SUITE DE LA LETTRE LXXIX
Séjour dans la baie de Latchéta.
A bord de la Truite , du 0 au 29 décembre 1830.
À peine arrivés dans la rade de Latchéta, notre premier soin a été d’ouvrir Strabon pour savoir si le port qui nous offrait un abri avait été connu de l’antiquité. Strabon ne dit rien de Latchéta, mais il parle du cap Blanc, situé dans le voisinage, en face de la pointe orientale de Chio. La géographie moderne, le Portulan lui-même n’en dit pas plus que Strabon ; il ne tiendrait qu’à nous de présenter le port de Latchéta comme une découverte. Ce port est vaste et commode; son entrée a quelques écueils qu’il est facile d’éviter. Nous voici à l’ancre ; je vais vous donner une idée du pays où nous sommes. Des montagnes incultes et couvertes d’une bruyère aride nous environnent de toutes parts; une petite rivière appelée par les Turcs Osmaïsou a son embouchure au fond de la rade. A une demi-lieue au nord, on aperçoit sur un coteau huit ou dix moulins à vent, et près de là s’élève la petite ville de Latchéta. Cette ville est bâtie en pierres de taille; toutes les maisons ont des terrasses ; elle renferme à peu près mille familles, la plupart grecques : les terres du voisinage sont couvertes de vignes ; les figues et les raisins secs sont la principale richesse du pays. Nous avons rendu une visite à l’aga ; il était au coin de son sofa, les jambes et les pieds nus; après la cérémonie de la pipe et du café, nous avons parlé de Stamboul et des réformes de Mahmoud. Mahmoud, lui ai-je dit, est un bien grand prince. Dieu le sait, m’at-il répondu froidement. Nous avons vanté les avantages et les progrès de la discipline nouvelle. Il nous écoutait avec indifférence, et, suivant de l’œil la fumée de son chibouc qui s’évaporait dans l’air, il semblait nous dire que la gloire des réformateurs s’évanouirait de même. Au reste, l’aga de Latchéta ne s’occupe guère que de lever
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les tributs, et pour les affaires de l’empire, il pense, comme le plus grand nombre des osmanlis, qu’il faut s’en rapporter aux destins.
Nous avons poussé nos promenades jusqu’à Tchesmé (l’ancienne Cyssus). Cette ville est en face de Chio; elle s’élève sur un coteau assez rapide, et s’étend jusqu’à la mer; on y compte quatre mille habitans ; son port, couvert de caïques et de goélettes, ses minarets et ses collines, son château bâti par les Génois, lui donnent de loin un aspect assez pittoresque : la rade de Tchesmé est célèbre par deux batailles navales : la flotte romaine y triompha de celle d’Antiochus ; et dans le siècle dernier, l’escadre de Mustapha y périt tout entière sous le feu des Russes. C’est de la rade de Tchesmé qu’en 1823 la flotte ottomane partit pour attaquer et dévaster 1a. malheureuse Chio. La ville n’a point d’autre commerce que celui des raisins secs. Il arrive chaque année d’Angleterre une flotte fruitière qui retourne en Europe chargée des raisins de Tchesmé, de Vourla et de Cara-Bournou. Je me rappelle avoir lu dans une histoire de l’empire ottoman que la reine Élisabeth envoya une ambassade à Constantinople pour obtenir de la Porte la permission de faire le commerce du raisin sec. C’est la première relation des Anglais avec la Turquie. Il faut avouer que depuis ce temps-là leur diplomatie a fait bien des progrès.
Nous aurions voulu pousser nos courses plus loin ; nous avions à l’est de Latehéta les ruines d’Éritrée ; à l’orient le Caystre, au sud les rives du Méandre. Nous n’avons point osé nous éloigner, dans la crainte de perdre une occasion favorable pour remettre à la voile. Nous voilà confinés depuis plusieurs jours dans une rade et sur une côte déserte; toutes nos promenades se bornent à parcourir la rive qui, du côté du midi, est couverte d’un sable dont la blancheur est éblouissante; là croissent quelques genévriers toujours verts, chargés de leurs fruits bleus, aussi gros que nos prunes sauvages. Nous nous amusons quelquefois à retracer un nom, une figure d’homme, des colonnes, sur le sable uni ; et quand le vent vient les effacer, cette image de la gloire nous fait sourire; d’autres fois, nous approchant de la mer, nous nous arrêtons pour voir flotter sur les eaux des pierres ponces, plus légères que l’écume de l’onde, et produites sans doute par quelques volcans qui ont enfanté autrefois une île. Yoici comment s’écoulent nos journées dans notre vaisseau ; d’abord nous avons la société des officiers et des médecins de la Truite , presque tous gens instruits et d’une humeur joyeuse. Les exercices, les jeux des matelots nous tiennent
lieu de spectacle ; on s’amuse des moindres choses; nous rions de nos propres misères, et nous jouissons ainsi de ce qui nous manque. Quelquefois nous lisons en commun quelques relations d’anciens voyageurs; souvent un simple banquet nous rassemble lorsque la chasse, la pêche ou le bazar de Latchéta nous a fourni quelques provisions. Après le dîner, la conversation s’établit dans la chambre du capitaine , et chacun raconte ses voyages ou ses aventures de mer. Four ne rien oublier, je dois vous dire que le boston ou le wisk tiennent souvent abréger les soirées de notre espèce d’exil. Nous ne nous couchons point sans être montés sur le pont où notre attention se partage entre les étoiles du ciel et le simple penon ou bâton surmonté de plumes, qui montre la direction des vents. Ces plumes légères, que soulève le plus petit zéphyr, nous inspirent tour-à-tour l’espérance ou la crainte, et sont pour nous ce que les gazettes sont pour les bourgeois de Paris dans des jours d’émeute. Nos nuits se passent assez tranquillement, et quoique l’orage gronde souvent derrière la montagne, quoique le monde semble parfois s’ébranler, il est rare qu’à dix heures du soir quelqu’un soit éveillé, et qu’on entende quelque bruit dans notre gabare immobile sur ses ancres. Toutes les fois que la mer s’apaise et que le vent paraît favorable, on donne le signal du départ. Il est souvent arrivé qu’on a déployé la grande voile; alors tout le monde était content; mais le vent changeait, il fallait rester. Deux fois nous sommes sortis du port, et nous nous sommes avancés vers Samos : toujours la tempête nous a ramenés. N’est-ce pas la vie humaine avec ses contrariétés journalières , ses espérances déçues, avec nos projets tour-à-tour abandonnés et repris?
Le vingt-troisième jour de notre station, nous avons fait une nouvelle tentative; toutes les voiles étaient dehors; la Truite s’avançait rapidement; mais tout à coup les vents ont suspendu leur haleine; le calme nous a surpris, et les courans nous ont emportés sur les rochers qui bordent l’entrée de la rade. Nous sentions déjà le contact redoutable des écueils cachés sous les flots. Si le plus léger/ vent de la mer s’était réveillé un moment, la Truite eût été brisée contre les roches; je ne puis vous dire ce que nous serions devenus; il est probable qu’au lieu d'aller en Syrie, nous aurions pris le chemin de la Jérusalem céleste . Heureusement que l’habileté de la manœuvre et la Providence, qui veille sur les pèlerins, nous ont sauvés du danger en éloignant le navire de la côte rocheuse ; enfin le vent de nord-ouest s’est levé, et nous avons fait nos derniers adieux à la rade de Latchéta*