LETTRE LXIV
Yisite à un naïb.
Péra , octobre 1830.
J’avais souvent prié le Turc mon voisin de me conduire chez un naïb de sa connaissance qui demeure près de la porte d’Andrinople, et dont il m’avait vanté la philosophie et les lumières. Ce naïb parle assez bien le français, et personne à Stamboul n’est plus versé dans la science des lois religieuses et civiles. Nous avons été le voir hier; j’ai d’abord été accueilli avec politesse, mais avec froideur ; la pipe et le café nous ont mis à notre aise, et la confiance s’est établie entre nous ; je ne puis vous dire le charme qu’on trouve à la conversation d’un Turc homme de savoir, homme de bon sens, qui n’est point gêné parla présence des autres Turcs, et qui s’abandonne aux inspirations naturelles de sa raison et de son esprit. Les Turcs, lorsqu’on les trouve réunis, ne sont guère communicatifs, ne sont guère tolérans, ne sont guère raisonnables ; mais ils sont tout cela lorsqu’on les voit isolément, et qu’on peut causer avec eux dans une certaine intimité; on pourrait dire des Turcs ce que Rousseau a dit des hommes : L’homme est bon, mais les hommes sont méchans.
J’étais venu chez le naïb pour m’entretenir avec lui sur l’ordre judiciaire établi en Turquie ; mais chez les Turcs, comme je vous l’ai dit, ce n’est pas l’usage d’aller droit au but ; et les premières questions ne doivent jamais porter sur ce qu’il vous importe le plus de savoir. Notre conversation n’a roulé d’abord que sur des choses générales; nous avons parlé des préventions que les hommes avaient entre eux, pour leurs opinions religieuses ou politiques. Les opinions humaines, a dit le naïb, se partagent la terre, et s’élèvent souvent comme d’invincibles barrières entre les peuples; je pense, lui ai-je répondu, que ces opinions diverses et quelquefois ennemies, ont presque toutes
d’orient.
un but moral ; nulle part les hommes ne sont assez pervers, pour que des doctrines tout-à-fait mauvaises et nuisibles à l’humanité, puissent s’établir et subsister long-temps. Les opinions accréditées parmi les peuples, sont comme les monnaies qui ont toutes un titre et des effigies différentes, et ne circulent pas dans tous les pays ; elles ont plus ou moins d’alliage, ce qui fait quelles sont plus ou moins recherchées ; mais toutes les monnaies diverses, lorsqu’on les met au creuset, donnent un métal précieux dont la valeur est reconnue partout, Telles sont les opinions qui se répandent parmi les hommes, et la morale s’y trouve comme l’or ou l’argent dans les monnaies. Cette manière de voir a paru charmer mes deux auditeurs musulmans ; j’ai dissipé par là tout ce qui pouvait rester de défiance dans leur esprit, et mon langage, surtout ma comparaison, ont été pour moi de véritables lettres de créance auprès du sage naïb.
La conversation est tombée sur l’ordre judiciaire; je ne répéterai de cet entretien que ce qui est propre à piquer votre curiosité ; je ne vous dirai point ce que c’est qu’un cadi, un mollah, un naïb; les livres vous le diront de reste ; chaque tribunal ou mékémé n’a qu’un seul juge, et toute sentence est sans appel ; ainsi la justice turque peut facilement se tromper, et ses erreurs sont irréparables; notre naïb a gémi avec moi sur cette imperfection de l’ordre judiciaire en Turquie; mais il a ajouté que le peuple ne s’en était jamais plaint. Tous apprendrez sans doute avec surprise que dans ce pays-ci il n’y a point d’avocats, j’en ai demandé la raison ; d’abord la justice est toujours si pressée, qu’elle n’aurait pas le temps d’entendre des plaidoiries; ensuite, il faut vous dire que cette justice est faite à l’image du despotisme, qui n’aime guère les discussions; vous savez d’ailleurs que la rhétorique a été inventée pour parler aux hommes assemblés ; comment se mettrait-elle en frais pour convaincre, pour émouvoir, pour charmer un magistrat unique , un juge assis tout seul dans l’angle d’un divan ? Un bureau est établi sous la direction du mufti, qui doit répondre à toutes les questions qu’on lui fait sur la morale ou sur des points de droit ; ces interprétations de la loi, qu’on appelle fetwa, pourraient être regardées comme des consultations, et les ulémas qui les rédigent comme des avocats consultans ; mais elles sont ordinairement si laconiques, si peu motivées, quelles ne sauraient éclairer la conscience des magistrats ; comme les plaideurs ne peuvent se faire aider dans les procès, il y a des gens qui se chargent
de voir les juges, de leur faire parler ; ainsi, les avocats se trouvent remplacés par des solliciteurs ; j’ai pensé qu’il ne fallait pas aller plus loin avec mon naïb, et qu’il eût été impoli de lui adresser la moindre question sur l’incorruptibilité des juges.
Nous avons laissé le chapitre des avocats, pour parler d’une autre singularité qui se trouve dans la justice des Turcs : on ne tient presque aucun compte devant les tribunaux de ce qui est écrit ; si vous réclamez l’exécution d’un engagement , d’un marché, d’une convention quelconque, vous aurez beau montrer un contrat, une obligation rédigée en bonne forme, cette preuve ne vous suffira point ; il vous faudra une déclaration de témoins; une signature apposée au bas d’un billet n’est jamais prise en considération, si le billet ne porte avec lui le cachet ou le sceau du signataire. Vous jugez par là que notre fameux proverbe, scripta manent , verba volant, ne doit pas avoir de sens en Turquie, et qu’on n’y connaît pas les experts en écritures ; mais en revanche, les témoins doivent jouer un grand rôle ; il y a dans chaque ville des gens connus pour témoigner en justice, et qui en font métier ; ils affirment, moyennant un salaire, ce qu’il importe à chaque plaideur de prouver au juge ; ils s’occupent peu de savoir si le fait qu’ils attestent est vrai ou faux ; ils sont payés pour faire une déclaration, et ils la font; je n’ai pas besoin de vous dire, d’après cela, que la Turquie est le pays du monde où il y a le plus de faux témoins ; on les punissait autrefois très-sévèrement ; leur nombre n’en diminuait point, et on a fini par les tolérer et les laisser se multiplier, comme on laisse croître l’ivraie avec la moisson. Le juge avait le droit de les interroger sur la foi religieuse, et de les récuser, s’il ne les trouvait pas suffisamment instruits ; on a même renoncé à ce dernier moyen, qui n’arrêtait point les progrès du mal. « Quand v le vice est impuni, ce sont les paroles du naïb, il finit toujours par » devenir le maître ; le sultan serait plus facile à détrôner que le » moindre des abus à qui on a laissé le temps de s’établir. »
Notre conversation est restée long-temps sur la justice criminelle des osmanlis. Le naïb a répondu à mes questions avec une grande franchise, et n’a point dissimulé tout ce que l’ordre judiciaire de ce pays a de défectueux. Nous avons parlé d’abord du crime de vol ; la punition de ce crime est la bastonnade, le bagne, quelquefois la mort. On ne coupe plus les pieds et les mains aux condamnés. Si le prévenu rend l’objet volé, il est renvoyé absous. Un serviteur ou un esclave
d’orient.
qui aurait volé quelque chose dans la maison de son maître, n’est point condamné à une peine afflictive, mais seulement à. une réprimande. Le plus souvent un vol n’est poursuivi que sur la plainte de de la personne volée. 11 en est de même de l’homicide, dont la poursuite ne se fait ordinairement qu’à la requête de l’héritier ou des héritiers du défunt ; ceux-ci peuvent changer la peine capitale en satisfaction pécuniaire, ils peuvent même gracier le coupable. On trouve difficilement des témoins qui consentent à dire la vérité ; car, si d’un coté la loi les invite, d’un autre côté le prophète bénit cerne qui étendent leur manteau sur les crimes de leurs frères. Une remarque à faire ici, c’est qu’on ne voit point dans l’organisation judiciaire des Turcs ce que nous appelons chez nous la partie publique , cette magistrature qui veille à ce que les coupables ne restent point impunis; Stamboul, il est vrai, ne manquera pas d’accusateurs, de juges et de bourreaux, quand il faudra poursuivre une attaque contre le prophète ou contre le prince, quand il faudra punir la fraude la plus légère dans la vente des comestibles ; mais dans ce qui attaque la société en général, mais dans ce qui menace la propriété et la vie des citoyens, le plus souvent la justice ne vient point si on ne l’appelle, elle n’agit point si on ne la presse d’agir.
J’ai demandé au naïb s’il existait une loi pénale contre les incendiaires , il m’a répondu qu’il n’en connaissait point. La législation des Turcs a été faite dans le désert , et n’a guère prévu les crimes qui pouvaient menacer les grandes cités. Comme il arrive, ai-je dit au magistrat musulman, que le peuple exprime quelquefois son mécontentement par les incendies, ne serait-ce pas par respect pour la liberté des opinions, que la loi a gardé le silence sur les incendiaires. Le naïb a ri de mon observation. Les incendiaires, a-t-il ajouté, n’échappent pas à la vindicte publique, s’ils sont découverts. Lorsqu’on veut condamner quelqu’un, les moyens ne manquent point : si une loi ne parle pas, on en invoque une autre ; si la justice du Coran ne suffit pas, nous avons celle du prince; si on échappe aux arrêts des tribunaux, on tombe dans les mains de la police, qui a aussi le droit de punir.
Le naïb convenait avec moi que toutes ces justices avaient grand besoin d’une réforme; mais comment remédier à des abus changés en habitudes, à des désordres devenus des croyances? Ordinairement le temps détruit ou modifie l’œuvre du législateur; mais souvent il
s’arrête devant les préjugés populaires, et leur donne de la force ; les lois des osmanlis sont mauvaises , parce qu’elles sont anciennes , et c’est aussi parce qu’elles sont anciennes qu’il est difficile de les changer; il en est des sociétés humaines comme de toutes les créatures vivantes qui grandissent et meurent avec les difformités et les défauts qu’elles ont reçus en naissant. Ici notre conversation s’est portée sur la réforme qu’on médite, et sur l’esprit d’opposition qui se manifeste parmi les osmanlis. Je n’ai jamais entendu un habitant de ce pays parler avec plus de raison , exprimer de plus nobles pensées , s’expliquer plus clairement que ne l’a fait notre naïb. Gomme je lui demandais à quelle cause on pouvait attribuer cette répugnance opiniâtre et presque invincible que montraient les Turcs pour toute espèce d’amélioration, voici en substance ce qu’il m’a répondu :
« On a cherché le mal dans l’esprit indiscipliné des janissaires, » dans le mécontentement du peuple, et dans celui des ulémas; on » a pris ainsi les symptômes de la maladie pour les causes qui l’ont » amenée. La véritable cause de cette opposition qu’on ne peut dé- » finir, vient uniquement de l’esprit qu’on a donné chez nous à la » loi religieuse. Une loi générale, en restant toujours la même au » fond, peut se modifier à l’infini , par l’application et l’interpréta- » tion qu’on en fait. Parmi les peuples musulmans, plusieurs ont été » civilisés, d’autres sont restés barbares, et cela, parce que le Coran » était compris et entendu d’une manière différente; or, le Coran, » tel qu’il a été entendu et compris par les Turcs, est le plus grand » obstacle à la civilisation qu’on veut nous donner; il en est de la loi » de Dieu parmi les hommes, comme de la rosée qui tombe du » ciel; lorsque la rosée, bienfait du créateur, se réunit à l’eau d’une » source limpide, ou qu’elle grossit un fleuve, elle répand partout » la fraîcheur, la vie et la fécondité ; lorsqu’elle tombe dans un ma- » récage, elle se corrompt, elle porte la stérilité autour d’elle, et re- » cule les limites du désert. »
En écoutant mon naïb, il me semblait entendre un oracle qui m’annonçait les destinées de l’empire ottoman. Je craignais d’interrompre son discours , et d’arrêter le cours de ses pensées par mes éloges. « D’où vient, lui ai-je dit, que les Turcs n’ont pas entendu le Coran d’une manière favorable à la civilisation? » — « Le mal est venu » avec eux des montagnes de la Tartarie. Puis il s’est développé, il » s’est accru par la position où la fortune les a placés. Il ne faut pas
d’orient.
» oublier que les osmanlis se sont trouvés aux avant-postes de l’isla- » misme, et qu’ils y sont restés pendant plusieurs siècles, presque » toujours en guerre avec les nations chrétiennes. Les maximes du » Coran, qui tendaient à les animer contre les infidèles, ont dû leur » rester toujours présentes, et se mêler à tous leurs sentimens. » Chaque génération de notre peuple a été nourrie et élevée dans » la haine et le mépris de cette Europe qu’on nous présente aujour- » d’hui pour modèle ; les guerres sanglantes ont cessé ; mais les pré* » ventions n’ont fait que s’accroître ; il y a aujourd’hui plus de répu- » gnance pour ce qui vient des chrétiens, qu’au temps de Mahomet II; » car au temps de Mahomet II , les Turcs prirent Constantinople » avec l’artillerie inventée dans la chrétienté, avec des canons fondus » et servis par des giaours ; maintenant tout l’empire se révolte contre » l’introduction de la baïonnette dans nos armées.
» Ce qui ajoute aux progrès de notre décadence, c’est que nous » n’y croyons pas. Lorsqu’un peuple tombe des hauteurs de la gloire, » il faudrait pouvoir lui faire oublier ses annales, car rien ne peut » lui nuire comme la mémoire du passé. Le sultan Mahmoud a re- » noncé sagement à se dire en tête des lois, le dominateur suprême » des nations et des rois de la terre; mais la nation ottomane n’a » renoncé à rien , elle se croit encore ce qu’elle a été autrefois, et semble reprocher à son chef de ne pas faire aujourd’hui ce que fai- » saient Soliman-le-Magnifique, et Bajazet qu’on a surnommé Iderim » ou la Foudre . Les illusions d’une gloire éclipsée la tourmentent » dans sa décadence, et son orgueil qui n’est plus en proportion avec » sa force , ne lui laisse pas voir l’abyme ouvert devant elle. Je me » représente notre malheureuse nation sous l’image d’un homme » qui se serait endormi dans la jeunesse, et qui se réveillerait dans » l’âge des infirmités. Il ne sait point le temps qui s’est écoulé, les » changemens qui ont eu lieu pendant qu’il dormait ; il s’est réveillé » avec l’ardeur, avec les penchans et les illusions du jeune âge ; il » demande des armes, des chevaux, des combats ; il ne veut pas voir » qu’il est entouré de médecins, qui lui préparent des remèdes, et » qu’il est retenu sur la natte du repos , par toutes sortes de maladies » qui l’empêchent de marcher. »
Plein d’admiration pour la haute sagesse dunaïb, je n’ai pu n’empêcher de lui dire que, puisqu’il y avait en Turquie des hommes aussi distingués par leurs lumières, je m’étonnais qu’ils ne fissent pas tous
leurs efforts pour éclairer le peuple. Comment se fait-il que les ulémas s’associent à l’opposition aveugle de leurs compatriotes? Les ulémas ne sont pas autant de l’opposition qu’on le croit ; comme iis sont les interprètes de la loi, il est tout simple qu’on les mette en avant, et même qu’on leur suppose quelques craintes toutes les fois que la loi parait menacée ; voici au fond quelle est la position des ulémas, quels sont leurs senti mens par rapport à la réforme. Plusieurs la regardent comme dangereuse ; leur raison s’alarme de tout ce qu’ils ne connaissent point; mais leur résistance n’a rien de violent; les plus éclairés craignent de perdre leur crédit sur l’esprit de la multitude, et s’éloignent des idées d’une sage réforme, non parce qu’ils la désapprouvent, mais parce qu’ils ont peur d’en être les martyrs. Si le sultan ne peut faire étrangler les ulémas , la multitude n’a pas renoncé au privilège de les tuer dans une émeute ; dans les temps de crise, on se déclare souvent pour celui qui peut faire le plus de mal, et ce qu'on peut dire encore, c’est que plus un peuple est ignorant, plus on doit craindre de lui déplaire. Le naïb, pour achever d’exprimer sa pensée, m’a cité un apologue oriental dont voici le sens : « Il y avait un pays » où tout le monde était privé de la vue , ce qui n’empêchait pas » qu’on ne se fît une idée de ce monde qu’on ne voyait pas; or, il » arriva que dans ce peuple aveugle quelques hommes naquirent » avec deux yeux sur le front comme tous les fils d’Àdam. Ils par- » lèrent du spectacle qui s’offrait chaque jour à leurs regards , et » personne ne les comprit; ils parlaient avec enthousiasme d’un » flambeau qui éclairait le monde, des astres qui brillaient à la voûte » du ciel ; on les prit pour des fous ; on leur supposa bientôt l’inten- » tion sacrilège de censurer les œuvres de Dieu , et de conspirer » contre les lois de la nature. A la fin, on ne vit plus en eux que des » perturbateurs de l’ordre universel, que des novateurs impies qu’il » fallait exterminer. »
Je crois avoir lu quelque chose de semblable dans Platon ; ainsi on rencontre encore quelques maximes des sages de la Grèce dans le caractère et le langage des ottomans , comme on retrouve quelquefois dans leurs mosquées des colonnes qui ont appartenu à des temples de Jupiter, d’Apollon ou de Minerve.
d’orient.