‹ Correspondance d'OrientChapitre 39 sur 62 · LETTRE LXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVII

Itinéraire des croisés français conduits par Louis YII , depuis Constantinople

jusqu’à Laodicée.

Sultan-Hissar, novenrbre 1830.

La faiblesse que m’a laissée la fièvre me condamne à m’arrêter à Sultan-Hissar ; il me faut renoncer au projet d’aller jusqu’à Laodicée, et je vous laisse à penser quels doivent être mes regrets. Je me suis établi pour quelques jours dans la demeure de l’aga de Sultan-Hissar ; il a lui-même parcouru tous les pays voisins du Méandre, et je vois ici deux vieux musulmans , dont l’un a voyagé du côté de Satalie , et l’autre a long-temps habité Dénisli, cité turque bâtie à trois quarts d’heure de Laodicée. Dans ma mauvaise fortune, je trouve encore , comme vous voyez, des gens qui peuvent m’aider à remplir, jusqu’à un certain point, les lacunes de mon voyage. Je m’occuperai ici de l’itinéraire de l’armée de Louis YII, depuis Constantinople jusqu’à Satalie ; j’ai parcouru une bonne partie des lieux que cette armée a traversés, et pour les endroits que je n’ai pas vus, j’ai des renseignemens dont je puis vous garantir l’exactitude; je reprendrai ensuite les troupes de Frédéric que j’ai laissées à Laodicée dans une précédente lettre, et je la conduirai jusque sur les bords du Sélef, où s’éteignit leur grand empereur. C’est par là que j’achèverai la rude tâche que vous m’avez confiée, pour ce qui regarde les différentes marches des croisés dans l’Asie mineure.

Avant de me mettre en route avec l’armée française, je ne puis me dispenser d’indiquer d’abord comment s’évanouit cette puissante armée de Conrad, qui avait quitté l’Europe en même temps que les

croisés de France. Nos vieilles chroniques sont toujours obscures quand il s’agit de raconter quelques désastres; ce voile ténébreux que l’histoire contemporaine aime à jeter sur les malheurs des armées chrétiennes, nous dérobe la moitié des évènemens des guerres saintes. Odon de Deuil, qui accompagnait Louis VII en qualité de chapelain, est le seul chroniqueur qui nous ait transmis quelques détails sur les malheurs de l’empereur Conrad. Les troupes d’Allemagne, partent de Nicée pour se rendre à Iconium ; trompées par les Grecs qui leur servaient de guides, elles n’emportent des vivres que pour huit jours, croyant arriver ainsi à Iconium dans une semaine. Après huit jours de marche, les provisions sont épuisées, et au lieu de se trouver dans le riche pays d’Iconium , les Allemands ne voient devant eux que des rochers et des montagnes qui ne leur offraient aucun chemin ; ils s’avancent encore pendant trois jours à travers des montagnes qui leur étaient inconnues. C’est là que l’armée impériale fut attaquée par une immense multitude de Turcs. Les pèlerins d’Allemagne, déjà affaiblis par la faim et par une pénible marche , se décidèrent tout à coup à la retraite. Cette retraite, qui ramena les Allemands à Nicée, fut comme une défaite qui dura plusieurs jours. L’empereur Conrad fut blessé de deux flèches dans cette déroute ; les chrétiens qui purent échapper au glaive ou aux javelots des Turcs arrivèrent à Nicée , affamés et pâles de besoin; Odon de Deuil dit que plus de trente mille d’entre eux moururent de faim sur la route de Constantinople. En racontant cette retraite désastreuse, le moine de Saint-Denis se plaint de la multitude inutile qui suivait l’armée allemande ; le souverain pontife avait défendu d’emmener des chiens et des faucons, avait prescrit aux chevaliers la forme de leurs vêtemens et de leurs armes ; plût à Dieu, s’écrie le chroniqueur, que le saint pape eût aussi publié des réglemens pour le peuple, et que, retenant les faibles, il eût donné à tous les hommes forts un glaive au lieu d’une besace, un arc au lieu d’un bâton !

Il nous reste peu de documens géographiques qui puissent nous apprendre d’une manière précise dans quel pays se trouvaient les montagnes au milieu desquelles fut attaquée l’armée d’Allemagne. Tagenon , en décrivant la marche de Frédéric dans le pays de Laodicée , observe que c’est là qu’avaient été vaincues les troupes de Conrad; il ajoute que l’évêque de Freisingen y avait perdu ses sandales. Odon de Deuil qui traversa les montagnes de Laodicée avec

d’orient.

Louis VII , dit que ces montagnes étaient encore toutes trempées du sang des Allemands ; le même historien reproche au gouverneur de Laodicée d’avoir entraîné l’armée de Conrad loin des chemins qu’il fallait suivre, et de s’être enrichi des dépouilles des pèlerins vaincus. Tous ces témoignages ne suffisent-ils pas pour nous prouver que l’armée de Conrad, égarée par ses guides, se trouva comme perdue dans les montagnes voisines de Laodicée et que c’est là qu’elle fut attaquée ?

Le roi de France resté campé sur les bords du lac Ascanius, alla au-devant de l’empereur , et pleura avec lui sur le triste destin des croisés allemands. Conrad , instruit par ses propres malheurs, conseille à Louis VII de ne point s’aventurer dans l’intérieur de l’Asie mineure, mais de suivre les bords delà mer, quoique cette route fût la plus longue ; « il vaut mieux, lui disait-il, vivre plus long-temps et honorablement dans l’abondance, que dépérir promptement et honteusement dans la misère ; naguère j’avais une armée à laquelle un peuple infidèle n’aurait pu résister, et cette armée, vaincue par la faim, est tombée devant ceux qu’elle eût domptés, si elle avait eu des vivres. » Odon de Deuil parle de trois routes qui menaient de Nicomédie à Antioche; en suivant la première, on pouvait aller en trois semaines à Antioche ; on arrivait à Iconium après douze journées de marche , et cinq jours après, on touchait au territoire des Francs ; les neiges des montagnes rendaient cette route très-difficile en hiver. La seconde route, appelée la route du milieu, était la plus sûre , la la plus pauvre et la plus longue ; la troisième route est celle des bords de la mer; elle fut suivie par l’armée française. Ce chemin présentait des difficultés par les escarpemens du rivage, par lestorrens et les fleuves qu’on rencontre, et qui, selon l’expression d’Odon de Deuil, remplaçaient pour les chrétiens la neige et les Turcs.

L’armée française se mit en marche à la fin de l’automne; nos croisés partaient pour l’Asie mineure dans la saison où nous sommes, et les montagnes, les fleuves et les vallons allaient se montrer à leurs yeux sous le même aspect que nous les voyons maintenant ; cette coïncidence n’est pas sans intérêt quand il s’agit de suivre les traces d’une armée dans les pays lointains.

L’armée française, partagée en deux corps , vient de Nicée à une citée appelée Démétrie , bâtie sur les rives de laPropontide ; le premier corps qui avait suivi le chemin direct , arrive à Démétrie après une

demi-journée de marche; le second corps, où se trouvait Louis YIL reste trois jours pour y arriver , parce qu’il s’était engagé dans des défilés et des montagnes. Odon de Deuil qui suivait le prince , dit qu’en tournoyant au milieu de ces montagnes , on se rapprochait alternativement des astres et de V enfer ; la troupe du roi découvrit un tchifflik dont tous les habitans s’enfuirent ; un seul resta et fut fait prisonnier ; ce fut lui qui servit de guide au roi pour gagner la ville où l’attendait le reste de l’armée. Toute cette côte de la Propontide est montagneuse , et je ne sais quel nom moderne pourrait nous représenter Démétrie. Odon de Deuil parle d’un torrent tortueux et rapide , que les chrétiens traversèrent à gué huit ou neuf fois en uo jour. « Presque tous les jours, dit le chroniqueur, nous rencontrions des montagnes escarpées et couvertes de rochers, des lits de torrens très-profonds qu’il était difficile de franchir, même quand ils étaient à sec, et qui auraient été des tombeaux pour nous, s’ils eussent été remplis par les pluies ou les neiges.» Un grand nombre de cités célèbres s’élevaient ou montraient leurs ruines sur les côtes que parcoururent alors les croisés français ; nous avons visité nous-mêmes les débris de plusieurs de ces cités; mais Odon de Deuil, quoiqu’il fût un des hommes les plus éclairés de son temps, ne cite aucune de ces villes , qui n’avaient point de noms pour les croisés ; le chroniqueur ne désigne pas un seul de ces fleuves , auxquels se rattachent de glorieux souvenirs , et que les pèlerins rencontrèrent sur leur passage ; il règne dans nos vieilles chroniques je ne sais quel mépris pour les lieux et pour les ruines. Le chapelain de Louis VII, en décrivant cet itinéraire, se borne à dire que l’armée trouva plusieurs villes en ruines* qui étaient défendues par des murailles et des tours. Les pèlerins passent auprès de Pergame et de Smyrne, et s’arrêtent à Éphèse ; en allant de Smyrne à Éphèse, ils durent traverser la grande plaine, de Boudjia, arrosée par plusieurs petites rivières. Nos vieux auteurs ne

nous disent point ce qu’était alors l’antique ville des Ephésiens; mais on doit croire, d’après leurs récits, qu’à cette époque il y avait encore au pied du mont Prion des habitations et des églises grecques.

Pendant son séjour à Éphèse, le roi de France reçut différentes ambassades de l’empereur grec ; les unes lui annonçaient l’approche des armées ennemies et l’invitaient à se réfugier dans les châteaux voisins; les autres le menaçaient delà vengeance des Grecs dont il avait violé le territoire. Louis VII traita dédaigneusement les mes-

d’orient.

sagers de Manuel, et ne tint aucun compte de leurs menaces. Conrad, qui avait suivi le roi de France jusqu’à Éphèse, reprit alors le chemin de Constantinople pour y passer l’hiver. L’armée française, poursuivant sa route du côté de l’est, vint camper dans une vallée qu’Odon de Deuil appelle Décervion, et c’est là qu’elle célébra les fêtes de NoëL Cette vallée, que j’ai traversée deux fois, se nomme aujourd’hui Ouadi-techi-kalessi (vallée du château des chèvres) ; on m’a montré sur des montagnes voisines de vieilles masures que les Turcs ont désignées sous le nom de Chdteau-des-chèvres ; cette dénomination a été donnée à la vallée. Les tentes des Français étaient dressées sur les bords du Caystre. C’est dans cette vallée que les compagnons de Louis VII virent pour la première fois des Turcs ; ceux-ci étaient venus en embuscade dans les pâturages où étaient répandus les chevaux de l’armée, et les chevaliers les repoussant au premier choc, rapportèrent joyeusement, dit Odon de Deuil, les prémices de leurs têtes. Une pluie de quatre jours inonda la vallée où étaient campés les croisés; le sommet des montagnes se couvrit de neiges. « Quand la pluie eut cessé et que le ciel fut redevenu serein, le roi, dit le chroniqueur , craignant d’être arrêté par les torrens, soit que les neiges vinssent à fondre, soit qu’il tombât du ciel des pluies nouvelles, abandonna la vallée d’Éphèse , et , se pourvoyant de vivres, s’achemina promptement vers Laodicée. »

Nous trouvons dans cet itinéraire l’évènement le plus glorieux de la croisade de Louis VII ; c’est la victoire remportée par l’armée française aux rives du Méandre. Le passage du Méandre par Louis VII est un fait d’armes aussi important pour nous que le passage du Granique par Alexandre. Odon de Deuil qui cependant avait vu les lieux, manque de précision et d’exactitude dans le récit qu’il a fait de cette marche de l’armée chrétienne. Je dois d’abord vous faire remarquer

que le chroniqueur ne cite point le Caystre en parlant d’Ephèse , ni même en parlant de la vallée de Décervion où campa l’armée de Louis VII. Le Méandre est le seul fleuve dont il parle ; la description qu’il en fait semblerait plutôt convenir au Caystre ; on ne peut pas dire que le Méandre coule au milieu de montagnes escarpées ; on ne doit point parler de la vaste plaine du Méandre qui était commune aux Lydiens, aux Cariens, aux Ioniens de Milet et de Myus, aux Eoliens de Magnésie , comme d'une vallée assez large partagée en deux par une rivière ; si nous ne savions pas que la bataille fut livrée à

peu de distance d’Àntiochette, nous pourrions croire, d’après Odon de Deuil, qu’elle eut pour théâtre les rives du Caystre.

Je vais vous dire le chemin que suivit Louis YIï depuis Éphèse jusqu’au passage du Méandre et de là jusqu’à Laodicée. En quittant la vallée du Château-des-chèvres, les pèlerins passèrent à côté de l’ancienne Tyrreum, remplacée aujourd’hui par une ville turque qui a gardé le nom de Tyra ; ils laissaient à droite les montagnes où se trouve maintenant le bourg de Chirkingé, et marchant vers l’orient, ils traversèrent la chaîne appelée en turc Kesténous-Dagh ; c’est probablement à peu de distance de Guzel-Hissar, que les croisés descendirent dans la plaine du Méandre. Les deux rives du fleuve étaient occupées par les Turcs ; quelques troupes musulmanes étaient postées dans les montagnes voisines de Guzel-Hissar, et d’autres troupes étaient répandues dans la plaine. Louis Ylî, voulant ranger ses bataillons en bon ordre , plaça au milieu tous ses bagages et tous les hommes faibles, et la tête, l’arrière et les flancs de l’armée furent protégés par les meilleurs chevaliers. Les croisés s’avancèrent ainsi lentement, restant toujours sur la défensive. Maisle roi, harcelé sans cesse par l’ennemi, résolut enfin d’engager un combat décisif; il se disposa à traverser le fleuve en un gué dont le passage était défendu par les musulmans. A peine quelques cavaliers eurent franchi le Méandre que la terreur se répandit dans l’armée ennemie. Plusieurs attaques contre les Turcs eurent lieu en même temps sur différons points du fleuve ; la victoire fut prompte, et les deux côtés de la plaine se couvrirent de cadavres; le roi de France s’était précipité contre les musulmans qui inquiétaient les derrières de l’armée, il les poursuivit victorieusement jusque dans les gorges des montagnes ; la plupart de ceux qui échappèrent au glaive des croisés prirent le chemin d’une petite ville nommée Ântiochette, alors occupée parles Grecs et située non loin du lieu où les Français passèrent le Méandre. Malgré la pluie de fer qui tomba sur elle dans ce glorieux passage, l’armée chrétienne ne perdit pas un seul homme ; Milon de Nogent, noyé dans le Méandre , fut le seul croisé dont on eut à déplorer la perte. Comme aux yeux des chrétiens, un semblable triomphe ne pouvait guère arriver sans miracle, quelques pèlerins crurent voir, au moment du passage du fleuve , un chevalier vêtu de blanc qui portait les premiers coups dans le combat.

Nous aurons trouvé le théâtre de cette victoire si nous découvrons

d’orient.

un gué du côté d’Antiochette. Or, nous connaissons à deux lieues trois quarts, au nord d’Antiochette , un endroit où le fleuve, s’élargissant, permet aux hommes et aux chevaux de le passer sans trop de peine. C’est donc là que les compagnons de Louis YII ont dû traverser le Méandre sous les flèches de l’ennemi. A peu de distance de ce gué, au nord, est un lieu nommé Ertakschik. Antiochette, qui servit de refuge aux débris de l’armée musulmane, est connue aujourd’hui sous te nom de Ieni-cheyer-Kaîessi; on voit les débris de cette ville, au sud du Méandre, sur la rive droite de la petite rivière de Dondola ; cette rivière est un embranchement du Méandre, et sort d’une montagne à huit lieues de là , au midi , près de Geira , l’ancienne Aphrodifias; Antiochette est à une lieue et demie de l’endroit où le Dondola-sou se jette dans le Méandre. Ce qu’il y a de plus important dans les débris de cette ville, c’est un stade assez bien conservé. La cité était bâtie sur une colline isolée, du haut de laquelle les regards embrassent la riche plaine du Méandre. Un village , qui porte le nom de Dondolacheyer, avoisine les ruines de la petite Antioche. Louis YII ne passa point par Antiochette pour se rendre à Laodicée ; il suivit la rive méridionale du Méandre et s’avança directement du côté de l’est ; le mont Cadmus, appelé en turc Babadagh, domine la plaine que traversèrent alors les compagnons de Louis YII. Depuis le gué où l’armée française passa le fleuve jusqu’à Laodicée, on peut compter treize lieues. Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous de savoir la route qu’on suit maintenant pour aller de Sultan-Hissar à Laodicée. On va dans une heure de Sultan-Hissar au bourg d'Atkia , peuplé d’environ quinze cents habitans ; à une heure un quart d’Atkia se trouve le village de Dalakia , habité par deux cents familles ; une heure de marche vous conduit de Dalakia à Nosli, cité turque de deux mille maisons; après un autre quart d’heure de marche, on va de Nosli à Bazar-Keui, bourg de cinq cents maisons ; de Bazar-Keui au village nommé Oujak , deux heures de marche; Oujak compte cent familles ; de ce village à Orta-Keui, quatre heures de marche; Orta- Keui, bâti sur l’emplacement de l’ancienne Orthodosia , est habité par cent cinquante familles ; d’Orta-Keui à Saraï-Keui, quatre heures de marche ; Saraï-Keui a cinq cents maisons; c’est là qu’on passe le Méandre. De là à Dénisli, huit heures de marche. La ville de Dénisli, qui s’élève à trois quarts d’heure au sud des ruines de Laodicée, renferme une population de plus de quinze mille habitans; elle est iv. 4

gouvernée par un mutseïin. Les caravanes qui vont de Smyrne à Satalie, s’arrêtent à Dénisli. On vante les jardins et les campagnes de Dénisli; la beauté de la nature, le mouvement des caravanes, les mœurs douces et l’aisance des habitans, font de cette ville un agréable séjour. A l’époque du passage de Ghandler, Dénisli n’était composé que d’un petit nombre de cabanes. Je ne vous parle point des ruines de Laodicée , parce qu’elles ont été décrites par beaucoup de voyageurs. Laodicée que nos chroniqueurs francs appellent Laliche, était bâtie sur deux collines au milieu desquelles passe le Lycus ; un pont jeté sur le Lycus rapprochait les deux collines ; le pont subsiste encore ; l’endroit où le Méandre se rapproche le plus de Laodicée est à deux lieues à l’ouest de cette ville.

Peut-être trouverez-vous un peu trop de sécheresse dans cette foule de petits faits et de détails géographiques ; mais si vous songez que tout ce que je viens de vous dire est absolument neuf , vous m’excuserez facilement de m’être aussi long-temps arrêté sur les chemins de Laodicée.

d’orient.

LETTRE LXXVîîI.

Itinéraire de Louis VII, depuis Laodicée jusqu’à Satalie.

Saltan-IIissar, novembre 1830.

L’armée de Louis Yïï ne fait que passer à Laodicée, qu’avaient abandonnée les habitans, et prend le chemin de Satalie, du côté du sud. Dans cette direction , on rencontre , après deux heures de marche, des montagnes qui sont une continuation du mont Cadmus appelé en turcBabadagh ; ces montagnes embrassent une étendue de plusieurs lieues, et présentent d’horribles aspects. Rien n’est plus effrayant surtout que les gorges et les rochers qu’on traverse pour aller à Satalie ; à droite, ce sont des blocs énormes en pierre calcaire, qui se dressent comme une longue et haute muraille ; à gauche, un immense précipice, au fond duquel on aperçoit des pointes de rocs et des masses détachées de la montagne ; entre l’abyme et la grande muraille escarpée, passe le sentier que suivent les caravanes ; cet étroit sentier, tracé sur la pente des rocs, consiste en trous réguliers, creusés par le passage des mules ; il faut qu’à chaque pas, le pied de la mule s’emboîte dans ces trous ; c’est l’unique voie que ces animaux puissent suivre; s’il arrivait qu’une mule posât son pied ailleurs qu’au milieu de ces petites cavités, elle roulerait infailliblement dans l’abyme l. Telle est la montagne exécrable dont parle Odon de Deuil, et qui devint si funeste à l’armée française. « Son

1 Ces détails nous ont été donnés par M. Léon de La Borde ; ce jeune voyageur nous a donné aussi de précieuses indications sur le Méandre, sur le Sélef et le lac Adjighiul. M. Léon de La Borde travaille à une carte de l'Asie mineure, vivement attendue dans le inonde savant.

» sommet noos semblait atteindre aux deux, dit le chroniqueur, et » le torrent qui roulait dans le fond paraissait voisin de l’enfer. »

D’après la courte description que je vous ai faite des montagnes de Babadagh , vous pouvez vous expliquer d’avance tous les désastres qui attendaient l’armée chrétienne dans ces affreux passages. Louis Y1I envoya en avant Geoffroy de Rançon, et le comte de Maurienne, il fut convenu qu’on ne passerait ces défilés que le lendemain, et l’avant-garde avait ordre d’attendre le reste de l’armée sur la montagne exécrable . Le roi n’ignorait pas qu’il trouverait les Turcs dans les défilés, et voilà pourquoi il voulait que les deux corps d’armée les traversassent ensemble , ou restassent à portée l’un de l’autre. Mais l’avant-garde, oubliant les ordres du prince, franchit le passage et alla dresser ses tentes de l’autre côté de la montagne. Ainsi donc Louis YII resta seul avec son escorte pour protéger la foule des pèlerins et les bagages de l’armée. Gette arrière-garde devait être bientôt arrêtée par des obstacles invincibles et des périls inévitables. Les Turcs ne pouvaient manquer de profiter de la séparation des deux corps pour attaquer avec plus de succès cette troupe chrétienne qui déjà luttait péniblement avec les difficultés des chemins. « La foule s’accumule sur le même point, dit Odon de Deuil ; les pèlerins se pressent les uns sur les autres, et demeurent comme attachés sur la place ; les bêtes de somme tombent du haut des rocs escarpés, entraînant dans leur chute, et jusque dans les profondeurs del’abyme, tous ceux qu’elles rencontrent ; les rochers eux-mêmes, sans cesse déplacés, faisaient un grand ravage, et ceux de nos gens qui se dispersaient de tous côtés pour chercher les meilleurs chemins, avaient à craindre également et de tomber eux-mêmes, et d’être entraînés par les autres. » Ajoutons à ces difficultés des lieux, les Turcs et les Grecs qui poursuivaient de leurs flèches les malheureux croisés ; on entendait la chute continuelle des hommes, des chevaux et des mulets, et le gouffre se remplissait des débris de l’armée chrétienne.

Quoi de plus touchant que le dévouement courageux de Louis YII au milieu de ces gorges où son peuple tombait de toutes parts comme un faible troupeau! Oubliant sa propre vie, dit le chroniqueur, pour la foule qui périssait, le prince se précipite dans les rangs de la multitude musulmane, et parvient à dégager la troupe des pèlerins. Louis YII et les barons qui le suivaient, eurent à soutenir les at-

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taques d’un ennemi cent fois supérieur en nombre ; l’escorte du roi périt tout entière dans cette mêlée ; « Devenus hommes de pied , dit le chroniqueur , les chevaliers , couverts de leurs cuirasses se noient dans les rangs épais des ennemis comme dans une mer. » Louis VII, conservant toujours un cœur de roi, saisit les branches d’un arbre, et s’élance sur le haut d’un rocher ; là les flèches des Turcs viennent frapper inutilement sa cuirasse, et, debout sur son rocher comme sur un mur ou une tour de guerre, il fait tomber autour de lui les têtes et les bras de ceux qui l’assiègent. Odon de Deuil interrompt le récit de cette journée désastreuse par des larmes et des sanglots ; la plume échappe à sa tremblante main, son ame est déchirée, car c’est là que les plus belles fleurs de la France se fanèrent avant d’ avoir pu porter des fruits dans la ville de Damas.

On aime à voir le chroniqueur s’attendrir ainsi sur les malheurs de l’armée française; chacune de ses impressions est une douleur, et ce touchant patriotisme donne un intérêt de plus à sa narration. Oh! pourquoi n’ai-je pu moi-même traverser ces montagnes de Babadagh, consacrées par de si nobles souvenirs ! J’y aurais traîné mes pas de roche en roche, pour chercher la trace du sang français; j’aurais mesuré des yeux ce profond abyme, qui fut le tombeau de tant de pèlerins, et peut-être le destin m’eût-il fait découvrir ce rocher, vrai trône de gloire, où le roi de France se montra si grand.

Le lendemain les chevaliers et la foule des pèlerins se réunissent ; les croisés de l’avant-garde qui avaient rejoint le roi pendant la nuit, marchent avec l’armée. Les ennemis, semblables aux bêtes féroces qui deviennent plus cruelles lorsqu elles ont goûté du sang, ne cessaient d’inquiéter les chrétiens. Pour mettre plus d’ordre et d’unité dans la défense , la conduite de l’armée fut confiée au commandement des frères du Temple; chaque chevalier, chaque brave eut son poste à défendre, et le peuple fut ainsi protégé dans sa marche. En quittant les montagnes de Babadagh, l’armée entra dans une plaine ; elle rencontra sur son chemin deux rivières distantes d’un mille l’une de l’autre, entourées de marais profonds et difficiles à traverser; avant d’arriver à la seconde rivière , les croisés eurent à passer entre deux rochers élevés; l’un de ces rochers fut occupé par les chevaliers, l’autre par les Turcs; « ceux-ci, dit la chronique, prenaient leurs bonnets et les foulaient aux pieds, voulant annoncer par là qu’ils se feraient écraser plutôt que d’abandonner cette position. » Mais le

corps des hommes de pied suffit pour chasser les Turcs de la hauteur qu’ils occupaient, et bientôt les chevaliers, poursuivant les fuyards, couvrirent de leurs cadavres les marais voisins des deux rivières.

Pour aller des montagnes de Babadagh jusqu’à Satalie , les croisés français marchèrent douze journées; le trajet n’est pourtant que d’environ cinquante lieues ; mais il faut souvent passer par des pays montueux, stériles et déserts, et les pèlerins, manquant de vivres et souffrant de la faim, ne pouvaient s’avancer que lentement. D’ailleurs l’ennemi les harcelait toujours; l’armée chrétienne eut à soutenir quatre combats et quatre fois elle remporta la victoire. Les montagnes qui s’étendent du côté de Satalie ne sont pas plus habitées aujourd’hui qu’au temps de Louis YIÏ ; on ne peut citer sur cette route aucune ville importante ; les villages qu’on y trouve renferment une population rude et sauvage comme le pays qu’elle habite ; ce n’est pas là qu’on doit chercher les débris vénérables des temps passés , les monumens d’une ancienne gloire ; cette contrée n’a jamais vu de grandes choses, et le passage de Louis YIÏ est le plus grand évènement dont ce désert ait pu garder le souvenir.

L’armée française trouva à Satalie des vivres en abondance; elle célébra dans cette ville la fête de la purification de Marie comme elle

avait célébré dans la vallée d’Ephèse les fêtes de Noël : entre ces deux solennités que d’exploits, de misères et de catastrophes! Vous avez raconté le séjour des pèlerins français à Satalie ; vous avez dit comment Louis YII et la plupart des chevaliers, embarqués à Satalie, parvinrent à Antioche après trois semaines de navigation. La foule des pèlerins qui devait se rendre par terre à Tarse, ne se mit point en route, parce que le gouverneur de Satalie , manquant à la foi jurée, refusa de lui donner une escorte ; ce pauvre peuple venu de France mourut de maladie ou de faim sous les murailles ou dans l’enceinte d’une ville chrétienne. Huit ou dix mille pèlerins jeunes et vigoureux ne voulurent point périr ainsi misérablement sous leurs tentes; rangés en deux corps d’armée, ils allèrent chercher une mort glorieuse en combattant pour la croix ; deux fleuves qui coulaient dans le voisinage de la ville, se présentèrent sur leur passage ; le premier, qui n’était ni large ni profond, fut traversé sans peine; c’est le Cestrus, appelé en turc Ak-chai ; le second roulait beaucoup d’eau et ne pouvait être passé qu’à la nage ; c’est l’Eurimédon appelé en turc Capri-sou, qui se jette dans la mer à peu de distance à l’est de Satalie,

d’orient.

Les croisés reculèrent devant la profondeur de ce fleuve, et c’est en revenant sur leurs pas qu’ils furent pris ou massacrés par les Turcs. J’espère avoir plus tard occasion de vous parler de l’état présent de Satalie, appelé aujourd’hui Antaliah ou Adaliah.

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