SUITE DE LA LETTRE LXXVIII
Itinéraire de l’empereur Frédéric Barberousse, depuis Laodicée jusqu’aux rives
du Sélef.
Sultan-Hissar, novembre 1830»
Le premier endroit que citent les chroniqueurs dans la marche de Frédéric depuis Laodicée, c’est le lac des Salines ; ils ne parlent point de deux petites rivières qu’ils durent traverser à gué à peu de distance de Laodicée, et qui toutes deux vont se confondre avec le Lycus ; la première se nomme Geuk-Bounarsou, la seconde Cassan-Bounarsou » Avant de s’engager dans les montagnes, les Allemands dépassèrent les sources du Lycus et laissèrent à leur droite et à leur gauche des ruines d’anciennes cités. Trois heures avant d’arriver au lac des Salines, on rencontre un village appelé Bachtechmé. Le lac des Salines est à seize lieues de Laodicée. C’est un curieux spectacle que celui d’un sol brûlé, d’une terre nue et blanchâtre au milieu du beau pays de l’Asie mineure; le lac des Salines étend ses eaux dans un désert où ne croissent ni arbres, ni fleurs ni gazon ; les bords du lac, semblables à ceux de la mer Morte, blanchissent sous une longue couche de sel que les eaux rejettent sans cesse. Ce lac, nommé Adjighiul dans la langue turque, a près de six lieues de longueur sur une lieue et demie de largeur. L’armée de Frédéric perdit plusieurs bêtes de somme dans ces lieux qui n’offraient aucune trace de végétation; elle rencontra près du lac un grand troupeau de brebis, de chèvres, d’agneaux, de béliers, de bœufs, de chevaux, de chameaux et d’ânes appartenant à des Turkomans campés sur ces rivages ; la tribu avait abandonné ses tentes et avait pris la fuite dans les montagnes ; mais
d’orient. 69
les pèlerins d’Allemagne, ne voulant point allumer des haines sur leur route, jugèrent convenable de ne point toucher au troupeau. Les armées de la première croisade n’auraient point donné un tel exemple de modération et de discipline. Le lac des Salines nous rappelle un des épisodes les plus intéressans et les plus poétiques de l’histoire des guerres saintes ; c’est là que périrent Suénon et Florine que la piété et l’amour avaient poussés au pèlerinage de Jérusalem ; les deux amans avaient juré de ne s’unir qu’au pied du saint tombeau, mais le jour du bonheur n’arriva point pour eux, et leurs cadavres perdus sur des rivages déserts devinrent la pâture des corbeaux et des vautours.
Du lac Salé, l’armée impériale se dirigea vers Philomélium, appelé Yinimil par le chroniqueur Ansbert. Les Allemands mirent plus de vingt jours pour faire ce trajet ; leur itinéraire fut un combat continuel ; ils eurent à souffrir des maux inouis ( mata a sœculis inaudita) par le manque de vivres, par les difficultés delà route et la présence d’un ennemi qu'il fallait repousser sans cesse. Les chroniqueurs germains, pour toute indication géographique, citent, dans cette marche, une ville qu’ils appellent Susopolis ; je ne retrouve cette ville dans aucune relation ni dans aucun livre géographique, et je n’ai aucun document qui m’aide à reconnaître sa position. Comme les croisés ne connaissaient point le pays, et qu’ils avaient pour guides des Turcs prisonniers ou des Grecs qui souvent ne cherchaient qu’à les tromper, ils ne s’avançaient jamais par les chemins les plus directs et les plus courts ; mais ils s’en allaient dans tous les sens , à droite et à gauche, et c’est ce qui rend leur itinéraire si difficile à suivre. Nous savons que l’armée de Frédéric alla du lac des Salines à Philomélium. J’ai eu occasion devons dire que la petite cité turque d’Ilguin nous représente Philomélium, appelée tour à tour par nos chroniqueurs Yinimil et Philomèle. Yous n’avez pas oublié quTlguin est situé à huit ou neuf heures environ de Konieh.
Dix mille musulmans attaquèrent le camp des chrétiens dans le voisinage de Philomélium ; les pèlerins repoussèrent victorieusement les barbares. En quittant Philomélium, l’armée de Frédéric se voit livrée à toutes les horreurs d’une famine plus cruelle que tous les ennemis ensemble ; quelques croisés, entraînés par le désespoir et par Y inspiration du démon , abandonnent le saint pèlerinage et passent
sous les drapeaux des infidèles; à côté de ce scandale l’armée avait
sous les yeux îe spectacle de la piété la plus touchante. « De pauvres » pèlerins, dit Ansbert, accablés de fatigues, de faim et de maladies, » n’ayant qu’un souffle de vie et voyant qu’ils ne pouvaient plus » suivre l’armée, se couchèrent à terre en forme de croix, récitèrent » tout haut le crédo et l’oraison dominicale, et attendirent la mort » au nom du Seigneur. Quoique nous ne fussions pas loin d’eux, » l’ennemi qui s’avançait derrière nous, les décapita et en fit autant » de martyrs de Jésus-Christ. »
La bataille du lendemain de la Pentecôte, dans laquelle trois cent mille guerriers musulmans furent mis en déroute , doit être placée sur la route d’Iîguin à Konieh, à sept ou huit lieues de cette dernière ville. Tagenon dit que le combat fut livré près d’une ville nommée Firma . C’est à Iconium que les débris de l’armée du sultan allèrent chercher un asile. Le musulman qui servait de guide aux Allemands, les entraîna dans des lieux déserts et sans eau ; ils eurent à souffrir tous les tourmens d’une soif dévorante ; les uns, pour apaiser leur soif, buvaient le sang de leurs chevaux; d’autres buvaient leur urine ou broyaient sous leurs dents des feuilles ou du gazon pour humecter leur bouche enflammée. Les pèlerins rencontrèrent an marais dont l’eau corrompue fut pour eux aussi douce que le nectar; ils se précipitèrent sur ses bords comme îe cerf qui , fuyant les chasseurs, court après les fontaines. Le marais dont il est ici question, pourrait être le lac d’eau douce appelé Bulldur.
Un ambassadeur musulman était venu proposer à l’empereur Frédéric d’acheter au prix de trois cents écus d’or la liberté de traverser le territoire ennemi : « Nous avons coutume, répondit Frédéric, non » pas d’acheter notre chemin avec de l’or, mais de l’ouvrir avec le » 1er et par le secours de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Les chroniques allemandes ont longuement raconté les combats qui ouvrirent aux croisés germains les portes d’Iconium ; l’armée était partagée en deux corps, dont l’un était commandé par Frédéric, l’autre par le duc de Souabe. Le premier devait combattre les ennemis répandus dans la plaine; le second dirigeait son attaque contre la ville. Nos vieux historiens portent à trois cent mille hommes l’armée ennemie* L’empereur, son fils îe duc de Souabe, déployèrent tout ce que la bravoure a de plus éclatant, et bientôt les pèlerins furent maîtres de îa ville. Un témoin oculaire, auteur d’une lettre sur l’expédition de Frédéric, regarde cette victoire comme un évènement bien digne
d’orient. 71
d’ètre transmis à la postérité, car la ville d’ Icône , dit-il, égale Cologne en grandeur . Les croisés purent vivre alors dans l’abondance : « On trouva dans la maison du satrape Mélich, dit un chroniqueur, » plus de cent mille marcs d’or et d’argent, qui étaient la dot de la fille » du Soudan que Mélich avait épousée. Le lendemain, ajoute le » même historien, nous rendîmes grâces à Dieu en célébrant la » messe qui commence par charitas Dei ejfusa est , et on lut l’épître » où il est fait mention d’Icone. » Dans une lettre précédente, j’ai parlé de Konieh, de sa plaine, de ses murailles et de sa population.
En allant d’Iconium à Laranda, l’armée allemande rencontra un lac d’eau douce; elle traversa une pitite cité que le chroniqueur Ansbert nomme Pirgus. Le colonel Leake place Pyrgos près d’Iconium, au nord; d’après le chroniqueur Ansbert, il faudrait placer Py rgos au sud-est d’Iconium, à une journée de Laranda. Les croisés purent voir du côté du nord-est le grand sommet neigeux du mont Argéus, que les voyageurs regardent comme la plus haute montagne de l’Asie mineure. La distance d’Iconium à Laranda est d’environ trente-cinq lieues. Ansbert, en indiquant cet itinéraire, s’arrête pour nous dire que nulle langue humaine, pas même la langue des anges, ne pourrait suffire à raconter toutes les misères que l’armée allemande souffrit sans murmure et d’un air joyeux pour le nom du Christ et l’honneur de la croix: «Le fameux Homère, ajoute-t-il, l’éloquent » Lucain et le poète de Mantoue lui-même, s’ils vivaient encore, ne » pourraient remplir convenablement une semblable tâche, et met- » tant le doigt sur leur bouche, ils resteraient comme des hommes )> sans langue. » A la place de Laranda nous retrouvons la cité de Caraman. Cette ville est ainsi appelée du nom d’un prince musulman qui, vers l’an 1300, soumit à ses armes la plus grande partie de l’Asie mineure; elle conserve encore le nom de Laranda dans la langue des Grecs, et quelquefois même dans les firmans de la Porte. Caraman , située dans la plaine, à deux milles des montagnes, renferme cinq ou six mille habitans; ses maisons, entrecoupées de jardins, s’étendent sur un assez grand espace; elles sont construites en briques cuites au soleil, et leurs toits, plats comme ceux de Smyrne, donnent à la cité une physionomie monotone. On remarque à Caraman les débris d’un château qui atteste l’ancienne importance de la ville. Strabon parle de deux places voisines de Laranda : ce sont les cités de Derbe et de Lystra dont il est question dans les Actes dea
apôtres. Nos chroniqueurs pèlerins ne se sont point souvenus de ces deux villes.
Nous approchons de la catastrophe qui termina misérablement une expédition qui avait épouvanté l’Asie. L’année de Frédéric s’éloigne de Laranda pour se diriger du côté de Tarse : elle dut marcher d’abord le long des rives du Sélef. Cette rivière, dont le nom se mêle à tm grand désastre, prend sa source dans une plaine à deux heures au nord de Caraman ; elle s’appelle en turc Guieuk-sou. Le Sélef traverse les vallons du Taurus de l’ouest à l’est , et se jette dans la mer de Cilicie, auprès des belles ruines de l’antique Séleucie (Seleschié) .Depuis sa source jusqu’à son embouchure, cette rivière parcourt une étendue de près de trente-sept lieues. Les Allemands s’avancèrent vers la partie du Taurus traversée par le Sélef. C’est dans ces montagnes du Taurus, à peine accessibles aux chamois, que les évêques, les princes et les seigneurs marchaient en s’aidant des pieds et des mains comme des quadrupèdes : « Qui n’aurait été touché jusqu’aux larmes, dit
Ansbert, en voyant des prélats, d’illustres chevaliers malades, portés » sur des lits à dos de cheval à travers les précipices ; il fallait voir » les écuyers, le visage couvert de sueur, portant sur les boucliers » leurs seigneurs faibles et languissans. »
Il paraît, d’après tous nos chroniqueurs, que Frédéric trouva la mort dans le Sélef au milieu des valions du Taurus ; les uns disent que l’empereur, attiré par la fraîcheur des eaux , voulut se baigner dans le fleuve; les autres, et cette dernière opinion nous parait la plus vraisemblable, rapportent que le prince essaya de traverser le fleuve à gué pour chercher dans ces montagnes les passages les moins difficiles. Ce désastre, qui tomba comme la foudre sur l’armée chrétienne, était bien propre à ébranler sa foi ; aussi, dans leur désespoir, quelques pèlerins désertèrent la cause du Christ pour se réfugier dans la religion musulmane ; mais la plus grande partie de l’armée n’opposa à cette catastrophe qu’une muette résignation. Chez les croisés Dieu le veut! était le cri de guerre, Dieu Va voulu ! était le cri du malheur.
d’orient*