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LETTRE LXVII

Marche de l’empereur Frédéric Barberousse en 1190, depuis Gallipoli jusqu’à

Laodicée du Méandre.

Octobre 1830.

Il y tant de poésie et d’histoire sur les rivages de l’Hellespont, que l’imagination peut à peine suffire à tous ces souvenirs ; il y a tant de bruits de gloire autour de ces flots que nous traversons pour la seconde fois, que l’oreille du voyageur peut à peine tout entendre. Après les grandes ombres d’Achille et de Priam, de Xerxès et d’Alexandre, d’autres ombres non moins glorieuses se dressent devant nous sur les rives du détroit. Frédéric Barberousse, qui s’était signalé dans quarante batailles, arrive à Gallipoli à la tête d’une grande armée; la mer d’Heîlé , qui avait brisé le pont de Xerxès , incline ses vagues devant les bannières marquées de la croix de pourpre. Le duc de Souabe, suivi de sa troupe, fut le premier qui passa le canal ; l’empereur d’Occident traversa l’Hellespont avec le dernier corps d’armée, escorté d’un grand nombre de galères et de navires, au bruit des trompettes et des clairons. Les pèlerins d’Allemagne débarquèrent non loin de Lampsaque, dans ces belles campagnes que nous avons parcourues , et qui contrastent d’une manière si frappante avec la nudité et la teinte jaunâtre du rivage d’Europe.

Je crois faire une chose intéressante pour vous, en cherchant à connaître ici quelle fut la marche de l’armée de Frédéric depuis les bords de l’Hellespont jusqu’à Laodicée; vous aimerez à voir l’itinéraire des chevaliers teutons se mêler parfois à la route d’Alexandre et des Dix Mille. Toutes les gloires sont sœurs dans l’histoire, etle voyageur qui rencontre sur le même chemin le fils de Philippe et Frédéric

Barberousse, s’arrête avec un égal respect devant les deux drapeaux.

Nos chroniques commencent le récit de cette partie de l’itinéraire de Frédéric, en disant que les croisés germains laissèrent à leur droite la vieille Troie ; Frédéric, partant ainsi pour l’Asie, n’eut point sans doute la pensée d’aller visiter , comme Alexandre , les tombeaux d’Achille et de Patrocle; d’autres souvenirs que ceux de l’Iliade préoccupaient les héros de la croix ; qu’importait à nos chevaliers croisés le sépulcre du Gis de Thétis? Le monde n’avait qu’un seul sépulcre glorieux, celui du Gis de Marie.

L’armée chrétienne, après trois jours de marche dans des chemins rudes et montueux, dresse son camp près de la ville de Spigast, sur les bords d’une rivière que les chroniqueurs appellent Diga. Il existe sur les bords de l’OEsepus, à trois lieues de la Propontide, un bourg appelé Biga. Gomme il n’y a point de p dans la langue turque, et que cette lettre est remplacée par le 5, les osmanlis ont dit Biga au lieu de dire Piga ou Spiga. Biga se trouve à quinze ou seize lieues de Gallipoli; cette distance convient à l’itinéraire de Barberousse. La rivière que les chroniqueurs appellent Biga sera évidemment l’ÜEsepus. Les pèlerins, obligés d’acheter des vivres dans cette ville, s’y arrêtent deux jours. Avant d’atteindre l’OEsepus, l’armée chrétienne ne put faire autrement que de passer le Granique ; il est même vraisemblable que les compagnons de Frédéric traversèrent ce fleuve près du lieu où se rencontrèrent les armées d’Alexandre et de Darius ; mais vous pensez bien que nos chroniqueurs n’ont point parlé du Granique ni d’Alexandre. En suivant la marche des croisés germains, on se demande d’abord pourquoi ils ont pris une direction qui semble les éloigner de Pergame et de Philadelphie ; pourquoi, au lieu de marcher vers le sud ou le sud-ouest, traversent-ils, du côté du nord-ouest* une étendue de quinze ou seize lieues? La réponse est toute simple. La route qu’ont suivie les pèlerins allemands, était la seule par où pût passer une armée ; en avançant du côté du sud-ouest, ils auraient eu à franchir un pays montueux et difficile que nos géographes ne connaissent point encore , et qu’ils désignent sous le nom de pays couvert de bois. Aucun chemin n’a été tracé sur ces terres ignorées, et c’est le défaut de route qui a jusqu’à ce jour empêché les voyageurs de les explorer. Il peut se faire aussi que l’armée de Frédéric ait voulu se rendre d’abord à Biga, parce que cette cité était la seule du voisinage qui offrît des vivres abondans. Il y a trois mois que nous-

d’orient.

avons parcouru nous-mêmes une partie de ces rivages qui s’ébranlèrent alors sous les pas de cent mille guerriers teutons. Ce pays n’était probablement pas plus heureux à l’époque du passage de Frédéric qu’il ne l’est maintenant. Les Grecs du Bas-Empire étaient aussi indolens que les Turcs de notre temps, et des terres fécondes restaient, comme aujourd’hui, livrées aux arbustes inutiles et aux plantes sauvages.

En quittant l’OEsepus, l’armée impériale, après une journée de marche, passa une rivière nommée par les chroniqueurs Aveloaica , dans laquelle furent noyés un chevalier, un enfant , beaucoup de chevaux et d’ânes ; sous le nom barbare d’ Aveloaica, il faut ici reconnaître le Tarsius ; les croisés purent le prendre pour un grand fleuve , parce qu’ils le traversèrent dans la saison du printemps , où la fonte des neiges de l’Ida grossit les rivières et leur donne l’impétuosité des torrens. L’armée chrétienne eut à réprimer l’audace d’une troupe de Grecs qui attaquaient fréquemment les pèlerins sans armes , et dépouillaient ceux qu’ils avaient tués. Les croisés , dit une chronique , se trouvaient sur la terre des scorpions, dont la tête n’a rien qui inspire la crainte , mais qui piquent avec la queue. Les Allemands rencontrèrent sur leur passage deux villes, dont la première est appelée par les chroniqueurs Ypomenon, et la seconde Archangelos , puis un château dont ils ne disent point le nom. Je ne sais quelles cités modernes pourraient nous représenter les deux cités grecques d’Ypomenon et d’ Archangelos, je ne sais quel masure ou quel caravansérail pourrait marquer la place de ce château sans nom. Je vous dirai seulement que les pèlerins avaient alors tourné leur direction du côté du sud.

Le chroniqueur Ansbert, en poursuivant l’itinéraire de Frédéric, cite une ville appelée Sycheron , placée dans les montagnes , et un bourg nommé Calamor ; l’armée perdit deux chevaliers dans les montagnes de Sycheron. Nous retrouvons sur cette route Kirk-Agadh qui correspondrait à l’emplacement de Sycheron ; le bourg de Somma , à trois lieues à l’ouest de Kirk-Agadh pourrait être ce que le chroniqueur appelle Calamor . Kirk-Agadh est une ville de dix ou onze mille habitans Grecs ou Turcs, bâtie dans une vallée, au pied d’une montagne ; elle est renommée par son commerce de coton, et envoie des caravanes à Smyrne et à Stamboul. Le bourg de Somma, renfermant environ cinq mille habitans, moitié Grecs, moitié Turcs, s’élève au penchant d’une colline couverte de forêts de pins et de roches brunes et escarpées ; la plaine qui l’avoisine, arrosée par le Caïcus, produit

les plus beaux cotons de l’Asie ; elle est semée de villages qu’entourent des vergers et des jardins, et dans ses riches pâturages paissent toujours des troupeaux nombreux. Le pays a des khans, des kiosques et des fontaines pour la commodité des caravanes et des voyageurs ; chaque monument , chaque vallée qu’on y rencontre , attestent les bienfaits du gouvernement des Karasman-Oglu, dont le souvenir ne mourra point dans cette contrée.

Les croisés traversent une ville en ruines appelée Méléos, et s’arrêtent dans la cité d ’Ayos; pendant son séjour à Ayos, Frédéric reçut de l’empereur grec une tente et une coupe d’or. Je crois pouvoir dire que cette cité d’Ayos n’est autre chose que Pergame ; voici sur quoi je fonde mon opinion. Les voyageurs admirent encore aujourd'hui à Pergame les ruines majestueuses d’une église grecque qui porte le nom d’Agios ou d’Aiios Théologos (c’est ainsi que les Grecs et même les Turcs appellent saint Jean l’Évangéliste) ; cette église était pendant le moyen âge la cathédrale de Pergame ; serait-il impossible que les écrivains de cette époque eussent donné le nom d’Agios ou d’Aiios Théologos à la cité dont le saint évangéliste était comme le patron? Je laisse à votre critique le soin de résoudre cette question. Tous savez ce qu’est maintenant Pergame, cette antique demeure des rois Attalides; beaucoup de voyageurs en ont parlé avec de grands détails. J’ai ouï dire qu’à l’époque de la révolution des Hellènes, les Grecs de Pergame souffrirent presque autant de maux que les Grecs d’Avilia.

L’armée d’Allemagne, continuant sa route, laisse à sa droite le mont Sipylène, consacré par le temple de Cybèle, et Magnésie qui n’a pas cessé d’être une des principales cité de l’Asie mineure; à leur gauche, les pèlerins auraient pu visiter le lac Gygée et de gigantesques tombeaux lydiens. Les vieux chroniqueurs ne citent ni le Pactole, ni l’Hermus que Frédéric dut cependant traverser. Ansbert parle d’une ville d ’Âlos, par où passèrent les Allemands avant d’arriver à Philadelphie. Sous le nom d’Alos, Ansbert a voulu désigner, comme il parait par d’autres chroniques, la vieille capitale des rois lydiens, la cité de Sardes, dont l’importance était grande au moyen âge , mais qui maintenant n’offre plus que des ruines. Philadelphie , dernière cité grecque, frontière des Turcs, ne fut point hospitalière pour l’armée des Francs ; elle lui refusa des vivres et traita les pèlerins en ennemis. Des chevaliers, irrités d’un tel accueil, enfoncèrent une des portes de la ville, et blessèrent plusieurs Grecs ; d’autres croisés lan-

d’orient.

cèrent des flèches ou des pierres du haut des murailles, et ces tentatives belliqueuses ne cessèrent que par l’intervention de Frédéric. Au temps de Strabon, Philadelphie n’avait pas de murailles ; il paraît, d’après le récit des chroniqueurs, que cette ville était fortifiée à l’époque du passage del’armée de Frédéric. La ville turque d’Ak-cheyer occupe la place de l’antique cité d’Attalus-Philadelphe. Ce côté de l’Asie a été jusqu’ici fort peu visité par les voyageurs ; on connaît les côtes de Pergame et de Magnésie , mais on ne s’est point avancé dans l’intérieur du pays.

En allant de Philadelphie à Laodicée, les croisés rencontrèrent des montagnes difficiles , où périrent beaucoup de leurs chevaux ; ces montagnes sont celles de Messogis, traversées par une ancienne route qui mène à Tripolis. Les croisés foulèrent les ruines de cette dernière ville, qui consistent en un théâtre et en restes d’anciens édifices; près de Tri polis se voit un village appelé Casehcmdjé ; c’est là que le Méandre débouche dans les plaines de Laodicée. Le lendemain , les Allemands virent les ruines d’Hiérapolis. Les magnifiques débris de cette antique cité ne frappèrent pas beaucoup le chroniqueur Ansbert, car il se borne à prononcer le nom de la ville tombée, et tout ce qu’il sait d’Hiérapolis , c’est que là fut martyrisé l’apôtre saint Philippe. Les restes de cette ville attirent encore l’attention des voyageurs; on y voit deux théâtres, deux temples en style corinthien, des bains d’eaux minérales et un grand nombre de sarcophages revêtus de festons et de têtes de béliers; ces ruines sont répandues sur le penchant méridional d’une montagne , à deux heures au nord de Laodicée ; Hiérapolisa fait place au pauvre village de Pambouk-Kalessi. L’armée chrétienne passa le Lycus , que le chroniqueur Ansbert appelle Mœander minor (le petit Méandre). «L’armée, dit Ansbert, se trouva au milieu d’une charmante vallée remplie de myrtes , de figuiers, de cardamones et d’une foule d’autres arbustes ; nous parvînmes ainsi à Laodicée, où les vivres ne nous manquèrent point. »

Je suspends ici l’itinéraire de l’empereur Frédéric ; dans peu de temps, je visiterai les rives du Méandre, et je suivrai les croisés germains depuis Laodicée jusqu’au mont Taurus. P .

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