‹ Correspondance d'OrientChapitre 24 sur 62 · LETTRE LXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXV

De l’audience du grand visir.

Fera , octobre 1830.

Combien je regrette d’avoir connu si tard mon naïb de la porte d’Andrinople ! il m’aurait appris tout ce qu’il nous importe de savoir et ce que les livres ne nous apprendront jamais, sur le caractère et sur les mœurs des osmanlis, sur leur justice et leur législation. Pour ajouter aux connaissances que j’ai pu acquérir par la conversation des gens instruits, j’ai voulu assister à ce qu’on appelle ici Y audience du grand visir ; c’est le premier tribunal de l’empire ; il tient ses séances dans le palais de la Porte ; ce palais n’est pas loin du sérail ; il avait été brûlé dans la sédition où périt le visir Berekta ; on l’a reconstruit sur le même plan et rétabli tel qu’il était autrefois.

Nous avons choisi l’audience du mercredi, comme étant la plus solennelle ; nous sommes arrivés de bonne heure, et nous avons eu le temps de reconnaître les lieux; on entre d’abord dans une cour ; puis on monte un double escalier, au-dessus duquel est un vestibule, que les Turcs pourraient appeler leur salle des pas perdus . Après avoir traversé ce vestibule, on arrive à une grande salle en forme de carré long ; le plafond est recouvert d’une toile peinte où sont représentés des armes et des trophées. En face de la porte est une estrade élevée, sur laquelle se place le grand visir ; à droite et à gauche, le long du mur, sont placés des sophas où s’asseoient les mollahs et les kasi-esker d’Anatolie et de Romélie, qui assistent ordinairement à l’audience. A l’angle de la salle vers l’orient , on nous a montré des fenêtres peintes sur la muraille, et près de là une ouverture recouverte d’un grillage. €’est là que vient se placer le sultan, lorsqu’il veut connaître la justice qu’on rend en son nom ; je pense que sa hautesse y vient rarement.

car par le temps qui court, elle a bien d’autres choses à savoir que ce qu’on peut découvrir en regardant par cette fenêtre grillée.

Plusieurs maximes écrites sur le mur en lettres d’or, vous avertissent que vous êtes dans le sanctuaire de la justice ; au-dessus de l’estrade où s’asseoit le grand visir, on voit le chiffre du sultan avec ces paroles : une heure de justice est plus méritoire que soixante-dix ans de prière ; vers la porte par laquelle arrive le grand visir , on lit cette autre maxime : V homme protégé de Dieu ne s’écarte point de V équité dans les affaires. Vous voyez par là que si les juges ne suivent pas toujours le sentier delà justice, ce n’est pas faute d’avertissement.

Au reste, c’est assez l’usage ici, d’étaler en public de belles sentences. On pourrait accuser quelquefois les osmanlis d’être comme les pharisiens qui respectaient peu la morale dans leurs actions, mais qui la plaçaient sur les franges de leurs habits.

L’heure de l’audience approchait; des espèces d’huissiers ont introduit les plaideurs et les témoins. Ceux-ci se rangeaient en face du tribunal : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Les juifs, les Arméniens et les Grecs restaient placés derrière les musulmans. Les officiers des chiaoux , qui répondent à notre gendarmerie à pied * étaient chargés de maintenir l’ordre. Quelques soldats attachés à la maison du visir occupaient l’extrémité de la salle. La séance s’est ouverte à onze heures précises. Le visir, qui est absent de la capitale, a été remplacé par le caïmacan. A la droite et à la gauche du caïmacau se sont assis les deux kasi-esker, les mollahs d’Eyoub, de Galata et de Scutari; devant lui, était le magistrat, chef de la police, chargé de poursuivre les coupables qu’ii a arrêtés, et le procureur général des vacoufs, qui doit, dans toutes les affaires, défendre les intérêts des mosquées ; ni les juges, ni les huissiers , ni les écrivains attachés au tribunal suprême n’ont de costume particulier, c’est le turban et le simple vêtement des ulémas. Quand tout le monde a été placé, des acclamations se sont fait entendre en l’honneur du sultan. Alors un huissier a élevé la voix pour appeler les causes ; à mesure qu’il les appelait , un autre huissier lisait les requêtes et les placets des plaideurs; ceux-ci exposaient leurs griefs ou leurs motifs de défense ; la plupart parlaient à voix basse, et paraissaient intimidés par l’appareil de la justice. Les femmes plaidaient elles-mêmes leur cause, et ce qui nous a étonnés, c’est que plusieurs d’entre elles s’exprimaient avec la plus grande facilité et la plus parfaite assurance. Les Francs qui

d’oriext.

avaient à plaider, étaient accompagnés d’un drogman de leur nation, qui prenait pour eux la parole. Nous avons remarqué que chaque mollah prononçait dans les causes qui appartenaient à sa juridiction. Le caïmacan entendait la sentence et la confirmait; un secrétaire assis devant les juges écrivait sur la requête de chaque plaideur le jugement qui venait d’être rendu. Ce qui m’a surpris d’abord dans cette audience solennelle, c’est le mélange des causes civiles, et des causes qui sont du ressort de la police correctionnelle ; après un procès sur la possession d’une maison ou d’un champ, venait une autre affaire où il était question de la bastonnade; chose plus étrange encore, des malheureux qu’on venait de condamner à recevoir cent coups de bâton sur le dos ou sur la plante des pieds, étaient à l’instant même traînés dans la cour du palais où leur jugement était exécuté. Leurs cris plaintifs et la voix de celui qui comptait les coups arrivaient jusqu’à nos oreilles, et se mêlaient à la voix des juges, des huissiers et des plaideurs. On m’assure que ces sortes d’exécutions se font quelquefois dans la salle de l’audience, et même pour des condamnations à mort, tant la justice turque est pressée d’en finir.

Cette audience du grand visir a duré deux heures; vingt-cinq ou trente affaires ont été expédiées ; notre interprète n’a pas eu le temps de nous expliquer un seul des procès que nous avons vus juger. Nous sommes sortis avec la foule des plaideurs presque tous mornes et tristes ; nous avons trouvé dans la rue deux des hommes qui avaient reçu la bastonnade ; ils se traînaient avec peine, et regagnaient leur domicile en gémissant. Deux ou trois femmes qui avaient perdu leur procès, jetaient les hauts cris, et s’emportaient contre les juges; l’audacieuse vivacité de leurs plaintes contrastait avec le silence presque religieux de la foule, qui paraissait prendre à la lettre cette maxime accréditée chez les Turcs: un doigt abattu par le glaive de la justice ne fait point de mal 1 .

De tout ce que j’ai vu jusqu’ici à Stamboul, rien ne m’a paru plus curieux que le spectacle auquel nous venons d’assister ; ce mélange de la barbarie et de la grandeur, cette équité qui ne veut être conseillée que par l’instinct, les bourreaux si près des juges, des arrêts qui se succèdent comme les éclairs de la foudre, tout cela nous montre

1 Tous ces détails sur l’audience du grand visir se trouvent dans une lettre écrite à mon ami, AI. Guichard, avocat au tribunal de cassation.

parfaitement ce qu’ont été les Turcs dans leur origine, et ce qu’ils sont encore aujourd’hui ; on peut voir ici tout à son aise cette justice nomade qui rendait autrefois ses arrêts parmi les hordes errantes du mont Taurus, et qui est venue, avec tout son appareil grossier, s’établir dans la capitale d’un grand empire. L’expérience des siècles ne lui a rien donné, et tout le monde s’accorde à dire, comme le naïb de la porte d’Andrinople , qu’il est impossible aujourd’hui d’y rien changer. Quelle espérance reste-t-il pour une réforme, dans un pays où le temps n’amène avec lui que la destruction et point de lumières, où il n’y a de fort que ce qui est barbare, où il n’y a de vivant que que ce qui tue !

«te

LETTRE LXYÏ.

Préparatifs de notre départ de Constantinople.

Pcra , le 17 octobre 1830.

Yoilà plus de deux mois que nous sommes à Constantinople ; ces deux mois que nous avons passés dans des courses continuelles, se sont écoulés comme une seule journée. Avant de partir, j’ai voulu dire adieu à tous ceux qui ont eu des bontés pour moi, qui m’ont aidé dans mes recherches, qui m’ont fait connaître ce pays. Ces dernières visites de reconnaissance ou d’amitié m’ont ramené à Thérapia et à Buyuk-Déré ; j’ai revu ce beau kiosque de l’ambassade française où le général Guilleminot m’avait offert une chambre pendant que j’étais malade ; je me suis promené de nouveau dans ce jardin où les arbres, les plantes et les fleurs, où les belles allées de platanes, l’élégante distribution du terrain, la forme des jets d’eau et des fontaines, tout me rappelait nos jardins de France ; j’ai passé encore une nuit dans cet appartement où je voyais chaque matin de ma fenêtre la montagne du Géant et la voilée du Grand-Seigneur , où chaque jour le Bosphore offrait à mes yeux les scènes animées delà pêche des pélamides, et tous les pavillons d’Europe revenant de la mer Noire.

Je n’oublierai point les heures que j’ai passées avec l’hôte de ce séjour délicieux; le général Guilleminot se plaît à encourager tous ceux qui voyagent dans l’intérêt de la géographie et de l’histoire. Combien de fois nous avons suivi ensemble sur des cartes rectifiées par ses soins, la marche des croisés à travers les contrées trop peu connues de l’Asie mineure ! combien de fois, en nous promenant sous les arbres de Thérapia, notre conversation s’est prolongée avec un charme extrême sur les grands évènemens des temps passés; je racontais au bon général ce que je savais des guerres saintes; il me racontait à son tour les guerres de la révolution. Personne n’a ras-

COR RESPONDANCE

semblé plus de documens, personne ne"connait|mieux tous les champs de bataille ; ses souvenirs sont les véritables archives de la gloire des, derniers temps; le général Guilleminot a vécu comme Xénophon, tantôt au milieu des camps, tantôt occupé des affaires publiques; puisse-t-il, comme Xénophon, achever sa noble carrière en racontant les évènemens militaires dont il a été témoin, et dans lesquels il s’est lui-même distingué!

L’ambassadeur de Russie et l’internonce d’Autriche habitent Buyuk- Déré pendant la belle saison . Je les avais vus quelquefois pendant mon séjour à Thérapia, et j’en avais reçu le plus touchant accueil. M. de Ribeaupierre est d’origine française ; il pourrait par ses manières servir de modèle à beaucoup de nos gens de cour. Les derniers traités qu’il a signés au nom de la Russie, lui donnent un très-grand crédit au divan. Vous savez que les Moscovites n’ont pas abusé de la victoire; M. de Ribeaupierre a tout ce qu’il faut pour être le digne organe d’une politique généreuse, et rien n’a manqué à sa gloire en cette occasion. Je n’ai pas eu moins à me louer de la politesse affectueuse de M. le baron d’Ottenfels; l’internonce d’Autriche est le seul ambassadeur chrétien qui, dans ses rapports avec le divan, puisse se passer d’interprète; la colline de Péra n’a point d’habitant qui connaisse mieux l’ancienne et la nouvelle Constantinople , qui sache mieux la langue des osmanlis, et qui soit plus versé dans leur littérature ; rien n’est plus intéressant que sa conversation pour les voyageurs qui veulent étudier l’Orient, Comme la poste de Tienne passe toujours par le palais d’Autriche, ma curiosité inquiète m’a souvent conduit chez l’internonce, qui est toujours bien informé, et plusd’une fois j’ai interrompu nos entretiens ordinaires sur les ruines de Byzance, pour l’interroger sur les ruines qui se foutou qui se préparent dans notre Occident; plus d’une fois, j’ai quitté Banduri , Pierre Gilles ou d’Ohsson, pour lire avec l’internonce le Journal de Francfort ou la Gazette d’ Augsbour g qui, dans chacune de leurs colonnes, nous apportent une révolution nouvelle.

Après avoir fait mes visites d’adieu à Buyuk-Déré , j’ai parcouru une dernière fois la Grande-Vallée ; je me suis reposé sous le platane, de Godefroy de Bouillon. Je n’y ai trouvé personne ; les feuilles commencent à tomber des arbres, et les beaux rivages du Bosphore ont déjà pris les teintes mélancoliques des derniers jours de l’automne. Le ciel d’Orient que j’ai toujours vu si serein, si éclatant, se montre

d’orient.

de temps à autre chargé de nuages, et les ondées m’ont surpris sous ces arbres qui m’abritaient naguère contre les chaleurs de l’été. Ce changement de la nature m’avait attristé, et quand je suis rentré dans mon caïque, la vue du Bosphore n’a fait qu’ajouter à ma mélancolie. Je ne sais pourquoi, lorsque je suis triste, mes pensées se reportent toujours vers la France. Tandis que tous ceux qui me sont chers, supportent le poids du jour et les misères d’une révolution, je me demande ce que je fais parmi les peuples d’Orient. Je crains quelquefois qu’on ne me compare à ces alcyons du Bosphore, à ces oiseaux toujours errans, qui vont sans cesse et quelque temps qu’il fasse de la Propontide à la mer Noire, et de la mer Noire à la Propontide, sans qu’on puisse savoir quel instinct les anime, et quel mobile les pousse dans leurs courses sans fin.

Revenu à Péra, j’ai voulu visiter aussi les amis qui me sont restés après la révolution de juillet, et j’en ai trouvé la liste bien diminuée ; j’avais été si bien accueilli, en arrivant sous les auspices d’un gouvernement encore debout ! 11 y a des gens qui ne m’épargnaient point alors les tendresses, les prévenances, les protestations amicales, et qui attendent maintenant, pour me saluer dans la rue, qu’il arrive un courrier de Paris. Tout cela me fait sourire, et d’ailleurs j’aurais pu faire cette expérience sans venir jusqu’ici. Toutefois il est une amitié qui me console de mes disgrâces, c’est celle de M. Alix Desgranges, premier drogman de France, qui a été mon guide dans plusieurs de mes courses, qui m’a présenté chez plusieurs personnages importans, et dont les connaissances locales m’ont été si précieuses pendant mon séjour à Constantinople; je pourrais encore vous citer deux ou trois personnes dont j’emporte le souvenir. Après cela je ne laisse plus à Péra que des étrangers, que des indifférens, et cette colline que vingt nations habitent, va redevenir pour moi la colline des figuiers sauvages.

Je viens de recevoir le firman qui doit nous servir de passe-port à M. Poujoulat et à moi. Ce firman est daté de Constantinople la lien gardée , du mois de rebi second. Après avoir rappelé la bonne harmonie et la vieille amitié entre les sultans de France et de Stamboul , les capitulations faites pour protéger les négocians et les voyageurs, après avoir déclaré que le général Guilleminot est son ami , et que c’est lui qui a demandé pour nous un firman impérial , l’empereur Mahmoud annonce que nous sommes venus en Turquie pour faire un voyage de curiosité , et nous donne le titre de bey-zadeh , qui équivaut

à celui de gentilhomme ; le sultan nous recommande à tous les pachas, les muselims, les ayams, les cadis et à toutes les autorités de son empire. Il menace de sa disgrâce ceux qui nous maltraiteront ou nous feront un mauvais accueil; sa hautesseveut en outre que, pour notre argent, il nous soit permis de nous procurer toutes les choses dont nous pourrons avoir besoin.

D’O RIENT

Départ de Constantinople. — Arrivée aux Dardanelles.

Le 13 octobre 1330.

Nous nous sommes embarqués hier à trois heures après midi, à bord d’un petit batiment génois, qui était à l’ancre devant Tophana. La brise était favorable, et nous n’avons pas tardé à voir fuir derrière nous, à gauche, la tour de la Fille (Kyz-Koulleci), et les cyprès de Scutari ; à droite, le jardin et les murs du sérail; au sud-est, devant nous se montraient les îles des Princes que je regrette de n’avoir point visitées; et plus loin, le golfe de Nicée, qui nous rappelait des souvenirs historiques des croisades. Il était six heures quand nous sommes arrivés en face de San-Stéphano. A cette distance, la capitale musulmane n’apparaît point au voyageur comme nos grandes cités d’Europe, presque toujours cachées dans d’épaisses vapeurs, et dans des nuages de fumée; un ciel pur éclairait l’horizon de Stamboul, et le soleil couchant jetait ses flots d’or sur les minarets et les dômes des mosquées; c’est en voyant ainsi la ville des sultans, qu’on se rappelle ee qu’en ont dit les poètes orientaux. « La cité s’avance dans la mer, » et les flots ne baignent que ses genoux.... Semblable à une femme » aussi belle que la lune, elle porte des murs en ceinture autour de » sa taille. . . . C’est un prodige que de voir comme les Sept-Tours ap- » paraissent à la hauteur des deux ; le soleil y habite en qualité de » commandant du fort; les étoiles y font sentinelle.... Comme dans » le firmament les sphères se pressent contre les sphères, ainsi se » pressent les édifices contre les édifices ; des dômes et des coupoles » revêtus de plomb s’offrent à la vue comme des vaisseaux à pleines

» voiles Personne ne voudrait quitter Stamboul, même pour le

» paradis; ses créneaux et ses murailles touchent au ciel, au point » que les hommes et les anges peuvent s’entendre.... Deux mers » joignent leurs bras autour de son corps, l’enlacent de trois côtés » comme un ruban d’azur; elle n’est pressée parla terre que d’un.

» seul côté, où s’élance un triple rang de tours et de murailles.... » elle fait envie à Sarmacande et à Bochara ; celui qui a vu la Chine* » la Syrie, l’Inde et l’Égypte, sera obligé de reconnaître queStam- » boul est la plus belle des cités.... 1 » Ainsi j’empruntais le langage des poètes d’Orient pour adresser un dernier adieu à la ville impériale, et déjà cette reine des cités musulmanes s’effacait derrière nous sous le crépuscule de la nuit.

Constantinople avait disparu, et mes yeux la cherchaient encore ; il m’a semblé alors qu’on voilait devant moi un magnifique tableau, il m’a semblé qu’un grand et beau livre d’histoire venait de se fermer à jamais pour moi. Quand les ténèbres de la nuit nous ont dérobé la vue de la terre et de la mer, mes réflexions se sont portées naturellement sur ce peuple, sur cette révolution ottomame qui a été souvent le sujet de mes méditations et de mes études. À l’heure présente, l’empire est en repos, mais que de troubles peuvent naître dans un pays où les lois anciennes sont comme suspendues, où les lois nouvelles n’ont aucune consistance, où le prince qui voudrait sauver l’État, ne comprend point sa nation et n’est point compris par elle ! Il n’est que trop vrai de dire que la civilisation européenne aura été pour les Turcs comme la robe de Nessus pour Hercule ; elle n’a fait jusqu’ici qu’allumer un feu qui ne peut plus s’éteindre, et qui finira par les consumer. La diplomatie de Péra pourrait bien arrêter une guerre fatale, mais son intervention ne serait-elle pas vaine contre le fanatisme populaire? Il sera facile à l’Europe de dire à une armée ennemie : Tu n’iras pas plus loin ; mais que dire à des préjugés, à des ressentimens aveugles, à des croyances qu’on aura réduites au désespoir ? Singulière destinée d’un empire musulman, qui n’aura bientôt pour appui que des chrétiens , et qu’entraîneront peut-être dans un dernier abyme, de grandes puissances qui se disputeront la gloire de le sauver !

Telles étaient mes réflexions sur l’avenir des Turcs, tandis que le vent nous entraînait à travers la Propontide ; la nuit nous a empêchés de saluer en passant sur la côte d’Europe les villes de Sélivrée, d’Héraclée et de Rodosto ; quand le jour a paru, nous avions dépassé l’île de Proconèse ou de Marmara , et les petites cités de Gnaos , de Mi-

1 Tous les passages qu'on vient de lire sont tirés du poète Yahja-bey, qui a célébré dans son poème des Villes les beautés de Stamboul. L’historien Sead- Eddin a composé un livre intitulé: Panégyrique de Stamboul , ou couronne de l’histoire.

d’orient* 197

riophito, Peristasis et de Paleo-Patino se montraient à nous sur la rive européenne. A huit heures du matin, nous ayons pu découvrir les rochers élevés de la côte de Gallipoli ; bientôt nous ont apparu sur les deux rives, d’un côté Gallipoli, de l’autre Lampsaque, dont le souvenir nous était encore présent. Dans le cours d’un lointain voyage, je ne sais rien de plus intéressant et de plus doux que de revoir les lieux qu’on a déjà vus; les souvenirs récens se mêlent aux vieux souvenirs, et sur ces bords qu’il a déjà une fois parcourus, le voyageur aime à rechercher ses propres traces et pour ainsi dire sa propre histoire. Combien nous avons regretté de ne pouvoir descendre dans cette belle vallée de Pcrcotte, où nous avions passé une journée que je vous ai décrite î Avec quelle joie nous aurions revu les rives du Praicus, le tchifflik de Bergasi si hospitalier pour nous , et ce pauvre Méhémetque nous avions laissé malade sur le chemin de Lampsaque?

A six heures du soir, nous avons doublé la pointe d’Abydos, et nous sommes entrés dans la baie de Nagarar où notre navire a jeté l’ancre. Descendus à terre, nous avons reconnu le noyer à l’ombre duquel nous avions lu le poème de Musée et la Fiancée d’Abydos ; la vigne était dépouillée de son pampre vert, les feuilles des arbres avaient jauni et le vent les emportait dans l’Hellespont ; ce rivage, je le crois, n’était pas plus triste le jour où l’infortuné Léandre trouva la mort dans les flots en courroux. Nous sommes arrivés à la tombée de la nuit dans la ville des Dardanelles (Soultanieh-Kalessi) où le consul de France nous a fait le même accueil que trois mois auparavant. Nous n’avons point retrouvé aux Dardanelles le pacha à qui nous avions été présentés à notre premier passage ; on nous a dit qu’il était parti depuis trois ou quatre semaines. Le motif de son déplacement mérite d’être raconté. Lorsqu’on reçut la nouvelle de la révolution de juillet, le consul de France demanda que le pavillon tricolore fût salué par les canons du fort ; le pacha accorda sans peine les vingt coups de canon qui lui étaient demandés, d’autant plus que la Porte lui recommandait par-dessus tout de ne jamais contrarier les consuls. Cependant la révolution n’était point encore reconnue par la Porte; le reis-effendi refusait même de lire les notes que lui adressait à ce sujet l’ambassade française ; quand on connut cet empressement du commandant des Dardanelles à saluer les trois couleurs, je vous laisse à juger quelle colère éclata dans le divan ; le pacha, qui croyait avoir fait merveille, ne tarda pas à recevoir un firman dans lequel on lui répé-

tait, à peu de chose près, ce que Voltaire fait dire à son Mahomet :

Qui fait plus qu’il ne doit ne sait pas me servir.

Le pacha a été envoyé dans l’intérieur de l’Asie mineure, où il n’aura plus rien à démêler qu’avec les chameliers des caravanes ; le ci-devant visir de l’Hellespont laisse peu de regrets dans cette ville, et n’emporte pas même l’estime de ceux dont il a salué le drapeau.

d'orient.

Arrivée à Tenedos.

Le 20 octobre 1830.

Koussommes partis des Dardanelles ce matin . J’aurais pu vous donner une description des châteaux qui défendent l’Hellespont, mais vous la trouverez partout ; il me suffira de vous dire que ces châteaux sont au nombre de quatorze, depuis Gallipoli jusqu’au cap Sigée; huit de ces châteaux sont sur la rive d’Europe, 6 sur la rive d’Asie; on y compte 609 pièces de canon , 28 mortiers; cette artillerie et ces châteaux appartiennent à différentes époques; les quatre principaux châteaux sont ceux de Kounkalé et de Setïl-Bahr du côté de la mer Égée, ceux de Tchanag-Kalé et de Kelit-Bahr sur la rive opposée aux Dardanelles. Tous ces forts qu’on peut facilement attaquer par terre, n’ont jamais défendu sérieusement le passage de l’Hellespont ; l’artillerie qu’on y emploie, les énormes canons de fer qu’on y trouve encore, les boulets de pierre, ne sont guère dangereux que pour ceux qui s’en servent; ce que je ne pardonne pas à tous ces châteaux des Turcs, c’est de faire oublier aux voyageurs les traditions de la fable et de l’histoire ; j’aime mieux chercher sur la rive européenne qui fait face aux Dardanelles, les tombeaux d’Hécube et de Protésilas, que de m’informer en quel temps a été bâtie telle ou telle forteresse ottomane, si elle est l’ouvrage de Mahomet II, de Mahomet IV, ou de tout autre sultan.

Entraînés par une brise rapide, nous avons doublé le cap Trapèze ou la pointe des Barbiers , et bientôt Kounkalé nous est apparu avec ses sables et ses murailles blanches. Les grandes images de l’Iliade nous attendaient sur la rive ; l’hôte magnifique qui nous avait si bien reçus dans les campagnes de Troie, Homère venait au-devant de nous avec tous ses dieux et ses héros. Toutes ces figures si imposantes de l’épopée ne nous ont point empêchés d’arrêter nos regards sur la petite ville de Kounkalé, où nous avions passé quelques jours; nos lunettes ont été un moment braquées de ce côté, pour découvrir la

maison que nous avions habitée ; nous n’avons vu personne sur la plage ; à notre premier passage, tout le monde était malade à Kounkalé ; maintenant, à voir cette solitude, on pourrait croire que tout le monde est mort. Mais notre bateau génois descendait rapidement l’Iïellespont, et bientôt les moulins à vent du cap Sigée, le sommet du Gargaze, couvert de neiges, nous ont seuls suivis sur les flots lointains. Nous venons de mouiller dans la rade de Tenedos.

P. S. Je vous ai dit dans une de mes lettres que Frédéric Barberousse qui conduisait les croisés allemands à Jérusalem, traversa l’Hellespontà Gallipoli. M. Poujoulat vient de retracer l’itinéraire de l’armée chrétienne depuis les côtes de Lampsaque où elle dut aborder* jusqu’à Laodicée du Méandre. J’espère que vous lirez cet itinéraire avec attention, et que vous mettrez quelque intérêt à suivre avec nous la marche de nos vieux pèlerins.

d’orient.

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