LETTRE LXXV
Yille de Guzel-Hissar ; ruines de Tralies.
Guzel-Hissar, le 11 novembre 1830.
En quittant Gusmusch-Ovassi, avant-hier matin, nous avons rencontré l’aga notre hôte qui avait devancé ie jour et qui courait à cheval avec des serviteurs sur les bords du Léthéus. Comme nous n’avions pu lui dire adieu avant notre départ, nous nous sommes approchés de lui pour le saluer ; l’aga nous a salués à son tour, mais avec une politesse indifférente qui eût pu faire croire qu’il ne nous avait jamais vus. Les Turcs font du bien à ceux qui passent comme on accomplit un devoir religieux, comme on fait une chose toute simple et toute naturelle, sans demander qu’on leur dise merci, sans attendre aucune espèce de reconnaissance ; ils ne s’inquiètent point de savoir si leurs bienfaits sont écrits dans la mémoire ou dans les livres des hommes ; tout ce qu’ils demandent, c’est que leurs bonnes œuvres ne soient point oubliées dans le livre de Dieu.
De Gusmusch-Ovassi à Guzel-Hissar on compte sept heures de marche ; la route est toujours en plaine et va de l’ouest à l’est. Nous avons revu en passant les ruines de Magnésie ; je me suis arrêté une dernière fois devant ces grands débris qui, avant moi, n’étaient connus que des Turcs de la vallée. On a parlé quelquefois du langage des ruines ; ce langage que les âmes poétiques peuvent seules comprendre, révèle des secrets qui ne sont point du domaine de l’histoire, et qui ont souvent bien plus d’intérêt et de charme que l’histoire elle-même. Ces ruines de Magnésie, si long-temps ignorées, devaient parfois se plaindre de leur éternelle solitude, de l’abandon où le destin les avait
d'orient. 43
laissées , la grande omb i e de Magnésie s attristait de ce que personne ne venait visiter son sépulcre.
Après une marche d’une heure et demie, nous avons vu, sur notre gauche, au penchant des collines, le village d 'Eumer-Bakli; en face d’Eumer-Bakki sur le chemin est un autre village nommé Beuklu.A une heure plus loin se trouve Tckéli qui se compose d’environ cent maisons. On chemine encore deux heures pour arriver à Kara-Bounar , le dernier village qu’on rencontre avant Guzel-Hissar, situé à deux lieues de là ; je pourrais vous citer d’autres bourgades répandues dans la plaine; je ne vous ai nommé que les principaux endroits; les villages situés sur la route ont tous des cafés ou des khans ; ils subsistent de la culture des champs et surtout du passage des caravanes. A notre droite, vers le midi, nos regards allaient chercher le Méandre dont les sinuosités sans nombre se perdaient au loin dans la plaine; cette plaine, comme le dit Strabon , était commune aux Lydiens, aux Cariens, aux Ioniens de Milet et de Myus, aux Éoliens de Magnésie. Sur notre gauche, nous avions le mont Messogis qui est comme un prolongement du Pactyas appelé en turc Kestenous-Dagh. De Kara- Bounar à Guzel-Hissar, le chemin devient une véritable grande route qui n’a d’autre inconvénient que celui d’être sablonneuse ; cette large route est bordée de platanes, de figuiers , d’oliviers, de roseaux et d’agnus-castus ; de distance en distance le voyageur peut s’arrêter auprès d’un puits ou d’une fontaine ; à défaut de fontaines, la charité des Turcs a placé au bord des chemins de grandes urnes remplies d’une eau pure. Pour que ces urnes gardent plus long-temps la fraîcheur de leurs eaux, il y a là tantôt un arbre qui s’incline autour d’elles pour les défendre du soleil, tantôt un berceau de verdure qui les couvre d’ombrages : dans quel pays de la terre songe-t-on plus au pauvre voyageur?
De Magnésie au village de Kara-Bounar, la nature n’offre rien de magnifique ; en beaucoup d’endroits vous n’y rencontrez que les images de la solitude, et l’art de Triptolème semble n’être point connu dans ces plaines du Méandre, qui jadis avaient coutume de se parer des plus riches moissons. Mais en approchant de Guzel-Hissar, de rians et pompeux spectacles se déroulent devant vous ; les alentours de cette ville sont comme un vaste jardin que les mauvais jours n’ont point encore flétri. La foule qui couvrait la route à l’approche de Guzel- Hissar , plaisait à mes yeux fatigués de la solitude ; c’étaient de
longues files de chameaux avec leurs sonnettes qui retentissent comme le tiniinnabulum de Phèdre ; des osmanlis à cheval revêtus du manteau blanc ou écarlate ; d’humbles piétons qui marchaient nu-pieds dans le sable, portant leurs babouches sous le bras ; des derviches qui cheminaient paisiblement tenant en main le long rosaire.
Arrivés à Guzel-Hissar, nous sommes allés tout droit chez le mutselin; nous n’avons trouvé d’abord que son kiaia accroupi à l’angle d’un divan; mais bientôt le mutselin a paru, accompagné du cadi, et nous avons vu réunies autour de nous toutes les autorités de la ville. Le gouverneur a lu notre firman à haute voix ; comme je n’ai point de Tartare avec moi et que le firman parle d’un Tartare, le mutselin m’a demandé pourquoi je n’en avais point; « Je l’ai laissé à Smyrne, lui ai-je dit, parce qu’il m’eût été inutile dans un pays où régnent, par vos soins, le bon ordre et la sûreté: un enfant pourrait traverser tout seul votre sandjiak avec de l’or sur la tête sans courir le moindre risque. » Le compliment a paru ne point déplaire à sou excellence ; elle m’a répondu poliment que nous méritions toutes les bonnes choses qui sont écrites dans le firman impérial. Le gouverneur qui s’était déjà avisé que je n’avais point de Tartare, a remarqué aussi que le sultan Mahmoud parlait de deux beys voyageurs, et que j’étais seul : « Etes-vous bey Michaud ou bey Poujoulat? » m’a dit le mutselin. « — Bey Michaud, ai-je répliqué, est resté à Smyrne avec le » Tartare ; c’est un uléma français qui a eu l’honneur de dîner à » Stamboul avec votre grand empereur. — Peki, peki, un uléma » qui voyage, c’est la lumière qui traverse l’espace pour éclairer le » monde. »
Le mutselin a fait venir le primat des Grecs et Fa chargé de nous donner un logement convenable : « Mon palais est à vous, m’a-t-if dit, mais je pense que vous serez plus à votre aise avec des chrétiens qu’avec des musulmans. » Le primat nous a conduits au quartier grec, où réside un vice-consul de France ; celui-ci est parti depuis deux jours pour Échelle-Neuve appelée par les Turcs Kouch-Adassi (File des oiseaux), et en son absence sa maison ne s’ouvre point aux voyageurs. Pendant que mon cavasi et mon interprète Marco frappaient à coups redoublés à la porte de la maison consulaire, une femme grecque nous a offert sa demeure, et c’est là que nous sommes logés ; le cavasï fet nos chevaux ont trouvé asile dans le séraï du mutselin. La maison que nous occupons est tenue avec une admirable propreté ; je vous
d’orient.
écris dans une salle meublée d’un divan que recouvre une étoffe écarlate ; un riche tapis est étendu sur le parquet. La maison a une petite cour plantée de grenadiers, d’orangers, de citronniers et d’acacias. Notre hôtesse est bonne et attentive ; elle me rappelle par ses soins et ses prévenances mon hôtesse de Thérapia.
Guzel-Hissar, appelé aussi Aïdim, renferme environ trente-cinq mille habitans, dont les trois quarts appartiennent à l’islamisme; les Grecs occupent un quartier séparé. La ville a des khans pour les caravanes, et des bazars fort malpropres, où sont étalés les comestibles et les marchandises qui forment le commerce du pays. Le territoire produit beaucoup de grains et de fruits ; je n’ai vu nulle part d’aussi belles oranges qu’à Guzel-Hissar. J’ai eu occasion de vous parler du caractère général des Turcs de l’Asie mineure ; ce caractère se retrouve tout entier dans la population musulmane d’ Aïdim. Comme la ville a d’assez belles mosquées, j’aurais voulu pouvoir en visiter quelques-unes, mais le fanatisme écarte bien loin de ces sanctuaires tous ceux qui portent des chapeaux ou des turbans noirs. Une garnison composée de quelques centaines de soldats est ici aux ordres du mutselin ; vous imaginez bien que ces soldats n’appartiennent point aux nouvelles milices; ce n’est point dans un sandjiak de l’Asie mineure qu’on peut retrouver l’exercice à l’européenne, le fesse et les souliers, la veste courte et l’étroit pantalon de la réforme ; la garnison d’ Aïdim est tout ce qu’il y a de plus turc au monde, et je ne crois pas que des instructeurs francs y fussent bien reçus.
Guzel-Hissar s’élève à la place de l’ancienne Tralles; j’ai voulu voir ce qui reste de cette ville. Nous avons traversé le Thébaïs qui partage la cité musulmane ; le fleuve coule dans un lit profond couvert de lauriers roses, de saules et de platanes; en ce moment le Thébaïs n’est qu’un faible courant, mais l’eau est fraîche et limpide comme celle du Léthéus. Au sommet du plateau, nous avons vu des murailles modernes débris d’une forteresse ; des tronçons de colonnes , des chapiteaux et beaucoup de marbres antiques ont été employés à la grossière construction de ces murailles ; la principale ruine de ce plateau consiste en trois arcades semblables à celles d’Alexandria- Troas, vulgairement appelées palais de Priant: les trois arcades sont décrites par Chandler ; à côté de cette ruine est un vieux mur massif. L’enceinte, à l’extrémité de laquelle se trouvent les trois arcades, à
l'ouest, présente d’énormes amas de briques ; à l’est de cette enceinte
oü trouve un débris d’ancien mur traversé par sept colonnes de granit d’une grande dimension ; ces colonnes ne sont point taillées en ligne droite comme toutes les colonnes en général ; elles sont bizarrement recourbées comme pour former un demi-cercle. Des fouilles ont remué profondément toute cette enceinte ; les fouilleurs sont des juifs qui chaque jour bouleversent le terrain pour y chercher des marbres dont ils font ensuite des sépulcres. Le cimetière des Israélites se trouve à dix minutes des trois arcades ; presque toutes les pierres fiimulaires ont appartenu à l’ancienne Tralies ; le champ funèbre est une collection de ruines choisies, un vrai musée que l’antiquaire ne parcourrait point sans plaisir. Du haut du plateau, les regards s’étendent sur les belles campagnes de Guzel-Hissar et sur le Méandre qui serpente au loin ; c’est une délicieuse perspective.
J’ai trouvé à Guzel-Hissar plusieurs inscriptions grecques ; la suivante est gravée sur un petit piédestal qui supporte deux aigles brisés :
AIOEENHS OP0I.
OS 0E& AH ErXA PISTON Tonors AH AETOrS ANE 0HKE.
« Diogène d’Ortia, reconnaissant envers le Dieu, lui a consacré » ces aigles. » Il est probable que cette offrande avait appartenu à un ancien temple. Toutes ces inscriptions, dont quelques-unes sont incomplètes ou inintelligibles, n’ont pas un grand intérêt; les unes sont à la louange d’un certain Ménandre, qui remporta plusieurs fois la victoire dans les combats du pancrace ; les autres parlent d’un autre personnage qui fut aussi vainqueur dans les jeux à Smyrne, à Alexandrie, à Athènes, à Lacédémone et à Tralies l.
Si je voulais me donner les airs d’un érudit, je pourrais vous citer jusqu’à sept noms différons qui furent donnés à Tralies dans les temps anciens ; Erymna, qui signifie fortifiée à cause de sa situation sur le haut plateau, Charax retranchement , Anthia la fleurie > Séleucia, Antiochia, Dia et Larissa ; je pourrais vous dire aussi que Tralies fut
1 Nous devons de la reconnaissance à M. Miller, jeune helléniste fort habile, attaché à la Bibliothèque du Roi, qui a pris la peine de nous déchiffrer ces différentes inscriptions.
d’orïext.
une des plus riches cités de l’Asie mineure, et que l’intendance des jeux sacrés de la province était toujours confiée à un de ses citoyens ; mais ces souvenirs historiques ne jeteraient pas un grand intérêt sur les ruines que nous venons de parcourir. Vous vous souvenez de l’inscription que j’ai trouvée dans l’enceinte de Magnésie et qui parle d’Andronic, fils de Paléologue; ce prince grec releva en 1280 les murs de Tralles que la guerre avait renversés ; il rappela sa population qui se trouvait dispersée dans les pays voisins , et rendit à la ville nouvelle une image de sa grandeur d’autrefois. Andronic cependant n’empêcha point les hordes turques de s’en emparer peu de temps après; c’était l’époque où le glaive musulman détachait chaque jour de l’empire grec un château , une cité ou une province , et l’antique ville des Tralliens devint alors la cité turque de Guzel-Hissar,
LETTRE LXXVL
Les Turcs de Sultan-Hissar ; ruines de Ny'sa ; le Méandre.
tjftterftig *9-v- vowvw •>•* .-'fi tu; ‘ofioo)
Sultan-Hissar, le 21 novembre 1030.
Les six jours qui viennent de s’écouler ont été bien lugubres pour moi. La fièvre, cette cruelle compagne qui me fait payer si cher les joies poétiques de l’Orient, est revenue me visiter avec une nouvelle violence. Le 15 novembre à Guzel-Hissar, je rentrais dans ma maison grecque après une promenade aux ruines de Trafics; je fus tout à coup saisi par tous les symptômes qui m’annoncent d’ordinaire l’arrivée de mon ennemi, et pendant quatre nuits consécutives, j’ai souffert tous les maux d’une fièvre dévorante. Les accès ont été si terribles qu’en peu de temps j’ai perdu toutes mes forces; je venais de fouler les ruines, lesossemens d’un ancien peuple, et j’étais devenu moi-môme un pâle ossement qu’il fallait bientôt rendre à la terre,, une jeune ruine qui resterait perdue sur les bords du Thébaïs.
Le second jour de ma maladie, mon guide et mon interprète m’ont amené le médecin du pays; j’ai vu autour de moi un homme de près de six pieds avec des formes athlétiques : « Je m’appelle, a-t-il dit, le docteur Férussel. » À ces mots, je me suis rappelé un docteur Pérussel dont on parlait beaucoup à Smyrne lors de notre premier passage. Après avoir servi comme tambour-major dans un régiment français, il était venu s’établir comme médecin dans la capitale de ÎTonie. Pour s’accréditer, il avait supprimé de son premier titre le mot de tambour y et se faisait appeler monsieur le major ; mais dès son début, il avait tellement multiplié les funérailles dans la ville,
d’orient.
qu’on l’avait prié d’en sortir et de porter ailleurs son savoir et sa médecine. Le docteur Pérussel, renvoyé ainsi de Smyrne, était venu à Guzel-Hissar, et c’est là que le bourreau m’attendait. Tout en me tâtant le pouls, il m’exposait sa doctrine qui est tout entière dans ces mots empruntés à son ancien métier : Quand je traite une maladie , je tire dessus à mitraille. Pendant qu’il s’exprimait de la sorte, il tirait de sa poche un émétique qui devait me couper la fièvre ; j’avalai la médecine et quelques heures après j’étais livré à des souffrances atroces ; le lendemain, monsieur le major peu satisfait du résultat de son premier remède, me persuada qu’il fallait me résigner à une saignée ; j’étais trop faible pour opposer aucune résistance, et je tendis mon bras à la lancette homicide ; ce jour-là môme, croyant qu’une seule saignée n’était point suffisante, Pérussel voulut m’ouvrir la veine une seconde fois; j’étais comme un homme qui dans son malheur n’a plus ni crainte ni espérance ; et j’abandonnai mon dernier souffle de vie à la fantaisie du barbare. Le soir, il m’apporta de l’opium pour me faire dormir ; je ne pouvais plus ni parler ni me tenir debout ; l’opium me plongea dans un lourd sommeil qui dura plus de quinze heures. A mon réveil, je vis autour de moi le docteur Pérussel, il s’applaudissait de m’avoir guéri; pour moi, je me réjouissais de n’avoir plus de fièvre et d’avoir résisté à la mitraille de mon docteur.
Mon hôtesse grecque m’avait mis sous la protection de la panagia ; l'image de la Vierge se trouvait dans une chambre voisine de la mienne, et, pendant quatre jours et quatre nuits, une lampe n’a pas cessé de brûler devant l’image sacrée. La bonne femme est venue me féliciter à son tour du départ de la fièvre ; mais ce n’est pas à monsieur le major qu’elle attribuait ma guérison. Il faut vous dire que la pauvre Grecque prétend connaître aussi la science d’Hippocrate, et qu’elle n’a pas vu avec joie le docteur Pérussel s’établir à Guzel-Hissar. Avant l’arrivée de l’Esculape franc, mon hôtesse partageait, avec un jeune Corfiote, secrétaire du vice-consul de France, les bénéfices et les honneurs de la médecine dans le quartier grec d’Aïdim. Aussi elle m’a raconté avec une certaine satisfaction que la femme du docteur Pérussel venait d’ètre dévalisée par des brigands samiens en venant de Smyrne à Guzel-Hissar; dans son opinion, les bandits de Samos n’étaient que l’instrument de la justice divine, car mon hôtesse regardait monsieur le major comme un grand coupable; elle lui reprochait de ruiner ses malades quand il ne les tuait pas, et la mésaven-
tore de madame Pérussel lui semblait une expiation des péchés du mari 1.
Le 18 novembre, comme je n’avais éprouvé aucun accès de fièvre depuis vingt-quatre heures, je suis monté à cheval malgré une faiblesse extrême, et j’ai pris la route de Sultan-Hissar à l’orient. La route d’Aïdim à Sultan-Hissar est large et sablonneuse ; la plaine qu’on traverse est riche en végétation, et la culture n’y est point négligée. A trois heures d’Aïdim, nous avons vu au bord du chemin deux cimetières remplis de belles colonnes et de fragmens d’architecture antique ; beaucoup de ces marbres précieux ont été taillés en pierres tumulaires. Envoyant les débris des anciens monumens ainsi dispersés dans les champs funèbres, je fesais une remarque qui a dû plusieurs fois se présenter à votre esprit, c’est qu’en Turquie les morts seul profitent des dépouilles de l’antique Orient; pendant sa vie, un Turc eût passé sans y prendre garde devant un temple ionique ou corinthien ; après sa mort, on lui prépare une demeure avec les chefs-d’œuvre du génie grec ou romain, et la tombe d’un osmanlis semble étaler avec orgueil des marbres jadis consacrés à Cybèle, à Diane ou à Jupiter.
En allant d’Àïdin à Sultan-Hissar, nous avons passé par deux villages ; le premier s’appelle Umuslu et se compose de deux cents maisons ; on le trouve après une heure et demie de marche ; le second se nomme Kios-Keui; il est situé à une demi-heure d’Umuslu. De ■Kios-Keui à Sultan-Hissar, deux heures de marche; ce qui fait cinq heures depuis Guzel-Hissar jusqu’à Sultan-Hissar. Avant d’arriver à ce dernier village qui avoisine les ruines de l’antique Nysa, j’ai traversé un grand bosquet. Je me suis souvenu qu’à peu de distance de Nysa, s’élevait autrefois un temple de Pluton et de Proserpine, entouré d’on bois. Chose étonnante! Le voyageur retrouve le même bosquet après vingt siècles; depuis cette époque, que de cités, que d’empires sont descendus dans la poussière, et le bois du Plutonium reverdit encore tous les ans. Près de là, on pourrait reconnaître le
1 À mon retour à Smyrne, j’éprouvai de nouveaux accès de fièvre ; cette fois, à la pîace du tambour-major de Guzel-Hissar, j’eus le bonheur d’avoir au chevet de mon lit un médecin fort habile, le major du brick de guerre l 'Éclipse; je maudis ma mémoire d’avoir oublié le nom d’un compatriote qui chaque jour quittait son bord pour m’apporter les secours de l’art et des soins si empressés, qu’ils ressemblaient à des témoignages d'amitié.
d’orient.
Char onium, cet antre merveilleux dont parie Strabon. Des marbres épars dans les champs, sont les seuls restes du sanctuaire de Proserpinc et de Pluton. Il y avait là un bourg nommé Acharaca, où les malades avaient coutume de venir chercher un remède à leurs souf¬
frances, en invoquant le secours de ces deux divinités. Des prêtres passaient la nuit dans le Charonium et prescrivaient les remèdes d’après leurs songes ; quelquefois les malades y étaient eux-mêmes renfermés sans recevoir aucune nourriture, et cherchaient leurs guérison dans leurs propres rêves. Cette médecine de Pluton a été remplacée aujourd’hui par une médecine aventurière qui s’en va courant dans l’Asie mineure, l'émétique et la lancette à main ; la première avait pour cortège la superstition, la crédulité et les visions de la nuit; la seconde marche appuyée sur le mensonge, la cupidité et l’ignorance; elle ne se montre pas seulement dans un antre ou dans un sanctuaire, mais elle parcourt les campagnes et les cités, frappant tous ceux qu’elle rencontre, comme un fléau nomade ou un vent pestilentiel ; n’y a-t-il pas là de quoi nous faire regretter l’antre de Pluton et de Proserpine? Nous lisons dans Strabon qu’on tenait tous les ans une foire au bourg d’Àcharaca ; on y entendait le récit de diverses guérisons, et on pouvait y voir aussi de ses propres yeux des malades miraculeusement rendus à la santé; pendant cette foire, les jeunes gens du gymnase, nus et frottés d’huile, entraînaient un taureau vers le Charonium, et le lâchaient ensuite dans la caverne où l’animal trouvait mie mort soudaine. On s’étonne que les malades soient allés chercher les songes qui donnent la vie, dans cette caverne, et que le roi des morts fût ainsi envoyé pour conserver la santé des humains, qu’oa
pouvait prendre pour une des bouches du ienare.
J’avais envoyé en avant Marco, notre interprète, pour prévenir l’aga de Suitan-Hissar que nous irions lui demander l’hospitalité. En entrant dans le village musulman, nous avons été reçus par des gardes de l’aga qui nous ont conduits dans une maison isolée ; nous avons trouvé là Marco bien établi et enivré du bon accueil qu’on lui avait fait ; comme notre interprète smyrniote est laid à faire peur, il est toujours étonné qu’on ne le mette pas à la porte quand il se montre quelque part. L’aga de Suitan-Hissar ne m’a point logé dans sa maison, parce que, durant la nuit, autour de sa demeure, une douzaine de soldats crient et s’appellent les uns les autres comme dans les forteresses turques; Marco lui avait dit que j’étais malade, etl’agat
avait pensé que ce bruit aurait pu m’empêcher de dormir ; voilà pourquoi il m’avait donné une maison au bout du village.
L’agadeSultan-Hissarest le fils du mutselin de Guzel-Hissar ; il se nomme Mohammed Khoda-Yyrdi (Dieudonné); c’est un jeune homme de vingt-huit ans, riche, aimable et d’une jolie figure ; le matin, quand je suis allé lui faire ma visite, je l’ai trouvé peignant sa longue barbe noire et déposant dans un petit vase d’argent chaque cheveu qui tombait de sa tête; ces cheveux ainsi ramassés ne sont point jetés au vent, mais on les porte religieusement dans le cimetière comme une des saintes dépouilles de l’homme. Lejeune aga aime par-dessus tout les belles armes ; pour nous donner une preuve de son adresse à tirer le pistolet, il a visé le tronc d’un platane à quarante pas de là, et la balle est allée frapper le milieu du tronc. Gomme il m’a vu malade, il m’a poliment offert de passer quinze jours avec lui ; l’aga, le village et la campagne deSultan-Hissar me plaisent beaucoup, et j’avoue que si vous ne m’attendiez pas à Smyrne, je me laisserais séduire par cette offre obligeante. Quelques jours de repos et ce doux soleil d’automne qui n’a rencontré encore aucun nuage sous le ciel de l’Anatolie, me rendraient, je crois, toutes mes forces. L’aga m’a remis une lettre de recommandation pour le vaivode qui gouverne l’ancien pays de Laodicée , Ahmed-bey Beyzadeb , le noble , V ami , V illustre, V humain , V affectionné , V heureux ; cette lettre est datée du 3 de djoumadi de l’an de l’hégire 1248. Le cachet de l’aga porte ces mots : O mon Dieu! veille sur Mohammed Khoda-Vyrdi1 \ Sultan-Hissar est ainsi appelé du nom d’une vieille forteresse dont il ne reste plus que des murs écroulés. Le village est habité par une population toute musulmane. On ne voit point ici des physionomies inquiètes, des regards tristes ou soupçonneux ; partout une douce franchise, une bonté naïve; chacun paraît tranquille et satisfait de son sort, et les visages qu’on rencontre ne respirent que la sécurité et la paix. Les Turcs que je vois ici me rappellent ceux de Baba. La vie qu’on mène à Sultan-Hissar peut nous donner une juste idée de ce qui se passe dans tous ces villages de l’Asie mineure que le génie de la corruption n’a pu envahir encore, et qui, au milieu d’un monde caduc et pourri, sont restés comme au temps où l’univers était dans sa fleur et dans sa pureté première.
1 La lettre de Page de Sultan-Hissar nous a été traduite par M. Reinaud,.
d'orient.
À une demi-heure de Sultan-Hissar, au penchant du mont Messogis, Nysa offre au voyageur scs pittoresques ruines. Cette cité était séparée en deux par un torrent profond, et formait comme deux cités; les débris répandus sur les deux côtés du torrent ou du vallon, semblent attester l’emplacement de deux villes. Yoilà pourquoi Pocoke, Smith, Wells et Chandler ont placé là non-seulement Tancienne Nysa, mais encore la cité de Tralles, dont j’ai vu les ruines sur le plateau de Guzel-IIissar ; comme tous ces voyageurs se sont trompé pour ce qui est de l’emplacement de Magnésie, cette erreur a du nécessairement amener d’autres inexactitudes dans cette partie de leur itinéraire ; il faut donc appliquer à la seule ville de Nysa la description qu’ils ont faite de ces ruines. Nysa avait un théâtre, un amphithéâtre et un gymnase dont on voit encore les débris; cette ville avait aussi des écoles, et c’est là que Strabon étudia la grammaire et la rhétorique. Ce souvenir littéraire a pour moi du charme au milieu des ruines de Nysa ; je retrouve au pied du Messogis la première page de la vie d’un grand homme qui fut le père de la géographie comme Hérodote fut le père de l’histoire, et qui, dans les temps modernes, est devenu le compagnon de route de tous les voyageurs en Orient.
J’ai visité ce matin le Méandre que je n’avais vu encore que de loin ; le fleuve coule dans la plaine à une heure, au midi de Sultan- Hissar. L’eau du Méandre est bourbeuse ; elle est assez profonde et très-rapide. Le Méandre est deux fois large comme le Mêlés quand il passe sous le pont des Caravanes à Smyrne ; je vous donne ce terme de comparaison parce que vous l’avez en ce moment à votre portée. La rive septentrionale du Méandre, particulièrement rongée par le cours du fleuve, se trouve livrée à de perpétuels éboulemens ; le sol étant sablonneux, devient plus facile à emporter ; c'est là sans doute ce qui donne aux eaux du Méandre une teinte terreuse ; le fleuve qui envahit ainsi sourdement les champs qu’il parcourt, tend par conséquent sans cesse à changer de lit. L’agnus-cartus et le tamarin sont les seuls arbres qui croissent sur ses rives.
Je me suis procuré sur les sources du Méandre et le cours de ce fleuve de précieux renseignemens que je m’empresse de consigner ici. Deux sources sortent à peu de distance l’une de l’autre, du pied d’une montagne, dans un lieu appelé Guruk. Ces deux sources s’échappent en bouillonnant et font tourner plusieurs moulins; mêlées ensemble, elles traversent , sur une étendue d'une lieue et demie, la plaine de
Bombay; là elles s’engouffrent dans un lac. Dans la direction de ce lac, à l’ouest, se trouvent des montagnes; sur le côté occidental de ces montagnes est un village nommé Bounar-Bachi ( tête de l’eau ) , d’où sortent des sources qui forment le Méandre ; les habitans croient que les sources de Bounar-Bachi ne sont qu'une continuation de ces premières eaux qui , parties de Guruk, viennent disparaître dans le lac de la plaine de Dombay ; dans l’opinion des gens du pays, les eaux de Guruk chemineraientsous terre et viendraient donner naissance aux sources de Bounar-Bachi. Le Méandre, en quittant Bounar-Bachi, se dirige d’abord vers le nord, ensuite au sud-ouest et reçoit plus loin les eaux du Lycus. Ce fleuve, depuis sa source jusqu’à son embouchure au sud de Milet, parcourt un espace d’environ soixante lieues; les villes d 'Orna et d ’lschekli sont les villes les plus considérables qu’on rencontre sur les rives du Méandre.