait rien à acheter. Les Provençaux qui, d’après le rapport des chroniqueurs, étaient les plus ardens au butin et au pillage, se portaient en avant pour chercher des vivres, et beaucoup d’entre eux périssaient surpris par les musulmans. Les hommes riches et illustres, dit Albert d’Aix, qui, du port de Civitot et de la ville de Nicomédie, avaient apporté dans leurs chariots de la farine, du pain, des viandes sèches ou du lard , étaient les seuls qui eussent de quoi se nourrir ; les autres , pressés par la faim, se voyaient forcés pour remplir leur estomac, de dévorer les feuilles et l’écorce des arbres ou des racines de plantes.

Nous retrouvons ici un nom de ville qui peut nous mettre sur les traces des pèlerins; c’est une ville qu’ Albert d’Aix appelle Constamne. Tout nous porte à croire qu’il s’agit ici d cCastamoun ou Kastamouni , qu’on suppose bâtie sur l’emplacement de l’ancienne Germanicopolis.

Ainsi donc les croisés, partant de Gangra , s’étaient dirigés du côté du nord en suivant, dans une distance plus ou moins prochaine, les rives tortueuses de l’Halys nommé aujourd’hui Kisil-Ermak. Mille hommes de pied avaient trouvé dans les environs de Kastamouni de l’orge qui n’était pas encore mûre; l’orge fut moissonnée, et les croisés la firent rôtir pour leur nourriture dans un vallon voisin. Les pèlerins ramassèrent aussi sur des arbustes de ce désert un fruit amer qu’ils ne connaissaient point et qu’ils firent cuire pour apaiser leur faim; un voyageur nous a parlé d’un fruit sauvage assez commun dans ce pays, et qu’on appelle la graine jaune ; cette graine ne serait-elle pas le fruit amer dont il est ici question ? La troupe réunie dans cette vallée de Kastamouni , trouva une mort misérable ; les Turcs avec des branches d’arbres et de l’herbe sèche, entourèrent de flamme tout le vallon , et les mille pèlerins furent brûlés. L’armée des fidèles du Christ, dit Albert d’Aix, franchit les défilés étroits et difficiles de la Flaganie et descend dans une vaste plaine. Ces défilés peuvent être ceux de Hadji-Hamzé , qui présentent encore des débris de fortifications, et cette plaine celle d’Osmandjik; l’Halys est guéable dans les défilés de Hadji-Hamzé. On s’étonne qu’ Albert d’Aix ne cite aucun fleuve dans cette partie de son récit, car les croisés ont dû nécessairement passer l’Halys ; quelques jours avant la bataille générale, trois mille chrétiens sortent du camp, et vont attaquer un fort occupé par les Turcs, et situé dans le territoire de Marasch ; cette ville de Marascli ne serait-elle pas celle qu’on appelle aujourd’hui Marsivan ? Il paraît probable, d’après toutes les indications, que c’est dans la partie occidentale de la plaine d’Osmandjik que se livra cette bataille où tombèrent successivement les troupes de Raymond de Saint-Gilles , du comte de Blois, du duc de Bourgogne et du connétable Conrad. Le rocher sur lequel s’était réfugié le comte Raymond , pour échapper aux Turcs, appartiendrait aux montagnes de Hadji-Hamzé. Le comte de Saint-Gilles, qui s’enfuit le premier, et tous les autres princes qui abandonnèrent ensuite le camp, onf passé par les défilés de Hadji- Hamzé pour se rendre à Sinope. C’est un trajet qu’ils pouvaient faire en quatre ou cinq jours. Il est difficile de marquer la place du château de Pulveraï qui recueillit d’abord le comte Raymond et sa troupe fugitive ; on ne peut guère en retrouver des traces que dans le bourg de Voïavat sur la route de Sinope 4.

* M. Eontanier, yoyageur distingué, qui a occupé pendant quelque temps le

d’orient.

Les Turcs, moulés sur des chevaux rapides, poursuivirent les fuyards , et les pèlerins tombèrent sous leurs coups comme les épis sous la faux du moissonneur . Albert d’Aix parle avec les plus minutieux détails du butin que firent les infidèles : « Les musulmans, ditil, enlevèrent une quantité incalculable d’argent, que les chrétiens fatigués abandonnaient sur la route ; ils prirent aussi des vêtemens moelleux, des fourrures de diverses espèces, de petit-gris, d’hermine et de martre, beaucoup de pourpre brodée en or . Dans cette dis¬

persion complète d’une grande armée, la terre et les montagnes étaient tellement jonchées de bysantins d’or et d’argent et de toutes sortes de monnaies, que, sur une longueur de plus de trois milles, les fuyards et ceux qui les poursuivaient marchaient sur l’or, sur les pierreries, sur les vases d’argent ou d’or, sur la pourpre admirable et précieuse, sur des vêtemens d’une grande finesse et des étoffes de soie ; de plus, toute la route était arrosée du sang des mourans et des morts. » Le chroniqueur s’attendrit d’une manière particulière sur les femmes très-nobles , et les matrones illustres que les musulmans épargnèrent pour en faire leurs captives ; plus de mille de ces pèlerines furent envoyées comme un troupeau muet chez des nations

barbares , où l'on parle des langues inconnues; condamnées à un exil perpétuel , elles furent enfermées dans le pays de Korasan comme dans une prison ou dans un appartement inaccessible. Ce qui attriste surtout le naïf historien, c’est de voir tant de matrones nobles et délicates livrées à des hommes impies et horribles qui ont des tonsures sur le devant , sur le derrière , sur la droite et sur la gauche de la tête , ci de longues mèches de cheveux qu ils ne coupent jamais et qui les font ressembler à des esprits noirs et immondes .

Le comte Raymond s’embarqua à Sinope et revint à Constantinople : les autres débris de l’armée chrétienne se rendirent par terre à la ville impériale. Les pèlerins fugitifs, en suivant les côtes de la mer Hoire , depuis Sinope jusqu’à Héraclée , étaient protégés contre les Turcs de l’intérieur du pays par une haute chaîne de montagnes qui borde la mer. D’ailleurs le pays que traversaient les croisés vaincus appartenait à l’empereur grec; ce pays était défendu par de bonnes forteresses, qu’on voit encore debout.

-consulat de Trébisonde, nous a donné d’utiles renseignemens pour cette partie dû notre travail.

Dans la déroute de cette première armée , il périt plus de cent soixante mille pèlerins sous le glaive ou sous les flèches des Turcs. La seconde armée, conduite par Guillaume de Nevers, occupe à peine quelques pages dans les chroniques ; cette troupe française, composée de quinze mille combattans et d’une immense multitude de femmes» passe le Bosphore, dresse ses tentes sur le rivage asiatique où s’élevait alors une colonne de marbre surmontée d’un bélier doré, et se rend ensuite à Civitot. Les pèlerins vont à Angora pour y joindre les Lombards dont ils ignoraient le sort, et ne pouvant les atteindre, ils laissent Angora sur leur gauche et se dirigent vers la ville que les chroniqueurs appellent Stancone . Après de longues recherches sur les cartes de l’Asie mineure et dans les relations des voyageurs, je n’ai pu trouver aucune ville qui puisse correspondre à la position géographique de Stancone ; tout ce que je puis vous dire, c’est que Stancone ne devait pas être loin de Konieh.

Ce fut dans le voisinage de Stancone que commencèrent les malheurs de cette seconde armée; les Turcs qui, huit jours auparavant, avaient détruit ou dispersé les Lombards , tombèrent sur les compagnons de Guillaume de Nevers et donnèrent la mort à un grand nombre d’entre eux. Les pèlerins, après avoir vainement attaqué la forteresse de Stancone, lèvent leur camp et prennent le chemin d’une ville nommée Héraclée par les chroniqueurs. Comme les pèlerins suivaient la route du sud et qu’ils songeaient alors à se rapprocher d’Antioche , il me paraît clair que l’Héraclée dont parle ici Albert d’Aix, n’est autre chose que la cité d’Érekli, placée sur le chemin d’Iconium à Tarse. Le nom d’Érekli ou d ’Erkli a pu faire croire aux chroniqueurs que cette ville était une des vieilles cités grecques qui portaient le nom d’Héraclée; il est pourtant certain, ainsi que l’a remarqué le colonel Leake, qu’il n’y a jamais eu d’Héraclée dans cette partie de l’Asie mineure ; il y avait là Archalla ou Archélaïs ;

Erekli a pu être la corruption de ce nom. Erekli de Caramanie» située à trente heures environ de Konieh , renferme plusieurs mosquées, des khans et des bazars. Les pèlerins de la Mecque passent par

Erekli, et s’y arrêtent un jour ; la halte des hadji est ici d’obligation, car depuis plusieurs siècles Érekli a été transformée en valk ou fondation pieuse de la Mecque et de Médine.

Les croisés trouvèrent cette cité détruite et abandonnée par les habitans; ils restèrent là pendant trois jours en proie à une soif dé-

d’orient.

vorantc ; trois cents pèlerins moururent dans cette cité , faute d’un peu d’eau, car les Turcs avaient comblé les puits et les citernes. L’armée de Guillaume de Nevers, déjà accablée par la disette et la soif, fut attaquée par les musulmans dans une grande vallée voisine d’IIéraclée ; il y eut, de part et d’autre, des ruisseaux de sang répandus par le glaive, l’arc et la lance ; mais bientôt le comte de Nevers et les principaux chefs, ne pouvant résister au nombre , cherchèrent le salut dans la fuite ; le peuple et le gros de l’armée furent anéantis par les Turcs; sept cents chrétiens purent seuls sauver leur vie en gagnant les forêts et les montagnes; Albert d’Aix ajoute que mille femmes appartenant aux chevaliers du Christ furent emmenées en captivité. Je ne sais où placer cette cité de Germanicopolis, où se réfugia le comte de Nevers ; c’était évidemment une ville de la Cilicie, puisque le comte Guillaume la rencontra lorsqu’il s’enfuyait vers Antioche : ne serait-ce pas Marasch? Tous savez que ce prince et ses derniers compagnons fugitifs furent dépouillés et mis à nu par des turcopoles, et qu’ils arrivèrent à la ville de Tancrède, couverts de misérables haillons.

L’histoire de la troisième armée est plus courte mais non moins lamentable. Cent soixante mille pèlerins (Orderic Vital dit trois cent mille), marchant sous les ordres de Guillaume de Poitiers, de Guelfe, duc de Bavière, et de la comtesse Ida, margrave d’Autriche, partent de Nicomédie et se rendent à Stancone où d’abord iis rencontrent la faim et la soif. En quittant Stancone, ils vont saccager deux villes musulmanes qu’ Albert d’Àix appelle Finimine et Saiamie ; le nom de Finimine ne serait-il point l’altération du Philomelium ou Philomenium, cité mentionnée par Strabon, et située dans cette partie de la Phrygie appelée Phrygie parorée? Les voyageurs modernes ont reconnu Philomelium dans la cité turque nommée Ilguin , située à huit ou neuf lieues d’Ak-cheyer. Quant à la ville de Saiamie, je ne vois guère dans cette direction que Ladik ou Kadoun-Khan, qui puisse nous la représenter.

Il y a ici dans la relation d’Albert d’Aix une contradiction que je dois vous faire remarquer, parce qu’elle jette de l’obscurité sur les derniers évènemens de l’expédition chrétienne; en parlant de la troupe du comte de Nevers , le chroniqueur dit qu’elle ne trouva pas une goutte d’eau à Héraclée (Érekli), et que des pèlerins montés sur une roche élevée ne purent découvrir un peu d’eau pour étancher leur

soif; quelques pages plus loin, le meme chroniqueur parle d’une ri* vière qui arrose la ville d’Héraclée; ce fut sur les bords de cette rivière que les Turcs attaquèrent la troupe de Guillaume de Poitiers; les flèches aiguës et l’épée dévorante couvrirent des cadavres des croisés les rives du fleuve et les campagnes voisines. Le comte de Poitou, fuyant dans les montagnes avec un seul écuyer, se réfugia vers Tarse , dans une ville qu’Àlbert d’Aix appelle Longinach ; et quelques jours après, Tancrède lui envoya des chevaliers qui le conduisirent à Antioche; le comte de Yermandois alla mourir à Tarse de ses blessures ; le duc de Bavière put échapper à la poursuite des Vainqueurs; les chroniqueurs ignorent quel fut le sort de la comtesse Ida.

Maintenant il s’agit d’expliquer la contradiction d’Albert d’Aix, et de trouver la rivière aux bords de laquelle fut attaquée l’armée du comte de Poitou ; l’histoire contemporaine nous dit que les Turcs ayant comblé les puits et les citernes d’Héraclée, les compagnons du comte de Nevers souffrirent tous les tourmens de la soif ; ce qui prouve évidemment qu’il n’y avait point de rivière qui traversât Héraclée. D’un autre côté, il est certain que l’armée de Guillaume de Poitiers et du duc de Bavière tomba aux alentours d’Héraclée, près d’une rivière. Le colonel Leake marque au nord d’Érekli, à peu de distance de cette ville, une rivière qui se perd dans un lac ; le voyageur ne dit point son nom. C’est probablement au bord de ce courant que les musulmans attaquèrent l’armée chrétienne ; comme cette rivière coule dans le voisinage d’Héraclée, Albert d’Aix a pu croire qu’elle traversait la ville ; ce qui d’ailleurs n’empêche pas qu’on ne doive reprocher à l’historien une grossière contradiction. Ce que je viens de dire paraissait indispensable pour expliquer ici la relation des chroniqueurs.

Voilà donc trois grandes armées qui, dans le même temps, passent d’Europe en Asie pour s’évanouir tout à coup sans laisser aucune trace ; cette Asie mineure nous apparaît comme un vaste sépulcre qui tour-à-tour se Couvre et se referme sur elles. Quel deuil pour la chrétienté ! que de lamies devaient couler, quand des croisés, revenus delà Romanie comme du pays des morts, racontaient tant de tristes aventures, de déplorables catastrophes ! Le chroniqueur Eckkard nous dit que ces nouvelles armées auraient voulu , comme l’armée de Godefroy, se faire un nom parmi les peuples du monde, mais que

d’orient. 179

Dieu refusa de les seconder dans leurs desseins. Dans cette année de 1101, plus de cinq cents mille pèlerins laissèrent leurs os dans les montagnes et les déserts de l’Asie mineure.

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