‹ Correspondance d'OrientChapitre 41 sur 62 · LETTRE LXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIX

Chio et les Cyclades.

A bord de la gabare la Truite , le 7 décembre 1830.

Nous voilà embarqués pour les côtes de Syrie ; nous avons mis à la voile le 2 décembre ; quand nous sommes sortis de la rade , la neige couvrait les hauts sommets des montagnes ; le ciel de Smyrne , qui avait été si pur et si serein pendant tout notre séjour , ressemblait à notre ciel de Paris dans le cœur de l’hiver. Toutes les rives du golfe avaient pris un aspect sombre ; ce spectacle donnait à notre départ quelque chose de mélancolique ; avant de quitter les rives du Mêlés , nous avions reçu des nouvelles de France , et ces nouvelles rendaient plus tristes encore nos derniers adieux à la terre de l’ïonie.

Comme les vents étaient incertains , nous avons fait peu de chemin dans la première journée ; vers les sept heures du soir , la Truite a jeté l’ancre en face de Folieri; le lendemain matin, nous avons pu voir les îlots et les roches grisâtres, qui entourent la nouvelle Phocée, autrefois célèbre par ses mines d’alun qu’exploita long-temps l’industrie des Génois; l’ancienne Phocée était bâtie sur la côte à quelques lieues de là ; le voyageur peut à peine aujourd’hui retrouver quelques vestiges d’une ville qui , dans l’antiquité , avait fondé des colonies jusque dans les Gaules. Nous avons continué notre route, ayant à notre gauche le cap Cara-Bournou ou le cap Noir dont la cime se perdait dans les nuages. Nous n’avons pas tardé à voir File de Chio ; l’ancienne capitale de l’île paraissait devant nous , au milieu d’une plaine voisine de la mer ; derrière la ville s’élèvent des montagnes arides , semblables à celles qui dominent la plage de Toulon. Les voyageurs qui ont parcouru ces parages , il y a quelques années , évaluaient la population de l’île de Chio à cent dix mille âmes;

cette population était heureuse; elle avait autant de liberté qu’on peut en avoir dans un pays gouverné parles Turcs ; la production du mastic , un commerce étendu , l’amour du travail, ajoutaient chaque jour à la prospérité de Vile ; on vantait la beauté , les grâces et la décence des femmes de Chio; la ville avait plusieurs écoles renommées en Orient ; mais les révolutions sont venues , et toute cette prospérité , toute cette gloire s’est évanouie comme l’ombre. La plupart des familles grecques sont tombées sous le fer des Turcs ; les épouses et les filles gémissent maintenant dans les harems de Stamboul , de Brousse , de Coutaiyé et d’Erzeroum.

Nous avons pu voir d’assez près les murailles blanches de la cité à moitié démolie et restée sans habitans. Au milieu de toutes ces images de la destruction , on ne demande plus à voir l’école d’Homère, ni la maison où naquit le père de la poésie , ni la vigne dont le nectar échauffait son génie encore enfant. Les plus belles antiquités doivent perdre de leur prix , lorsque , pour les voir, il faut marcher sur des cadavres. Il y a maintenant à Chio un pacha, naguère mutselin de Smyrne , qui fait tout ce qu’il peut pour réparer les malheurs de la révolution ; mais comment rendre le désert industrieux, et les ruines florissantes? Comment rebâtir une ville, quand on n’a pour cela que du sable et des pierres? Comment repeupler un pays dont la population tout entière a été mise à mort ou vendue à l’étranger?

Dans la soirée du 14 décembre, le vent a faibli ; nous avons eu quelque peine à traverser le canal qui sépare les îles Formis de File de Nicarie. Le 5, la matinée était belle, nous nous sommes trouvés nu milieu des Cyclades ; nous avions autour de nous le plus magnifique spectacle.

Je voudrais vous parler de toutes ces îles, et vous les montrer telles que je les ai vues ; ce sont la plupart des coins de terre , jetés au milieu des eaux ; elles ont quelques coteaux fertiles, quelques plaines riantes, puis on ne voit que des montagnes stériles, des roches nues, des précipices. Toutefois, mille souvenirs poétiques viennent animer ces tristes aspects , et le voyageur ne peut en détacher ses regards. Qui peut refuser un hommage àParos! cette île, à peine habitée aujourd’hui , fournissait ces beaux marbres qu’animait le ciseau de Phidias et de Praxitèle; les temples de Thésée et de Minerve, la plupart des monumens que nous avons vus encore debout dans la ville de Cécrops, furent tirés des carrières de Paros; c’est à Paros

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que fut trouvée, parmi les décombres, cette chronique qui précéda toutes les histoires, chronique écrite sur la pierre et connue aujourd'hui sous le nom de Marbres d’Armclel. Paros n’a plus que son port, sa grotte et scs cavernes de marbre. Si j’étais poète, je saluerais Délos par mes chants; Délos, l’tle d’Apollon, était consacrée à tous les dieux ; on craignait d’en profaner la sainteté par la sépulture des morts ; à chaque pas qu’on faisait dans l’îie sainte , on rencontrait un temple; c’était le temple de Diane, celui d’Apollon, celui de Jupiter, etc. Ici on voyait un gymnase, là un amphithéâtre, plus loin un portique ; partout des statues, des colonnes, des pilastres ; maintenant les temples sont renversés sur les temples; tout est confondu, tout est dispersé; de tous côtés on voit des marbres épars, sur lesquels respire encore le génie des arts, et qui disent aux voyageurs : « Moi, je fus un dieu ; moi, je fus un héros, moi, je fus un sage. » Cette ile, qui attirait les peuples à ses solennités, personne ne l'habite plus ; on ne voit plus sur ses rivages que des pirates qui viennent y partager leur butin , ou des maçons qui enlèvent les marbres d’un temple ou d’un palais; là, des lapins creusent leur terrier dans le sanctuaire de quelque divinité, et les serpens sifflent dans les lieux où retentissaient les hymnes des filles de la Grèce.

Notre bâtiment s’est souvent approché deNaxos; nous avons vu sa montagne de Jupiter ou de Dia, le rocher où s’éleva le temple de Bacchus, la vallée où coule encore la fontaine d’Ariane. Dans l’antiquité, Naxos fut renommée entre les îles de l’Archipel ; au temps des croisades, protégée par l’étendard de Saint-Marc et par la croix des pèlerins, elle fut encore la reine de la mer Égée, et l’histoire des ducs de Naxos se mêla à celle de Byzance. Parmi les îles qui s’offrent à notre vue, je pourrais vous citer encore Tino, connue par l’industrie deseshabitans; Miconi, célébrée par Ovide ; Nio, où mourut Homère ; Nicaria, Léro, Culymnos, pourraient aussi trouver leur place dans ce vaste panorama; la mer que nous parcourons n’a pas un îlot, n’a pas un rocher qui n’ait eu ses jours de gloire, qui n’ait eu ses merveilles à raconter; mais les malheurs des derniers temps ont effacé toute cette poésie de l’antiquité, tous ces vieux souvenirs de l’histoire. Poursuites par l’image de la liberté, ces îles ont les yeux fixés sur laMorée, sur Naupli ; elles se passionnent pour des partis, elles s’échauffent pour des idées nouvelles ; il n’y a plus aujourd’hui que ïe voyageur qui se souvienne de leurs temps poétiques, et qui sache

qu’elles furent le berceau des dieux et des sages, le théâtre où s’accomplirent les prodiges des siècles fabuleux.

Comme le vent ne soufflait point, nous sommes restés dans le même endroit toute la journée du dimanche 5 décembre. Le soleil nous a éclairés jusqu’au soir, et nous avons eu le plaisir de le voir se coucher sur l’ile de Délos. Pendant la nuit, le vent est venu du sud, soufflant avec une grande violence ; nous étions dans la mer où Icare fît naufrage avec ses ailes, et nous pouvions craindre le même sort. Notre commandant a résolu de chercher un asile dans un des ports du voisinage ; nous sommes entrés le 6 au matin dans la rade de Latchéta*

d’orient.

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